‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 117 sur 156 · GARY · texte numérisé non relu

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Atre considéré comme l'interprète fidèle de U doctrine de Socratelton bien but-il admettre, suivant les dires de Diogène LaSrce et de Brncker, que Platon, doaé d'an esprit écleetiqae, a reproduit et concilié, dans ses Dialogues, les opinions de Pythagore sur la philosophie première, celles d'Héraelite sur les problèmes ontologiques, et celles de Socrate sur la morale? Garnier affirme que Soa«te a dû nécessairement aborder, devant ses disciples, toutes les questions auxquelles on le Toit répondre dans les Dialogutt, et que Platon, qui professait pour son maître une vénération si profonde, n'a pu lui attribuer, comme on le prétend, 'les sentiments d'antnii. Platon était, de tous les philosophes anciens, celui que Garnier affectionnait le plus. On lit encore, dans les Mémoire» de VAewiémie de» mtcriptions, trois dissertations du même auteur : sur VUaage qtte Platon a fait des fables (séance du 19 mars 1762), SOT le Cratyle (séance du 11 mars 1763), et sur les Paradoxes philosophiques [séance du 33 mars 176ô]. L'épicurien Coiotes avait, au témoignage de Hacrobe, .blâmé Platon d'avoir, dans ses Dialogues, raconté trop de légendes populaires, et devoir ainsi compromis la gravité du pallinm. Garnier ne croit pas que ce reproche soit bien fondé, Platon n'ayant jamais confondu la fiction et la vérité. L'opinion de Garnier sur le Cratyle est singulière. Dans ce dialogue, Socrate disserte amplement sur l'origine et la nature des mots. Proclus, Marsile Ficin, tous les interprétas de Platon ont pris au sérieux l'argumentation du Cratyle. Suivant Garnier, toute cette argumentation n'est qu'une ingénieuse ironie : le problème de l'origine des mots o&ant à Socrate une occasion de parler d'Heraclite, il ne la néglige pas, et il critique fort plaisamment les assertions ontologiques de l'école d'Ëphèse. Dans son mémoire sur les Paradoxes, Garnier prétend démontrer que toutes les formules de l'éthique stoïcienne sont des emprunts faits par Chrysippe et par ses disciples aux livres socrati(}ttes, et surtout aux Dialogues de Platon.

Garmer a encore publié, dans les Mémoires de l'Académie des tnscriptions, des Réflexions sur un parallèle d'Homère et de Platon, de l'abbé Massieu : une Dissertation sur le tableau de Cébis (t. XLVIII des Mémoires), qu'il ne faut pas, dit-il, attribuer à Cébès le Thébain, mais à un stoïcien du nom de Cébès. né à Cy/ique, dont il est question dans le quatrième livre des Déipnosopfiistes d'Athénée, un mémoire sur les Ouvrages d'Épictète (séance du 3 février 1792), travail fort remarquable^ qui sera longtemps entre les mains des érudits; un antre mémoire sur l'Art oratoire de Corax (séance du 8 fructidor an XI), et des Observations sur quelques ouvrages du stoïcien Panétins (séance du 4 brumaire an XII). Garnier avait commencé par étudier Platon, et il avait conçu pour ce philosophe, décrié par les encvclopédistes, une admiration tellement vive, qu il ne voulait pas connaître d'autre doctrine que la sienne. Vers la fin de sa vie, il se montra moins passionné, moins exclusif; il fréquenta les stoïciens, se plut dans leur commerce, et leur rendit justice.

Une Notice sur la vie et les ouvrages de Garnier, lue dans la séance publique du 11 avril 1806^ par le secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, contient de curieux détails sur la vie exemplaire de cet écrivain recommandable à tant do titres. H. B. Hauréau lui a consacré une notice fort étendue dans le premier volume de son Histoire littéraire du Maine.

OARVE (Christian ou Chrétien) naquit i Breslau en 1743. Il professa la philosophie à

Leipiig, de 1769 à 1792, et mourut en 1798. Sa doctrine, et la forme populaire dont il a sn la revêtir, nous révèlent un esprit souple et facile plutôt qu'un profond penseur. Il est psychologue avant tout, même en morale ; il s'attache surtout à l'observation et à la description des faits. Il fut cependant le premier à faire connaître au public la Critique de la Raison pure de Kant ; mais il s'en ac(]uitta d'une manière si imparfaite, si superficielle, que lo philosophe de &cbnigsberg en fut très-peu satisfait. S il n'est pas métaphysicien, en revanche Garve est un moraliste du plus grand mérite, un observateur plein de finesse et de tact. Sa manière aisée, et libre des chaînes de l'école, a donné à son talent un caractère d'originalité remarquable. Il peint le monde et l'homme tels qu'il les trouve en général sur le thé&tre vivant des mœurs et de la conscience. Ses couleurs sont si fraîches et si heureusement combinées, ses tableaux si vrais, si frappants et si clairs, qu'on oublie facilement tout ce qu'il y a d'art dans cette manière de voir et de peindre. Il ne faut donc pas s'étonner si Garve est le philosophe des gens du monde. Il aimait beaucoup lui-même la société, surtout celle qu'on appelle la bonne compagnie: c'est là qu'il prenait ce qu'il avait l'ttir de donner gratuitement; il ne faisait que rendre au monde ce que le monde lui avait prêté. Au reste, il analysait mieux les sentiments moraux que les impressions des sens. Son principe en morale était celui des stoïciens: vivre conformément à la nature. Seulement il l'entendait d'une manière un peu plus large, puisque la vertu n'était pour lui que la nature humaine agissant librement. Hiis il attribuait à l'homme un penchant naturel au bien. Sa morale est douce et bienveillante; elle attend beaucoup des hommes, que Garve croyait plutôt bons que méchants.

