‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 89 sur 439 · CU VI · texte numérisé non relu

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des êtres. Le principe des causes finales était un corollaire du principe de la corrélation des organes. Puisque certains organes s'appellent nécessairement, il en concluait que certains organes ne s'excluaient pas avec moins de nécessité; la dent du Carnivore appelle la griffe pour saisir la proie vivante et exclut le sabot; le vol des oiseaux appelle le poumon et exclut les branchies. Toutes les combinaisons d'organes ne sont donc pas possibles; il y a donc des types différents d'organisation, sans transition entre ces types. Le règne animal ne forme pas une échelle continue sans solution, sans hiatus ; il représente l'exécution de plusieurs plans parallèles dans la nature. Dans chaque plan les détails varient, et l'on peut voir la nature passer par degrés d'une modification à une autre; mais entre les plans primitifs et généraux il y a un abîme qu'aucune modification intermédiaire ne peut combler. Les vertébrés ont leur plan que l'oiseau avec ses cellules aériennes ou le poisson avec ses branchies, réalise autrement, mais aussi bien que le mammifère avec ses poumons. Les mollusques ont le leur, les articulés en ont un autre qui diffère essentiellement de celui des zoophytes. Il est donc impossible qu'un zoophyte, avec son système nerveux rayonné, devienne un mollusque avec son cerveau ; qu'un articulé, avec ses cordons nerveux courant sous le ventre, se transforme en un vertébré avec son grand sympathique et son épine dorsale. Le type des espèces n'est pas moins fixe que celui des embranchements ; il n'est pas possible que les espèces vivantes dérivent des espèces fossiles qui leur ressemblent le plus. Les révolutions du globe, qui nous ont laissé tant de débris de ces anciennes créations, nous auraient aussi laissé, dans des espèces intermédiaires, des traces d'une transformation qui n'aurait pu être que lente et graduée. Elles nous ont, au contraire, donné des preuves de leur violence et de leur soudaineté qui n'auraient pu permettre ces changements insensibles.

Ces idées de Cuvier sont pour la plupart en opposition formelle avec celles d'un autre grand naturaliste, de Geoffroy Saint-Hilaire , dont la Philosophie analomiqtie a pour principe l'unité de composition de tous les êtres, et pour conséquences la négation des causes finales et la variabilité des espèces. Cuvier et Geoffroy étaient liés dès le principe d'une étroite amitié ; ils avaient, en commun, fait plus d'une découverte et publié plus d'un mémoire; partis à peu près du même point, ils n'ont jamais cessé de s'accorder sur beaucoup de questions particulières ; mais la diversité de leur génie les engage peu à peu dans des voies dffférentes et de plus en plus divergentes. Pendant de longues années, l'antagonisme de leurs vues demeura ignoré d'eux-mêmes ; mais insensiblement il se révélait, et il devait éclater le jour où tous deux, en pleine possession de leurs doctrines, en verraient et en proclameraient hautement les conséquences. Il éclata en effet à plusieurs reprises devant l'Académie des sciences dans les séances mémorables des mois de février, mars et juillet 1830. La lutte des deux savants, qui , malgré sa vivacité^ ne cessa jamais d'être courtoise, eut, même a la veille des journées de juillet, le plus grand retentissement. Goethe voyait dans la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire et dans son triomphe possible une révolution bien autrement importante pour la science, et qui l'intéressait bien plus que la chute des Bourbons. La philosophie anatomique s'accordait avec ses propres travaux en histoire naturelle et flattait ses idées en philosophie. Aussi, dans deux articles qu'il consacre à la disc u si on des deux savants français et dont les der-

nières pages sont à la fois les dernières qu'il ait écrites, tout en rendant hommage au génie de Cuvier, le juge-t-il avec sévérité et même avec injustice. Selon Goethe, Cuvier ne serait qu'un ordonnateur systématique, séparant, distinguant sans cesse, uniquement attaché aux faits, partisan exclusif de l'analyse, refusant toute puissance scientifique à l'idée ou à l'inspiration, méconnaissant les ressemblances et les analogies, ennemi de la synthèse.

On peut, comme Goethe, préférer la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire à celle de Cuvier: on a le droit de penser que la question qui fait le fond de la discussion entre les deux savants n'est pas encore résolue ; il est permis de croire à l'impossibilité ou à la difficulté de concilier dans une mesure convenable l'esprit d'analyse et l'esprit de synthèse ; mais il est injuste de représenter Cuvier comme le génie mesquin des détails et des divisions. Celui qui a ressuscité le monde fossile, créé des animaux de toutes pièces avec une déni ou une facette d'os, qui a réuni tous les êtres vivants sous quatre types, qui a reconnu l'unité du plan de la nature dans les limites de chacun de ces quatre grands embranchements, ne peut être accusé d'avoir méconnu l'importance des analogies et la puissance de la synthèse. Seulement Cuvier n'a pas voulu poursuivre cette synthèse, en dépit des faits ou sans l'autorisation de l'expérience, jusqu'aux dernières limites, jusqu'à la conception d'un type unique de tous les êtres, jusqu'à confondre tous les êtres dans l'unité de ce Dieu-nature dont Gœthe était épris et qu'il regardait, à tort ou à raison, comme la conclusion dernière de la philosophie anatomique.

Parmi les nombreux ouvrages de Cuvier, nous citerons comme intéressant plus particulièrement la philosophie : le Règne animal distribué d'après son organisation, Paris, 1817, 4 vol. in-8, et 1829, 5 vol. in-8; — Leçons a anatomie comparée, recueillies et publiées par C. Duméril et G- L- Duvernoy, 1800-1805, 5 vol. in-8; — Recherches sur les ossements fossiles des quadrupèdes, 1812, 4 vol. in-4; dernière édition,. 1834, 10 vol. in-8; — Discours sur les révolutions de la surface du globe, 1825, in-8 (cet ouvrage n'est autre que l'Introduction de la troisième édition des Recherches).

