Dictionnaire des sciences philosophiques
SGHULTZ (Jean ) ^ né en 1739 , à Mulhausen , en Prusse , mort en 1805, professeur de mathématiques à l'université de Kœnigsberg , se montra un des premiers partisans de Kant. Voici les titres de ses ouvrages philosophiques : Considérations sur V espace vide, in -8*, Kœnigsberg , 1758 ^ — Eclaircissements sur la Critique de la raison pure de Kant, in-8% ib. , 178& et 1791 ; — Examen de la Critique de la raison pure de Kant , in-8^9 ib. , 1789 - 92^ — Eléments de la mécor nique pure , iVL-ifj ib. y 180&. X.
SGHULZE (Gottlob ou Théophile-Ernest) , né à Heidrungen , en Thuringe, le 23 août 1761 , mort à Gœttingue le \k janvier 1833 , après avoir successivement enseigné la philosophie à Wittemberg y à Helmstsedt et à Grœtlingue , a joué un grand rAle dans le mouvement philosophique provoqué en Allemagne par Kant. Il commença sa carrière d'écrivain par des dissertations purement historiques : De cohœrentia mundi partium , earumque cum Deo conjunctione summa seeundum stoicorum disdplinam, in- 4-% Wittemberg, 1785; — De ideis Platonis , in-4°, ib. , 1786 ; — De summo secundum Platonem philo^ sophiœ fine , in-4°, Helmst. , 1789. Puis il publia y d'après les leçons' de son maître ^ F.-Y. Reinhard , une Esquisse des sciences philoso'phiques, 2 vol. in-8*», Wittemberg , 1788-90. Mais lorsque apparut la philosophie de Kant , suivie de celle de Reinhold , il entra dans la lice par son ouvrage anonyme d'^nésidème, comme adversaire à la fois de l'idéalisme et du dogmatisme. Il reproche au système de Kant d'être inconséquent , ou tout au moins incomplet : car, aboutissant à la négation de toute métaphysique positive , il n'ose pas Tavouer, et conserve encore des ménagements pour le dogmatisme. Quant à Reinhold ( Voyez ce nom) > qui , au lieu de séparer, à l'exemple de Kant j le sujet de l'objet , les avait en^quelque sorte réunis dans
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damment de ces ouvrages , Schwab a publié, dans différents journaux et recueils , un grand nombre de dissertations et d'articles critiques , dirigés principalement contre les systèmes de Kant et de Reinhold .
SCHWARTZ (Frédéric-Henri-Chrislian)^ né h Giessen en 1766, mort à Heidelberg en 1837 , après avoir exercé, en plusieurs villes de TAUemagne, diverses fonctions ecclésiastiques et universitaires, est un théologien attaché à la philosophie de Kant. Outre quelques écrits théologiques , il a consacré à la philosophie , c'est-à-dire au système de Kant, et particulièrement à la partie morale et pédagogique de ce système, les ouvrages suivants , tous rédigés en allemand : L'Esprit de la vraie religion , in-8*» , Marburg , 1790 j — la Religiosité , ce qu'elle doit être et par quels moyens on aide à son développement, in-8®, Giessen , 1793 j — les Sciences morales, manuel de morale et de religion naturelle, in-8% Leipzig, 1793 et 1797; — Théorie de l'éducation, k vol, in-8*,ib., 1802- 1813 j — Manuel de 'pédagogie et de l'art d'enseigner, in-S"*, Heidelberg, 1805 ; — les Ecoles, leurs différentes espèces, leurs rapports intérieurs et extérieurs, etc. , in-8*, Leipzig, 1832; — la Vie dans sa fleur, ou la moralité, le christianisme et l'éducation dans leur unité, in-8% ib., 1837. Il a aussi publié divers articles dans des recueils philosophiques, et une dissertation sur Raban-Maur : De Rabano Mauro f primo Germaniœ prœceptore, in-4.**, Heidelberg, 1811,
SCIENCE. Savoir, c^est connaître avec certitude. Le savoir parfait serait la certitude absolue et universelle; mais ce savoir, qui serait infini et immuable, est évidemment en dehors et au-dessus des conditions de noire nature : il est un attribut de Dieu , et il ne peut être autre chose. Pour nous., c'est un idéal vers lequel nous pouvons tendre indéfiniment sans Tatteindre jamais. Le savoir humain sera toujours borné et toujours perfectible.
Entre la connaissance certaine et Tignorance , il y a pour nous un intermédiaire : c'est la probabilité, qui s'appuie toujours sur quelque certitude antérieure, qui renferme toujours en elle-même quelque certitude restreinte , et qui peut servir de transition pour arriver à une certitude nouvelle et plus étendue. En effet, la probabilité implique la connaissance de nos motifs actuels de croire ou de ne pas croire à une chose encore douteuse pour nous. La connaissance de l'existence réelle de ces motifs peut être certaine; si elle n'est que probable, il faut que cette probabilité s'appuie, en dernière analyse , sur des motifs dont l'existence soit certainement connue. En outre, il faut que nous sachions avec certitude que nos motifs, insuffisants pour produire une certitude parfaite sur l'objet auquel ils s'appliquent , ont cependant quelque valeur : autrement, ce ne seraient pas pour nous des motifs, et il n'y aurait pas de probabilité. La valeur relative des motifs de probabilité peut quelquefois , mais non toujours, être appréciée d'une manière exacte et mathématique : alors seulement les probabilités peuvent être soumises au calcul. Il y a donc déjà dans la probabilité un véritable savoir^ une certitude réelle, mais qui ne s'étend pas à tout Tob*
jet, encore douteax dans son ensemble , aaqael la probabilité s*appliqae. Par l'acquislUon de nouvelles connaissances , la probabilité peut se transformer en certitade.
Le savoir 9 c'est la certitade vraie. L'erreur, c'est la fausse certitude. En présence de la certitade légitime , le doute est déjà une erreur , puisqu'il est la négation de la certitude acquise } mais , en présence de l'affirmation prématurée y le doute est un premier pas vers la certitude vraie, et, en présence de l'erreur, il est déjà un retour vers la vérité. L'errear accompagnée de doute n'est plus une erneur à proprement parler : c^est une incertitade, avec tendance encore prédominante vers l'erreur.
Lorsque Tîncerlitude existe, non pas entre l'affirmation ou la négation d'une proposition qui n'admet ni plus ni moins, mais entre des appréciations diverses d'une quantité connue empiriquement, ou bien du rapport de deux quantités incommensurables en nombres finis, alors les chances d'erreur se trouvent renfermées entre des limites qui dépendent du degré d'exactitude de nos moyens et de nos procédés d'appréciation. Or, ces limites peuvent être connues quelquefois avec certitude, et presque toujours , en faisant la part de l'incertitude un peu trop large, nous pouvons être sûrs du moins de ne pas la faire trop étroite. Nous pouvons donc alors , avec une certitude entière , fixer un maximum et un minimum entre lesquels la valeur cherchée se trouve comprise. Le perfectionnement des méthodes et des instruments amène des approximations de plus en plus voisines de l'exactitude, et qui finissent par se confondre sensiblement avec elle , sans cependant l'atteindre jamais d'une manière certaine. Ainsi, de même que la probabilité , l'approximation progressive est aussi un intermédiaire entre Tignorance et le savoir parfait, et elle constitue par elle-même un savoir réel.
Le savoir n'est pas toujours science, car la science n'est pas un assemblage confus de notions rapprochées au hasard. Toute science est an ensemble de notions liées entre elles, non pas d'après certains rapports superficiels ou arbitrairement établis , mais d'après la raison et d'après la nature même des choses. Or , pour établir cette liaison naturelle et rationnelle entre des notions nombreuses et variées, il est indispensable de se rendre compte de chacune d'elles , de les comparer et d'en découvrir les rapports. Ainsi, pour connaître scientifiquement , il faut toujours plus ou moins comprendre, et le caractère scientifique d'un ensemble de connaissances est d'autant plus prononcé, que ces connaissances sont plus et mieux comprises, soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports.
Or, comprendre entièrement une vérité nécessaire^ ce serait en comprendre la liaison avec toutes les vérités du même ordre et avec le principe étemel de toute vérité; ce serait en comprendre toutes les conséquences et toutes les applications dans Tordre des vérités contingentes. Comprendre entièrement une vérité contingente, ce serait en comprendre la liaison avec toutes les autres vérités tant contingentes que nécessaires , et en comprendre la raison d'être et le rapport avec la cause suprême. Comprendre entièrement un être contingent ou un phénomène, ce serait en pénétrer complètement la nature, l'origine et les rapports ; ce serait connaître toutes les lois et toutes les causes
qui fntisrviétaâètit dàbià sa f^odûôtioû, si û^est nû pfaénoiAème; toutes ses fatuités , toutes les lois de son activité et toate son histoire , si c*est un être concret : il faudrait pouvoir assigner à cet être ou à ce phénomène sa place dans Tensemble des choses , ses rapports de différence et de ressemblance, non-seulement avec les oniets de même espèce ou dé même genre , mais avec les objets plus éloignés dans la classification Universelle : il faudrait savoir quels sont les causes et les effets 9 médiats ou immédiats j de cet être ou de ce phénotnène , quels en sont les rapports avec Tènseilùble des causes secondes et avec la cause pt^emière. Ainsi la science complète du moindre objet comme du plus grand suppose la science universelle. La science du moindre objet, conïtne du plus grand, est et seta toujours bornée et toujours perfectible. Jamais on n*e^pliquet*a complétetnent Texistencie d'un brin d*herbe : on la comprend mieux qu'on ne la comprenait il y a un siècle , et c'est là tin progrès qui en suppose beaucoup d^autres dans un gi*and ïiombfe de sciences.