Garve a laissé de nombreux écrits; ceux qui nous intéressent plus particulièrement sont : des Inclinations, ouvrage couronné et imprimé dans un recueil de morceaux du même genre, in-4, Berlin, 1769; — Mélanoes de traité» divers (la plupart relatifs à l'esthétique), in-8, Leipzig, 1779 : — du Caractère des campa-

rir<&, in-8, Breslau, 1786, 1796; — Union de morale avec la politique, in-8, «6., 1788j — Essais sur dilfilrents objets de morale, de littérature et de la vie sociale,in-6, ib., 1792 (1" partie);— Mémoires divers, publiés d'abord séparément, ou insérés dans les journaux, in-8, tb., 1796; — Considérations sur les principes généraux de la morale^ in-8, ib., 1798; — Lettres intimes à une amte^ in-8, Leipzig, 1801 ; — de l'Existence de Dieu, m-8, Breslau, 1802; — Lettres à Chr.-F. Weisse et à quelque* autre» amis, in-8 (2* partie), Leipzig, 1803 ; — Corres-

?onaance entre Garve et Zollekofer, in-8, ib., 804; — Lettres à sa mère, in-8, Breslau, 1830. La mère de Garve ayant eu beaucoup d'influence sur la culture intellectuelle de son fils, ces lettres sont par là même très-intéressantes. Garve a traduit un grand nombre d'ouvrages grecs, latins et anglais, en les enrichissant de notes et d'observations. On possède aussi de lui plusieurs écrits académiques de circonstance, parmi lesquels nous citerons les suivants : de Nonnulli» quce pertinent ad logicam probabilium, in-4. Halle, 1766 ; — de Rations scribendi historiam philosophiœ, in-4, Leipzig, 1768; — Legendorum philosophorum veterum prcecepta non nulla et exemplum, in-4, Leipzig, 1770. — Ajoutons à cela divers articles de journaux, qui ne sont pas sans intérêt. On peut consulter pour l'histoire de sa vie : SehliàilegroU, néerohg., 1798, t. II ; une exposition du caractère de ses

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écrits par Hanso, dans sa FeuiUe provincioUe de SÙé*ie, 1799; — Schelle. Lettrée tur le» outtroge* el la philoxophie de Garve, Leipzig, in-8, Î800 : — les Contemporaine, nouvelle série, n« 16, in-8, «6., 1825. J, T.

OASSEMI>I,ou quelquefois OASSEMD (Pierre), est, si nous en croyons Tennemann, le pins savant parmi les pnUosopbes, et le plus habile philosophe parmi les savants du xvir siècle. Il ■naquit le 22 janvier 1592, au village de Champtercier, près de Digne, de parents peu riches, mais recommandabies par leur piété et par la douceur de leurs mœurs. Sur les instances de son oncle maternel, curé de Champtercier, qui, en loi apprenant i lire, avait remarqué ses heureuses cUspositions, il rut envoyé au collège de Digne, où il fît de rapides progrès dans l'étude des langues et des mathématiques. Écolier, il avait pris pour devise ces mots : Sapere aude,et, dans les petites comédies qu'il faisait représenter par ses camarades, il manifestait déjà cette humeur comique et ce tour d'agréable ironie qui distinguent ses écrits polémiques. A quatorze ans, il se retira à la maison paternelle pour s'y préparer i l'étude de la philosophie, et, après une année de travaux solitaires que, malgré la prière de ses parents, il interrompait i peine par quatre heures de sommeil, il alla étudier fa philosophie à Aii, sous le P. Fesaye, grand carme. Ce religieux se plaisait à répéter <fu'il ne savait si le jeune Qassend était ton écolier ou son maître, tant il avait de capacité et d'esprit, et souvent il le priait de faire la leçon en son absence. Ayant achevé ses études de philosophie et de théologie, Gassendi fut, en 1612, appelé à la direction du petit collège de Digne, et, en 1616, après avoir obtenu, à Avignon, le bonnet de docteur en théologie, il fut nommé par le chapitre de Digne i la théologale qui se trouvait vacante. Une contestation qui s éleva au sujet de ce bénéflce le força d'aller i Paris, où il gagna son procès. Il prit en même temps le diaconat, et, de retour en Provence, il fat ordonné prêtre le 1" aoilt 1617.

Ce fut alors que Gassendi obtint la chaire de

Shilosophie i l'université d'Aiz. Il se conforma 'abord aux doctrines reçues, mais bientôt il se fatigua des disputes de l'école, et les découvertes de Copernic, de Galilée, de Kepler lui démontrant l'insulfisance de l'aristotélisme, particulièrement en matière de philosophie naturelle, il essaya de la faire reconnaître en public dins ses leçons et dans les thèses qu'il eut i faire soutenir pour ou contre Aristote. Il était encouragé dans cette direction par le savant Peyresc, et surtout par Gaultier, prieur de la Valette, qui se livrait avec lui i des observations astronomiques. Son enseignement dura six ans, pendant lesquels il recueillit un grand nombre de notes critiques sur la philosophie du Lycée; • mais, nous dit Antoine de la Poterie, son secrétaire et son biographe, les Pères jésuites s'introduisant adroitement dans Aix et s'emparant aussitôt du collège, il se vit contraint d'aller achever son cours dans une grande salle que Mgr l'évéque de Sisteron, son ami, lui prêta pour cet effet. Il se retira donc en son bénéfice i. Digne, où il s'adonna à faire des prédications aux chanoines ses confrères et au peuple. •

Député i Grenoble par le chapitre de Digne, Gassendi se rendit aux sollicitations de ses amis, et fit imprimer dans cette ville ses Exercilationes paradoxicœ adversus Arisloieleos. Cet ouvrage, publié en 1624, c'est^-dire quatre ans après le Novum Organum, et treize ans avant le Discours de la Méthode, fit un grand bruit dans le monde philosophique, et attira l'atten-

tion sur l'auteur. En septembre de la même année, Gassendi retourna i Paris, et pendant le séjour qu'il y fit, il se lia avec la plupart des esprits distingués de ion temps, La Mothe Le Vayer, le P. Mersenne, Descartes, et avec plusieurs personniLges d'une haute condition. Au mois d'avril suivant, il revint en Provence, où il passa quatre ans sans rien publier. L'adversaire du péripatétisme avait cependant promis d'ajouter cinq autres livres à ses Exercitatùmes, mais il se ravisa ; et, soit que le prêtre fût intimidé par les résistances que ses opinions rencontraient dans ses supérieurs ecclésiastiques, soit que le philosophe se rappel&t le sort de Ramus et de Jordano Bruno, et l'arrêt prononcé le 4 septembre 1624, pendant qu'il était à Paris, arrêt par lequel le Parlement défendait, à peine de vie, tenir ni enseigner aucune maxime contre les auteur» anciens et approuvé», seit enfin que le novateur eût appris que Patrizzi avait écrit contre le Stagirite, de manière & Ater toute nouveauté aux attaques et aux violences de ses successeurs, toujours est-il qu'il garda désormais le silence sur Aristote.