On peut consulter : Et. Geoffroy Saint-Hilaire. Principes de la Philosophie zoologique, Paris, 1830, 1 vol. in-8 (c'est le résumé de la discussion entre Cuvier et Geoffroy) : — Flourens, Analyse raisonnée des travaux de G. Cuvier, précédée de son Éloge historique, Paris, 1845, in-18; — Isid. Geoffroy Saint-Hibtire, Vie, travaux et doctrine scientifique d'Etienne Geoffroy Saint- Hilaire, Paris, 1847, in-8; — Gœthe, Œuvres d'histoire naturelle, traduites en français par C. F. Martins, Paris, 1837, in-8. Voy. Geoffroy Saint-Hilaire. A. L.

CUVIER (Frédéric), né à Montbéliard en 1773, directeur de la ménagerie du roi, inspecteur général de l'Université, membre de l'Académie des sciences, professeur au Muséum d'histoire naturelle, mort en 1838, à Strasbourg, pendant une tournée d'inspection générale.

L'histoire naturelle fut l'unique objet des études et des écrits de Fr. Cuvier; mais dans cette science même il tient une place à part parmi les zoologistes, et il s'occupa spécialement d'un sujet qui rattache ses travaux à la philosophie. Tout en suivant la voie de son illustre frère et en étudiant la structure des animaux, il s'attacha particulièrement à observer leurs mœurs. La question de l'intelligence des bêtes, traitée presque exclusivement comme un problème de mû-

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l;iphysiquc par Descartes et même par Buffon, devient entre ses mains une question de Eut. Fr. Cuvier ne constate pas seulement au nom d'une longue expérience l'intelligence des bêtes comme un faH incontestable, il fixe de tous les côtés les limi:es de cette intelligence. D'abord il trace celles qui séparent l'intelligence des espèces différentes, puis celles qui séparent l'intelligence de l'instinct, enfin celles qui séparent l'intelligence des bêtes de l'intelligence de l'homme. Comme ses idées ne sont fondées que sur l'observation, et qu'il a surtout observé les mammifères, ce sont les seuls mammifères qu'il classe selon le degré de leur intelligence. Au plus" bas de l'échelle, il place les rongeurs, par exemple, le castor; au-dessus, les ruminants, le bison ou le bélier; beaucoup plus haut, les pachydermes, le cheval et l'éléphant; plus haut encore, les carnassiers, le chien en tête ; au-dessus de tous, les quadrumanes, et en première ligne parmi eux, l'orang-outang et le chimpanzé. A ces animaux supérieurs il n'hésite pas a reconnaître la faculté de généraliser.

Pour séparer l'instinct de l'intelligence, c'est de l'observation du moins intelligent des mammifères, du rongeur, du castor, qu'il tire ses preuves. Tout admirable qu'elle est, Fr. Cuvier ne rapporte pas à l'intelligence l'industrie du castor. De jeunes castors, placés isolément dans une cage, tout exprès pour qu'ils n'aient pa.s besoin de bâtir, bâtissent malgré tout; il en conclut qu'ils agissent sans intelligence, poussés par une force machinale, l'instinct, qu'il essaye de distinguer de l'habitude. Il remarque que l'habitude consiste en ce qu'une action corporelle, d'abord accomplie avec le concours de l'intelligence, finit, après avoir été longtemps répétée, par s'exécuter sans ce concours; de telle sorte que l'habitude établit une dépendance immédiate entre les besoins et les organes d'action. Or, ditil, « si cette dépendance pouvait exister naturellement, tous les phénomènes de l'instinct seraient expliqués. » L'instinct et l'intelligence sont deux forces également primitives, mais distinctes et même contraires : l'une aveugle, fatale, invariable, particulière; l'autre libre, progressive, générale.

Entre l'intelligence du plus intelligent des animaux et l'intelligence de l'homme, la distinction n'est pas moins profonde. Aux bêtes, Fr. Cuvier accorde la puissance de recevoir par les sens les mêmes impressions que nous, d'en conserver la trace, de les associer, de les combiner, de tirer des rapports de ces combinaisons, d'en déduire des jugements. Mais elles n'ont pas la réflexion, c'est-à-dire la puissance qu'a seule 1 intelligence humaine de se considérer ellemême, de s'étudier, de se connaître.

Fr. Cuvier pensait que les facultés instinctives et intellectuelles pouvaient fournir à la classification des animaux des caractères aussi distinctifsque les caractères physiologiques. 11 trouvait dans l'instinct de la sociabilité la raison de la réduction faite ou à faire par l'homme de certaines espèces à l'état de domesticité; les seules ces douées de cet instinct, qui vivent naturellement en société à l'état sauvage, seraient Iles de devenir domestiques; celles dont les idus vivent solitaires ne pourraient jamais qu'apprivoisées. Toute la puissance de l'homme sur les individus des espèces sociables lit à entrer en quelque sorte dans leur té et à se faire reconnaître pour le chef du troupeau.

Un grand nombre de laits particulier i Mis pour le philo i tous

!" ouvrages de Fr. Cuvier, et malheureusement

difficiles à recueillir. Le résultat et le résumé philosophiques de toutes ces observations et de tous ces écrits seraient une sorte de psychologie générale des animaux supérieurs.

