‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 4)Chapitre 41 sur 91 · PRICE · texte numérisé non relu

PRICE

par les soins de son père, membre d'une congrégation calviniste , et se livra avec la plus grande ardeur à l'étude des mathématiques , de la philosophie et de la théologie. Devenu plus tard ministre dissident , il soutint avec Priestley la doctrine des unitaires, en même temps qu'il publiait sur les matières de politique et de finances une foule d'écrits qui émurent vivement l'opinion. Polémiste infatigable , son nom se trouve mêlé à toutes les grandes controverses de cette époque. En reconnaissance des services qu'il avait rendus à la cause de l'indépendance , le congrès américain l'invita à venir fixer sa résidence aux Etats-Unis. Lord Shelburne, premier ministre, l'appela près de lui en qualité de secrétaire particulier. Pitt le consulta et lui emprunta , diton , en partie, ses plans de réforme financière. Price, enfin, accueillit avec enthousiasme les premiers triomphes de la révolution française , et se montra toujours l'un des plus intrépides défenseurs des grands principes de la liberté civile et religieuse. Il ne défendit pas avec moins d'ardeur la cause de la liberté morale en philosophie, ainsi que l'atteste son premier ouvrage, à la date de 1758 : Revue des principales questions et difficultés en morale (Review of the principal questions and difficulties in moral (in-8°, Londres, 1758), et la polémique qu'il eut à soutenir contre Priestley, son ami, sur les questions du matérialisme et de la nécessité. C'est sous ce rapport, et seulement comme philosophe, que nous avons à le faire connaître.

Le problème de l'origine des idées est le problème fondamental de la philosophie au xvme siècle. On sait quelle avait été sur ce point la doctrine de Locke , et* comment les philosophes qui vinrent après lui demeurèrent fidèles à la solution qu'il en avait donnée. Ainsi, Hutcheson , adversaire déclaré de l'égoïsme de Hobbes, n'avait cru pouvoir mieux le combattre qu'en demandant à la sensibilité même l'origine de l'idée de bien et de mal , de juste et d'injuste. Cette idée, il la faisait dépendre des perceptions d'un certain sens nommé sens moral, comme les idées que nous avons des corps et de leurs propriétés physiques dépendent du toucher, de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût. Ce fut contre cette hypothèse que Price vint protester à son tour, et réclamer, au nom de la raison dont Locke et ses disciples avaient méconnu , sinon nié formellement le rôle et la portée. Or, ni la sensibilité , ni l'intelligence empirique ne sauraient rendre compte de toutes nos idées. Il en est dont on chercherait vainement à expliquer la présence dans l'esprit humain par la seule intervention de ces deux facultés secondaires. D'où viennent, par exemple, les notions de temps, d'espace, de cause? Sont-elles le produit de la sensation ou de la réflexion opérant sur les données que la sensation aurait préalablement fournies ? Il est également impossible de le supposer, à moins d'altérer les caractères et la vraie nature de ces notions fondamentales. Loin d'être le résultat de généralisations successives, elles sont immédiatement perçues avec toute l'autorité qui leur est propre. Ce n'est pas l'expérience qui les fonde ni qui en mesure la valeur et la portée ; elles servent , au contraire, de règle à l'expérience, elles en sont l'antécédent logique et la condition formelle. Toute cette polémique de Price contre la théorie de Locke est des plus solides : il en dévoile avec une sagacité supérieure les côtés faibles, et distingue le premier dans la connaissance les

deux éléments qui la constituent , l'un à priori , l'autre à posteriori s celui-ci tout extérieur et plus directement accessible à l'observation ; celui-là plus secret , mais non moins réel et que la raison seule peut atteindre.

L'hypothèse du sens moral se trouve dès lors ruinée par sa base. On convient avec Hutcheson que l'idée du bien et l'idée du mal sont des idées simples ; mais on nie qu'elles proviennent des perceptions d'un certain Sens interne dont l'office serait analogue à celui des sens physiques dans nos rapports avec le monde extérieur. Hutcheson a confondu deux phénomènes très-distincts , l'idée même de vice et de vertu, et fe plaisir et la peine qui en sont la suite ; et, comme de ces deux éléments le second est plus apparent que le premier, il a cru que la sensibilité suffisait pour en rendre compte. Mais à quel titre ce qui agrée à un sens deviendrait-il par cela seul obligatoire ? Et pourquoi le sens moral, à l'exclusion de tout autre, jouirait-il de ce merveilleux privilège ? Les données du toucher , de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût sont toutes relatives au sujet qui les perçoit. Les idées de bien et de mal , de juste et d'injuste seront donc frappées du même caractère de contingence et de relativité. Le dilemme est invincible, et Price en conclut que ces idées , immuables de leur nature, ne sont et ne peuvent être que des conceptions à priori de la raison.

