PRÉJUGE
principales : la confiance que nous avons dans nos semblables, et celle que nous avons en nous-mêmes ; le sentiment de l'autorité ei celui de }'amoor»propre, ou, ce qui n'est qu'une extension de l'amour-propre, une prédilection ardente pour tout ce qui nous touche de près ; enfin , sous quelque forme qu'elles se manifestent, l'abnégation et la personnalité. Retenez ces deux principes dans de justes limites, ils seront également précieux à l'homme ; ils contribueront dans une même mesure à son perfectionnement intellectuel et moral. Le sentiment de l'autorité, l'abnégation deviendront la base de toute éducation , de toute discipline, de toute tradition, de tout gouvernement et, par conséquent, de tout lien social. L'amour-propre, le sentiment personnel, la confiance en soi compléteront l'œuvre de l'éducation, feront sortir de nouveaux effets des forces qu'elles a éveillées en nous et nous feront vivre de notre propre vie sans nous isoler des autres. Laissez, au contraire, ces mêmes principes se développer sans résistance et sans contrôle ; ajoutez-y, comme nous le disions tout à l'heure, la puissance de 1 habitude, vous verrez se déchaîner aussitôt tous les préjugés qui obscurcissent l'esprit humain : préjugés de secte, de nationalité, de profession, de caste, d'école , et ceux qui naissent dans la solitude du cabinet. En effet, dans chacune de ces maladies de notre pauvre espèce, on reconnaîtra sans peine ou un excès d'abnégation ou un excès de présomption , et le plus souvent, si étrange que cela paraisse, tous les deux ensemble. Ainsi, dans les préjugés de secle, qu'il faut bien distinguer des vérités religieuses, puisque la religion élève et unit les âmes, tandis que le fanatisme les abaisse et les divise ; dans les préjugés de secte, nous apercevons bien au premier rang l'influence de l'éducation et de l'autorité bien ou mal comprise; mais l'amour-propre et même l'orgueil y tient aussi sa place. Nous ne souffrons pas volontiers qu'on pense autrement que nous sur des sujets aussi graves, et si nous ne pouvons tirer aucune vengeance matérielle de ceux qui prennent cette liberté, nous nous dédommageons par la persuasion qu'ils n'ont aucune de nos vertus , de nos qualités, de nos puissances intérieures , sans compter les tourments qui les attendent dans une autre vie. La même remarque s'applique aux préjugés politiques et sociaux, avec celte différence que l'amour-propre y joue le principal rôle, et que l'éducation , l'habitude, les idées reçues n'y viennent qu'en sous-ordre. Comment se refuser à celte douce croyance), que la nation à laquelle on appartient est la première du monde; que la classe où Ton est né, que la profession qu'on exerce, pourvu qu'on y trouve beaucoup d'avantages , est la plus belle, la plus glorieuse, la plus utile de toutes? Ces vanités en commun sont habituellement les plus enivrantes, parce qu'elles ont un certain air d'intérêt public , et, loin d'en rougir1, on les érige en vertus.
Les préjugés d'école ne sont que des préoccupations et des habitudes de l'esprit; rarement ils pénètrent dans les cœurs et s'élèvent entre les personnes. On s'est accoutumé, dans une sphère déterminée, à penser d'aptes certains principes, à y rapporter toutes ses idées, l'esprit n'a plus la liberté de s'en passer un instant, il ne comprend pas et ne supporte pas qu'ils soient mis en question , il les considère en quelque sorte comme une partie de lui-même, s'il ne s'y absorbe pas tout entier.