En 1628, il se rendit, pour la troisième fois, & Paris, et se laissa décider par son ami Luillier à visiter avec lui la Flandre, la Hollande et l'Angleterre; ce voyage le mit en relation avec les savants de ces pays, et particulièrement avec Hobbes, dont il fut I admirateur. Au milieu des embarras de la route, Gassendi trouva le moyen de composer son traité de Parheliis, sur la demande de Peyresc, et son Examen de la doctrine de Fludd, sur les instances du P. Mersenne, qui, attaqué par Fludd, ne Voulait pas répondre lui-même. En 1631, il observa le premier le passage de Mercure sous le soleil, annoncé par Kepler, et publia sur ce sujet de précieuses observations.

Le 24 décembre 1633, Gassendi est reçu prévdt de l'église cathédrale de Digne. Cette époque de sa vie présente encore une grande lacune dans la publication de ses travaux philosophiques ; il la remplit par une visite des côtes de Provence avec le duc d'Angoulême, gouverneur de cette province, par les lettres qu'il écrivit i Galilée dans sa prison, par un nouveau voyage & Paris, comme agent du clergé de Hantes, par la publication de la Vie de Peyresc, par plusieurs observations astronomiques, enfin par quelques travaux d'anatomie.

Hais le Discour» de la Méthode avait paru en 1637, et les Méditation» en 1641. Le P. Mersenne les envoya i Gassendi et le pria de les examiner et de lui en dire son sentiment. Gassendi le fit, et adressa ses Objections à Descartes lui-même,

Î[ui les publia avec une réponse où l'aigreur se ait sentir. Gassendi ajouta des Instances i. ses objections, et les envoya en Hollande à son ami Sorbière. qui les fit imprimer. Dans sa réponse aux Instance», Descartes prit un ton plein de hauteur et de supériorité; il affecta d'adresser sa lettre à son libraire Clerselier; sur plusieurs points, il se renferma dans un silence dédaigneux, et, sur la plupart des autres, il répondit par des affirmations absolues, mais dénuées de preuves. Plus tard, l'abbé d Entrées réconcilia ces deux grands esprits.

En 164.'), le cardinal de Richelieu, archevêoue de Lyon, le pressa d'accepter la chaire de mathématiques au collège royal de France, où ses leçons attirèrent un grand nombre d'auditeurs. Les travaux philosophiques de Gassendi se trouvèrent encore une fois interrompus par le travail qu'il publia avec Fermât contre le jésuite Lecazre, sur VAccélération des graves (1646), par la publication de son Instilutioastronomica (1647),

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et par sa querelle avec Morin mir le moavement de la terre. Lnillier, connaissant les notes qu'il avait recneillies sur la vie d'Ëpicure, le pria de les lai commnniqner, et, les ayant obtenues, il .les fit imprimer i Lyon en 1647. L'accneil fait i ce traité encouragea Gassendi. Il se mit avec une nouvelle ardeur à étudier Épicure et à préparer les matériaux des importants ouvrages qu'il donna plus tard sur ce pDilosopbe ; mais la uiblesse de sa poitrine le força de cruitter sa chaire en 1648, et de se rendre dans le Hidi pour jr rétablir sa santé. Après avoir séjourné à Lyon, a Ail et à D>8pB> voyant qu'il allait de mal en lis, il se rendit a Toulon, où, se trouvant bien le l'air de la mer, il resta deux ans, « travaillant & se construire une philosophie après avoir bien considéré tons les philosophes. » L'année 1653 le vit de nouveau à Paris, consultant les bibliothèques, mettant la dernière main à sa philosophie, et publiant en même temps les Vies de Copernic, de Tycho-Brahé, l'Htstoirede l'église de Digne, etc. Enfin, sa santé dépérissant de plus en plus, il fut obligé de cesser tout travail, et mourut a l'ftge de soixante-trois ans, le 24 octobre I6&5; priant, par son testament, « le sieur de Montmort de prendre le soing de la conservation de ses escriptz, de faire imprimer ceulz qu'il en jugera dignes ; et aussi maître François Bernier, docteur en médecine, son bon amy, pour la cognoissance qu'il en a, de bien vouloir les ranger et mettre en ordre. »

Montmort exécuta fidèlement ses intentions et publia ses œuvres complètes à Lyon, en 1658, 6 vol. in-f*. Une autre édition, également en

6 vol. in-f*, en fat donnée & Florence en 1727, par les soins d'Averanius. De son côté, Bernier répandit et popularisa la doctrine de son maître et de son ami par l'exposé éléeant et facile qu'il en donna sous le titre d'Abrité de la philosophie de Gassendi, 8 vol. in-12. Lyon, 1678. Une seconde édition donnée, aussi a Lyon, en 1684,

7 vol. in-12, contient de plus les Doutes de tnaitre Bernier sur quelques-uns des principale: chapitres de son Abrégé de la philosophie de Gassendi, déjà imprimés séparément à Paris en 1682.

Il suffit d'un simple coup d'oeil Jeté sur les oeuvres de Gassendi, pour voir quelle était l'étendue et la variété de ses connaissances.

Historien, il a, sous la forme miodeste d'une préface à la Vie de Tycho-Brahé, donné un excellent précis de l'histoire entière de l'astronomie. Par l'histoire de la logique qu'il a tracée dans la 1" partie de son Syntagma philosophicumj et par sa savante restauration du système d'Épicure, il a montré, lev premier en France, ce que devaient être des recherches relatives i l'histoire de la philosophie.