Ainsi, la scieM89 est une et ihflnië dans son essence absolue; mais elle n'est qu'Imparfaitement réalisable dans l'esprit humain, qui ne peut embrasser toutes les choses finies et encore moins embrasser l'infihi. La science humaine est nécessairement partielle et , par conséquent, divisible : sa divisibilité est la condition de ses progrès. Partant d'une première Synthèse vague et incomprise , elle arrive, pat l'analyse, à tme syhthèse un peu moins défectueuse, et de là, par des analyses de plus en plus profondes y elle afrive à des synthèses de plus en plus vraies et comprénensives. L^aUalyse ajourne les questions les plus générales, pour mieux les résoudre; elle les décompose en leurs élénients, qu'elle examine l'un après l'autre; elle ramène ainsi aux questions générales par la solution des questions particulières. Mais, polir ne pas se perdre dans l'étude stérile de détails isolés les uns des autres, il fôut qu'elle dirige ses recherches d'après un plan préconçu, et , oar conséqueUt , d'après une hypothèse antérieure , qui se trouve connrmée ou rectifiée par le résultat de ces recherches mêmes. Le champ de la seience universelle doit donc se diviser , non pas en parbelles imperceptibles, mais d'abord en grandes régions, qui se subdivisent elles-mêmes en régions de plus en plus restreintes , et au milieu desquelles il faut s'aVoir s'orienter pour choisir l'objet Spécial de ses recherches. Ces délimitations, d'abord nécessairement vagues et indécises, doivent se fixer de plus eh plus d'une manière conforme à la nature des choses , à mesure que la science fait des progrès. C'est ainsi que les sciences, distinctes, mais non isolées, coexistent dans la Èciente, sans en détruire l'unité. Mais cette unité ne se manifeste qu'autant que les sciences sont unies entre elles suivant leurs vrais rapports , et qu'elles forment amsi une hiérarchie une et multiple à la fois , où chaque science a le rêle supérieur ou sub<irdonné qui lui appartieUt , et où toutes se prêtent Un mutuel concours.
Au point de vue de l'absolu, la science dominatrice, celle qUi embrasse en quelque fiaçon toutes les autres , c'est la science de la cause première, c'est la théologie naturelle. En d'autres termes, pour celui qui possède la science absolue, c'est-à-dire pour l'Etre suprême, la science universelle est comprise, en quelque façon, dans la connaissance
qn^il a de lui-même, de sa puissance y de sa pensée^ de ses intentions et de ses actes. Mais l'homme n'est pas et ne peut pas se placer au point de vue de l'absolu ; il ne peut pas se faire Dieu, en supposant Tidentilé de sa^iensée avec celle de Dieu . et construire le monde au gré de sa pensée : ce rêve, pour avoir été celui de quelques penseurs éminentSy n'en est pas moins le comble de l'illusion. Le point de départ de la pensée humaine est nécessairement dans l'homme même : c'est de là qu'il doit partir pour se rattacher, soit à Dieu, soit à tout ce qui l'entoure ; c'est là qu'il trouve la notion de Dieu présente en lui-même^ c'est là qu'if trouve tous ses moyens de connaître. Une certaine connaissance de soi-même est donc pour lui le commencement nécessaire de tou^ science.
D'une part , il faut quil arrive à se faire une notion distincte de ces principes antérieurs et supérieurs à l'expérience que tout homme applique, le plus souvent sans s'en rendre compte, de ces jti^6m«nlf synthétiques à priori, de ces axiomes , qui sont les majeures sousentendues de tant de raisonnements instinctifs ; il faut qu'il apprenne à formuler \es jug&mnti analytiques, c'est-à-dire les définitions qui mettent en évidence le contenu implicite de nos idées ; enfin il faut que , rapprochant les définitions des axiomes , il en fasse sortir les sciences déductives, telles que l'ontologie générale, la science des nombres et la science de l'étendue, ou, en d'autres termes, la métaphysique, l'arithmétique et la géométrie.
D'un autre côté , l'esprit scientifique appliqué aux objets corporels doit étudier les conditions de la perception sensible , la valeur et la portée du témoignage de chacun de nos sens, les causes d'erreur qui résultent , soit d'une confiance présomptueuse dans nos organes , lorsque nous n'en avons pas suffisamment expérimenté la puissance, soit des fausses suppositions et des faux raisonnements impliqués dans les jugements instinctifs que les sensations nous suggèrent. Il doit Inventer et perfectionner les instruments et les procédés qui viennent en aide à l'observation sensible , pour augmenter la portée et l'exactitude des données qu'elle fournit. Il doit apprendre à comparer et à grouper ces données , à en faire sortir des notions générales , des jugements synthétiques à posteriori. Il ne doit pas en rester là : il faut qu'appelant au secours de l'expérience , d'une part la raison et ses principes nécessaires, d'autre part la foi à la stabilité des lois de la nature, il étende légitimement à tous les êtres semblables entre eux, à tous les phénomènes de même espèce, les notions qu'il a acquises par l'observation de quelques individus ou de quelques faits de chaque espèce , et qu'il étende de même à tous les temps et a tous les lieux les notions acquises par des observations faites en un temps et en un lieu donnés. Il doit aller plus loin encore dans la même voie : il doit découvrir les lois suivant lesquelles les phénomènes se produisent } quand ces lois sont complexes , il doit les décomposer en des lois plus simples , qui se manifestent par l'observation et l'expérimentation convenablement dirigées: il doit, lorsqu'il le peut, arriver ainsi aux lois entièrement simples , qui lui révèlent le mode d'action d'une cause isolée j alors, combinant entre elles plusieurs lois simples , il peut arriver à prévoir les phénomènes qui se produiront
dans des circonstances autres que celles qui ont été observées; il peut , remontant le cours des âges, reconstruire , du moins en partie, le passé de l'univers y par exemple y l^histoire des révolutions célestes y ou même de ces changements dont la surface de la terre nous offre quelques vestiges. Il doit former ainsi les sciences induttwes qui concernent les corps , c'est-à-dire les sciences naturelles.
Enfin y celui qui veut aborder l'étude de l'homme et de la société doit étudier en lui-même et dans ses semblables les facultés y les lois et les méthodes de l'intelligence humaine; il doit en apprécier la portée et chercher les moyens de Taugmenter, en observer les écarts y découvrir les causes qui les produisent et les moyens de les éviter. Il doit s'efforcer, par les mêmes moyens y de connaître toutes les facultés y tous les penchants et tous les besoins de TAme humaine ; de connaître non-seulement l'homme individuel, mais la famille , mais la société , dans leurs principes , dans leurs lois , dans leur histoire et dans leur but. Ici , de même que dans la science des corps , il faut signaler, d'une part, des principes nécessaires ; d'autre part , des lois contingentes. Parmi les principes nécessaires applicables au monde moral , il y en a qui concernent et restreignent la possibilité absolue des choses, et ceux-là ont toujours leur accomplissement, de même que les principes nécessaires applicables à l'existence des corps. D'autres, non moins nécessaires, ne s'imposent pas comme conditions de l'existence, mais comme règles de la liberté; et, par cette raison même , ne sont pas toujours obéis. Un des plus dignes objets de l'esprit scientifique est donc de démêler, au milieu des inspirations ;instinctives de la conscience morale, les principes nécessaires du devoir, d'en déduire toutes les règles, et de montrer l'application de ces règles à la vie individuelle, à la vie de famille et à la vie sociale. Il doit chercher quelle est la destinée de l'homme et de la société , quel en est le but, et quels sont les moyens de l'atteindre. Comme auxiliaire de la morale , il ne doit pas négliger le sentiment du beau , qui , analysé dans ses conditions , les unes nécessaires , les autres contingentes , devient l'objet de l'esthétique, science théorique et pratique à la fois. Il doit entrer ainsi en possession du domaine des sciences inductives, qui concernent les êtres intelligents , ou du domaine des sciences inorales, non moins vaste que celui des sciences naturelles.
Dans les sciences déductives, dans les sciences naturelles , dans les sciences morales , l'esprit humain se trouve sans cesse en présence de l'infini, de l'Etre suprême , en qui seul peuvent résider éternellement les idées nécessaires , qui seul est la cause première souverainement intelligente de l'ordre physique et de l'ordre moral , et qui seul peut ménager à l'homme l'accomplissement de sa destinée au delà des limites de cette vie. Il est donc nécessaire de donner pour couronnement aux autres sciences la théologie naturelle, la science de la Providence et de l'immortalité.
Dans cet aperçu rapide, nous n'avons point la prétention de donner une classification des sciences, mais seulement d'en marquer quelques grandes divisions, fondées sur des différences importantes que pourtant il faut bien se garder d'exagérer.
Dans les sciences déductives pures il n'est pas besoin d'induction
expérimentale ; mais y au début 9 il y a Tobservation des jugements instinctifs, où se trouvent impliqués les principes nécessaires; il y a l'induction rationnelle , qui les en dégage ; il y a ensuite Tobservation des faits dans lesquels ces principes trouvent leur application ; il y a la généralis^ltioQ immédiate , qui , à propos de ces faits et en les dégageant des circonstances accidentelles, trouve les définitions rigoureuses , points de départ de toute science déductive. Ce n'est pas tout : les sciences déductives valent surtout par leur application , et c'est aux résultats de Tobservation et de Tinduction expérimentale qu'elles s'appliquent.
