PRÉMONTVAL. I
Tannée 175b). Il ne craignit pas , poussé par ce même esprit, de soutenir que la distinction leibnilzienne des vérités en nécessaires et contingentes était une hypothèse inadmissible.
Relativement aux athées , il s'applique tour à tour à les réfuter et i les convertir. Il reproche aux théistes ordinaires, non- seulement de ne pas savoir démentir l'athéisme, mais d'en être cause , en avançant des preuves si peu conformes à la sainte idée de Dieu , et en présentant la divinité surtout avec les attributs de la puissance créatrice. Si Dieu est créateur , s'il fait toutes choses de rien, pourquoi laisse-t-il l'univers en proie à mille vices, à mille maux ? Prémontval s'empresse donc de substituer à la notion de cause créatrice celle de la nécessité et de l'indépendance des individus. Les êtres simples , il appelle cela, d'un terme srolastique, Yaséité universelle. En admettant ce principe de \*a$éité, il déclare se transporter volontairement sur le terrain qu'occupent les athées ; mais , c'est pour leur montrer que là même on est rcé de reconuattre un dieu infiniment parfait , sage et bon, une divinité qui n'est qu'amour et charité. C'est Yatéité qui doit servir de préambule à une thèocharis, laquelle, aux yeux de l'auteur, mérite de prendre la place de la thèodicée, comme de la théologie*
En vertu de Yaséité, tout ce qui est substance, ou être simple, est nécessaire , a toujours été et sera toujours. De là, continue Prémontval , l'existence d'une infinité complète pour les êtres qui n'impliquent pas contradiction j actualité d'un infini suprême et sans degrés, qui est la somme des individus, des réels et des possibles, qui est le tout , l'universalité et Yomnitude des êtres. Or, m les noms d'intelligence, de bienveillance , de puissance, ne sont pas des mots vides de sens, il doit y avoir une intelligence cent millions de fois plus grande que celle de Newton; une bienveillance cent millions de fois plus étendue que celle de Titus, jointes à une puissance proportionnée , soit dans le globe, soit hors du globe que nous habitons. Il y a l'infini à parier que, dans la variété infiniment infinie de l'omnitude des êtres , il y a un être pareil.
Cet être, se trouvant au souverain degré, est unique. Son éternité diffère de même de notre éternité : chaque instant de son existence a une intensité infinie et forme une éternité en extension , non en succession. Cet être enfin , on peut l'appeler Dieu.
Voilà ce que Prémontval nommait la théologie de Vitre, « une chaîne d'idées de l!être jusqu'à Dieu. » Quelque cas qu'il en fît, il essaya pourtant de prouver la réalité de la notion divine par une autre voie encore , par la pensée de l'infini (1758). De toutes parts s'offre à nous, dit-il, un être infiniment infini; l'essence du réel et du positif, c'est l'infini; le négatif, l'imparfait, voilà le fini. Si le terme d'être à un sens raisonnable , il doit se confondre avec l'idée d'infini ; et puisqu'une conception indispensable à l'esprit humain correspond nécessairement à un objet réel , l'esprit humain ne peut se passer de Dieu, et nulle réalité n'est plus réelle que la divinité.
Par l'un et l'autre de ces essais , Prémontval se flattait d'avoir donné au spiritualisme plus de consistance. 11 voulait lui donner plus de spiritualité encore par s* psychocratie. Qu'entend-il par cette expression?
L'influence alternative e&tte l'être simple, ou notre âme, et d'antres
êtres, soit analogues à notre âme, et par conséquent spirituels; soit ayant en commun avec elle la simplicité de leur matière. L'Ame et le corps agissent et réagissent manifestement l'un sur l'autre; mais, si cette action réciproque est naturelle et réelle , elle est loin d'être physique. Lorsqu'on dit : l'Ame agit sur le corps réellement, et le corps agit réellement sur l'âme, on veut dire qu'il arrive dans le corps des changements qui ont leur cause et leur raison dans les modifications de TAme, et non dans les états précédents du corps, ni dans l'intervention d'un troisième être différent de l'âme et du corps , tel que Dieu; — ou bien, Ton veut dire qu il arrive dans l'âme des changements qui ont leur cause et leur raison dans les modifications du corps, et non dans les états précédents de l'âme, ni dans l'intervention d'un troisième être différent du corps et de l'âme, tel que Dieu. La mutuelle influence des deux substances n'est donc point une influence physique : c'est une influence entre des êtres simples.
Telle est l'hypothèse qui doit détrôner Vinflux physique, les causes occasionnelles et Y harmonie préétablie. C'est à cette dernière supposition que la psychocratie ressemble le plus. Dans l'une et dans l'autre opinion , tout se passe entre des êtres simples ; toutefois , dans celle de Leibnitz , les êtres simples sont à peu près passifs, puisqu'ils ne font qu'éprouver des changements harmoniques entre eux , changements que l'âme humaine éprouve à son tour, parce qu'elle est un être simple. Psychocratie signifie empire de l'âme sur la multitude d'êlres simples , mais d'ordre inférieur, dont le corps est composé. Cependant, comment ces êtres d'une nature inférieure influent-ils sur l'âme, leur maîtresse ? Prémontval oublie de nous en instruire. Son hypothèse n'a donc point d'avantages sur les conjectures rivales.