Outre son grand ouvrage, l'Histoire générale des mammifères, Paris. 1818-1837, 70 livraisons in-f°, les écrits de Fr. Cuvier, qui se rapportent particulièrement à la question de l'instinct et de l'intelligence, sont : Observations sur le chien de la Nouvelle-Hollande, précédées de quelques réflexions sur les Facultés morales des animaux, 1808, Annales du Muséum, vol. XI; — Description d'un orang-outang et observalions sur ses facultés intellectuelles, 1810. ibid., vol. XVI ; — Observations tur les facultés jilnjsiques et intellectuelles du phoque commun, 1811, ibid., vol. XVII • — Examen des observalions de M. Dugald Slewart, qui tendent à détruire l'analogie des phénomènes de l'instinct avec ceux de l'habitude, 1829? Mémoires du Muséum, vol. X; — de la Sociabilité des animaux, 1823. ibid., vol. XIII; — Essai sur la domesticité de mammifères, précédé de Considérations sur les divers états des animaux dans lesquels il nous est possible d'étudier leurs actions, 1825, ibid., vol. XIII; — de l'Instinct des animaux, dans le Dictionnaire des sciences naturelles, vol. XXIII.

On peut consulter : Flourens, Éloge historique de Fr. Cuvier, dans les Mémoires de l'Académie des sciences, vol. XVIII; du même auteur, de l'Instinct et de l'intellige>ice des animaux. Résumé des observations de Fr. Cuvier sur ce sujet, Paris, 1845, in-18. A. L.

CYNIQUE (Ecole). Après la mort de Socrate, Antislhène réunit quelques disciples dans le Cynosarge, gymnase d'Athènes, situé près du temple d'Hercule, et fréquenté par les citoyens de la dernière classe. Ces disciples s'appelèrent d'abord antisthéniens ; plus tard ils reçurent le nom de cyniques à cause du lieu de leurs réunions et surtout à cause de leurs habitudes beaucoup trop semblables à celles des chiens.

L'é:ole cynique n'a , dans l'histoire de la science, qu'une importance secondaire. Plus libre, plus personnelle qu'aucune autre école, amie de la singularité jusqu'au fanatisme, elle n'a pas ce qui fait l'originalité véritable, un principe qui lui soit propre. Je passe sous silence la logique d'Antisthène, renouvelée de celle de Gorgias, logique toute négative, que les successeurs d'Antisthène n'ont pas même conservée (voy. Antisthèn'e et Diogène). La morale des cyniques, c'est-à-dire leur doctrine entière, sur quoi repose-t-elle? sur ce principe que la vertu est le seul bien : principe assez peu nouveau même au temps d'Antisthène. Pythagore l'avait introduit dans son école, Socrate l'avait proclamé sur ies places publiques, presque tous les socratiques l'acceptaient d'un commun accord. Le principe des cyniques est un principe d'emprunt; nuis ce qui leur est propre et ce que personne ne leur conteste, ce sont les conséquences qu'ils en tirent. La vertu est le seul bien, disent-ils; donc le plaisir est un mal ; la beauté, les richesses, la santé, la naissance, tout ce qui n'est pas la vertu est pour le moins indifférent. La douleur est un bien véritable. Il faut aimer la douleur et la rechercher pour elle-même. La vertu est le seul donc les arts, les siences, la politesse, toutes les bienséances sont des superfiuités condamnables; l.i. civilisation ne lait qu amollir et corrompre les ; en toutes choses le mieux est d'en révéla simple nature, à la nature animale, parfait modèle de la nature humaine. Enfin, puis que la vertu est le seul bien, le sage jouit de tous les avantages possibles; i! se suffit à lui-

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même. Par suite, il ne fait rien pour ses semblables; il trouve en lui-même son but et sa règle, et abaisse les lois de l'Etat devant celles de la vertu et de la raison.

Cette révolte audacieuse contre la société, ce mépris de tout ce qu'elle estime, s'expliquent par les antécédents et la condition des principaux cyniques. Antisthène, pauvre et né d'une mère thrace, était exclu de toutes les fonctions publiques. Diogène, fils de faux-monnayeurs , fauxînonnayeur lui-même, avait été chassé de sa ville natale. Cratès était difforme et contrefait. Maxime avait été le domestique d'un banquier. Ménippe était esclave. Disgraciés des hommes et de la fortune, tous ces malheureux ne devaient-ils pas en appeler des lois de la société à celles de la nature, devant lesquelles pauvres et riches sont égaux? Durs et durement élevés, ne devaient-ils pas s'indigner contre la mollesse de leur siècle et faire de la volupté divinisée par une autre école (voy. Aristippe et École cyrénaïque) la source de tous les maux? Mais, en même temps, au milieu d'une société élégante et polie, cet étroit rigorisme était à jamais frappé d'impuissance. Pendant le premier siècle de son existence, l'école cynique a eu trois chefs remarquables : Antisthène, Diogène, Cratès. Voici leur histoire : Antisthène, objet de la risée publique, n'a laissé, en mourant, qu'un seul disciple. Diogène, le plus distingué des cyniques, n'est pour Platon qu'un Socrate en délire. Cratès a produit Zenon. Zenon a porté à la doctrine cynique un coup mortel. Il l'a rendue impossible en la tempérant. Après lui, l'école cynique se traîne sans gloire pendant un demi-siècle, et finit par disparaître. Au temps des empereurs, elle renaît à Rome, représentée par quelques hommes obscurs, its malades pour qui le stoïcisme est une faiblesse, et dont l'austérité tout extérieure touche de près au charlatanisme. Durant tant de siècles, quelques traits de vertu, pas un ouvrage remarquable, pas un écrit que l'on puisse citer.