D'un autre côté , nous avons vu que cette induction s'arrêterait aux premiers pas , si elle n'invoquait pas des principes nécessaires empruntés aux sciences déductives. D'ailleurs , le raisonnement déductif doit y intervenir sans cesse, pour interpréter, développer et appliquer les résultats de l'induction. Dans les sciences naturelles, lorsque l'induction nous a conduits , non-seulement des fiaits aux lois complexes > mais de celles-ci aux lois premières et simples, on peut partir de ces lois contingentes , mais certaines , comme on partirait d'un principe nécessaire, et l'on peut en déduire les lois complexes par une série de combinaisons. En astronomie , par exemple , on peut partir de la loi de l'attraction universelle appliquée aux différents corps de notre système planétaire , pour en déduire et les lois de Kepler et les lois des perturbations, et Ton n'a besoin que d'un petit nombre de données empiriques , établies chacune par des observations exactes et multipliées , pour tracer longtemps d'avance toute une vaste série de phénomènes astronomiques futurs. Ainsi , plus les sciences inductives sont parfaites, plus elles se prêtent au concours des sciences déductives, et voilà comment se forment des sciences mixtes, qui participent des unes et des autres, l'astronomie mathématique, la géographie mathématique, là physique mathématique, etc.
Il en est de même pour les sciences morales : l'observation psychologique en est le point de départ ; mais elle serait bien stérile > si, pour sortir du point de vue purement subjectif, elle n'invoquait quelques principes qui appartiennent à la métaphysique; si elle n'avait recours au raisonnement déductif , qui part de ces principes ; si elle n'aboutissait à une méthode , dans laquelle le raisonnement déductif a sa place ; et si elle n'arrivait à la morale , qui part aussi de principes nécessaires ', et dont les détails ne peuvent s'éclairer sans la déduction. La nécessité d'adjoindre le raisonnement déductif et quelquefois le calcul mathématique à l'observation , ne se montre pas moins dans toutes les sciences qui concernent l'ordre social , notamment dans l'établissement des règles du droit naturel et des doctrines de l'économie politique. De même encore , quoique la croyance en Dieu et en l'immortalité de la personne humaine ait son fondement inébranlable dans l'assentiment spontané de la conscience, elle n'entre dans la science proprement dite que par le raisonnement inductif et déductif à la fois.
La division n'est pas plus absolue entre les deux branches principales des sciences inductives. L'homme n'est pas un pur esprit indépendant de la nature corporelle ; il y tient , au contraire , par ses
organes I qui le tUèttent en rapbort avec leâ autres hommes et avec les différents corps de Tonivers , et qol sont Tinstrament obligé , rebelle quelquefois , de ses opérations j même purement intellectuelles ; il y tient par ses besoins j par ses penchants et par toute son activité externe y ^ui y lors même qu'elle se propose et atteint un but supérieur ^ agit touiours sur la matière et par la matière. Soit que Ton se contente de constater en fait lés rapports du physique et du moral dabs Thomme^ soit qu'ob essaye de tes expliquer y on est bien obligé de les faire intervenir sans cesse dans l'étude dé nos facultés , et spécialement de nos moyens de connaître ; dans Fétude des lois de Testhétique , qui reposent d'Une part sut* des principes bécéssaires, d'autre part sur les lois contingentes de notre aptitude intellectuelle et de notre sensibilité physique et morale ; dans l'établissement de la méthode intellectuelle, de la règle morale et du droit naturel; dans toutes les branches de l'économie politique, qui, spirilualiste par son but, doit se proposer de satisfaire aux nécessités de là double nature de l'homme , en mettant la matière au service dé l'intelligence soumise elle-même à la loi du devoir, et d'aider ainsi l'homme dans l'accomplissement de sa destinée. Les Sciences mprales ne peuvent donc se séparer entièrement des scieuees naturelles. Réciproquement , celles-ci ne peuvent pas, nouplûs, se passer du concours des sciences morales. En effet, elles ont pour objets les corps ; mais elles sent faites par l'homme et pour Thomme. Elles supposent donc une certaine connaissaUce au moins implicite des facultés intellectuelles de Thomme et de leurs lois , de ses moyens de connaître , de la méthode qui convient à son intelligence > des causes et des remèdes de ses erreurs ; en outre , elles isupposent certaines notions métaphysiques sans lesquelles l'induction, du moins daus ce qu'elle a de plus élevé, serait impossible^ elles emploient Certaines hypothèses utiles au progrès de la science, et qui ont besoin d'être inspirées par des considérations philosophiques; aahs la direction de leurs recherches et dans l'interprétation de leurs résultats, elles subissent UéCessairement l'influence d'une philosophie quelconque; tiailes pour concourir à Tàccomplissement de la destinée humame, elles ne peuveut pas être indépendantes des opinions scieutiflques qui (concernent cette destinée. Ainsi, par leur point de départ, par leur méthode et par leur fin , les sciences naturelles sont en relaûou avec les sciences morales.
II y a aussi une liaison entre les connaissances scientifiques et rationnelles et celles qui dérivent soit de l'empirisme aveugle , soit du principe d'autorité. Les mêmes connaissances peuvent quitter peu à peu le dernier de ces deux caractères pour revêtir le premier ; et c'est ce qui est arrivé successivement à tous les ordres de connaissances aujourd'hui purement rationnelles. Bien plus, certaines connaissances doivent participer toujours à ces deux caractères. L'histoire ne releva d'abord que de la mémoire et de l'imagination appliquées aux témoignages conservés par tradition ; elle commença à devenir une science lorsqu'elle s'inquiéta de contrôler les témoignages , et d'appliquer les principes de la critique à la détermination des faits passés , des circonstances et des époques où ils se sont produits , et du lieu ^ui les uuit entre eux. Elle Tut plus Scientifique encore lorsque, par des mduc-
SCIENCE. ÎMIS
lions légitimes, elle s^inquiéta d'expliquer les faits par lenrs causes , et surtout lorsqu'au nom des princioes de la morale» da droit et de Teconomie politique , elle s^efforçâ d apprécier les institutions et les évé^ nements, et qu'elle essaya de déterminer les lois du libre développement de Thumanité. Mais elle devra toujours admettre beaucoup de faits sans pouvoir les expliquer, et elle devra toujours s'appuyer principalement sur Tautorité du témoignage. ^ -
Le droit naturel, source commune de ce qu'il ^ a de bon et de vrai dans les principes généraux de toutes les législations ^ est Tobjet d'une science rationnelle , et qui peut être parfaitement vraie, mais qui sera toujours vague ; qui sera toujours indispensable , mais toujours insuffisante. Le droit naturel aura son complément nécessaire dans le droit positif y qui s'est établi primitivement par l'usage et par rempirisme, mais qui , plus tard , a démandé des inspirations à la science | et qui est devenu lui-même Tobjet d'une science, lorsqu'on s*est inquiété de rattacher ses prescriptions à une théorie, de les interpréter d'après des principes^ et de les apprécier d'après les lumières du droit naturel. Mais le droit positif, dans ses dispositions spéciales, appropriées à tel peuple et à telles circonstances, relèvera to^jours du principe de l'autorité humaine.
Dans une sphère très-inférieure , ce qu'il y a de vrai au fobd dés croyances instinctives et empiriques dérive des mêmes priiiçipes que les connaissances rationnelles , et en diffère surtout > faute d'être ac^ compagne, comme ces dernières, de la notion réfléchie de ces Principes et de la conscience du chemin parcouru pour arriver aux vérités qui s'y rattachent. Il ne faut ni accepter sans contrôle, ni trop dédaigner les résultats de ce travail latent de l'esprit humain. Les sciences ellesmêmes ne peuvent faire de progrès sans recourir à l'imagination aidée de l'instinct du vrai , pour diriger les recherches , et pour trouver les hypothèses, qu'il s'agira de confirmer ou de réformer par l'expérience. Les sciences ne peuvent se conserver et se développer d'une manière indépendante de la tradition et de ^autorité. Heureusement chaque homme û'est pas réduit à développer isolément ses facultés intellectuelles : le langage le met en communication de pensée avec ses semblables ) ^éducation façonne l'instrument dont il devra se servir. Heureusement aussi sa tâche n^est pas de refaire la science tout entière : la tradition et l'ensdgnement la lui livrent telle que l'ont faite les siècles passés. Nécessairement il doit d^abord, et il devra même toute sa vie, croire beaucoup sur la parole du maître : il garde sa liberté, et ïi en use ; mais il ne peut vérifier toutes les propositions qu'il a besoin d'employer. Par exemple, même dans une science où enseigner c'est démontrer et ou chaque démonstration se justifie par elle-même, dans les mathématiques pures , qui pourrait s'imposer la loi de considérer comme non avenus tous les résultats des Calculs des mathématiciens antérieurs , et de les refaire tous, avant de s'en servir? Mais surtout , que serait l'astronomie , si chaque astronome n'ajoutait foi qu'à ses propres observations ? Que serait l'histoire naturelle , si chaque naturaliste n'admettait que ce qu'il a vu de ses yeux? En physique, la plupart des expériences peuvent se répéter ; mais que deviendrait la physique, si chaque physicien devait employer son temps à les répéter
toates avant de croire à aucune? Au lieu de cela^ chaque physicien accepte d'abord provisoirement la science telle que ses devanciers Tout faite ^ puis il s'attache à une certaine partie pour la compléter et pour la rectifier^ sUI est nécessaire : dans ce champ restreint, il répète les expériences anciennes, pour peu qu'elles soient importantes et qu'elles puissent sembler suspectes d'erreur ou d'inexactitude ; il corrige les résultats anciens s'ils étaient faux , ou slls n'étaient pas suffisamment approximatifs il y ajoute les résultats de nouvelles expériences ; sur ces données plus exactes et plus étendues, il essaye de fonder une meilleure théorie. Voilà comment dans les sciences la tradition se concilie avec les progrès et avec l'indépendance du jugement personnel.