Ce n'était pas, non plus, une suffisante solution que cette ébauche d'un Alphabet des pensées humaines , plusieurs fois recommencée par Prémontval, et que nous avons décrite en parlant des travaux de Lambert. Cet alphabet, suivi d'un Syllabaire et d'un Dictionnaire, devait consister dans la réunion de tous les termes qui ne peuvent s'expliquer par d'autres, de toutes les notions indécomposables et irréductibles, de toutes les conceptions indéfinissables et, par conséquent , primitives et universelles. On y joindrait, afin d'épuiser une aussi importante matière , leurs opposés, leurs annexes , leurs synonymes, et l'on formerait ainsi la liste des éléments de l'esprit humain. Cette liste, évidemment, n'était qu'une imitation des catégories d'Aristote, comme elle devait être la contre-partie des tableaux ontologiques des wolfiens, et comme elle peut avoir concouru à préparer les analyses auxquelles Kant soumit les formes de l'entendement.
Il est curieux de remarquer, en terminant , que Prémontval avait ambitionné ce titre de Copernic de la philosophie, que Kant se donna vingt ans après. Par sa psychocratie, le mathématicien de Berlin avait prétendu faire tourner le corps et le monde autour de l'esprit, comme l'astronome de Thorn avait fait tourner la terre et les corps célestes autour du soleil. C. Bs.
PRESCIENCE. Tout est pour nous mystère dans la nature divine, et il n'est pas un seul des attributs de Dieu qui , considéré de près ,
n'accable notre faible intelligence. Mais l'obscurité redouble, et nous bégayons comme des enfants quand il faut parler de cette connaissance éternelle et infaillible que Dieu a des choses futures, en un mot, de sa prescience. Autant il est manifeste que la prescience est un des attributs de Dieu , autant il nous est difficile de comprendre comment elle est possible, et, par suite, de la concilier avec d'autres vérités certaines, particulièrement avec la liberté de l'homme, fondement de l'oWte moral tout entier. Nous nous proposons premièrement de démontrer que Dieu prévoit l'avenir; en second lieu , de déterminer, autant que possible, comment il le prévoit; enfin, de prouver que la prescience de Dieu n'est pas incompatible avec la liberté de l'homme.
Dans toute cette discussion , nous marchons à la lumière d'un seul principe, savoir que Dieu est l'être parfait, ou, pour mieux dire, la perfection même , l'absolue et infinie perfection. Comme on l'a démontré ailleurs (Voyez Infini, Dieu), ce principe a ses racines dans la constitution même de notre intelligence. Essayons d'en dérouler les conséquences.
Tout ce qui convient à la perfection convient à Dieu; tout ce qui n'est pas la perfection est infiniment distant de la perfection elle-même et absolument indigne de Dieu. Il suit de là que Dieu doit être une intelligence; sinon , où serait sa dignité? Le Créateur tomberait au-, dessous de la créature. Comme dit un ancien , il ressemblerait à un homme endormi. Il résulte encore du même principe que rien ne peut être caché à l'intelligence divine. Ce n'est pas assez pour elle de la science complète du présent et du passé, il y faut ajouter la prescience de l'avenir. Contestez- vous la prescience divine? Vous mettez en péril ce qu'il y a de plus certain et de plus sacré. Si Dieu ne connaît pas l'ave** nir, comment sera-t-il la providence de l'humanité dont il ignore les actes futurs? S'il la gouverne, c'est au jour le jour, comme un roi malhabile; s'il dirige le monde, c'est comme un pilote aveugle dont le navire flotte à l'aventure avant de se briser contre des écueils inconnus.
Pour échapper à ce sorite, peut-être dira-t-on qu'il est absurde de supposer que la connaissance d'un objet précède cet objet lui-même; que, de toute nécessité, le modèle existe avant l'image, et que, par conséquent, la prescience est impossible. Nous avouons qu'elle l'est à l'humanité, mais l'humanité elle-même ne commet pas l'erreur de façonner Dieu à sa ressemblance. Elle admet que Dieu a la connaissance des choses futures ; elle admet même que certains hommes ont pu les révéler en son nom , et de là vient que tous les peuples ont eu leurs interprètes de l'avenir : ici des prophètes, là des augures, ailleurs des oracles. Et sur quoi repose cette croyance universelle? Sur cette vérité, que la prescience n'a rien d'impossible, et qu'une prétention vraiment absurde serait celle d'assigner des bornes à l'infini.
Nous croyons avoir démontré la prescience divine ; essayons d'en déterminer les caractères. Ici , les difficultés abondent. De tous les attributs de Dieu , la prescience est peut-être le plus éloigné de notre nature, le plus essentiellement et le plus exclusivement divin. Que l'on parle de la sagesse infinie , l'homme la conçoit s'il ne peut la comprendre, parce que lui-même est doué d'une certaine sagesse et qu'il a
m PRESCIENCE,
Tidée de l'infini ; il conçoit même la toute-puiss«Bce par la puissance bprnée dont il dispose. Mai* nnl de nous ne sait ce que c'est que la
F rescience, pprcç que nul de nous n'est doué de la faculté de connaîtra . avenir* Nous le devinons, il est vrai, à nos risques et périls; nous nous le figurons à l'image du présent et du passé; nous en raisonnons comme d'une probabilité : jamais nous n'en avons une connaissance directe et véritable, Celui qui dit d'un bomme d'honneur qu'il ne commettra pas une lâcheté, dit souvent vrai, mais peut aussi dire faux et, dans les deux cas, ne fait après tout qu'une induction. Les savants décrivent une éclipse future; en ont- ils la prescience? En aucune manière. Quand on connaît les lois des phénomènes astronomiques 9 il est facile de raisonner d'après ces lois; mais raisonner ce n^est pas savoir: au contraire, c'est ignorer et suppléer par industrie à la vue directe qu'on voudrait avoir et qu'on n'a pas. On a si peu celte vue directe, qu'on ne fait que s'appuyer sur une supposition. Tout manque par la base s'il est fait le moindre changement aux lois ordinaires de la nature. Le jour qui sera le dernier du monde, tous les astronomes se trouveront en défaut,
Ayant à nous faire une idée de la prescience , gardons-nous de l'imaginer d'après nos inductions hasardées que nous décorons, mal à propos , du nom de prévoyance. Nulle faculté humaine n'est l'analogue de la prescience divine. Entre celte prescience infaillible et notre fausse prévoyance, il n'y a absolument rien de commun. Mais si nous ne pouvons dire ce qu'est la prescience, nous savons du moins ce qu'elle n'est Eas, ce qu'elle ne peut pas être. Elle ne peut pas être incertaine, sinon lieu pourrait se tromper, il se tromperait peut-être, et Terreur, même f ossible, est incompatible avec la perfection. En second lieu, la prescience ne peut pas être indirecte : car si Dieu ne connaissait l'avenir que par un détour, qu'au moyen d'un intermédiaire quelconque, il s'ensuivrait qu'il l'aurait ignoré, ne fût-ce qu'un instant. Dieu irait donc s'instruisent d'un jour à l'autre , se perfectionnant à la manière de l'homme; il ne serait donc ni infini ni parfait. Qu'on ne l'oublie pas, toute prévision de l'avenir tirée de la considération des antécédents, tout procédé réfléchi, tout raisonnement soit inductif soit déductif, tout tâtonnement comme tout effort sont à jamais exclus de la prescience divine.