Telle est-dans son ensemble , la doctrine de Price. La partie critique en est de beaucoup la plus importante, comme on l'a vu. Quant à Ja partie dogmatique, Price énumère les caractères de l'idée de bien avec sa précision habituelle. Il montre que cette idée, malgré des exceptions apparentes, se retrouve également chez tous les hommes; qu'elle est universelle, absolue, obligatoire. Il défend encore la liberté humaine contre les objections des fatalistes, et détermine ainsi les conditions essentielles de l'accomplissement et de l'appréciation des actes moraux. En un mot, il appartient à l'école rationaliste, dont il est le plus ferme représentant au xvine siècle en Angleterre; mais son principal titre à l'attention de l'histoire sera toujours d'avoir combattu l'empirisme de Locke, et ruiné par cela même toutes les théories morales qui reposent sur les seules données de la sensation ou du sentiment.

Voyez les historiens de la philosophie, et Jouffroy , Cours de droit naturel^, n. A. B.

PRIESTLEY (Joseph), physicien et chimiste éminent, théologien et philosophe , né en 1733 à Fieldhead , aux environs de Leeds, mort en 1804. Priestley, dont le père était marchand, et appartenait à la religion calviniste, se livra d'abord avec passion à l'étude des langues, et notamment de l'hébreu. Au sortir de ses classes, il fut nommé ministre d'une faible congrégation à Needham-Market, en Suffolk, et, un peu plus tard, à Hamptwick, comté de Chester; mais les soins de son ministère ne suffisaient pas à l'activité de cet esprit infatigable. Il résolut de se vouer à l'enseignement de la jeunesse, et s'occupa de nombreux travaux de littérature, de sciences, de politique, de théologie, d'histoire. Chargé des fonctions de professeur à l'académie dissidente de Warrington, il en sortit après un séjour de sept années , pour aller s'établir à Leeds, où il reprit la direction d'une congrégation de dissi*

dents. L'occasion d'exercer son zèle ne lui manqua pas. De vives controverses s'étaient engagées en Angleterre sur les points les plus délicats de la théologie chrétienne ; Priestley s'y jeta avec son ardeur accoutumée , et défendit la cause des sociniens. Du reste , une juste célébrité s'attachait dès lors à son nom : des expériences et des découvertes du plus haut intérêt en physique et en chimie avaient altiré sur lui F attention du monde savant. La publication d'une histoire de l'électricité qui parut en 1767 , lui avait ouvert les portes de la Société royale de Londres. Franklin , Watson , Price, comptaient au nombre de ses amis. Une nouvelle théorie de la vision, des travaux importants sur l'air phlogistique (l'oxygène de Lavoisier) avaient enfin mis le comble à sa renommés comme physioien et chimiste du premier ordre. Appelé près de lord Shelburne , depuis marquis de Lansdown , en qualité de bibliothécaire, Priestley quitta Leeds pour se rendre à cette honorable invU talion ; mais l'extrême indépendance de son caractère et de son esprit ne lui permit pas d'occuper longtemps ce poste qu'il résigna pour se retirer à Birmingham. Nommé pasteur de la principale église dissidente de cette ville, il reprit avec plus de passion que jamais ses controverses théologiques, et publia livres sur livres dans l'intérêt de la doctrine des unitaires. Partisan déclaré de la liberté religieuse , Priestley ne se montra pas moins intrépide défenseur de la liberté politique. Au moment où la révolution française venait d'éclater , il en soutint les principes avec une rare énergie dans une série de lettres familières aux habitants de Birmingham. Ces lettres, en réponse aux réflexionB de Burke, eurent un immense retentissement de l'autre côté du détroit, et lui valurent chez nous le titre de citoyen français, et de membre de la Convention. Il ne tarda pas i expier cet honneur. En 1791 sa maison fut pillée et brûlée dans une émeute. Chassé de Birmingham , il dut se réfugier à Londres, où il obtint la place de ministre de la congrégation d'Hackney, que la mort de son ami Price venait de laisser vacante. Mais il avait soulevé contre lui trop de rancunes et d'animosités par son ardent prosélytisme politique et religieux, de nouvelles persécutions l'atteignirent dans sa retraite , et il fut obligé d'aller demander un asile aux Etats-Unis. II y mourut en 1804.