Astronome et physicien, Gassendi n'a enrichi la science d'aucune de ces découvertes qui font époque ; mais, par sa rare persévérance a suivre la voie de l'observation, il a puissamment contribué i éclaircir et à confirmer les découvertes déjà faites, et à indiquer aux esprits justes le moyen d'en faire de nouvelles. Tous ses travaux astronomiques sans exception, et la plupart de ses travaux de physique, ont pour objet la confirmation et la défense de la doctrine de Galilée sur le mouvement de la terre ; nulle part cependant il ne se prononça sur ce point. Dans le troisième livre de son Institutio astronomica, consacré à l'examen des systèmes de Copernic et de Tycho- Brahé. on voit oien qu'il incline vers le premier, mais il ne tranche pas le mot et termine l'expose de chaque système par cette brusque formule : Sic Copemici tuert se soient; el sic quidem Tgefto. De plus, dans sa grande dispute avec

Morin sur le mouvement de la terre, il prend bien soin d'établir que la question n'est pas de savoir si la terre se meut, ni si le mouvement de la terre peut être démontré: mais s'il est possible de prouver par les lumières naturelles de la raison, que la terre est immobile. Et ainsi il rend la question toute personnelle à Morin, qui avait prétendu démontrer l'immobilité de la terre. Il ne faut pas, avec BaiUy, accuser Gassendi de faiblesse : Galilée s'était rétracté, et Descartes lui-même • avait trouvé un tour, comme dit Leibniz {Théod., t. II, $ 186), pour nier le mouvement de la terre, pendant qu'il était copemicien à outrance. » Ces- grands hommes savaient bien que cette vérité était du nombre de celles qui se défendent d'elles-mêmes, et n'ont pas besoin de martyrs.

Dans la philosophie, comme dans les sciences, Gassendi montra moins le génie de l'invention qu'un grand talent de contrôle et d'exameu.

Ses dissertations contre Aristote furent son début : début éclatant, si l'on ne considère que l'attention dont il devint l'objet; début malheureux, si l'on examine avec impartialité le fond et la forme de ses attaques. L'autorité d'Aristote dominait encore, et sopposait à tout progrès scientifique. Cependant les découvertes de Copernic, de Galilée, de Harvey, dr Kepler ins- § iraient aux esprits vraiment libres le désir 'examiner les titres et de secouer le joug de cette autorité devenue plus lourde et moins lé-

fitime que jamais : ce que tant d'autres se réuisaient à désirer, Gassendi voulut le faire^ et en cela il eut raison. Hais, pour avoir raison jusqu'au bout, il fallait le faire avec vérité et avec convenance : avec vérité d'abord, en distinguant la véritable doctrine d'Aristote de l'aristotélisme dénaturé par les sèches formules de la scolastique; avec convenance, en ne touchant que respectueusement à ce monument imposant a l'ombre duquel s'était pendant tant de siècles développée la pensée humaine. Gassendi manqua à ce double devoir. L'érudit qui plus tard sut si bien distinguer la véritable doctrine d'Épicure de celle qu'on attribuait à ce philosophe, ne rendit pas la même justice au fondateur du Lycée ; ou si quelquefois il poussa jusqu'à l'œuvre originale, ce ne fut que pour en contester l'authenticite par des raisons peu dignes de lui; le philosophe observateur eut le tort impardonnable de ne pas reconnaître qn'Aristote, loin de proscrire l'observation, l'avait recommandée aussi expressément que qui que ce soit aorès lui, et en avait donné d'éminents exemples aans ses travaux d'histoire naturelle, de politique et de logique ; puis, oubliant cette belle parole de son prédécesseur Vives, Aristotelem veneror, el ab eo verecunde dissenlio, Gassendi mit dans ses attaques une légèreté et une violence à jamais déplorables, et qu'on voit péniblement contraster avec la douce gravité et l'urbanité pleine de

grâce qu'on remarque dans tous ses autres écrits. [ais les réactions ne sont jamais modérées, et le philosophe provençal, dans toute l'ardeur de la jeunesse et d'un premier combat, devait subir plus qu'aucun autre cette loi de rhumanité.

Dans son examen de la doctrine de Fludd, Gassendi fut plus heureux, et déploya les plus sérieuses qualités de l'esprit mêlées a une sorte d'ironie socratique. Après une exposition, qu'on peut encore regarder comme une excellente introduction à l'étude de l'école mystique du xvi* et du xvu' siècle, il fit triompher avec le calme et l'évidence de la raison les sages principes de l'expérience sur les doctrines superstitieuses qiiii prétendaient substituer à l'étude de la nature des traditions secrètes et des opérations magiques.

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GMsendi montra la mâme modération polie dans ses discussions avec Descartes, et s'il eut quelque avantajge sur son adversaire, ce fut certainement celui d'avoir su mieux que lui railler ■ans blesser, et garder jusqu'à la fin ce calme et cette patience philosophique qui permet de tout écouter et de tout dire avec mesure. Ce n'est que dans cette polémique que le sensualisme de Gassendi, déjà évident dans ses travaux antérieurs, se forme avec netteté. Oescartes et Gassendi veulent tous deux le libre examen, et ne se rendent qu'à l'évidence; mais ils n'ont de commun que ce point de départ : aussitôt après ils se séparent et se tournent l'un contre l'autre. Le premier cherche l'évidence dans les intuitions de la raison, dant l'inleUeclion pure du simple et de l'absolu; le second, dans les perceptions des sens et les informations de la conscience. C'est même dans cette opposition que se trouve le motif commun qui leur fît repousser la logique de l'école, l'un parce qu'elle méconnaissait cette valeur de l'intuition, rantre parce qu'elle acceptait aveuglément les principes généraux dont les éléments doivent être demandés & l'expérience. Descartes avance que • l'esprit est plus aisé à connaître que le corps >, et son adversaire l'appelle o Anirna (A Esprit); Gassendi répond « que l'anatomie, la chimie, tant d'arts différents, tant de sentiments et tant de diverses expériences, manifestent plus clairement la nature au corps «, et son adversaire l'appelle 0 Caro {A Chair). Le premier repousse Pexpérience, et demande à la raison ces principes absolus que toute intelligence voit toujours évidents et qui semblent iwtét; le second défie la raison de fournir une seule de ces vérités générales qui constituent la science réelle et applicable, et montre avec une clarté parfaite qu'à l'expérience seule il appartient de fournir les éléments de ces principes, et que même la conception des principes absolus est nécessairement précédée d'un fait cCexpérienee, d'un antécédent psychologique, comme on a dit pins tard. L'un, l'esprit, prouve l'existence de Dieu, par l'analyse des caractères internes de l'idée de rinfini et du parfait, et, au lieu de demander à l'harmonie du monde la preuve de la perfection divine, il tire de cette idée la preuve o priori de la nécessité de l'harmonie: il n'observe pas le monde, il le construit • et établit les lois de tout ce qui est et peut être, sans rien considérer que Dieu seul et que ses perfections infinies, sans les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérité qui sont naturellement dans nos âmes. » L'autre, la chair, part des faits que nous livrent les sens et la conscience, accumule les expériences, pour tirer de leur comparaison les lois des phénomènes; pois de ces lois il s'élève à leur auteur, et trouve dans leur harmonie la nécessité d'un ordonnateur suprême.