D'après cela, ce qu'il y a d'analogue à cette prescience , ce ne sont pas nos prévisions toujours indirectes et souvent fautives; ce sont nos
Serceptions et, parmi elles, les plus olaires, les plus spontanées, lisons mieux ; les faits divins n'ont d'analogues que les faits divins eux-mêmes. Si vous savez comment Dieu connatt le présent, c'est de la même manière qu'il connaît l'avenir. Le phénomène dont la cause est encore à naître et qui ne se produira que dans plusieurs milliers d'années, Dieu le voit et le contemple par avance; dès maintenant, et de toute éternité , il le perçoit en son temps et en son lieu , il le constate par anticipation comme le constatera après sa production l'intelligence bornée qu'arrête l'insurmontable barrière de l'avenir, Quelques grands docteurs enseignent que l'existence de Pieu n'est cas successive comme celle des créatures, que, pour Dieu , il n'y a point
de temps qui s'éPQHta, point de pwtà et potot d'avenir» mais un présent
cpjH c'a p#s de fin. Celte doctrine, restreinte à te manière dont Dieu connaît les choses , nous sembje d'une incontestable vérité. Oui , tout $'est pour Dieu qu'un présent éternel ; mais cela ne signifie pas que Dieu confonde )es divers moments do la durée et mêle arbitrairement les différées âges. }\ voit dans l'avenir ce qui est dans l'avenir, et dans le passé ce qui est dans le passé. De sorte qu'à parler rigoureusement, c'est Die# qui se rend présent à ce qui n'est plus et à ce qui n'est pas encore, spectateur de l'avenir auquel il assiste dans le lointain des âges, comme l'œil saisit ses objets à distance, témoin inévitable et infaillible qui, sans effort, embrasse les temps et les espaces d'un seul et même regard.
On demandera maintenant comment Dieu peut être témoin de ce qui n'est pas encore. Nous demanderons à notre tour comment l'esprit de l'bom^e se reporte à ce qui n'est plus. Si quelque intelligence était bornée au présent , la connaissance du passé et celle de l'avenir lui seraient sans doute également inexplicables. La mémoire que l'homme possède lui est plus familière , mais n'est peut-être pas moins merveilleuse que la prescience qu'il ne possède pas. Et si Ton dit que le passé offre du moins un point d'appui à l'intelligence , en ce qu'il est déterminé par sa prétérilion môme; je répondrai que, dans la na«ture des choses, l'avenir n'est pas moins déterminé que le passé, puisque, s'il est absolument certain que ce qui a été a été, il ne l'est pas moins que ce qui doit être sera et sera de telle et telle manière. Seulement, sachant ce qui a été , nous ignorons ce qui doit être; possédant la mémoire, nous manquons de la prescience, de sorte que toute la différence est en nous-mêmes. Au fond, ces comparaisons expliquent-elles le mystère de la prescience divine? Nous ne le croyons pas ; nous pensons même que ce mystère est absolument inexplicable. Mais le raisonnement vous impose d'autres vérités que des vérités claires et ce serait être bien peu philosophe que de s'étonner que tout soit pour nous un mystère dans la nature divine.
Restent les difficultés que soulève le dogme de la prescience. Cep difficultés sont à peu près insolubles lorsqu'on ne sépare pas du sujet qui nous occupe les innombrables questions philosophiques et théor logiques qui s'y rattachent ou qu'on y peut rattacher. Nous déolarons nous en tenir à la stricte question de la prescience, et nous interdire tout autre terrain que celui de la pure philosophie. Même avec ces restrictions, il reste encore deux sortes de questions à résoudre. C'est une première difficulté de concilier la prescience divine avec la liberté humaine ; c'en est une autre de la concilier avec la justice et la sagesse divines. Voici la première difficulté.