Les œuvres de Priestley forment environ 70 volumes. On y trouve des traités sur presque toutes les branches des connaissances humaines. Sans parler de ses grands travaux en physique et en chimie , qui demeureront toujours son principal titre à l'attention de la postérité, il a composé des livres de linguistique, une grammaire anglaise, un Cours d'éducation, des Tablettes biographiques, un Essai sur la nature des premiers principes du gouvernement, une foule de pamphlets, de brochures théologiques et politiques, et de nombreux ouvrages sur l'histoire du christianisme et de ses dogmes. Enfin, et c'est sous ce dernier point de vue que nous avons à le considérer, Priestley prit une part assez active aux débats philosophiques de son temps. Nous mentionnerons spécialement sa controverse avec les principaux représentants de l'école écossaise, puis avec Hume et Price. Quelques indications rapides suffiront pour en donner une idée.

Priestley combattit d'abord la doctrine générale de Reid , de Beattie et d'Oswald (an Mssasnmation ofReid's inquiry into the human miné ,

Beattis's essay on th$ nature and immutability of truth, Oswald's appeal to common censé). Les objections qu'il leur adresse peuvent se résumer comme il suit. À son avis, les écossais ont méconnu la vraie nature de la science, et fait déchoir la philosophie de son rang, en la soumettant à l'autorité du sens commun. Ce n'est plus, dans cette hypothèse, la raison qui juge, mais l'opinion qui décide. Au lien d'éta-r blirun système de connaissances clairement définies, rigoureusement ordonnées, on se contente d'accepter de toute main , en quelque sorte, et de recueillir au hasard une foule de jugements qu'on décore du titre de vérités premières, lois fondamentales de l'intelligence , croyances instinctives du genre humain. On rétablit ainsi sous un autre nom les qualités occultes du moyen Age, avec cette seule différence qu'on transporte au monde moral ce qui s'appliquait précédemment au monde physique. Bref, le dernier mot des écossais serait la négation même de la science; ils ont cru la simplifier et par le fait ils la détruisent , en imposant à l'esprit comme autant d'articles de foi , les suggestions plus ou moins fondées du sens commun. A ces critiques générales, Priestley avait joint quelques doutes sur la valeur des preuves de la spiritualité de 1 âme; on l'accusa de matérialisme. Il répondit ea publiant ses Recherches sur la matière et l'esprit (Disquisitions relating to matter and spirit).

Partisan déclaré des doctrines d'Harlley , Priestley soutint ouvertement dans cet ouvrage la thèse du matérialisme. Voici quels en sont les principaux points. Après avoir invoqué les deux règles fondamentales de la méthode de Newton, à savoir : 1° qu'il ne faut pas admettre plus de causes qu'il n'est nécessaire pour rendre compte des phénomènes à expliquer; 2° qu'on doit rapporter les mêmes effets aux mêmes causes. Priestley s'efforce d'établir que tout, dans la nature de l'homme, est une dépendance de son organisation matérielle, et spécialement du cerveau. Les arguments à l'appui sont trop connus pour que nous ayons besoin d'insister; il suffira de mentionner ceux que l'auteur a développés avec le plus de prédilection. « S'il y avait en nous , dit-il, une âme immatérielle , un principe de la pensée, distinct du corps , plus le corps approcherait du terme de sa dissolution , plus la faculté de penser, débarrassée des entraves qui la gênent, devrait se manifester avec éclat; or, c'est le contraire qui a lieu. Les fonctions par lesquelles se révèle la vie, vont s'affaiblissant avec elle, et s'éteignent quand elle s'éteint, ou plutôt on conclut de la cessation des unes à la cessation de l'autre : ainsi devrait-on , dans toute hypothèse , conclure de l'allanguissement successif des facultés de l'âme et de leur, disparition finale à l'épuisement et à la mort de l'âme ellemême. La simplicité de l'âme, enfin, parait entièrement incompatible avec la multiplicité des actes dont on veut qu'elle soit le sujet ou la cause. » Priestley s'occupe ensuite de répondre aux objections tirées, suivant lui, de la fausse idée qu'on se fait généralement de la nature de la matière , de ses forces et de ses propriétés. Quand on prétend établir une incompatibilité radicale entre l'essence de la matière et la production de la pensée , on oublie que cette essence nous est inconnue. Et de quel droit limiter le nombre des phénomènes qu'elle est capable de produire, surtout lorsque ces phénomènes n'apparaissent