Ainsi la science.est une et multiple à la fois, non-seulement dans son essence absolue, mais dans son développement sous les conditions de la connaissance humaine. A mesure qu'elle se perfectionne, ses diverses parties, en devenant plus scientifiques, deviennent à la fois plus distinctes et plus étroitement liées entre elles , parce qu'à la juxtaposition confuse des notions incertaines et vagues succède la subordination hiérarchique des sciences. Primitivement, le caractère purement scientifique ne se montre dans aucun ordre de connaissances : celles qui apparaissent au premier âge de la vie intellectuelle des peuples relèvent presque exclusivement de l'autorité divine ou humaine , de la tradition, de l'instinct du vrai, de4'empirisme pratique, ou de l'imagination. Cependant la curiosité scientifique s'éveille de bonne heure; mais elle s'attaque d'abord à un problème universel et unique qu'elle n'est pas en état de résoudre, au problème de l'origine des choses, problème qui embrasse celui de l'origine ^t de la destinée du genre humain. Elle en demande la solution moinâ à l'étude du présent qu'aux souvenirs du passé : si la tradition vraie lui fait défaut , elle appelle en aide l'imagination , dont les rêves usurpent l'autorité de l'inspiration divine ; ainsi se forment les mythes cosmogoniques et épiques, qui ca- . chent une sorte de philosophie instinctive, et qui prétendent être l'histoire de l'univers et de l'humanité , l'explication du passé , du présent et de l'avenir. Chez les peuples où, malgré les erreurs du polythéisme, l'esprit humain a conscience de sa force, il peut , par des essais successifs, trouver enfin sa voie. et se tracer peu à peu une marche régulière et progressive vers la connaissance scientifique. Chez les peuples où le panthéisme domine , où la raison et la liberté humaines sont méconnues en même temps que la Providence divine, où l'on voit Dieu • partout, mais sans ses attributs essentiels, où tout est Dieu, excepté Dieu même; chez ces peuples, l'inspiration divine simulée ou imaginaire reste à peu près seule chargée de l'enseignement scientifique ou de ce qui en tient lieu , et elle s'oppose à tout progrès régulier.
En Orient , le peuple juif, conservateur solitaire de la vérité religieuse , a fait beaucoup pour l'avenir du genre humain , mais a peu fait directement pour la science. Chez les autres peuples antiques de l'Orient , l'imagination résout audacieusement les problèmes de la science et impose ses solutions au nom de l'inspiration divine ; la raison ne se tait pas entièrement , mais elle se cache sous l'apparence d'une autorité étrangère , et , par suite , elle ne s'inquiète pas de la
légitimité de la méthode ni de Texactitude de ses procédés. A Fé*poque présumée da développement original de leurs sciences , ces peuples n'ont pas d'histoire, ni surtout de chronologie : ils comptent presque tous par centaines les siècles de leur existence , et c'est dans cette antiquité fsJ)ulease qu'ils placent leurs principales découvertes , on j pour mieux dire j les principales révélations qu'ils disent avoir reçues. Après un premier mouvement intellectuel d'une remarquable vigueur , il y a eu chez eux arrêt de développement , immobilité ou agitation stérile dans un même cercle ;. car le principe du progrès intellectuel leur a manqué. A partir du iv** siècle avant notre ère, les relations avec les Grecs, puis^vec les Romains, ont apporté à ces peuples de rOrient de nouvelles connaissances scientiGques, qu'ils se sont appropriées en les défigurant et en les combinant avec leurs doctrines prétendues révélées^ car, chez eux, la vérité même ne se produit en général que sous la forme du mensonge.
Le plus spéculatif de ces peuples , ce sont les Hindous ; panthéistes matérialistes ou idéalistes, ils ont la gloire, si c'en est une, d^avoir devancé presque toutes les erreurs des philosophes modernes ; mais chez eux tous les systèmes se sont produits à titre de commentaires de leurs livres sacrés , où en effet ils se trouvent en germe. Après la philosophie , et surtout après la logique déductive , les deux sciences que les Hindous paraissent avoir cultivées avec le plus d'originalité et de succès sont l'arithmétique et l'algèbre numérique. Cependant on ne sait pas au juste ce que, dans ces deux sciences, les Hindous du vi° siècle de notre ère peuvent devoir à Diophante, dont les œuvres sont perdues en partie , et à d'autres arithméticiens grecs dont il ne nous reste rien. Quant à l'originalité trop vantée de leur géométrie , elle est plus que contestable : la compilation géométrique de Brahmegupta, où l'on avait cru trouver la preuve de cette originalité, a pour source principale, sinon unique, un abrégé grec d'un ouvrage d'Héron d'Alexandrie, abrégé dont il nous reste quelques extraits, mais dont la proposition la plus difficile n'a jamais été comprise ni par Brahmegupta, ni par aucun géomètre hindou, parce que l'abrégé grec ne contenait que des énoncés sans démonstrations. Leur astronomie, prétendue révélée, et qu'ils ont fait remonter à des centaines de siècles par des calculs rétrogrades, est fondée, dans ce qu'elle a de meilleur, sur les données des astronomes grecs alexandrins , et leur astrologie a fait aussi de larges emprunts aux doctrines superstitieuses des astrologues grecs. '^
Chez les Chinois, c'est de tout temps l'empirisme pratique qui domine, sous une autorité despotique qui a tout réglé, jusqu'aux plus minces détails. Chez eux on trouve l'observation , mais sans puissance inductive ; des procédés ingénieux, perfectionnés par tâtonnement sans théorie, et suivis avec une infatigable patience; des arts assez avancés, et pas de sciences dignes de ce nom. Leur astronomie elle-même, assez remarquable dans ses procédés pratiques dès une antiquité assez haute, était moins une science qu'un art un peu plus relevé que les autres par son objet, et cet art même, dont les progrès n'ont pas continué , a été surpassé par l'école grecque alexandrine.
Les Arabes, les Mèdes et les Perses n'ont rien fait pour la science
avant l'islamisme. Les Cbaldéens de la Babylouie ont été conduits par les superstitions astrologiques à faire des observations astronomiques^ qui ont pris un caractère scientifique à partir du moment où ils ont commencé 4 pouvoir les dater dans une ère fixe, c'est-à-dire à partir du Tii" siècle avant notre ère : ils ont trouvé empiriquement avec assez d'exactitude les périodes de temps qui ramènent à peu près les mêmes phénomènes astronomiques; là s'est borné leur rôle original. Ils ont échoué dans la théorie, jusqu'au moment où ils ont emprunté les hypothèses grecques.
Les ancieus Egyptiens ressemblent aux Chinois par Tempirisme, par Tesprit de tradition et d'immobilité , et par le génie des arts utiles à la vie. Leur géométrie parait avoir été purement pratique y sans théorie et sans démonstrations : pour se passer de la mesure des angles et de la trigonométrie 9 qu'ils ignoraient, ils avaient des procédés ingénieux, qui leur furent empruntés par les arpenteurs grecs et romains. Leur astronomie, mêlée d'astrologie, paraît avoir eu le même caractère pratiqué que celle des Cbaldéens, et, au milieu des incertitudes et des mensonges de leur chronologie, ils paraissent n'avoir jamais eu une ère fixe , ni aucun moyen exact de comparer les dates de leurs observations. Ils ont eu le mérite d'avoir essayé, les premiers peut-être, de se représenter géométriquement les mouvements du soleil , de la lune et des cinq planètes alors connues. Jusque vers l'époque des guerres médiques , ils ont eu des connaissances mathématiques a communiquer aux Grecs; mais bientôt les rôles furent changés : par exemple, ce sont les Grecs qui les premiers ont découvert la précession des équinoxes. L'ignorance des Cbaldéens et des Egyptiens sur ce point suffit pour marquer l'infériorité de leur astronomie.
Le peuple grec est le seul peuple de l'antiquité chez qui la science ait une histoire, chez qui elle ait eu un développement régulier, une méthode rationnelle et un principe de progrès. Mais l'histoire de la science chez les Grecs se confond pendant longtemps avec l'histoire delà philosophie. Nous nous transporterons donc a l'époque où ces deux choses commencent à se distinguer, tout en restant unies par plus d'un point.