Que Dieu, dit -on, prévoie les phénomènes de la nature, rien n'est p|us simple , puisque c'est lui qui les a produits ; mais si sa prescience infaillible s'étend aux futures déterminations des hommes, il s'ensuit qu'au moment d'api r nous ne pouvons nous déterminer autrement que Dieu l'a prévu. Nous nqus consultons, il est vrai, nous délibérons avec maturité , nous croyons même choisir eptre le pour et le contre. Vaine illusion, profonde erreur! Après un peu d'agitations, il faut finir par se conformer à la prévision d»vine , eomme l'eau qui se balance dans un vase reprend 4 1a fin sa position d'équilibre. De deux
choses Tune : ou Dieu prévoit infailliblement nos déterminations futures , et alors elles ne sont pas libres ; ou elles sont libres , et alors il ne les prévoit pas infailliblement. On donne à choisir : Cicéron, le premier, si nous ne nous trompons, qui se soit nettement posé ce problème, sacrifie résolument la prescience à la liberté. Au xvi* siècle, les stoïciens en ont fait autant; d'autres tiennent peu à la liberté, et la sacrifient à la prescience. Pourquoi citer des noms lorsqu'on sait que le fatalisme religieux, sortant des écoles, a remué le monde, a pesé sur la vie et les destinées des nations. « Ce qui est écrit est écrit, » dit le musulman. A ces paroles, il s'exaltait jadis d'un fanatisme aveugle; aujourd'hui il se laisse tomber dans une torpeur stupide.
Un seul mot suffit pour écarter de la discussion ces doctrines extrêmes. Notre liberté est un fait; la contester et la démontrer sont également impossibles ; nous la sentons , nous la voyons. La prescience a été prouvée par des arguments solides; elle est donc certaine , indubitable. Or, entre deux vérités certaines , il ne peut y avoir que des contradictions apparentes. Nulle vérité, en effet , n'est l'opposée d'une autre , sinon elles ne seraient pas toutes deux des vérités ; c'est ce qui en prouve le principe de contradiction. Il ne s'agit donc que de les concilier entre elles. Si cette conciliation nous est impossible , concluons-en que notre intelligence a des bornes et que certaines vérités nous surpassent; mais ne cessons pas de tenir fortement les deux bouts de la chaîne dont nous n'apercevons pas les anneaux intermédiaires : car, sacrifier une vérité à une autre, c'est nier la vérité , c'est aboutir à une erreur.
La science ne reconnaît de doctrines sérieuses que celles qui essayent de sauver, en les conciliant, la prescience divine et la liberté humaine. Ces doctrines sont nombreuses; la plupart sont célèbres. Essayons de les apprécier en quelques mots.
Certains théologiens, disciples prétendus de saint Augustin, partent de ce principe, que la liberté actuelle de l'homme n'est pas celle dont il jouissait avant le péché. Avant le péché, disent-ils, l'homme possédait la volonté et , de plus, le pouvoir d'en disposer en l'appliquant à son gré au bien ou au mal , en un mot le pouvoir de choisir. Depuis le péché, l'homme reste borné à la puissance de vouloir, puissance indéterminée que Dieu dirige et tourne à son gré, pour l'accomplissement de ses desseins. La liberté consistant dans la volonté que la prescience ne nous ôte pas, on trouve que cette prescience et cette liberté ne se font point obstacle. Nous en convenons. Mais la difficulté n'est pas de concilier la prescience avec une liberté de fantaisie, imaginée en vue de celte conciliation même. Il s'agit de la concilier avec la vraie liberté humaine. Or, celle-là n'est pas seulement une volonté vague et indéfinie, une puissance générale de vouloir. La conscience atteste que nous prenons un parti lorsqu'il dépendrait de nous d'en prendre un autre; que nous commençons tel acte pouvant ne pas le commencer, que nous le continuons pouvant l'interrompre, que nous l'achevons pouvant l'anéantir. Le problème subsiste donc tout entier.
Une autre doctrine est celle de la contempération ou de la suavité et de la délectation, qu'on appelle victorieuse. Les partisans de ce système reconnaissent toute la liberté humaine ; mais , pour être vraiment libre,
disent-ils , l'homme n'a pas besoin d'être déraisonnable ou insensible. Dieu parle à la raison et à la sensibilité .-.connaissant à fond nos humeurs et nos inclinations de chaque instant , il sait avec certitude le motif qui doit nous déterminer. En conséquence, il dispose les objets, nous met en l'esprit certaines pensées, fait naître en notre cœur certains penchants , nous environne de tant d'attraits, nous séduit par tant de charmes, que la volonté est gagnée tout en restant libre. Nous pourrions résister, mais nous ne résistons pas. Dieu prévoit donc nos actes libres , parce qu'il nous y détermine par son influence victorieuse. Il les sait à l'avance , comme nous savons d'un enfant gourmand qu'il ne résistera pas à la séduction de quelques friandises. Nous demanderons si cette influence divine s'étend à tous les actes humains, sans exception, ou seulement aux actes conformes à la loi morale ? Quelque parti que l'on prenne , on n'aboutit qu'à des impossibilités. Si l'influence divine est restreinte aux bonnes actions, Dieu ne prévoit pas les mauvaises , et c'en est fait de sa prescience. Si cette influence est générale, on prête à Dieu un râle indigne, celui d'instigateur du mal dont il devient le principe et peut-être la cause. Dans un cas comme dans l'autre, on ôte à la vertu tout son mérite; car, quel mérite peut-il y avoir à se laisser vaincre par un attrait invincible. Dans un cas, comme dans l'autre enfin, il n'y a plus de prescience véritable, plus de connaissance directe et immédiate des choses à venir, mais une connaissance rai sonnée, une conclusion découlant nécessairement de certaines prémisses.