jamais que dans un rapport étroit et constant avec d'autres qui dépendent évidemment du corps? Mais c'est principalement aux théologiens que Priestley avait à cœur de répondre. Grand érudit, versé dans la connaissance de l'hébreu, il oppose à ses adversaires le texte même des livres saints qui témoignent bien plutôt, à son gré, de la matérialité que de la spiritualité de l'âme. Dans l'hypothèse de la spiritualité , le dogme de la résurrection ne se conçoit plus, ou il entraîne avec soi l'existence d'un purgatoire (il ne faut pas publier que Priestley est dissident et qu'il s'adresse à des théologiens de l'Eglise anglicane) ; et encore n'a-t-on pas résolu toutes les difficultés que la question soulève. Si l'âme survit au corps, en effet, ou la sanction rémunératoire et péuale se trouve immédiatement appliquée, et la résurrection est inutile; ou bien il faut que l'âme perde la pensée pour ne la recouvrer qu'au jour du jugement, ce qui n'est pas moins contradictoire. Avec le matérialisme, toutes ces impossibilités disparaissent; il coupe court à une foule de questions autrement insolubles, telles que la question des rapports du corps et de l'âme , et de l'immortalité des animaux. Priestley l'adopte donc comme plus conforme aux données de l'expérience, de la raison et de la foi.

C'est par des motifs analogues que Priestley soutint contre Price la doctrine du déterminisme (the Doctrine of philosophical necessity illus~ trated). On connaît son procédé ordinaire d'argumentation par voie de raisonnement : il met deux thèses en présence, et sans presque s'occuper des faits invoqués à l'appui de l'une ou de l'autre, il compare les conséquences qui en résultent, et se prononce suivant qu'elles concordent ou ne concordent pas avec d'autres vérités préalablement établies, ou supposées telles. Ainsi, dans cette question de déterminisme, Priestley combat la liberté, parce qu'elle lui paraît en opposition avec la science infinie et la providence dé Dieu. Il lui semble encore que le système du libre arbitre, rompant la chaîne nécessaire des effets et des causes , tient toujours l'homme incertain dans l'attente de l'avenir, et le pousse par cela même à l'indifférence et au désespoir. Et comme le déterminisme , enfin, remet aux mains de Dieu le sort des créatures , que Dieu ne peut vouloir absolument le mal d'aucune d'elles, parce qu'il est absolument bon, Priestley se prononce en faveur de cette hypothèse qui , dans son opinion , autorise et sauvegarde pour l'éternité nos plus chères espérances de bonheur. , La liberté, du reste, n'eut jamais de plus fervent apologiste. Il la défendit avec passion , avec éloquence contre le scepticisme de Hume (Letters to a philosophical unbeliever) , et ne cessa de la réclamer sous toutes ses formes, civile, politique et religieuse (an Essay on the first principles of government , and on the nature ofpolitical, civil and religions liberty). Toute sa vie fut d'accord avec ses doctrines. Il n'eut jamais qu'une passion, celle du bien, de la vérité; noble cause à Jaque! le il eut la force de sacrifier ce qui tient le plus au cœur de l'homme, ses préjugés nationaux et religieux. A. B.

PRINCIPES [de principium , à?^, commencement]. Nos jugements et les objets auxquels ils se rapportent peuvent se diviser en deux grandes classes : les uns possèdent par eux-mêmes la certitude et

l'existence que nous leur attribuons ; les autres ne sont qu'une dérivation, une extension d'un jugement ou d'un objet antérieur. C'est aux premiers que nous donnons le nom de principes, parce qu'ils occupent le premier rang dans l'univers et dans notre pensée ; parce que les idées et les cboses nous représentent comme une cbatne dont ils forment le commencement. En effet, le mot principe a ce double sens : il s'applique à la fois à ce que nous pensons et à ce qui est d'une manière évidente, d'une manière nécessaire; il exprime toute existence et toute connaissance que nous sommes forcés d'admettre sans la supposition d'une existence ou d'une connaissance antérieure. Ainsi , nous disons également que Dieu est le principe de l'univers, l'âme le principe de la pensée, et que les mathématiques ont pour principes les axiomes et les définitions.