Sur les cyniques en général, il faut consulter Diogène Laërce, liv. VI, ch. cm, les Histoires de Tennemann et de Ritter, et surtout les dissertations suivantes : Richteri, Dissert, de cynicis , in-4, Leipzig, 1701; — Meuschenii, Disput. de cynicis, in-4, Kel, 1703 ; — Joecheri, Progr. de cynicis nulla re teneri volentibus, in-4, Leipzig, 1743; — Mentzii, Progr. de cynismo ncc philosophe- nechominedigno, in-4, ibid., 1744 ; — Delaunay, de Cynismo ac prœcipue de Antisthène, Diogène et Cratete, in-4, Paris, 1831. — Pour la bibliographie de chacun des cyniques, voy. leurs noms. D. H.

CYRÉNAÏQUE (École). Pendant qu'Antisthène s établissait dans le Cynosarge, un autre disciple de Socrate fondait à Cyrène, colonie d'Afrique, une autre école aussi exclusive que l'école cynique et destinée à la contredire sur tous les points. L'histoire de l'école cyrénaïque se divise en deux périodes.

Au commencement de la première, Aristippe^ un ami de la volupté, un homme de cour, égare parmi les socratiques, enseigne que le plaisir est le seul bien, que le seul mal est la douleur, et se comporte en conséquence. Arété, sa fille, recueille cette doctrine et la transmet à son fils Aristippe le jeune, qui érige en système de morale les idées éparses de sa mère et de son aïeul (Aristote, Ap. Euseb. Prœp. evang., lib. XIV, c xyiu). Rien de plus facile à résumer que ce système : sa base est, comme toujours, dans la psychologie. L'esprit, dit-on, connaît les diverses modifications qu'il éprouve, mais non les causes de ces modifications. Par conséquent, la morale ne doit tenir compte que des divers états de no-

tre âme, c'est-à-dire de la peine et du plaisir, Or, relativement au plaisir et à la peine, il n'y a qu'une seule règle possible, c'est de chercher l'un et d'éviter l'autre. Mais les plaisirs sont de diverses espèces. Il y a les plaisirs des sens et les plaisirs de l'esprit : il faut préférer les plaisirs des sens. Il y a aussi le plaisir présent que la passion réclame et le plaisir éloigné que poursuit l'espérance : il faut préférer le plaisir présent. Cela est clair et positif.

Restent les conséquences ; elles éclatent d'elles-mêmes pendant la seconde période. Théodore l'athée, disciple du second Aristippe, s'autorisant de ce principe, que nous connaissons nos sensations, mais non pas leurs causes, oblige le sage à se concentrer en lui-même, traite de folies l'amitié et le patriotisme , nie l'existence du monde avec l'existence de Dieu, et arrive au plus grossier égoïsme par un système complet d'indifférence morale et religieuse. Deux de ses disciples, Bion et Évhémère, tournent ces doctrines contre la religion établie. Et, pour aller jusqu'au bout, Hégésias, étonné qu'un être fait pour le plaisir soit en proie à tant de misères, déclare que la vie n'a aucun prix, et prêche ouvertement le suicide. C'est en vain qu'Anniceris, le dernier des cyrénaïques. se révolte contre ces effrayantes théories et sépare son école de celle d'Hégésias : pendant que, par une honorable inconséquence, il parle de délicatesse et de vertu ; pendant qu'il s'efforce de réhabiliter toutes les nobles affections de l'âme, l'école cyrénaïque perd entre ses mains la seule originalité à laquelle elle puisse prétendre, et se confond désormais avec l'école épicurienne.

Ainsi, l'école de Cyrène, fondée, comme l'école cynique, dans les premières années du ive siècle avant notre ère, disparaît comme elle un siècle plus tard, lorsqu'une école nouvelle s'est emparée de ses principes et les a rendus plus applicables en les tempérant. Au fond, malgré le nombre des sectes dont elle est la mère, malgré les noms sonores d'annicerites, d'hégésiaques, de théodoriens, l'école de Cyrène n'a eu, comme l'école cynique, qu'une influence restreinte. En un siècle elle ne produit ni un seul grand ouvrage ni un seul grand homme ; elle n'attire guère à elle que des habitants de Cyrène, et sa doctrine, pendant trois générations, semble n'être qu'une tradition de famille. L'isolement de Cyrène. jetée entre les sables et la mer à l'extrême limite de la civilisation grecque, explique en partie cette impuissance; mais la cause principale en est ailleurs : elle est dans la nature humaine, qui réprouve tous les excès, qui se rit de toutes les extravagances, aussi éloignée de l'abjection de la doctrine du plaisir que de la folie d'un rigorisme qui défend jusqu'à l'espérance.

Pour la bibliographie, voy. les noms des principaux cyrénaïques. D. H.

CYTHÉNAS, plus exactement appelé Saturnin Cylhénas, fut, selon le témoignage de Diogène Laërce (liv. IX, ch. cxvi), le disciple de Sextus Empiricus, et suivit, comme son maître, l'école empirique. Nous ne savons rien de plus de sa vie et de ses opinions. X.

D. Dans les termes mnémoniques par lesquels les logiciens désignent les différents modes du syllogisme, cette consonne indique que tous les modes des trois autres figures, qui ont cette initiale, peuvent être ramenés au mode de la première qui commence par la même consonne ; par exemple que Darepti ou Disamis se ramènent au mode Darii.

Voy. Conversion, Syllogisme.

DABITIS. Terme mnémonique de convention

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par lequel les logiciens désignaient un des modes indirects de la première des trois figures du syllogisme reconnues par Aristote. Voy. la Logique de Port-Royal, 3° partie, et l'article Syllogisme.