Il ne nous est pas possible de suivre dans tons ses détails cette discussion qui n'était rien moins que la naissance de la lutte entre le sensualisme et l'idéalisme : lutte indispensable pour faire comprendre en même temps à l'esprit humain la valeur de la raison et celle de l'expérience.

Auprès de Deseartes, qui se disait • esprit tellement détaché des choses corporelles qu'il ne savait même si Jamais il y avait eu aucuns hommes avant lui, et partant ne s'émouvait pas beaucoup de leur autorité >, Gassendi n'est qu un esprit à demi indépendant. S'il secoua le joug d'Àristote, ce ne fut que pour choisir dans l'antiquité une autre autorite qui le soutint, et à laquelle il rapportât même ce qu'il y avait de

S las original en lui, sa théorie de la formation es idées générales. Le sensualisme de Gassendi

lui fit naturellement choisir Épienre. Il s'attseha à montrer que la vie .du philosophe grec avait été calomniée, et ses doctrines mal comprises et dénaturées. Mais, en adoptant la philosophie épicurienne et en s'appliquant à la justifier, il , eut grand soin d'excepter tout ce qui pouvait blesser le dogme ou la morale catholique, et poussa même la précaution jusqu'à le déclarer dans le titre de son livre. Ce qu'il aimait sans réserve iiajas Ëpicnre, c'était donc moins le moraliste que le physicien; ce ou'il voulait pardessus toute chose, c'était la réhabilitation de la doctrine des atomes ; mais, de ce côté, ses efforts ne furent pas heureux (voy. Atohishe). Il réussit beaucoup mieux dans les travaux gu'il entreprit pour faire connaître la vie et les doctrines d'Ëpicure. Il fallait pour cela rassembler, mettre en ordre, discuter tous les témoignages qni avaient pu survivre aux siècles. Gassendi le fit avec un rare bonheur, et les traités qu'il publia sur ce point sont des chefs-d'œuvre d'érudition et de saine critique.

Le SyrUagma philoeophieum renferme l'ensemble de la doctrine de Gassendi. C'est moins un système neuf qu'un choix d'idées « construit après avoir bien considéré tous les philosophes», et une sorte d'éclectisme conciliant où le spiritualisme et le sensualisme sont juxtaposés. Ainsi, dans sa logique, qu'il emprunte a Aristote, mmlgre les attaques de sa jeunesse, après avoir établi que toute idée vient des sens, il admet à côté de Vimagination, faculté des idées sensibles, l'ertlendement, faculté des idées intellectuelles. Dans sa physique, il soutient que toute force vient de la matière, et par suite il incline à établir que Dieu ne peut se concevoir que sous une forme sensible, et que l'àme n'est qu'une substance ignée: mais aussitôt cette opinion se combine avec le spiritualisme chrétien, et, à cAté d'un Dieu et d une àme selon les sens, il admet une âme et un Dieu selon la raison. Un semblable mélange se retrouve dans sa morale. A côté des préceptes les plus sublimes empruntés à la doctrine chrétienne, se trouve ce principe incomplet et faux, que le but de la vie e*t ce qvi en sot «« désire, c'est-à-dire le bonheur. Cest la solution épicurienne de l'antiquité préparant la morale de VinlériH bien entendu du xviii* siècle.

Le sensualisme qui se trouve au fond de cette réunion de doctrines diverses, leur donne une espèce d'unité ; c'est d'ailleurs la seule que l'on trouve dans les travaux philosophiques de Gassendi, qui tons furent entrepris à l'instigation de ses amis, et plutôt par occasion que par suite d'un plan arrêté. On ne rencontre pas en lui cette originalité, ce génie systématique, qui firent de son adversaire un chef d'école, tandis qu'il resta seulement le centre de quelques communications libres, pour être bientôt après oublié, ou du moins éclipse par Locke. Hais, avoir été l'ami de Galilée et le défenseur de sa doctrine, le rival de Descartes, le premier disciple de Bacon et le premier historien de {a philosophie en France, le précurseur de Locke, et. comme tel, le véritable père de l'école sensualiste moderne, ce sont là encore d'assez beaux titres de gloire.

Comme homme, Gassendi se signala par l'élévation de son àme et la douceur de ses sentiments : toujours modeste malgré sa célébrité, toujours doux et bienveillant malgré la vivacité de sa polémiqua, il n'eut que des adversaires, mais jamais d'ennemis. Prêtre pieux, tolérant et charitable, il donna l'exemple de toutes les vertns; mais son demi-scepticisme fut exagéré, son estima pour Ëpicnre et quelques-unes de ses liaison! furent mal interprétées, et firent exprimer d«t

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Montes rar son orthodoxie et sur ses sentiments religieux. Cette phrase qu'il s'est pin à répéter -dans ses ouvrages d'astronomie et de philosophie : « Committo semper meqne et mea omnia judicio nnius sanctx cathulicse, apostolicse romansque Ecclesite, cujns ego alumnus sum, et pro cujns fide sum paratns mndere vitam cum sanguine, > répond à la première accusation. Soixante-trois années de vertus chrétiennes, en répondant k la seconde, ont fait vivre son souvenir chez les habitants des Alpes qui l'appellent encore le taint prêtre, notre bon prMSt, et lui ont élevé une statue.