De là vient qu'on a distingué tout d'abord deux espèces de principes : les principes de la connaissance (principia cognoscendi) et les principes de l'existence (principia essendi) , ou , comme les appelle la scolastique allemande , les principes formels et les principes réels. A moins d'être abandonné à un scepticisme irrémédiable, il n'est pas difficile de voir que ces deux sortes de principes sont inséparables de leur nature : car comment atteindre au fond des choses, sinon par les idées et les jugements les plus nécessaires de notre intelligence ? Comment, par exemple, rechercher la substance et la cause de l'univers, si l'on ne sait pas ce que c'est qu'uue substance et une cause? D'un autre côté, lorsqu'on a reconnu l'universalité et la nécessité de ces idées, comment ne pas les appliquer à l'existence et à la nature des êtres? Cependant la séparation a eu lieu : tant l'analyse est nécessaire à l'esprit humain pour se comprendre! On peut dire que les anciens, en général, se sont occupés presque exclusivement des principes de l'existence, et les modernes des principes de la connaissance. Les premiers cherchaient à savoir d'où vient l'univers et de quoi il se compose; les autres se demandent quels sont les éléments et les lois de la pensée, et quelle valeur nous pouvons y attacher par rapport aux objets qu'ils représentent.

Dans chacune de ces deux espèces de principes, il faut examiner si les idées et les choses, si les jugements et les objets qui se présentent sous ce nom, en sont véritablement dignes, ou s'ils ne l'ont reçu que par comparaison ; s'il est impossible de concevoir quelque chose qui leur soit antérieur dans l'existence ou dans la pensée, c'est-à-dire qui offre un plus haut degré de certitude, de nécessité, de généralité; ou s'ils n'ont obtenu la priorité que par rapporta d'autres jugements, à d'autres objets, moins certains , moins généraux , moins nécessaires; en d'autres termes, il faut distinguer entre les premiers principes et les principes secondaires, les principes absolus et les principes relatifs, les principes des vérités nécessaires et ceux des vérités contingentes. Par exemple, les prémisses d'un syllogisme, une fois accordées, sont des principes par rapporta la conclusion qu'elles renferment; mais elles perdent ce titre devant des propositions plus générales, et surtout devant celle sur laquelle repose la certitude du raisonnement lui-même. On dira de même que l'attraction est le principe qui fait mouvoir les astres, que l'oxygène et l'hydrogène sont les principes de

l'eau, quoique ces prétendus principes n'aient rien de nécessaire ni d'absolu. La science les a longtemps ignorés , et Ton conçoit facilement qu'en faisant un nouveau pas elle puisse (es résoudre dans un principe supérieur.

JL.es principes apparaissent à notre esprit de diverses manières : 04 ils ne sont connus qu'après les faits et les conséquences qui en découlent; ou nous en pvons une connaissance antérieure; ou ils se montrent dans les faits mêmes , tout en les dominant et en gardant leurs caractères distincts. De là trois sortes de sciences, puisqu'il n'y a pas de sciences sans principes , c'est-à-dire sans certitude et sans unité : 1° les sciences naturelles ou physiques; 2° les sciences mathématiques; 3° les sciences philosophiques. En effet, les principes que recherchent les sciences naturelles, c'est-à-dire les lois, les éléments et les forces dont l'ensemble constitue l'univers; ces principes ne peuvent être découverts que par une observation laborieuse de tous les faits, directement oq indirectement appréciables à nos sens. Par exemple, c'est par les phénomènes de l'électricité, du magnétisme, de la chute des corps, que nous nous faisons une idée du fluide électrique, magnétique, et de la force appelée pesanteur. Les mathématiques , au contraire , débutent par leurs principes : car il est évident que les définitions et les axiomes n'ont rien de commun avec l'expérience. On chercherait en vain dans la nature quelque chose qui ressemble à un ppint, à une ligne droite, à un triangle parfait, à un carré parfait; ce n'est donc point l'observation qui nous donne l'idée de ces choses. Ce n'est pas, non plus, par elle que nous savons que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, et que deux quantités égales à une même troisième sont égales entre elles : car l'égalité parfaite, la ligne droite n'existent pas ailleurs que dans notre esprit. Enfin, les principes sur lesquels reposent les sciences philosophiques, par exemple ceuxci : tout ce qui commence d'exister a une cause; tout phénomène se rapporte à un être ou à une substance, nous sont donnés immédiatement avec leurs caractères distinctifs, c'est-à-dire la nécessité et l'u-r niversalité , dans les faits de conscience. Ce n'est que par moi que je sais ce qui se passe hors de moi et au-dessus de moi. Je ne m'aperçois moi-même que par la conscience ou la pensée. Or, je ne puis m'apercevoir que je pense, sans savoir que je suis; et le rapport que je dé*couvre entre ma pensée et mon être, se justifie à l'instant même par le principe universel et nécessaire qui lie le phénomène à la substance. Mais je ne pense pas sans agir, l'intelligence est inséparable de la volonté; en même temps donc que je m'aperçois comme une substance, je m'aperçois comme une cause; et dans le lien qui unit mes actes à ma propre puissance, je découvre tout aussitôt le rapport universel de la cause et de l'effet.