DALBERG (Charles-Théodore prince de), né en H44 à Hernsheim, près de Worms, est un personnage dont le nom appartient avant tout à l'histoire de l'Église et de la politique, puisqu'il fut à la fois archevêque et prince primat de la confédération du Rhin. Son goût pour les lettres, ses relations avec Herder, Gœthe, Wieland, Schiller, et quelques-uns de ses ouvrages lui assurent aussi une place honorable dans l'histoire de la littérature. Enfin il n'est pas resté étranger à l'étude de la philosophie, et la meilleure partie de ses écrits est consacrée à cette science. On cite de lui : Réflexions sur V univers, Francfort, 1777, six fois réimprimées jusqu'en 1821 ; — Pensées sur la dignité morale, Erfurt, 1787 ; — Principes d'esthétique, Francfort, 1791 ; — de la Conscience comme fondement général de la philosophie, Erfurt, 1793. Ces ouvrages ont été publies en allemand, bien que l'on rapporte que plusieurs ont été écrits en français. Ils ont eu peu d'influence en Allemagne, peut-être parce que leur auteur était justement suspect aux yeux de ses compatriotes. Le mouvement qui a depuis emporté la philosophie allemande a laissé bien loin derrière lui ces essais dont les critiques conteaiporains font à peine mention.

DAMASCÈNE (saint Jean), né à Damas, en Syrie, a été l'un des plus illustres Pères de l'Église au vme siècle. Il eut pour précepteur un religieux italien, nommé Côme, que son père avait racheté de la captivité, et sous lequel il fit de rapides progrès. Ayant succédé à son père dans la charge de conseiller du calife, sa fidélité au christianisme le fit bientôt tomber dans la disgrâce ; mais, quoique réintégré plus tard, il abandonna le monde, donna la liberté à ses esclaves, distribua ses biens aux pauvres, et se retira dans la laure de Saint-Sabas avec un autre disciple de Côme. Il se soumit à la volonté du patriarche de Jérusalem, qui lui ordonna de recevoir la prêtrise; et bientôt après, ayant pris la plume pour défendre le culte des images, il visita Constantinople, dans l'espérance d'y trouver la couronne du martyre. Ce désir n'ayant point été satisfait, il retourna dans sa solitude, où il mourut vers la fin du vme siècle.

Les ouvrages de saint Jean Damascène ne sont pas exclusivement théologiques. Plusieurs sont consacrés à la philosophie, et, dans ceux même qui traitent des questions principales de la foi chrétienne, de nombreux passages font connaître les doctrines philosophiques de ce Père.

11 reconnaît que les Gentils ont cru en Dieu, et que la Providence elle-même a pris soin d'en déposer la connaissance dans nos esprits. 11 s'appuie surtout, pour démontrer la réalité du principe suprême, sur la nécessité d'une cause première, créatrice et conservatrice de l'univers (Orlh. fia., lib. I, c. m). Il démontre ensuite l'unité de Dieu par sa perfection, qui ne saurait appartenir à plusieurs êtres à la fois (76., c. v). Il cherche aussi, dans la nature, des témoi- Lges de l'existence du Verbe divin, et les trouve surtout, comme saint Augustin avant lui, des similitudes lirées de notre constitution intellectuelle ; il reconnaît néanmoins que, quand git de l'essence divine, toutes ces comparaisons sont imparfaites {Ib.} c. vi). Il est moins heureux lorsqu'il veut définir l'espace, et opposer, à l'étendue visible, l'ubiquité spirituel Dieu (lb., c. xvi). Quant aux attributs divins, il les énumère, les décrit en pende mois, i apporte guère d'autres preuves que la pi

tion divine qu'ils constituent {lb., c. xix). 11 est, sur la nature du temps, moins explicite encore que sur celle de l'espace; ce qu'il en dit, OU plutôt ce qu'il dit du mot siècle, souvent usité dans l'Écriture, se borne à la définition des divers dans lesquels ce mot est employé, soit dans la Bible, soit dans les écrivains ecclésiastiques {lb., lib. II, c. i). Il attribue la création à un acte libre dé la bonté de Dieu, dont l'amour ne pouvait se contenter de la contemplation de lui-même et de lui seul {lb., c. n).

Une partie du second livre du traité de la Foi orthodoxe comprend une sorte de psychologie do la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté. Les passions y sont énumérées dans une classification très-incomplète et tout à fait arbitraire, qui n'a rien d'ailleurs d'original, et rappelle des écrivains antérieurs et des doctrines antiques. Quelques détails sur les sens et leurs propriétés ne présentent rien de neuf, et n'ont point de portée. Les facultés qu'il reconnaît dans l'intelligence sont la pensée et la mémoire. Il distingue la parole interne, qui n'est autre chose que la pensée, de la parole externe et articulée, distinction qui ne lui fournit aucune considération de quelque importance. Il n'y a pas plus de profit à tirer de ses définitions de la passion, de l'action et de la volonté {lb., c. xm-xxn). Il définit avec raison la Providence : la volonté divine par laquelle toutes choses sont sagement et harmoniquement gouvernées {lb., c. xxix). La prescience étant la condition nécessaire de la Providence, il en cherche l'accord avec le libre arbitre. Dans ce but, il distingue les choses que Dieu prévoit et fait, de celles qu'il prévoit seulement. C'est parmi ces dernières que se rangent les actes humains. Cette distinction, comme on sait, ne résout pas complètement la difficulté ; mais on voit facilement que ce Père n'a pas abordé la question dans toute son étendue, telle qu'elle est posée par saint Paul {Épît. aux Philippy ch. n, *. 13), telle qu'elle avait été développée par saint Augustin, et telle qu'elle le fut plus tard par les thomistes, par Descartes et par Malebranche.