Toici la liste des ouvrages philosophiques de Gassendi :

Exercitationes paradoasicoe advettus Arùtoteleos, in-4, Grenoble, 1624 : le livre II fut publié séjiarement à la Haye en 1659 ; — Episloliea disserlatio, in quia praecipua prineipia philotophice Rm. Fltuidt deteguntur, in-12, Paris, 1631 ; et dans le tome III des Œuvres, sous le titre i'Eaximen philosophiœ Fluddanœ; — Ditquitititio adversus Cartesium, in-12, Paris, 1642; — Diequisitio metaphysica, «eu DtUntationes et instantice adversus Carteaii Metaphysicam, ln-12, Amst, 1644; — de Vila, moribtts et doctrina Epieuri libri octo, in-4, Lyon, 1647;— de Vita^ moribux et placitis Epieuri, «eu Animadvelmonea in libram X Diogenis LaertH, in-f*, ib., 1649 ; — Syntagfma philosophice Epieuri, cum refutatùme dogmalum quai contra fidem christianorum ab eo atserta sunt, ib., 1649; la Haye, 1655j Londres, 1668; Amst., 1684; — Syntagma philosovhicum, dans les tomes I et II des Œuvres complètes.

Les écrits de Gassendi, ses doctrines et sa vie, ont été l'objet d'un grûid nombre de travaux, parmi lesquels on doit citer : Sorbière, Dissertatio de v%ta et moribut P. Gassendi, en tête du Syntagma philosophiae Epieuri, et des Œuvres complètes de ce philosophe ; — 0aultier4:harleton, Phitosophia Epicureo - Oassendo • CharUtoniana, etc., in-l^, Londres, 1654 : cet ouvrage répandit en Angleterre les idées de Gassendi ; — Ger. de Tries, DissertatiuncuUi historieo-phtlofophica de Ren. CartesU Meditationibus a Oaismdo impugnatis, in-8, Utrecht, 1690; — Hen. Ascan. Angelcke, Censor censura dignu», philosophus defensu», in-4, Rostock, 1697 : cette dissertation est une réponse aux Exereilationes paradoxicœ adversus Aristoteieos; elle fut suivie d'une autre, Disputatio ad Gassendi (l'frrum primum EaxTcilationum, in-4, ib., 1699; — Bngerel, Vie de Gassendi, in-12, Paris, 1737 : cet ouvrage donna lieu à une Lettre critique et historique à Vauteur delà Vie de Gassendi, in-12, ib., 1737,

Far l'abbé Delavarde. Une deuxième édition de ouvrage du P. Bngerel fut donnée, en 1770, à Bonillon, par de Cambnrat, avec un abrégé du système de Gassendi .-Joh. Achat Fel. Bielke, Disserlatio qua sistitur Epicurus atheus contra Qassendum, etc., in-4, léna, 1741 ; — le P. Mène, Éloge de Gassendty mémoiTe couronné par l'Académie de Marseille, etpublié.en 1767;— Damiron, Mémoire sur Gassendi, In à l'Académie des sciences; morales et politiques en aoftt 1739; — Annales des Basses- Alpes, année 1839; Dissertation» sur le nom de Gassendi, par le docteur Honnorat. Ajoutons que, dans les diverses histoires de la philosophie et des sciences, l'exposition et l'appréciation des travaux de Gassendi occupent une grande place. On consultera avec fruit : J. Fabricins, tHst. bibl., t. V, p. 264 : — Montncla, Histoire des mathém., t. II, p. 197, 292,321 et suiv; — J. Got. Buhie, Bibfiotliiaue critique de FHistoire de la philosophie (ail.), p. &9I ; et l'Histoire de la f^ilotophie, du même,

{lubllée par la Société royale de Gcettingae, dan» 'Histoire générale des sciences et de» arts; — enfin tous les historiens modernes de la pùlo- Sophie. J. D. J.

OATAKER (Thomas de), né & Londres en 1574, mort le 17 juin 1654, fut un des élèves les plus distingués as l'école de Cambridge. Il s'est occupé principalement d'études littéraires sur les livres saints, et, de son temps, il a eu la réputation d'être le plus scrupuleux, le plus exact de tons les critiques. On rencontre toutefois, dans ses Animadversiona sur le style du Nouveau Testament des assertions nouvelles, aventurejises, qui ont effrayé même des docteurs hétérodoxes ; aussi flit-il accusé d'avoir compromis, par la singularité de quelques-unes de ses opinions, le principe du libre examen.

Thomas de Gataker ne prit qu'une faible part aux controverses philosonniques du xvii* siècle. Ayant toutefois traduit du grec en latin le traité de Haro-Aurèle-Antonin, qui a pour titre EU iottixii pi6X(a SioSexa, il crut devoir annexer i cette traduction, d'ailleurs copieusement annotée, une dissertation préliminaire sur la secte stoïcienne Il y a deux éditions de cet opuscule : l'une, mentionnée par Tennemann, de Cambrige, in4, 1653; l'autre, que nous avons sous les yeux, d'Utrecht, in-f, 1698. En voici le titre : Prœloquiym, in quo de disciplina sioica cum seetis aliiSjperipatelica et academica vetere, epicurea vero pracipue collata, de^ue eorum, qui hanc se^uuti tunt, Senecœ, Epxcteli, Aîarei, scriptis dissaritur. Ce titre semble annoncer non pas une dissertation ou quelques pages, mais un traité considérable. En fait, Gataker, peu versé dans l'examen des problèmes métaphysit^es, n'aborde dans ce Prœloquium que diverses thèses de morale, i l'occasion desquelles il se prononce ouvertement pour les stoïciens contre les épicnriens. Son opinion sur les stoïciens est simplement celle de saint lérdme : Stoici nostro dogmati in pleris^ue concordant. Hais encore cette opinion pouvait>«lle être la matière d'une dissertation ample et intéressante : celle du théologien anglais n'est que sommaire. Il a suivi Juste-Lipse, mais de fort loin. B. H.

eAUNlLON, moine do Marmoutiers au xi* siècle, est connu par les réflexions qu'il adressa à saint Anselme, et dans lesquelles il réfute l'argument développéj par le saint archevêque^ dans le Proslogium. Saint Anselme croyait avoir trouvé une preuve de Pexistence de Dieu tellement simple, qu'un homme, même ignorant {insipiens), pouvait la comprendre, Gaunilon répondit par un opuscule ayant pour titre : Livre en faveur d'un ignorant {Liber pro insipiente).