Platon est le premier de tous les philosophes de la Grèce qui ait essayé de tracer une division hiérarchique des sciences. Au premier rang il place la connaissance de Dieu et des idées , objet sublime de la raison , mais auquel il faut s'élever peu à peu par la méthode dialectique, en partant des données de-m2t>servalion, et d'où il faut descendre aux applications morales et politiques. Au second rang, il place la connaissance des mathématiques, objet de la science, considérée par Platon comme intermédiaire entre la raison et V opinion, et comme participant à la certitude de la première. Enfin, au troisième rang, il place les connaissances physiques, objet de Vopinion, où l'on n'atteint pas la certitude , mais seulement la vraisemblance. Il rattache l'astronomie aux sciences mathématiques, mais en la fondant sur l'hypothèse et le calcul, sans y donner assez de place à l'observation. Il n'a pas deviné ce que pouvaient devenir les sciences physiques fondées sur l'observation et l'induction, et précisées par les mathématiques. Il avait cependant sous les yeux Pexemple de la théorie mathématique des sons,
fonnDiée par les pythagoriciens ; mais il croyait sans doute que cette Ih^rie avait été trouvée à priori » et que Texpérience n'était qu'imparfaitement d'accord avec elle. Il avait aussi sous les yeux l'exemple du légitime succès qu'Hippocrate avait obtenu, par Tinduction expéri^ mentale dans une science éminemment utile, dans la médecine. Hais Platon la considérait sans doute moins comme une science que comme un art conjectural. La médecine avait , en effet , beaucoup trop ce caractère dans les écrits dés philosophes ioniens et pythagoriciens qui s'en étaient occupés avant Platon. Mais, philosophe lui-même , Hippocrate était entré avec une rectitude d'esprit et une perspicacité merveilleuse dans la voie de l'observation médicale , dont il avait su faire prédominer les résultats au milieu des hypothèses physiologiques nécessairement fort inexactes de son temps , et malgré rinsnmsûice des connaissances anatomiques de cette époque.
Aristote organisa ce que Platon n'avait fait qu'esquisser avec génie. Il fonda la métaphysique sur une analyse puissante, bien qu'imparfaite, des notions naturelles de l'esprit humain. Il établit l'histoire naturelle et la météorologie descriptives, la psychologie, la morale, la politique^ la rhétorique et la poétique sur l'observation et la comparaison des faits. Il formula les lois de la méthode déductive d'après un examen approfondi de ses procédés; il indiqua la méthode inductive, mais sans en tracer les règles si compliquées, sans en montrer les conditions et les ressources, sans en marquer toute la portée , et sans signaler toute rétendue de ses applications. Dans les sciences physiques, il n'assigna à l'induction qu'un rôle préliminaire pour atteindre les idées générales et pour dégager les principes nécessaires \ mais c'est par la déduction et en partant de la métaphysique qu'il voulut construire les théories physiques , et c'est ainsi qu'il leur donna une apparence trompeuse d'exactitude et de rigueur. Son œuvre immense excita l'admiration plutôt que l'émulation. Il eut beaucoup de commentateurs, mais non d'imitateurs on de continuateurs dignes de lui.
Depuis la fondation d'Alexandrie, les sciences prirent chez les Grecs un nouvel essor. Il est vrai que l'histoire naturelle , abandonnée de la philosophie, ou bien empruntant au stoïcisme la doctrine superstitieuse des sympathies et des antipathies occultes, se perdit dans les petits détails et dans les compilations plus ou moins érudites , ou bien dans la recherche plus curieuse que critique des faits réputés extraordmaires ou merveilleux ; mais les sciences mathématiques pures , désormais sûres de leur méthode et indépendantes de toute hypothèse philosophique, accomplirent d'admirables progrès, auxquels, du reste , les philosophes ne furent pas étrangers. On vit aussi se perfectionner, plus ou moins rapidement, la mécanique, l'optique, Tastronomie, la géographie mathématique , en un mot toutes les sciences où il s'agissait de déduire mathématiquement les conséquences de quelques données physiques qui ne dépassaient pas les procédés et les moyens d'observation alors connus , et qui n'exigeaient pas de grands efforts d'induction expérimentale. L'astronomie avait besoin de là trigonométrie : Hipparque l'inventa. Elle avait besoin d'observateurs ; elle en eut un de premier ordre ; ce fut Hipparque. Dans Ptolémée , elle trouva plus tard un organisateur habile , mais inexact , qui pourtant en optique
fut observateur en même temps qoe théoricien. La plupart des autres branches de la physique restèrent dans le domaine de la philosophie et ne purent acquérir une existence propre. L'anatomie , délivrée enfin d'entraves superstitieuses , fit de ^nds progrès. Ceux de la physiologie et de la thérapeutique furent aussi assez étendus y mais plus contestables et plus mêlés d'erreurs^ parce que ces deux sciences, dont la première doit tant à Galien , mais dont 1% seconde ne retrouva pas, si ce n'est peut-être dans Arétée y un génie observateur comparable à celui d'Hippocrate , auraient eu besoin toutes deux d'une méthode inductive plus sûre et d'une philosophie plus vraie que celles qui dominaient alors. Les stoïciens et les épicuriens procédaient dans les sciences naturelles par hypothèse , les premiers avec le dogmatisme présomptueux de leur panthéisme matérialiste ^ les derniers avec un scepticisme insouciant pour tout , si ce n'est pour leur théorie des atomes et pour leur négation de la Providence. Le péripatétisme languissait. La nouvelle Académie concentrait des efforts stériles sur le problème de la certitude , et préparait la voie au scepticisme absolu ^ qui allait ébranler toutes les sciences^ et qui y s'ajoulant à la dépravation générale et au désordre profond de la société , menaçait de compléter la destruction de toutes les croyances religieuses et morales du monde païen.
Le christianisme naissait ; mais il lui fallait subir trois siècles de persécutions pour s'emparer du monde romain. En attendant , il y eut un essai de renaissance de tous les systèmes philosophiques du passé. Ayant fait répreuve individuelle de leur insuffisance, ils essayèrent de se rapprocher^ de s'unir entre eux, et d'absorber toutes les sciences et toutes les religions des peuples païens*» en faisant en même temps quelques emprunts au christianisme. Mais , pour opérer cette fusion y il fallait une doctrine. Cette doctrine puissante y mais erronée , ce fut le néoplatonisme, empreint à la fois de la subtilité grecque et de l'imagination orientale, conciliant en apparence, exclusif en réalité , puisqu'il changeait complètement, par des interprétations forcées, les doctrines qu'il prétendait réunir dans la sienne. Le panthéisme idéaliste des néoplatoniciens y en mèmcTtemps qu'il falsifiait l'histoire de la philosophie et des sciences , leur enlevait leur méthode rationnelle et quelques-uns de leurs résultats les plus avérés, pour y introduire toutes les superstitions et pour les soumettre au joug d'une autorité illusoire. Par exemple, en astronomie , il niait la précession des équinoxes au nom de la science des Egyptiens et des Chaldéens , science qui , fondée d'{d>ord sur une révélation des dieux , ensuite sur des observations prolongées pendant plusieurs grandes années du monde, et prouvée infaillible par les prédictions astrologiques des événements publics et privés , devait l'emporter sur les observations peu nombreuses d'Hipparque et de Ptolémée; et ce n'était pas le thaumaturge Jamblique qui s'exprimait ainsi , c'était le savant Proclus. Les astronomes grecs avaient trouvé que les étoiles fixes n'ont pas de parallaxe sensible et que le soleil en a une, et que, par conséquent, le soleil est plus près de nous que les étoiles fixes } mais , dit l'empereur Julien , cette opinion grecque , reposant seulement sur des conjectures tirées de l'observation des phénomènes , doit le céder à un dogme ré-
vêlé aux mages par les dieux, ou tout au moins parles génies, dogme d'après lequel le soleil se meut dans une région située au-dessus de celle des étoiles fixes. Voilà comment les néoplatoniciens et leurs disciples traitaient la science.
Pendant le moyen âge , Tesprit humain , ayant conscience de sa faiblesse présente , se rattacha de toutes parts au principe de Tautorité f principe qui^ en effet, Tempècha de se perdre entièrement dans rignorance, l'erreur et le désordre. Dans le domaine de l'intelligence, au-dessous de l'autorité suprême de la religion et de l'Eglise , il y eut l'autorité des anciens , surtout d'Aristote , et l'autorité des docteurs de la scolastique. La théologie fut la science dominatrice : elle part et doit partir du principe d'autorité ; les autres sciences se soumirent à ce même principe , non sans quelques révoltes : elles perdirent ainsi leur méthode et leurs principaux moyens de progrès , mais elles ne périrent pas , et c'était beaucoup alors. L'esprit humain épuisé se fortifia par la gymnastique de la logique , par les luttes de la scolastique , par une étude patiente de quelques textes anciens. Cette longue compression prépara son essor , auquel il avait préludé par un travail latent, par une accumulation lente de quelques découvertes, dues surtout aux Arabes musulmans, qui , non contents d'étudier et de commenter les Grecs , les imitèrent quelquefois avec succès dans les procédés mathématiques et dans les observations astronomiques , et qui transmirent à TOccident quelques connaissances pratiques de l'Inde et de la Chine.