Une autre doctrine nous semble entachée du même défaut : c'est celle de la science moyenne ou conditionnée. Il est au pouvoir de Dieu, diton , de donner ses inspirations et ses grâces en telles circonstances et en telle mesure qu'il lui platt. Or, il n'est pas un seul homme qui, pris en tel temps et dans telle situation d'esprit , ne doive librement se déterminer pour tel parti , pourvu que Dieu lui donne ce qui lui est nécessaire pour agir. Connaissant ses propres desseins, Dieu sait de toute éternité ce que chaque homme doit faire en conséquence de ce qu'il fera lui-même, et c'est ainsi qu'il prévoit infailliblement nos actes libres sans rien Jeur ôter de leur liberté. Dans cette doctrine, la prescience de Dieu n'est que médiate et conditionnée. Or, toute condition , tout intermédiaire sont incompatibles avec la nature de l'Etre parfait et absolu.
Reste un dernier système , celui de la prémotion ou de la prédétermination physique, système fameux pour lequel les thomistes ont combattu , auquel Bossuet a prêté l'éclat et l'autorité de son nom. Ce système repose sur ce principe, que totft ce qui est, en quelque manière qu'il soit, doit nécessairement venir de Dieu; sans quoi la créature ayant une sorte d'indépendance , la puissance infinie serait limitée et la cause universelle n'existerait plus. Par conséquent, la créature libre dépend de Dieu, non-seulement en ce qu'elle est et en ce qu'elle est libre, non-seulemen ten ce* qu'elle sera heureuse ou malheureuse selon l'usage qu'elle fera de sa liberté; mais encore en ce que Dieu dispose de cette liberté même, en ce qu'il en décrète et en produit tous les actes comme partie intégrante de ses desseins éternels. Ainsi s'explique la prescience divine. Dieu connaît à l'avance nos actes libres
parce qu'il «ait h l'avance ce qu'il opérera lui-même. Si quelque action a'avait pas sa cause dans la volonté divine , non-seulement Dieu ne pourrait la prévoir i mais il l'ignorerait une fois produite, parce que l'Etre parfait ne recevant rien du dehors, rien ne peut lui être connu que lui-même et ce qu'il produit.
Sans aucun doute , dans la doctrine delà prédétermination physique, ce gfané mystère de la prescience divine n'offre plus la moindre diffiealïé ; mais que faille» de la liberté humaine, et comment les actes que Die» décrète et q&'it opère peuvent-ils s'appeler encore les actes libres de la créature? C'est ici que triomphent les partisans de cette doctrine , dans leur pensée du moins. Nos actes libres que Dieu a décrétés restent libres, disent-ils, précisément parce qu'il les a décrétés libres. 11 veut de toute éternité que nous accomplissions tel acte, mais il veut que ce soit librement que nous l'accomplissions. Le décret de Dieu, loin de ruiner notre liberté , en est la cause et le fondement. 11 faut entendre ici Bossuet lui-même :
« Le propre de Dieu, dit-il , c'est de vouloir; et en voulant, de faire dans chaque chose et dans chaque acte ce que cette chose et cet acte sera et (toit être. Et comme il ne répagne pas à notre choix et à notre détermination de se faire par notre volonté, puisqu'au contraire telle est sa nature ; ù né lui répugne pas, non plus, de se faire par la volonté de Dieu qui le veut etf la fera être, teHe qu'elle serait si elle ne dépendait que de nous.... Car, à parler proprement, l'état de notre être, c'est d'être tout ce que Dieu veut que nous soyons. Ainsi , il fait être homme ce qui est homme, et corps ce qui est corps, et pensée ce qui est pensée, et passion ce qui est passion , et action ce qui est action , et nécessaire ce qui est nécessaire , et libre ce qui est libre, et libre en acte et en exercice ce qui est libre en acte et en exercice : car, c'est ainsi qu'il fait tout ce qu'il lui plaft dans le ciel et dans la terre, et que dans sa seule volonté suprême est la raison à priori de tout ce qui est. »
Voilà de grandes paroles, mais ces paroles sont-elles vraies ? Sans dente, c'est une vérité, que la créature tient de son auteur tout ce qo'elle est et tout ce qu'elle peut ; et , en ce sens , Dieu , cause productrice de notre liberté, est la cause indirecte de tous nos actes libres. Mfeis, ces actes ettx-mêmes, il n'y a que nous qui puissions les produire, ear il est de l'essence de tout acte libre d'être conçu, voulu, entrepris, exécuté par un seul et même être, de n'avoir qu'un seul et même Ôtrë pour auteur et pour agent* Si Dieu créait nos volontés eottroe il crée tottt notre être, c'en serait fait des actes libres et de la liberté de l'homme. Dieu , dit:on , en voulant nos actes les veut libres; dette ils le sont. Etrange argument ! si le dieu des thomistes veut de telles choses, il tombe au-dessous de l'humanité qui du moins ne veut rien que de raisonnable. Dieu ne peut vouloir que les rayons du cercle ne soient plus égaux, que les corps cessent d'être impénétrables. Pourquoi t Parte qu'un eorps se définissant par son impénétrabilité, un cercle par l'égalité de de ses rayons , l'un et l'autre ne sont plus si l'on supprime les conditions de leur existence. Il en est ainsi de la liberté. Comme Dieu ne fait pas qu'une chose, restant elle-même , soit en même temps son contraire; it ne faut pas, pon plus , que nos actes libres, s'ils sont voulus par lui, soient encore des actes libres. Puis, esUee un
principe incontestable , que Dieo ne connaît que loi-même et ce qu'il opère? Et pourquoi en serait-il ainsi? Dieu cesse- t-il d'être tout-puissant parce qu'il se produit des actes dont il est la cause première , mais non la cause directe ? Autant vaudrait dire qu'il n'est infini qu'à la condition d'exister seul, et proclamer le dieu sans monde et sans causalité de quelques philosophes anciens. Dieu crée des êtres capables de se déterminer par eux-mêmes y des êtres privilégiés faits à son image; sa majesté en est-elle amoindrie? ou , parce que les actes accomplis par ces êtres ne sont qu'indirectement l'effet de sa volonté , soutiendra-ton qu'il est plus digne de lui de les ignorer que de les connaître ? Cela n'est pas possible. Bossuet, pensant glorifier fe Créateur, a donc dé-
fradé la créature ; il s'est trompé sur les vrais rapports de Dieu et de homme.