Saint Anselme pose en fait qu'il n'y a point d'homme, quelque dénué qu'il soit de connais-

sance, qui tfait l'idée d'un être élevé par sa perfection au-dessus de tous les êtres; il ajoute : < Cet objet, au-dessus duquel on ne peut rien comprendre, n'est pas dans l'intelligence seule; car s'il n'était que dans l'intelligence, on pourrait au moins supposer qu'il est aussi dans la réalité, et cette condition nouvelle constituerait un être plus grand que celui qui n'aurait d'existence que dans la pure et simple pensée. Si donc cet objet, au-dessus duquel il n'est rien, était seulement dans l'intelliKence, il serait cependant tel qu'il y aurait quelque chose an-dessus de lui : conclusion qui ne saurait être légitime. Il existe donc certainenient un être audessus duquel on ne peut rien imaginer, ni dans la pensée, ni dans le fait. > Gaunilon répondit par plusieurs observations : 1* Que s'il y a des objets dont la conception est facilement réveillée en nous par le mot qui

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les eiprime, Dieu ou l'Être au-dessus duquel il ne sauMity en avoir aucun, n'est pas de ce nombre, étant tel, au contraire, qu'il n'est conçu que difficilement et toujours d'une manière incomplète.

2* Qu'il ne suffit pas de comprendre les paroles par lesquelles on eiprime une chose, pour croire à son existence: que nous 'avons dans l'esprit beaucoup d'objets que nous concevons plus clairement que l'idée de Dieu, et dont cependant nous sommes sûrs qu'ils n'existent pas.

3* Que s'il y a des objets dont l'idée dans l'esprit emporte immédiatement la réalité, il y en a d'autres parmi lesquels se trouve l'idée de Dieu, dont 1 existence réelle a besoin de démonstration.

4* Qu'il n'est pas plus nécessaire de conclure l'existence de Dieu de la définition donnée dans le Proilogium, de VÊtre avi-de»tut duquel il tu saurait y en avoir un plus grand, qu'il ne l'est de la conclure de la même idée simplement énoncée par le mot Dieu.

5* Que non-seulement nous ne pouvons conclure de l'idée claire d'une chose à son existence, mais encore que nous ne pouvons dire que nous connaissons Dieu parfaitement, ne pouvant le rapporter à une espèce ou i un genre qui nous soit connu. Dieu n étant d'ailleurs conçu que par l'entremise d'un mot, qui présente à l'homme intelligent une notion toujours Incomplète, quoique i la vérité suffisante, mais sous lequel l'ignorant ne suppose rien, et d'où, par conséquent, il ne saurait faire sortir la realité de ce qu'il eiprime.

b* Qu'en admettant même que nous ayons l'intelligence des paroles qui expriment Dieu, et que nous puissions regarder comme étant dans l'esprit un objet que la pensée ne saurait représenter sous la forme d'un être réel quelconque, il ne suit pas de cette manière d'être idéale, qu'il soit nécessairement dans la réalité ; au contraire, la certitude de sa réalité doit précéder dans l'esprit, afin que l'intelligence s'élève à la conception la plus complète de sa nature et de SCS attributs.

Anselme, en réponse & Gaunilon, développa de nouveau son argument, ne s'adressant plus cette fuis à l'ignorant, il le dit lui-même, mais au catholique. Ce n'est pas cependant sans efforts qu'il parvient à établir que, dès qu'on admet en soi l'idée d'un être parfait, comme cette idée comporte nécessairement celle d'existence, on en doit conclure la réalité de son objet.

T&chons de déterminer avec exactitude le point précis de la difficulté qui opposa l'un i l'autre ces deux esprits pénétrants.

Tous deux reconnaissent en réalité la présence dans l'esprit de l'idée d'un être parfait, et de la perfection duquel l'existence ait partie. Gaunilon ne s'explique pas sur ce point sans réserve ; il regarde cette idée comme confuse dans toutes les intelligentes, surtout dans celle de l'ignorant; mais à la rigueur il l'admet, malgré la sévérité de son iogement, qui ne lui permet guère de croire à l'inconnu.

La différence consiste en ce que le fait, une fois admis de part et d'autre, Anselme en tire immédiatement la réalité objective de Dieu, tandis que Gaunilon, moins hardi, mais peutêtre plus logique, ne se hâte pas de sortir du fait. A peine convient-il que nous avons dans l'esprit le concept d'un être parfait^ et que l'existence entre comnA partie nécessaire dans cette idée de perfection. Il finit par l'accorder à sou adversaire, mais il est loin d'en tirer les mêmes conséquences. 11 n'est pas sûr que nous croyions a cet être, que nous y croyions en quelque sorte

invinciblement ; mais en le supposant, il se demande si, sur ses données, nous avons raison d'y croire, si nous devons, de la seule idée de- Dieu, tel que saint Anselme le définit, conclure sa réalité objective; il ne le pense pas, et la conclusion du saint prélat lui parait précipitée.

Dans un siècle exclusivement dominé par la forme dialectique, les objections de Gaunilon durent trouver des partisans. Aussi les voit-on se reproduire à plusieurs reprises dans le cours du moyen ftge, et toujours avec succès, plus heureuses que ne le fut souvent l'argument d'Anselme qu'elles servirent i combattre, la disposition des esprits en faveur du nominalisme pendant les siècles qui suivirent explique cette supériorité passagère de Gaunilon. Comment, en eSet, procédait le moine de Harmoutiers? Prenant les faits sous leur aspect le plus superficiel, 11 Constatait que la notion de Dieu était presque absente de beaucoup d'intelligences, confuse dans la plupart, incomplète dans les esprits même les plus cultivés. De là, au point élevé auquel se rattache la preuve ontologique, il y avait loin, et l'on doit reconnaître que l'expérience, du moins celle qui s'arrête à la surface de l'&me. était favorable à Gaunilon. Partant du fait psycnologique qu'il allait chercher dans les profondeurs de l'&me, saint Anselme pouvait sans aucun doute s'élever jusqu'à l'existence objective de la cause première; mais il dépassait de beaucoup Tétut des esprits au xi" siècle, et la forme dialectfque à laquelle il eut recours montre qu'il ne se rendait pas bien compte des conditions de sa découverte. La psychologie n'avait pas encore établi les principes sur lesquels on a fait depuis reposer toute la science métaphysique ; on ne s'était pas encore posé les questions qui devaient conduire à la connaissance de leur valeur objective.