Le moyen âge avait connu imparfaitement une faible partie des trésors de l'antiquité. Une connaissance plus complète du passé prépara l'émancipation de l'esprit humain. Pendant cette époque de transition l'on vit tous les systèmes antiques se reproduire , se combattre , se détruire dans ce qu'ils avaient de plus défectueux, et faire place peu à peu aux idées nouvelles qui jaillirent de cette lutte, aux observations et aux découvertes physiques , astronomiques , géographiques , qui peu à peu vinrent contredire les anciennes hypotheises. Au milieu de ces efforts, d'abord incertains, l'esprit scientifique trouva enfin sa voie. La méthode philosophique et la méthode inductive des sciences naturelles furent esquissées dans leurs principaux traits : l'une par Descartes ^ qui joignit avec succès l'exemple au précepte ; et l'autre par Bacon, qui généralisa et étendit, mais en théorie seulement, les
Srocédés d^à suivis par Galilée , et bientôt après perfectionnés par [ewton. En même temps , la méthode analytique , aidée des signes algébriques , laissa bien loin en arrière les résultats obtenus jusque-là par l'emploi presque exclusif de la méthode synthétique dans les sciences mathématiques. Dès lors , ces sciences ont pu prêter aux sciences naturelles un bien plus utile concours. Ces diverses méthodes ont été confirmées, complétées et rectifiées par les progrès ultérieurs de la science jusqu'à nos jours. Elles sont acceptées et pratiquées par tous les peuples de l'Europe et par leurs colonies. Désormais , grâce à l'imprimerie et à la facilité des communications, la.science n'a qu'un seul et même développement , auquel chaque nation contribue pour sa part. A la faveur de ce concours, du perfectionnement des méthodes et des* instruments , et de la spécialité des recherches ,
y. se
le champ de ia «deace y en même temps qu'il s'est immeosémeot agrandi par la création de sciences noavelles , a été fouillé à des profondeuris jusqu'alors inconnues.
De plus en plus^ les sciences doivent toutes concourir vers un même but 9 en gardant chacune leur méthode propre et leur indépendance , en màkne temps que leurs rapt>orts naturels les unes avec les autres. C'est la science des (acuités de l'homme , de leur portée , de leurs limites et de leur bot ^ c'est la philosophie vraie , qui peut produire et maintenir entre les sciences cette unité et cette harmonie ; mais il faut que la philosophie soit à la hauteur de cette mission et qu'elle ne s'y refuse pas ; il faut aussi que son concours soit accepté par les autres sciences. Ces conditions ont été remplies plus ou moins à diverses époques depuis la reuaissance^ mais jamais d'une manière pleinement satisfaisante. Descaries avait eu le tort de croire que les lois physiques pouvaient et devaient être trouvées à priori. Bacon fottnula d'une mani^ vraie dans son ensemble , quoique défectueuse en beaucoup de points , la méthode des sciences naturelles , mais sans en marquer convenablement les rapports avec la philosophie , sans comprendre la valeur de la recherche des causes efficientes , et en écartant trop la considération des causes finales. Leibnitz établit la contingence des lois physiques^ mm , au lieu d'en conclure la nécessité de la méthode expérimentale , il en conclut qu'il fallait partir des causes finales pour trouver les lois physiques : il voulut faire des causes finales l'instrument des sciences naturelles ^ tandis qu'elles en sont la conclusion. L'école de Locke appliqua à la philosophie la méthode de Bacon , mais d'une manière étroite et exclusive : en méconnaissant le rôle légitime des notions àfriori et de la déduction, cette école tomba dans le matérialisme. Ce fat elle qui s'empara de la direction des sciences naturelles ; elle les affermit dans la méthode expérimentale et elle leur laissa le concours des mathématiques ; mais elle les priva des vues élevées du spiritualisme , seul capable de perfectionner leur méthode générale , d'interpréter leurs résultats , de diriger leurs recherches de la manière la plus utile et la plus sûre, et|de les foire conspirer ensemble vers un même but conforme à la destinée générsJe de l'homme. Elles se développèrent d'une manière trop isolée } elles se perdirent dans des détails infinis , avec trop peu de vues d'ensemble , ou bien avec des vues étroites ou fausses ; elle^ prirent quelquefois des hypothèses mal faites , par exemple les hypothèses phrénolo^ giques, pour des résultats légitimes de rexpérience. Dans leurs conclusions 9 elles furent trop souvent superficielles , ou même erronées , et agressives contre les doctrines morales, philosophiques et reli* gieuses.
La nouvelle philosophie allemande voulut s'opposer à cette action dissolvante du matérialisme ; mais la philosophie de Kant enlevait à toutes les sciences , excepté à la psychologie et à la morale , la c^titude objective. Fichte réduisait tout au moi , et niait ainsi l'objet même de toute science autre que celle du moi. Vidéalisme transcen* doutai des isucoesseurs de Kant et de Fichte a voulu rabaisser la méthode expérimenteile , dont il a nié les plus beaux résultats ; il a voulu la remplacer dans toutes les 'sciences par sa méthode illusoire
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de congtrtiction à priori ; il a nié la liberté hamaine el la Providence divine , et finalement, poussé de nos jours à ses dernières conséquences^ il a aboati aux mêmes conclusions que le matérialisme par.
INendant ce temps ^ surtout en Angleterre et en France , le spiritaalisme renaissait , timide d'abord, et soucieux , avant tout^ de se défendre. La philosophie écossaise a gardé trop fortement Fempreinte de cette timidité } Técole française moderne s'en est an peu affranchie } mais elle a laissé la philosophie trop isolée des autres sciences : c'est pourquoi riixfluence du spiritualisme sur les sciences naturelles et sociales a été trop médiate , trop restreinte ; mais elle a été ponrtant déjà bien salutaire. Il y a lieu d'espérer qu'elle le sera de plus en pins à l'avenir.
Le besoin de conciliation et d'harmonie se fait de plus en plus sentir entre tous les ordres divers de connaissances humaines. On sent mieux que jamais , dans chaque genre d'étude, le besoin de spécialité pour approfondir , et le besoin de notions étendues et variées pour que les progrès de toutes les sciences servent à chacune d'elles. La popularisation de toutes les sciences par des résuma exacts , clairs , concis et accessibles à tous, vient en aide à ce besoin. Les sciences justifient sans cesse aux yeux de tons leur utilité par des applications pratiques , au-dessus desquelles la théorie pure se maintient dans ses droits : car on comprend que , d'une part , elle fortifie la pensée , instrument de tontes les connaissances , et que y d'autre part, c'e.'^t par elle qu'on arrive aux connaissances applicables , et souvent aux applications les plus imprévues.
SCIOPPIUS. Voyez Schoppb.
SGOLASTIQUE (PHiLOSopnn). C'est la philosophie qu'on professait dans les écoles du moyen âge. On est aujourd'hui considéré comme philosophe dès qu'on pense avec quelque liberté , et Ton a vu décerner ce tilre à des gens qui, n'ayant pas d'études , ne soupçonnaient pas que la philosophie pût être la matière d'un enseignement. Au moyen ftge il ne suffisait pas même, pour être compté parmi les philosophes , d'avoir à grand labeur étudié diverses doctrines , et pris entre elles un parti; il fallait encore, après avoir subi des épreuves , avoir acquis le droit d'enseigner. Dans ce temps , la philosophie scolastique était , à proprement parler, toute la philosophie ; elle ne se distinguait d'aucune autre. La distinction devint nécessaire , aussitôt qu'on n'eut plus besoin de monter en chaire pour adresser la parole au public. L'imprimerie venait d'être inventée , et l'un des premiers résultats de cette invention était de compromettre la situation des écoles : désormais la parole allait franchir toutes les distances, et des docteurs sans dipMme allaient avoir le monde entier pour auditoire, tandis que les régents universitaires verraient diminuer chaque jour le nombre de leurs jeunes clients. Les anciennes méthodes ne pouvaient guère s'aeconnnoder à cette nouvelle forme de renseignement : aussi les nouveaux mattres ne tardèrent-ils pas à les abandonner pour en cher<cher d'aulreSj et ils en trouvèrent facilement de plus simples : de sorte que Ift pUtosephie seola^liqae devint bientôt fmA à fait étr«igère, par
ses procédés , à la philosophie qu'on enseignait au moyen des livres. Dès le xvi" siècle, il y avait entre Tuneet Taulre une .telle différence, que la méthode scolastique, décriée par tous les beaux esprits, n'avait plus d'autre objet que de préparer la jeunesse à de plus hautes et plus nobles études. Jalouse^de rétablir ses affaires et dereconsliluer son empire, elle fit alors promulguer de solennels décrets contre toutes les nouveautés ; mais ces menaces de Timpuissance n'arrêtèrent pas les novateurs , et le xyiii*' siècle les vit envahir peu à peu toutes les écoles séculières. Telles furent les grandeurs, telle fut la décadence de la philosophie scolastique.
Cela fait assez connaître quel est le véritable caractère de cette philosophie. On s'est occupé souvent de la définir, et la plupart des définitions qu'on a proposées sont bien loin d'être satisfaisantes.
Beaucoup de gens croient encore que ce nom de scolastique est celui d'un système ; que les docteurs scolastiques professent des principes communs, et argumentent concurremment sur les mêmes thèses pour aboutir aux mêmes conséquences. Entre ces docteurs il en est un , saint Thomas, qui surpasse tous les autres par l'éclat de son génie : auccine renommée ne fut égale à la sienne } et , quand finirent les orageux débats auxquels il prit une part si considérable , la majorité se déclara pour ses conclusions. Cela est vrai ; mais saint Thomas n'eut-il pas de nombreux contradicteurs? Descartes est assurément le plus grand nom de la philosophie moderne ; mais combien de systèmes ne connalt-on pas qui diffèrent de celui de Descartes , et qui doivent leur succès à ces différences? Il en est de même de saint Thomas : c'est le plus illustre des maîtres scolastiques, et , même de son temps , il n'exerça qu'une influence disputée. Tous les systèmes sont représentés dans la philosophie scolastique : elle n'est donc pas un système.