Le défaut commun de toutes ces doctrines . c'est de ne tenir aucun compte des faits et de ne pas définir les caractères essentiels de la prescience divine. Il a été établi que Dieu ne peut prévoir à la manière de l'homme , par voie d'induction et de tâtonnement. Il faut que sa prescience soit une perception directe et immédiate, une science réelle de l'avenir. Or, s'il en est ainsi, non-seulement ta prescience divine et la liberté humaine ne sont point inconciliable^ , mais fl nous semble qu'elles se concilient d'elles-mêmes et sans effort. En effet , la condition de toute science directe et véritable, c'est de se modeFèf sur son objet, de l'imiter et de le reproduire avec sa propre nature et ses caractères essentiels. L'intelligence qui connaît l'avenir doit franchir l'intervalle des temps ; se rendre présente aux événements futurs, les constater à telle heure tels qu'ils seront à telle autre, tes observer de loin comme elle ferait de près; sans quoi, il n'y a plus de vue directe ni de prévision véritable. Or, ce spectacle de I avenir a-t-il pour effet de transformer l'avenir, de rendre fatal ce qui serait libre, d'encharnerdes résolutions naturellement indépendantes ? Comme la science du présent constate ce qui est, la science de l'avenir constate ce qui sera, l'une et l'autre sont déterminées par leurs objets , elles doivent les rendre tels qu'ils sont. L'acte libre que Dieu prévoit est comme Pacte libre que la conscience atteste. Celui-ci est libre , l'autre le sera, voilà tout ce que l'on peut conclure. Mais nos adversaires raisonnent différemment. Les actes libres de l'homme, disent-ils, sont prévus avec certitude, donc ils ne sont pas libres. Etrange confusion ! Fatal et certain sont-ils des expressions synonymes? La certitude d'un acte futur a-t-elle une vertu
3ue n'a pas la certitude d'un acte présent ou d'un acte passé, et le ouïe du spectateur est-il la condition d'un acte libre? Voilà pourtant sur quoi repose toute f objection que nous combattons.
Non-seulement la prescience divine n'enlève pas à nos actes futurs leur liberté, mais elle n'a même aucune influence sur leur certitude. Que Dieu prévoie ou ne prévoie pas nos actes libres, if est impossible qu'ils ne soient pas, s'il est vrai qu'ils doivent être. Présente, passée ou future, chaque chose porte en elle-même et indépendamment de toute intelligence, une sorte de nécessité conditionnelle qui dérive de sa nature propre, et n'est que l'expression de son individualité. Il est vrai d'une vérité éternelle et nécessaire , que ce qui a été a été , que ce qui est existe, que ce qui doit être sera, et sera avec tel caractère, de
telle façon et non d'à ne autre. On croit que la certitude de nos actes futurs leur vient de la prescience divine; on se trompe. Présents par avance à celte prescience infaillible, nos actes sont exactement ce qu'ils seraient sans elle. Même sous ce rapport , la prescience ne crée rien , elle ne fait que constater ce qui est dans la nature des choses.
Un dernier mot sur ce sujet. Cette sprte de nécessité inhérente à chaque événement, appliquée aux actes de la Divinité, leur imprime le caractère de certitude anticipée dont elle marquait les actes de l'homme. Si Dieu ne doit pas accomplir tel acte, il est impossible qu'il l'accomplisse; s'il doit l'accomplir, il est impossible qu'il ne l'accomplisse pas. Sur ce fondement, essayera -t-on aussi de prouver que Dieu n'est pas libre? Poursuivra-t-on jusque dans le ciel la liberté qu'on a déjà chassée de la terre? N'admettra-t-on que des causes fatales, c'est-à-dire des effets sans causes, qu'un univers sans providence, sans but moral, sans dignité, sans raison d'existence ? Ce serait pour tant d'absurdités qu'on aurait maintenu une confusion d'idées déplorables et posé ce principe faux, que tout acte futur , s'il n'est douteux, n'est qu'un acte fatal.
Sur le sujet que nous avons traité, on peut consulter saint Augustin, Traité de l'esprit et de la lettre. — Bossuet, Traité du libre arbitre. — Leibnilz, Théodicée. — Fénelon, Existence de Dieu. — Jouffroy, Cours de droit naturel. D. H.
PREVOST (Pierre) naquit à Genève , le 3 mars 1751 , d'Abraham Prévost , pasteur et principal du collège, homme distingué par sa modestie autant que par son sa voir. Après avoir étudié la théologie et le droit, à côté des lettres et des sciences , il accepta une place de précepteur en Hollande, où il pouvait non-seulement s'instruire auprès des grands humanistes de Leyde, les Ruhnkeniuset les Walckenaër, mais goûter le ûls de l'un d'eux, le philosophe Hemsterhuys, qui venait de publier ses premiers écrits. Un voyage en Angleterre suivit le séjour en Hollande et ouvrit de nouveaux horizons au curieux Genevois. D'Angleterre il vint à Paris, et eut pour élève Benjamin Delesserl. Prévost fut l'instituteur que l'auteur & Emile avait conseillé de choisir, un maître doux, attentif et d'une patience invincible. Cependant Rousseau , qu'il connut alors et qui l'aima , reconnut en lui non-seulement un homme bon et vertueux , mais un savant aussi judicieux que solide. Le monde lettré de Paris apçrit bientôt aussi à le connaître par une exacte traduction d'Euripide (1770), à laquelle succédèrent, vingt ans plus tard, d'intéressantes études sur la philosophie du tragique grec (1808). Cette version le recommanda à Frédéric II , qui lui fit offrir une position devenue vacante par la mort de Sulzer. En 1780, Prévost se rendit à Berlin comme professeur à l'Ecole militaire et comme membre de l'Académie. Il s'y lia intimement avec trois académiciens dont le commerce journalier lui fut également utile : l'helléniste Bitaubé , le géomètre Lagrange et le philosophe Mérian.