Dans son traité de la Dialectique ou de la Logique, il donne plusieurs définitions de la philosophie, dont la meilleure est celle-ci : « La Philosophie est la connaissance des choses qui sont, en tant qu'elles sont, c'est-à-dire de leur nature. » Dans cet opuscule, il définit successivement l'être, la substance, l'accident, le genre, l'espèce, conformément aux traditions de la philosophie péripatéticienne. Il modifie cependant le sens de ces mots, toutes les fois qu'ils ne se prêtent pas assez à l'exposition de la foi orthodoxe : la théologie préludait ainsi aux subtilités de la scolastique. Il emprunte à Aristote ses catégories, qu'il explique avec quelque développement, et suit Porphyre pour les genres et les espèces. Les mêmes définitions se reproduisent dans son opuscule sur les Institutions premières, et sa Physique n'est autre chose que l'exposition de quelques principes empruntes à celle d'Aristote.

Dans son Dialogue contre les Manichéens, ii réfute le dualisme du bien et du mal, admis tous deux comme principes absolus, à l'aide de la doctrine adoptée, avant et après lui, par les écrivains ecclésiastiques, qui considèrent le mal comme n'existant pas en lui-même, mais seulement en vertu de rapports faux, créés par une. Il soutient donc que toutes choses sont bonnes, mais qu'elles peuvent devenir mauvaises par L'usage que nous en faisons.

On voit, par ce rapide exposé, que la philosophie de saint Jean Damascène n'a rien d'orietrouve presque tout entière dans

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la philosophie grecque, principalement dans la philosophie péripatéticienne, modifiée par quelques-uns des Pères ses prédécesseurs: mais elle est loin de montrer, dans ses écrits, la richesse de développement et la finesse d'aperçus qui la distinguent dans saint Augustin. Saint Jean Damascène fut célèhre, parmi ses contemporains, par sa vie solitaire et sa lutte contre les iconoclastes. La gloire que méritèrent sa piété^ et sa constance dans la loi a pu rejaillir sur ses écrits, sans que la critique moderne soit obligée de ratifier un jugement trop favorable.

11 y a plusieurs éditions des œuvres de saint Jean Damascène. Les principales sont celles de Jacques de Billy, abbé de Saint-Michel en l'Erm, Paris, 1619. Cette édition ne contient guère que les traductions latines des différents ouvrages de ce Père. Trois ont été données à Bâle par Marc Hoppcr, en 1548, 1559 et 1575; la dernière est beaucoup plus ample que les précédentes. Enfin la meilleure et la plus nouvelle est celle du P. Lequien, Paris, 1712, chez J.-Bapt. Delespine, 2 vol. in-P. H. B.

DAMASCIUS de Damas, philosophe alexandrin du vie siècle, a été compté mal à propos au nombre des stoïciens par Suidas, suivi en cela par Fabricius. Il étudia d'abord à Alexandrie, sous Théon et Ammonius, fils d'Hermias; puis il se rendit à Athènes, où Zénodote lui apprit les mathématiques, et Marinus la philosophie. Mais ce qui le forma surtout à la dialectique, ce furent les entretiens et les leçons d'Isidore. Une étroite amitié se forma dès lors entre Isidore et Damascius; et lorsque le premier, pour se rendre à Alexandrie, abandonna cette chaire d'Athènes illustrée par les Plutarque, les Syrien et les Proclus, ce fut Damascius qui lui succéda. Il fut le dernier anneau de cette chaîne glorieuse ; car le décret de Justinien qui ferma l'école d'Athènes mit bientôt fin à ses leçons, et le contraignit de chercher hors de l'empire un lieu où la philosophie pût respirer. Il se rendit auprès de Chosroès, avec Simplicius et les derniers débris de l'école de Plotin. et n'y trouva qu'un esclavage plus dur. Rentre dans le monde romain avec ses amis découragés, on croit qu'il se réfugia dans Alexandrie, ou subsistaient encore quelques traces des études philosophiques, et qu'il y mourut obscurément. Ses principaux ouvrages sont des Commentaires sur divers dialogues de Platon, une Biographie des Philosophes, dont il nous reste des fragments où il est sans cesse question d'Isidore, et enfin des Problèmes et solutions sur les principes des choses, dont on a également retrouvé quelques lambeaux. Photius parle avec mépris de Damascius, dont les écrits, dit-il, sont remplis de fables puériles, et d'attaques déguisées, mais perfides, contre la religion chrétienne. S'il s'agit bien de notre Damascius, dans ce passage de Photius, on peut dire du moins que ce jugement est d'une témérité excessive ; car les seules traces qui nous soient restées de sa doctrine indiquent un esprit pénétrant, et capable d'imprimer à son école une direction nouvelle. On sait la double origine de la spéculation alexandrine; Plotin et ses successeurs suivaient Platon dans son ascension dialectique, et arrivaient^ sinon avec lui, du moins par sa méthode, à l'unité des éléates; mais une fois parvenus à cette hauteur, au lieu de se perdre dans l'absolu comme les eléates et de nier le relatif faute de pouvoir l'expliquer, ils acceptaient, au contraire, les données de l'expérience, et mettaient tous leurs soins à concilier les résultats opposés de ces deux méthodes, c'est-à-dire le Dieu puissant et intelligent, auquel le spectacle du monde nous conduit, et. le Dieu absolu, supérieur à l'intel-

ligence et à l'être, que nous donne la dialectique Cette conciliation s'opérait, dans l'école d'Alexan drie, au moyen de la théorie des hypostases, qui sauvait l'unité de Dieu par l'unité substantielle du principe, et la pluralité des points de vue par la Trinité On avait même poussé si loin l'abus de ces divisions inintelligibles, que Plotin et PoT-pbyrn n'admettaient pas seulement une Trinité, mais une Ennéade. La solution proposée par Damascius fut toute différente. Il repoussa cette supposition d'une pluralité hypostatiquequi n'altère pas l'unité substantielle; il laissa tout entière l'unité absolue de Dieu, qui le rend incompréhensible et ineffable ; mais il soutint que. si nous ne connaissons pas sa nature, nous connaissons du moins son gouvernement, et son efficace par rapport au monde et à nous-mêmes.