On l'a définie une certaine manière de disserter sur toute question dans un intérêt étranger à la véritable science^ et l'on a dit que, sous un titre emprunté , les philosophes scolastiques n'avaient été que des théologiens raffinés, cherchant des armes pour la foi dans l'arsenal de la raison, et brisant en secret celles qui ne pouvaient servir à cet usage. On a même été jusqu'à prétendre que le but final de leurs constants efforts avait été de fabriquer une fausse philosophie , pour la mettre au service d'une certaine théologie. C'est la définition qu'Heumann donne de la scolastique : Philosophiam in servitutem theologiœ papeœ redactam; et Chrétien Kortholt ne la traite pas mieux (Leibnitz, Recueil de diverses pièces, 173^). C'est une accusation mal fondée. 11 est certain que tous ces docteurs du moyen âge avieiient des préoccupations théologiques; le reconnaître, c'est simplement avouer qu'ils étaient de leur temps. Quand toutes les sciences, quand tous les arts voulaient être les auxiliaires du dogme ou du culte religieux, la philosophie ne pouvait seule prétendre à l'indépendance. Il faut donc s'empresser de déclarer que la philosophie du moyen âge n'a pas les allures dégagées de la philosophie moderne. Cependant son obséquieuse soumission va-t-elle , comme on l'a dit, jusqu'à la servilité? il s'en faut bien. Elle respecte les pouvoirs établis, elle s'incline devant les dogmes traditionnels, et ces témoignages de déférence sont d'une parfaite sincérité. Mais, d'où la philosophie nous est-elle venue? Elle prend son
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origine , suivant Arîstote , dans le désir naturel de connattre : or , quelque précaution qae Ton prenne dans cette recherche des choses ignorées y quelque surveillance qu'on exerce sur soi-même, on s'écarte toujours des voies frayées ; on se complaît toujours dans des habitudes d'indépendance et des idées qu'on ne doit qu'à ses propres efforts : c*est ce qui arrive à la philosophie scolastique. La réformation du xYi* siècle eut pour premiers apôtres Guillaume d'Ockam et ses disciples ; quelques-uns même des plus fervents thomistes ont été portés par les historiens protestants à leur Catalogue des témoins de la vérité.
La définition qui convient le mieux à la philosophie scolastique est donc la plus simple : c'est la philosophie qu'on enseignait dans les écoles du moyen flge. Disons maintenant , eu peu de mots, suivant quelle méthode cet enseignement était distribué.
C'était la méthode herméneutique, ou interprétative. Aux écoliers de la classe de grammaire, on lisait Donat et Priscien , et Ton accompagnait cette lecture d'un commentaire : commentaire littéral on digressif, suivant l'étendue des connaissances acquises par le maître ou par ses élèves. Pour la rhétorique , on interprétait quelques traités de Cicéron ou de Boëce; Ptolémée servait aux leçons d'astronomie, et la philosophie proprement dite était enseignée d'après les livres d'Aristote. Cette méthode n'a pas toujours été fidèlement observée : dans les écoles du xyi*" siècle, on ne faisait plus guère usage des textes originaux; les professeurs avaient alors quelques manuels de philosophie, péripatéticienne , qu'ils mettaient aux mains de leurs élèves et qu'ils paraphrasaient devant eux. Mais on ne connaissait pas cette pratique an xm* siècle : enseigner la grammaire, l'arithmétique, la philosophie se disait alors lire en philosophie légère in philosophia , lire en arithmétique et en grammaire; on faisait même usage de cette locution plus singulière encore, lire en musique, légère in musica» Les détracteurs de la scolastique ont beaucoup déclamé contre cette méthode. Elle offrait de grands avantages; mais nous ne voulons pas dire qu'elle fût sans défauts. Cependant on l'a condamnée sur des griefs imaginaires.
On a dit qu'elle était ingrate, répulsive, qu'elle inspirait le dégoût de la science. Cela n'est pas suffisamment prouvé. Quel professeur de philosophie dogmatique rassembla jamais autour de sa chaire plus d'auditeurs, plus de disciples, qu'Abailard, Albert le Grand, saint Thomas, Dons-Scot, Guillaume d'Ockam? Des textes irrécusables nous apprennent qu'on accourait des terres les plus lointaines pour venir entendre ces illustres lecteurs , et qu'il n'y avait pas de salles assez vastes pour contenir leur auditoire. En quel temps, d'ailleurs , la philosophie parait-elle avoir eu plus de charmes pour la jeunesse qu'elle n'en eut au moyen âge? Sous quelle méthode lémoigna-t-on plus de zèle, plus de passion pour l'étude des grands problèmes, que sous la méthode scolastique? On n'a qu'à venir dans nos bibliothèques inventorier les monuments de la controverse qui commence avec le x« siècle et finit avec le xvi* : que de gros et que de petits livres! Cet amas prodigieux d'écrits de toutes sortes et sur toutes questions, prouve qu'en aucun temps l'intelligence n'eut un égal besoin de raisonner , et n'éprouva moins de gène à se satisfaire.
On a dit encore que, pour s'être tenus trop près du texte d^Aristote, nos docteurs scolastiques n'ont laissé que des gloses , et que Toriginalité manque à tous leurs ouvrages. C'est une critique qui se fonde sur des apparences , et qui est contredite par la réalité. La méthode interprétative ne semble pas, en effet, offrir de grandes facilités à la liberté de jugement^ mais ne sait-on pas que les systèmes les plus opposés ont été recommandés au moyen Age , sous le nom d'Aristote , et que , sur tous les points, nos scolastiques se sont efforcés de le mettre en contradiction avec lui-même, pour légitimer les plus aventureuses et les moins péripatéliciennes de toutes les solutions? N'est-ce pas sous la responsabilité d'Àristote que s'est produit, à la fin du xif siècle, le panthéisme d'Amaury de Bène? N'est-ce pas la même autorité qui fut invoquée par Duns-Scot en faveur de la même doctrine ? Qu'ils soient nominalistes, conceptualistes , réalistes et même mystiques, tous ou presque tous les maîtres du moyen flge ne se prétendent-ils pas disciples, disciples fidèles d'Aristote, et leur principale affaire n'est-elle pas de justifier cette prétention?
Il y a donc plus d'une erreur de fait dans les considérants de la sentence prononcée contre la méthode scolastiqne. Mais dirons-nous que c'est la plus parfaite des méthodes? Non , assurément , et c'est ici qu'il faut condamner un des grands abus commis au préjudice de la saine philosophie par le plus grand nombre de nos docteurs du moyen âge. L'inlerprétalion exerce et développe particulièrement une des énergies de l'intelligence, l'énergie subtile, et celle-ci ne peut être réglée que par la logique : c'est ce qui leur recommanda l'étude de la logique, et ils ont excellé dans cette partie de la science. Mais en toute chose Toxcès est un vice. Les plus déliés des dialecticiens eurent pour disciples immédiats les plus effrontés des sophistes. Le mal est venu de l'importance exagérée qu'ils attribuaient à la logique. Les épicuriens n'avaient voulu se fier qu'au sentiment; les alexandrins avaient placé dans l'imagination le fondement et critérium de toute certitude; un grand pombre de philosophes scolasliaues méconnurent d'une autre manière l'économie de l'intelligence, c est-à-dire la variété de ses formes, lorsqu'ils réduisirent toute, la science à l'art de raisonner, et proclamèrent qu'un syllogisme régulier est l'unique mesure de l'évidence. Cette fausse opinion fut l'origine de grands abus. Et nous ne reprochons pas seulement aux docteurs scolastiques d'avoir été des logiciens outrés; nous leur reprochons encore d'avoir compromis l'usage, le bon et légitime usage de la logique, et d*avoir, par leurs écarts, suscité cette intempérante réaction, qui , sous les auspices d'Agrippa et de Paracelse , poussa le berceau de la philosophie moderne sqr les écueils du scepticisme et du mysticisme , et failht l'y briser. Que de clameurs ceux-ci firent entendre contre la logique ! Un de leurs disciples les plus modérés, Joseph Martini, vint proposer de la reléguer, avec la grammaire et la mécanique , parmi les sciences de second ordre , et d'affranchir conaplétement la philosophie de son pernicieux concours : Neque loqiea , dit-il^ êive disserendi iubtilitas, philosophiœ pars est {Exercif, mitapkys^, lib. i, exerc. 1, theor. o). Autre exagération, autre folie, et la responsabilité de l une et de l'autre appartient, suivant nous , aux docteurs scolastiques. Les réactions ne viennent
SeOLASTIQBE (PHILOSOPHIE). îifi?
jamais sons èiFe pcovoctuéesj, et Vom s»*ei!ieuse mal, quaad otk impste à ia force des choses les déplorables entraiDements aaxqaels socêèdeit iQiiyouss les excè& coiitraire&.
Apèiî avoir pi^ésenté ces eonsidérayojBfi sMXàVUûres sqk le caraclère particulier d« la |d;iUa$ophift scolastiqoie et sur la niéthoile UBiformément pratiquée dans les éeoles rivales, devous-Boas exposer an détail les problèmes qui ont agité ces écoles? On ks eoxmalt déjà. Des articles spéciaux oat été consacrés à rexasaen des principaux sqjets de toute cette controverse , el Ton y uouvera sous leur forina^ consacrée les conclusions diverses qui furent soutenues avec une égale énergie par les secies belligérantes. Des articles historiques placés à la suite des noms propres indiquent le rôle qui a été rempli par chaque docteur. Qu'il nous suffise de distinguer ici deux périodes dans rbistoire de la philosophie au moyen âge y de signaler en quoi Tune et l'autre difièrent^ et de rechercher ensuite ce qui, malgré les difiGérences, constitue l'unité de la scolastique.