De ces trois sortes de principes, il est facile de voir que les derniers seuls méritent ce nom dans un sens rigoureux et absolu, c'est-à-dire que seuls ils ne supposent rien au-dessus d'eux ; tandis que les autres sont soumis à des conditions. Ils seront vrais si notre raison, si nos sens, si nos facultés en général ne nous trompent pas; ils seront vrais si la vérité, en général, est accessible à l'esprit humain; ils seront certains s'il y a une certitude pour nous; il y aura dans la nature des

éléments et des forces, c'est-à-dire des substances et des causes $ il y aura des rapports de vitesse et d'étendue, si les notions mômes de substance, de cause, d'espace, de temps, ne sont pas de pures illusions. La science qui a pour objet de résoudre ces questions et de remonter, dans l'ordre de la connaissance comme dans celui de l'existence, au vrai commencement des choses, à l 'absolument premier,; la philosophie, en un mot, est donc justement appelée la science des principes {Voyez Philosophie). Mais si cette proposition est vraie, il ne Test pas moips qu'il n'y a pas de place pour une théorie particulière des principes; qu'une semblable théorie, si elle répondait à son but, ne serait pas moins qu'un système complet de philosophie : par conséquent il faut se borner, sur ce point, à des considérations de définition et de division.

En effet, envisagez-vous les principes par rapport à l'intelligence, comme source et comme condition de la certitude? Vous avez à la fois une question de logique et de psychologie. Vous êtes obligé de vous éclairer sur le nombre et la nature de vos facultés, de rechercher si elles sont distinctes ou si elles peuvent se ramener à une seule ; et dans l'un et l'autre cas d'apprécier leur valeur, leur autorité, leur étendue. L'existence des principes une fois admise, voulez-vous savoir quelles formes ou quelles sortes d'idées les représentent à notre intelligence? Vous avez la question des catégories; question épineuse que ni [Àrtstpte ni Kant n'ont complètement résolue. La tâche est encore plus vaste et plus difficile, si vous cherchez les principes, non de l'intelligence, mais de l'existence. Y a-t-il un seul principe ou faut-il en admettre plusieurs? Est-ce la matière qui a produit l'esprit, ou l'esprit qui a produit la matière? Ou sont-ils tous deux éternels, ou dériventils tous deux d'une essence supérieure? Il faut donc faire un choix entre le panthéisme, le matérialisme, le dualisme, le système de la création ; en un mot , il faut examiner sous toutes ses faces le problème de la métaphysique. Enfin, si, non content de rechercher la substance et la cause des êtres, vous voulez savoir aussi quelle est leur fin et surtout la vôtre, c'est-à-dire quel doit être le principe déterminant de vos actions, vous rencontrez devant vous le problème le plus élevé de la morale.

Qu'on passe en revue fes différents systèmes philosophiques de l'antiquité, et Ton verra qu'ils répondent tous à celte même question : « Quel est le principe des choses? » Les systèmes modernes, comme nous l'avons déjà remarqué, ont surtout pour but de déterminer le principe de nos connaissances. Àristote, en cherchant à remonter aux premiers principes, qu'il réduit à quatre : la cause motrice, la eause finale, la matière et la forme, aboutit à la création de toute la science métaphysique. Kant, en remettant en question et en soumettant à une analyse nouvelle tous les principes de l'intelligence humaine, aboutit à un système de métaphysique et de psychologie tout à la fois. Il est donc impossible d'accorder une grande valeur aux traités spéciaux qui ont été écrits sur les principes, tels que celui qu'on rencontre dans les œuvres de Reid (t. v, p. 69-182, de la traduction de Jooffroy), ou le livre Ier de Y Essai sur l'entendement humain. Quant au Traité des vérités premières, du P. Buffier, c'est un traité complet de psychologie.

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