Selon lui, nous savons clairement que Dieu est et qu'il est infini, et nous savons ce que c'est qu'être infini, sans pour cela comprendre les attributs de l'infinité. Par l'idée que nous avons spéculativement de Dieu, Dieu est infini et incompréhensible ; par les preuves que nons avons de la Providence, Dieu est bon, intelligent, puissant. Ce n'est pas que nous arrivions par cette voie détournée à comprendre Dieu ; mais nous jugeons, par les effets de sa puissance, qu'il n'y a rien en lui qui ressemble à la négation de l'intelligence, de la bonté, de la puissance. Nous lui donnons ces attributs, parce qu'ils expriment ce que nous connaissons de plus parfait après lui, avec cette réserve qu'il ne les possède pas sous la forme que nous connaissons. Damascius, en parlant ainsi, était tout près de pénétrer le mystère qui a tant troublé cette école, et de rendre au dieu mystique des alexandrins, à ce dieu qui n'est pas l'Être, le vrai . caractère du Dieu de la raison, c'est-à-dire de l'Être absolu, incommunicable, sans mesure commune avec l'être que nous sommes ; mais cette spéculation incomplète et inachevée resta sans écho dans une école qui n'avait plus de souffle, et dont Proclus avait clos sans retour les brillantes destinées. Le livre des Problèmes a été publié en partie par J. Kopp, Francfort, 1826, in-8. Consultez Y Histoire critique de V école d'Alexandrie, par M. Vacherot, Paris, 1846-50, 3 vol. in-8, et Y Histoire d'Alexandrie, par M. J. Simon, Paris, 1845, 2 vol. in-8.

DAMTEN (Pierre), né à Ravenne, dans les premières années du xne siècle, quitta le monde, jeune encore, pour entrer au monastère de Fontavellana, dont il fut élu abbé en 1041. Les services qu'il avait rendus au Saint-Siège dans plusieurs occasions importantes, ayant décidé le pape Etienne IX à le nommer, en 1057, cardinal et évêque d'Ostie, il n'accepta ces hautes dignités que pour les résigner peu d'années après. Malgré son penchant pour la solitude, il fut encore appelé à remplir les fonctions de légat en France, en Allemagne et en Italie. Il est mort à Faenza, le 22 février 1072.

Pierre Damien n'a émis dans ses nombreux ouvrages aucune opinion qui lui soit propre. Théologien orthodoxe, il reproduit fidèlement la doctrine de l'Église, et craindrait de l'altérer en cherchant à l'approfondir. Il n'était pas étranger à la connaissance de l'antiquité; mais il n'a aucune sympathie pour ses écrivains. Il veut ne recourir, selon ses termes; ni aux sources de l'éloquence cicéronienne, ni à la science de Platon et de Pythagore, mais suivre les sentiers frayés par la divine sagesse (Opp., t. III, p. 97, édit. de Paris). Ailleurs, il gourmande les moines qui étudient les règles de Donat de préférence à la règle de saint Benoît [Ib., p. 130). Comme il est ordinaire, celte rigueur envers

DAMI

l'antiquité s'allia chez Pierre Dam ion à des tontiles à la philosophie, il ne conteste

pas qu'elle ne donne de la force à l'esprit dans la méditation des saints mystères, mais il l'es-

peuj il aurait du penchant a la pros et il la subordonne entièrement à la théologie (Ib., p. 271). En un mot, Pierre Damien i écrivain plus prudent qu'original, dont les oues solides et sensés ont joui au moyen âge d'une juste célébrité, mais qui n'a exercé aucune influence notable sur la marche des idées.

Les œuvres de Pierre Damien ont été recueillies, sous le pontificat du pape Clément VII, par le cardinal Constantin Cajétan, Rome, 1606-1615, en trois volumes in-f°, réimprimés à Lyon en 1623. Le. premier volume contient cent cinquante-huit lettres, divisées en huit livres ; le second, soixantequinze sermons ou biographies ; le troisième, divers opuscules sur le dogme, la discipline et la morale, au nombre de soixante. Cajétan ajouta, en 1640. un quatrième volume renfermant des prières, des hymnes, etc. Cette édition a servi de base à celles de Paris, in-f°, 4 vol., 1642 et 166:5. Consultez Dupin, Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du xi° siècle; — Oudin, de Seripioribus ecclesiasticis, t. II, p. 668; — Histoire littéraire de France, t. VIII. C. J.