Son séjour en Prusse ne fut pourtant que de quatre ans. Etant allé voir ses parents en 1784, il reçut du conseil de Genève l'offre d'une chaire de littérature qu'il accepta, au grand déplaisir de Frédéric. Cette chaire, il l'échangea, en 1793, contre celle de philosophie, à la-
quelle il joignit, en 1810, renseignement de la physique générale. L'activité qu'il développa dans l'université genevoise lient du prodige. Non-seulement il mena de front des cours de philologie, de philosophie et de sciences naturelles , mais il prit une part considérable à l'administration des écoles et des affaires publiques. Il fut longtemps un des législateurs, un des négociateurs de sa patrie. 11 concourut, de plus, à la rédaction d'un grand nombre de journaux littéraires et scientifiques, particulièrement des Annales de chimie et de physique , et de la Bibliothèque universelle que les frères Pictet avaient fondée. Il traduisit un grand nombre d'ouvrages célèbres ; il en composa lui-même qui ne manquèrent pas d'importance ni de succès. C'était un savant presque universel , qui , sans se montrer inventeur, était doué d'une rare sagacité. C'est ainsi que, dans la théorie du calorique rayonnant, il devina des lois confirmées plus tard par l'expérience. Une dialectique serrée, une précision parfois un peu sèche, une douce ironie qui rappelle le lecteur assidu de Platon et de Xénophon , forment les traits les plus essentiels de son style. Grâce à ces dons divers, tous appuyés sur une admirable mémoire, il cultiva avec patience et bonheur, à côté de la philosophie , la physique, l'économie politique , la littérature ancienne ^jusqu'au jour de sa mort, qui arriva le 8 avril 1839.
La réputation de Prévost est due à ses traductions autant qu'à ses travaux personnels et originaux. Par les premières , il a concouru à faire connaître ou apprécier sur le continent Adam Smith , H. Blair , Bell , Malthus , Dugald Stewart, son ami et son correspondant. Rien donc de plus naturel que te crédit dont il jouissait dans les Sociétés royales de Londres et d'Edimbourg. D'autres académies s'honorèrent de son affiliation , les unes à cause de son ouvrage Sur l'origine des forces magnétiques , les autres à cause de son travail Sur l'influence des signes relativement à la formation des idées , d'autres encore a cause de ses Essais de philosophie (2 vol. in-8°, 1804).
L'enseignement philosophique , dans l'université de Genève , lui eut des obligations particulières pendant près d'un demi-siècle. Cet enseignement n'avait cessé d'être très-remarquable depuis la fin du xviie siècle; Prévost le rendit encore plus solide et plus complet. Les maîtres, ses devanciers, avaient toujours tenu la philosophie dans un rapport intime avec les sciences naturelles et exactes, les lettres et la religion. Prévost maintint cette triple alliance, et même il la fortifia par des ressources empruntées aux autres nations. Son mérite consiste à avoir, d'une part, affermi davantage la méthode d'observation appliquée à la nature de l'homme ; d'autre part , rattaché l'expérience à l'histoire de la philosophie, à ce qu'il appelait les meilleures autorités.
Le philosophe, dit Prévost dans ses Essais de philosophie , étudie la nature j la nature des corps est l'objet dé la physique ; celle de l'esprit est l'objet de la métaphysique. Il n'y a qu'une manière d'étudier la nature : c'est de l'observer. Toutefois, l'observateur se peut placer à deux points de vue ; il peut considérer l'espèce dans les procédés les plus généraux de l'intelligence, comme on étudie les procédés de l'instinct animal ; il peut analyser ensuite l'esprit humain d'une manière individuelle , classer ses facultés et suivre par ordre les phénomènes qui s'y rapportent. En analysant l'esprit humain, on arrive à reconnaître
trois facultés distinctes ; la sensibilité, l'intelligence, la volonté. La philosophie rationnelle se composera donc de trois parties : sensation et sentiment, raison et raisonnement, volonté et action ; en d'avtrès termes, psychologie, logique et morale. L'expérience individuelle est la source ordinaire des connaissances philosophiques ; car le philosophe est avant tout le naturaliste de l'esprit humain, le physicien de l'Ame*. Cependant l'observation de soi-même est insuffisante : il y faut joindre les expériences d'autrui, les travaux des hommes savants et ingénieux, ces travaux qu'il serait peu sage de rejeter, lorsqu'ils diffèrent de nos idées. Attendons qu'ils aient subi l'épreuve du temps, et éprouvonsles par nous-mêmes.