Noos| ayons dit que les philosophes du moyen Age étaient des professeurs y et qu'ils professaient en interprétant Arlstole. Or, du x* au xm" siècle y ils n'eurent entre les mains que certaines parties de VOr^^onon, en conséquence , leur enseignement fut circonscrit dans cette étroite limite. Ils lisaient d'abord à leurs élèves VIsagoge de Porphyre ; ensuite les Catégories et VHermeneia d'Âristote ; et puis ils s'arrêtaient, sachant bien que les frontières de la philosophie s'étend daient beaucoup plus loin^ mais n'osant guère s'aventurer au delà avec un guide aussi peu sûr que Boëce. Toute question était donc pour eux de l'ordre logique; aussi , dans leur vocabulaire , logique e\pkHor iopkie sont-ils deux termes synonymes.
On apprécie tout d'abord quelles devaient être les lacunes d'une telle science ; on soupçonne combien elle devait laisser de questions vagues, de solutions incertaines , dans Fespritdes inaltres et de leurs écoliers. Les premiers chapitres des Catégories, qui, plus que tous les autres, ont excité rattenCion des docteurs scolastiques , ne peuvent être parfait^aient compris sans le secours des autres trailés d'Aristote. Le vrai sens des mots échappe à qui ne sait pas en distinguer l'acception logique et l'acception métaphysique. A quoi donc pouvait aboutir l'étude exclusive de rOr^ano»? à une science imparfaite. Cependant te plus grand malheur des anciens maîtres fut-il de n'avoir possédé ni la Métaphysiquo, ni la Physique d^Aristote? Non , sans doute. Ce fut, n'héâtons pas à le dire, d'avoir possédé le Timée de Platon. Ayant, en effet, sous les yeux ces deux monuments de la sagesse antique, YOrganon et le Timée, et ne supposant guère qu'il eût existé d'aussi graves dissentiments entre Platon et son disciple Aristote , ils prétendirent concilier la doctrine de Fun et de l'autre ouvrage, et les efforts qu'ils firent dans ce but les jetèrent dans une grande confusion. C'est une tentative qui fut renouvelée plusieurs fois au xii* siècle , et toujours avec aussi peu de succès, comme nous l'atteste Jean de Salisbury ; et quand ce témoignage nous manquerait , quand le temps n'aurait épargné ni les écrits de Guillaume de Conches, ni ceux de Gilbert de la Porrée , noua serait-il difficile do soupçonner en quelles iocohéreuçes , en quels paralogisme s durent tomber des esprits inex-
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périmentés travaillant à démontrer l'accord des Catégories et da Timée ?
Dans les premières années da xiii' siècle , les études prirent tout à coup un développement inattendu. Des juifs espagnols venaient de traduire , d'arabe en latin , le pins grand nombre des ouvrages d'Âristote que n'avait pas connus l'école d'Âbailard j c'est-à-dire la Physique, le traité de VAme, la Métaphysique, Y Ethique à Nicomaque, la Politique, les deux livres des Analytiques, etc. , etc. La possession de telles richesses troubla d'ahord les esprits^ ce qui contribua surtout à ce fflcheux résultat, c'est que les nouveaux textes se présentaient avec des gloses : les gloses d'Âvicenne et d'Âverrhoès, qui, surchargées de paraphrases orientales, ne convenaient guère à des professeurs de logique. Transportés subitement aux plus hautes régions de la fantaisie , ils eurent le vertige , et tinrent alors de tels discours, que l'Eglise en frémit d'épouvante. Elle n'avait pas été trompée par de vaines apparences ; les paroles étranges qu'elle avait entendues, étaient bien des blasphèmes. Mais quand elle eut condamné l'auteur et les complices de ces témérités, elle se laissa facilement persuader qu'elle avait flétri le nom d'Aristote sur des rapports infldèles. On rechercha dès lors, avec une nouvelle ardeur, les livres interdits ; on les dégagea de leurs abominables gloses, et Ton ne s'employa plus qu'à les interpréter d'une manière satisfaisante pour les oreilles orthodoxes. C'est ce que firent Robert de Lincoln , Jean de la Rochelle, Albert le Grand, saint Thomas, et tant d'autres après eux.
Le cercle des études étant considérablement agrandi , il fallut songer à classer dans leur ordre naturel les diverses parties de la science. La logique péripatéticienne ayant pour objet la recherche des principes qui règlent l'existence et la manière d'être des choses, on lui donna le nom de science élémentaire , et on la chargea d'occuper la première étape de l'enseignement. Ensuite on plaça la physique , qui traite des choses comme elles se comportent dans. 4a nature phénoménale, et la psychologie fut considérée comme une section de la physique. Enfin, le degré le plus élevé de la science fut pour la métaphysique , dont l'objet spécial est de remonter aux causes des choses et de sonder les divins mystères de l'être. Les plus fameux logiciens du xn"" siècle conservèrent peu de crédit auprès des physiciens et des métaphysiciens du xm® : on les méprisa tant, qu'on ne les nomma plus ; et les questions , si vivement débattues entre Roscelin et saint Anselme, entre Abailard et Guillaume de Champeaux, n'eurent plus qu'un médiocre intérêt pour des gens à l'esprit desquels avaient été présentés les formidables problèmes de l'origine et de la nature des idées, de l'essence et de l'être, dda matière première et du principe individuant, des idées divines et de leur éternelle permanence, opposée à l'existence éphémère des choses naturelles. Introduites au sein de l'école avec le traité de VAme, la Physique et la Métaphysique d'Aristote , ces questions et [quelques autres du même ordre eurent seules désormais le privilège d'inquiéter les esprits et de susciter de vives controverses.
La différence des époques est donc assez marquée par la diversité des spjets de la dispute : elle l'est peut-%tre plus encore par les
formes mêmes du langage. Jusqu'au xii« siècle, Tidiome des philosophes se distingue peu de celui des rhéteurs : ils s'expriment dans cette langue quelquefois solennel]e7 plus souvent triviale , toujours embarrassée de locutions bibliques, que leur ont enseignée les Pères latins : leur phrase est longue, pesante, et non moins dépourvue d'élégance que de précision ; ils ne discutent pas , ils dissertent oa pérorent. Avec le xin« siècle , la langue philosophique prend des formes nouvelles. Elle s'enrichit d'abord de mots barbares , mais techniques 9 empruntés aux versions latines des gloses arabes. Alexandre de Halès, qui, le premier, a fait usage de cette terminologie, ne l'a pas toujours bien comprise, et ses ouvrages offrent un mélange obscur de l'ancien et nouveau style. Le temps et la pratique corrigèrent ensuite ces imperfections. Pour satisfaire aux exigences de la démonstration syllogistique, il fallait employer des mots d'un sens clair, c'està-dire bien déterminé , fuir les périphrases et réduire la formule de toute l'argumentation aux termes nécessaires. Or, cela fut observé avec tant de rigueur par saint Thomas, par Duns-Scot et par le plus grand nombre de leurs disciples , que l'addition ou le retranchement d'un seul mot suffisait bien souvent pour altérer le sens d'une de leurs distinctions. C'est ainsi que se forma, dans les écoles du xm*" siècle, cette langue nette, fière et pleine d'énergie, qui devait, avec le temps , perdre sa rudesse , mais non sa précision , et devenir , après quelques autres transformations , notre langue nationale.
Il faut dire maintenant en quoi consiste l'unité de la scolastique. Sous les problèmes différents qui tour à tour ont occupé les esprits , il n'y a jamais eu qu'une recherche, la recherche de l'être. S'agil-il des genres , des espèces , des universaux ? On se demande quelle est la véritable nature de la substance; en d'autres termes, si le premier et le dernier terme de la réalité est l'être en général des platoniciens , ou l'être individuel des péripatéticiens. S'agit-il d'analyser les opérations de la cause génératrice , et d'apprécier la part de la matière et celle de la forme dans la constitution de la substance? c'est encore la même recherche faite à un point de vue différent ; non plus dans les choses, mais dans la cause et dans les éléments des choses. Qu'ils traitent ensuite du principe d'individuation , de l'origine et de la nature des idées humaines, des idées divines, de l'essence même de Dieu, etc., etc., nos docteurs discutent toujours la même question en des termes nouveaux. Cette question , ils l'avaient rencontrée , en commençant leurs études, dans Vlntroduction de Porphyre. Elle n'y eût pas été , qu'elle se fût présentée d'elle-même à leur intelligence et l'eût aussitôt remplie d'inquiétude. Non-seulement, en effet, toute philosophie suppose une définition préalable de l'être, mais encore toute autre science a Têtre pour objet ; il était donc nécessaire qu'ils fissent cette information sur la nature et les modes de l'être au début même de toute enquête scientifique. Us la firent avec succès, et, quand elle fut achevée. Bacon put venir élever sur un terrain solide l'édifice de la science nouvelle. C'est ainsi que l'ère de la philosophie scolastique a préparé Tère de la philosophie moderne.
Il faut consulter pour l'histoire de la philosophie scolastique , outre les histoires générales de la philosophie de Brucker^ de Teunemann ,