DAMIRON (Jean-Philibert), né en 1794 à Belleville (RhôneL élève de Cousin, condisciple et ami de Jouffroy, est l'un des plus honorables représentants du spiritualisme au xixe siècle. Sa vie tout entière, dévouée à l'accomplissement du devoir, peut s'écrire en deux lignes. Admis à l'École normale en 1813, après quelques années passées en province, il revint à Paris professer la philosophie aux collèges Bourbon, Charlemagne, Louis-le-Grand, à l'École normale, et enfin à la Sorbonne. Cette existence paisible ne fut troublée qu'un moment ; la mort de Jouffroy lui causa une vive douleur, et le devoir qui lui fut imposé de publier ses Nouveaux mélanges philosophiques souleva contre lui des récriminations passionnées qui durent bien étonner le meilleur des hommes. Mais, à part ce petit orage, il n'eut qu'à se louer de sa destinée et des hommes. Il mourut en 1862, entouré d'amis et de disciples, en possession d'une renommée modeste, mais durable, et surtout environné d'un respect que des génies d'un ordre supérieur n'ont pas obtenu au même degré. C'est un de ces hommes qui servent de témoignage à une doctrine, ou tout au moins la font aimer en montrant combien elle les rend vertueux et bienveillants. Les mentes de l'esprit n'étaient pas chez Damiron inférieurs à ceux du caractère; ses ouvrages ne renferment sans doute aucune de ces conceptions originales qui donnent la gloire ; mais ils ne manquent pourtant pas de vues neuves et d'heureuses observations. Ce qui lui donne un rang à part, quoique un peu secondaire, dans l'école de M. Cousin, c'est qu'il en est le moraliste et pour ainsi dire le prédicateur. En toute chose c'est la question morale qui l'intéresse: c'est elle qui inspire ses travaux, il ne la perd pas de vue, et entend qu'on le sache bien, dût-il le répéter un peu trop souvent. Cette religion du devoir lui sert de principe de critique dans ses ouvrages historiques : Essais sur l'histoire de la philosophie en France au xvne siècle, Paris, 1846, — <iu xvni0 siècle, Paris, 1862, — au xixe siècle, Paris, 1834. Un système qui ne peut se concilier avec la foi au beau, à Dieu, et a la vie future, est pour M. Damiron une erreur: et prouver qu'il contredit ces croyances, c'est a peu près le réduire à l'absurde. Tel est encore le carn tère dominant de son seul ouvrage dogmatique, le l'ours de philosophie, Paris, 1842. Certes,

M. Damiron a comme loulc son école le timent de l'importance de la psychologie,

niais fl estime qu'elle est un moyen pour nom apprendre notre destinée et pour nous dicter nos devoirs; ta logique elle-même n'est pas traite à cette subordination, et la méthode s guère qu'une bonne habitude, c'est-à dire vertu de l'intelligence, pour laquelle le vile bien. Il faut dire à ceux qui ne le savent pas, que ce cours de philosophie est un des meilleurs hvns du temps: il abonde en idées qu'on appellerait hardies, si elles étaient annoncées

as. et qui ont paru neuves à ceux qui les ont reproduites sans en indiquer l'origine. M. Damiron a donnéplusieurs articles au Dictionnav sciences philosophiques. On peut consulter Damiron dans le livre qu'il a publié sous le titre : Dix ans d'enseignement, Paris. 18.'>9, in-8. et l'article que lui a consacré M. Ad. Franck, dans les Moralistes et Philosophes, in-8, Paris, 1872.

DANIEL (Gabriel), né à Rouen, en 1649, entra au noviciat des Jésuites de Paris en 1667, fut successivement professeur de théologie à Rennes, bibliothécaire de la maison professe de Paris, et obtint de Louis XIV, avec le titre d'historiographe de France, une pension de2000 livres dont il jouit jusqu'à sa mort, arrivée en 1718. Le P. Daniel est connu principalement par son Histoire de France; mais il s'est fait aussi un nom comme théologien et comme philosophe, ou du moins comme adversaire de la philosophie cartésienne, à laquelle son ordre avait déclaré une guerre d'extermination. Les ouvrages qu'il a écrits en cette dernière qualité, les seuls, par conséquent, dont nous ayons à nous occuper ici, sont : le Voyage du monde de Descartes, et le Traité métaphysique de la nature du mouvement, le premier publié en 1690, le second en 1724, et contenus l'un et l'autre dans le premier volume du recueil de tous les ouvrages philosophiques et théologiques du P. Daniel (3 vol. in-4, Paris, 1724).

Le Voyage du monde de Descartes est plutôt une satire qu'un traité de philosophie, mais une satire agréablement écrite et aussi bienveillante que l'esprit des Jésuites et le but même de leur institution pouvaient le permettre. Si le cartésianisme et la philosophie en général y sont traités avec le plus profond dédain et une légèreté qui n'exclut point les insinuations perfides, ni les plus odieuses prétentions sur la liberté de l'esprit humain, du moins le génie de Descartes et même son caractère y sont-ils respectés en apparence ; du moins, n'a-t-on pas eu la folie de dissimuler l'immense influence que ce philosophe a exercée sur son siècle. S'appuyant sur ce principe cartésien que l'essence de l'àme consiste tout entière dans la pensée, et que la vie et les mouvements du corps sont régis exclusivement par des lois mécaniques, l'auteur suppose que Descartes n'est pas mort; mais qu'ayant eu coutume de se servir de son corps à peu près comme on fait de sa maison, d'en sortir et d'y rentrer à volonté, de le laisser sur la terre plein de vie, tandis qu'il se promenait, pur esprit, dans les régions les plus élevées de l'univers, il lui arriva un accident semblable à celui que la tradition raconte d'Hermotime de Clazomène. Un jour que cette séparation se prolongeait au delà du terme ordinaire, le médecin suédois attaché à la personne de Descartes, ne trouvant à h place du philosophe qu'un corps sans âme, <•' à-dirc sans raison, le crut atteint de délire, et voulant le rendre a la santé, le tua. L'âme, à son retour, se voyant privée de son asile ici-bas, alla tixer sa demeure dans le troisième ciel.

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