Les autorités auxquelles il a recours , Prévost les partage en trois elasses : l'école écossaise, l'école française, l'école allemande, Là première a ses sympathies les plus vives et les plus constantes ; il lui reconnaît l'avantage d'avoir surtout contribué au perfectionnement de la morale, et de s'être éclairée des lumières de la physiologie ; mais il lui reproche aussi d'avoir détaché des éludes spéculatives la logique, c'està-dire la branche à laquelle il attachait le plus grand prix. L'école française commence pour lui à Descartes et à Malebranche, dont il voit avec peine la métaphysique mêlée à une physique vicieuse; elle s'arrête à Destutt de Tracy et à Maine de Biran; et elle lui offre pour caractère commun la netteté d'investigation et d'expression. Gondrllac et ses disciples lui paraissent à tort réduire toutes les opérations de l'âme à la seule sensibilité, se permettant de prendre ce mot tour à tour au propre et au figuré, et manquant ainsi à la précision, cette première loi du langage]philosophique. En disant : « Penser, c'est sentir des sensations, des souvenirs, des rapports; » ils donnent au mot sentir une extension fâcheuse. Tous ces actes de la pensée se passant au dedans de nous, sont des modifications de nous-mêmes dont nous avons la conscience; mais il ne s'ensuit pas que tous soient des sensations, comme le prouve la division même qu'on en fait. Aussi Prévost penehe-t-il moins vers Condillacque vers Charles Bonnet, son compatriote.
Quant à l'école allemande, à laquelle il assigne trois chefs, Leibnitz, Wolf et Kant, elle lui inspire moins d'intérêt. La doctrine de Kant surtout lui semble peu faite pour se répandre en Europe. Il convient, toutelois , que le philosophe de Kœnigsberg a montré mieux que personne que nos sensations et nos jugements revêtent nécessairement la forme de notre esprit, se modelant sur les linéaments et s'encadrent dans les catégories de notre esprit , dépendant enfin de notre constitution primitive, de notre organisation intettectuelle. Prévost désire, d'ailleurs y qu'en critiquant la philosophie de Kant on distingue ce qui lui est propre, et ce qu'elle s'est appropriée (Essais de philosophie, t. Ier, p. k3 et soiv. — Traduction des Essais philosophiques d'Adam Smith, t. n, p. 263 et soiv. ).
Celui des philosophes écossais dont il se rapproche le plus, c'est Dugald Stewart* Aussi le cite-t-il maintes fois dans ses Essais. Avanl que de connaître les écrits de Stewart, il était pourtant arrivé, sur >a plupart des points, par lui-même, à des conclusions analogues. L'in* fluence prolongée de Mérian et d'autres penseurs, qu'il avait connus en Prusse, peut suffisamment expliquer celte ressemblance.
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Prévost avait, en effet, entretenu des relations avec ses amis de Berlin , après son retour à Genève ; et cette correspondance valut au monde savant plusieurs mémoires très -curieux ou très -instructifs. Outre une série d'études sur le calcul des probabilités, considéré en luimême et dans ses applications au gain fortuit, à la valeur du témoignage, i l'estimation des causes par les effets, etc., Prévost fournit À l'Académie prussienne un travail étendu Sur les méthodes employées pour enseigner la morale, sorte de parallèle entre la morale de principe, la morale de sentiment et la morale d'expérience; puis un Essai sur le principe des beaux- arts, qu'il envisage successivement dans leur partie mécanique et dans leur partie libérale , et qu'il suit tantôt dans leurs liens avec l'imagination, tantôt dans leurs effets sut les organes de l'homme, sur sa sensibilité, sur sa raison, sur son plaisir et son bonheur.
Dans an autre mémoire où il compare l'économie des anciens gouvernements etdes nouveaux (1783), par rapport à l'administration générale des finances et aux principes des diverses opérations économiques , Prévost s'annonce déjà comme le disciple de Smith et de Malthus. Ses études d'économie politique, au reste, ne doivent pas nous occuper ici , parce qu'elles ne se sont guère éloignées des doctrines de l'école écossaise.
Signalons encore, parmi ses travaux détachés , un Ouvrage également envoyé à Berlin, et intitulé Quelques remarques sur Vdmt humaine (1802). Il y parait à la fois comme physicien et comme logicien, en tâchant d'expliquer comment ce que Kant appelait les formes à priori de l'intuition, pouvait se retrouver à posteriori dans l'échelle fixe des sons et des couleurs, dans le double domaine de l'ouïe et de la vue, de la succession et de la simultanéité. Pythagore et Newton s'y trouvent habilement rapprochés de Kant.
Quant à ses Essais de philosophie, qui resteront à bon droit le principal fondement de sa renommée philosophique, il serait difficile d'en donner ici une analyse complète, tant ils sont rédigés avec brièveté et concision. Bornons-nous à une indication sommaire des matières qu'As contiennent. Le tome premier est une analyse des facultés de l'esprit. L'esprit humain y est considéré, d'abord, dans ses procédés les plus généraux, c'est-à-dire au milieu delà nature et du monde animal, puis dans la société humaine; il Test ensuite dans les éléments de la pensée , la sensation et la raison ; il l'est enfin dans ses facultés actives, celles qui servent ou constituent la volonté. Le second tome est intitulé Logique, et parcourt les articles suivants : la vérité et ses caractères, la métbode et ses applications, l'erreur et ses remèdes. Ce même volume renferme quelques opuscules de logique de l'un des maîtres de Prévost , Georges Le Sage , dont il a écrit la vie et exposé les opinions 'dans un fort volume, publié en 1805.
La vie de Prévost même a été trop rapidement tsqufcsée par un de ces nombreux élèves, le botaniste De Candtffte , dans la Bibliothèque mnwerselle 4e Genève , année 1839. XI . Bs.
PRÏCE (Richard) , philosophe anglais, né un 1723, à Tonton, <taas le pays cfe Gaffles, Datât **i 1791. Il reçut mite solide instruction