La difficulté élevée en ce moment entre Gaunilon et saint Anselme rentre donc dans le problème plus (général abordé longtemps après par la philosophie de Kant, la légitimité du passage du subjectif à l'objectif. Qui peut douter qu'une solution complète d'une question prématurée fût alors impossible! Aux yeux d'Anselme, dans la

3uestion de l'existence de Dieu, la légitimité e la conclusion n'était pas même mise en doute ; aux yeux de Gaunilon, elle était loin d'être démontrée. Tous deux conviennent d'ailleurs de la présence dans l'esprit de l'idée et du principe, avec cette différence que saint Anselme, par une analyse moins timide et plus savante que son adversaire, les retrouve dans tous les esprits. Or, i une époque où la logique et presque le syllogisme étaient considérés comme la seule voie a la connaissance, le point de départ du procédé d'Anselme devait échapper à bien des esprits qui cherchaient la démonstration d'une majeure au lieu d'observer un fait, et les objections de Gaunilon ne pouvaient perdre leur importance qu'aux yeux d'une psychologie plus avancée. Leibniz lui-même, pariai les modernes, a contesté en partie la valeur de l'argument d'Anselme ; à plus forte raison, la subtilité scolastique dut-elle en méconnaître la portée. Attaqué par la dialectique, Anselme ne pouvait répondre

Îrue par la dialectique, seule forme de preuve amilière i son siècle. Il démontra facilement i Gaunilon que, sur plusieurs points, il avait ou mal entendu, ou infidèlement reproduit ses arguments; mais sur le point principal, encore qu'il*rappuy&t d'explications pleines de force et de sagacité, il lui fut impossible d'aller au delà du fait psychologique, savoir, que le principe suprême est conçu dans notre pensée comme existant, sans que nous puissions mettre en

GAZA

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doute la présence et runiversalité de l'idée qui l'exprime.

L'opuscule de Gaunilon a été imprimé dans toutes les éditions des oeuvres de saint Anselme. M. H. Bouchitté en a donné la traduction avec celle du Monologium et du Proilogium. Yoy. Anselme. a. B.

OAZA on OAZIB (Théodorel est un de ces Grecs du xv* siècle qui, ruyant leur patrie envahie par les barbares, vinrent chercher un refiige en Italie et y apportèrent avec leur langue nationale une connaissance plus exacte des deux grinc'ipaux philosophes de l'antiquité. Théodore aza était péripateticien, et il se voua particulièrement à. la traduction des œuvres d'Aristote. On ignore l'époque précise de sa naissance ; mais on sait qu'if reçut le jour à Thessalonique et qu'il vint en Italie en 1429, sa ville natale étant tombée au pouvoir des Turcs. Après avoir professé le grec à Sienne, il se rendit i Ferrare sur l'invitation du duc, et il y fonda une académie dont il fut le chef jusqu'en 1465. Alors il quitta Ferrare pour se rendre i Rome, où l'appelait le pape Nicolas V. Ga2a savait parfaitement le latin qu'il avait appris de Victoriuo de Feltre, et le pape le chargea de publier dans cette langue ouelqnes-nns des ouvrages les plus importants des philosophes grecs. iT commença par la traduction des Problèmes d'Aristote, am le mit en querelle avec George de Trébizonde, mais loi concilia l'estime et la protection du cardinal Bessarion. Il traduisit aussi les Problèmes d'Alexandre d'Aphrodise: l'Histoire des animaux, par Aristote (in-f', Venise, 1476), et l'Histoire des plantes, par Théophraste (in-8, Paris, Ib29). On assure ou il avait traduit toutes les oeuvres du philosophe de Stagire, mais qu'un noble désintéressement lui fit jeter au feu son travail, pour ne pas diminuer la gloire de Jean Argyropyfe. Il a produit encore d'autres traductions et quelques écrits originaux qui ne sont d'aucun intérêt pour la philosophie. Il mourut en 1478 dans l'Abruzze,

ftoarvu d'un petit bénéfice qu'il avait obtenu par a faveur du cardinal Bessarion et dans un état voisin de la misère. X.

OAZAU (Abou-Hamed-ibn-Mohammed), vulgairement nommé Alcatel, le plus célèbre théologien mufulman de son temps, et appartenante la secte orthodoxe des schaféites, naquit à Tons, ville du Uiorasan, l'an 4âO de rhégire (1038 de i. C). Il étudia dans sa ville natale, puis & Nisabour, et donna de bonne heure des preuves d'un grand talent. Ses connaissances profondes dans la théologie musulmane et dans la philosophie ne tardèrent pas à lui giigner la haute faveur de NizAm al-Molc, vizir du sultan Malec-Scbah le Scldjoukide, qui lui confia la direction du collège Nizam\fnia, qu'il avait fondé & Bagdad. GazAli avait alors trente-trois ans, et d^à il jouissait d'uue grande célébrité. Après quelques années, il quitta sa chaire pour faire le pèlerinage de la Mecque. Après avoir rempli ce pieux devoir, il faisait tour i tour briller son talent dans les chaires de Damas, de Jérusalem et d'Alexandrie. Il était sur le point, dit-on, de se rendre d'Alexandrie dans le Bkgnreb, auprès de Yousouf-ben-Taschfîn, prince almoravide, qui régnait à Maroc; mais ayant appris la mort de Tousouf, il s'en retourna à Tous, sa ville natale, où il se livra à la vie contemplative des soufis, et composa un grand nombre d'ouvrages, dont le principal but était d'établir la supériorité de l'islamisme sur les autres religions et sur la philosophie, ce qui lui mérita les surnoms de Hodjjat-al-islâm, Zéin-al-din (Preuve de l'islaniisme. Ornement de la religion). Le plus célèbre de ses écrits théologiques est son Ihyd oloxtm

al-din {Restauration des connaissances religieuses), ouvrage de théologie et de morale, qui, jusqu'à présent^ nous est inconnu. Ce ne fut qu'a regret que Gazàli quitta encore une fois sa retraite pour aller à Nisabour, et pour reprendre ensuite la direction du collège de Bagdaif. Après s'être de nouveau retiré i Tous, il y fonda un monastère pour les soufis, et passa le reste de sa vie dans la contemplation et dans les actes de dévotion. Il mourut l'an 505 de l'héKiredlU de J. C).

Les renseignements les plus complets sur la vie de Gazàli ont été donnés par M. de Bammer dans l'introduction que ce célèbre orientaliste a mise en tête de son édition arabe-allemande du Ayfyouha 'l-wéted (0 enfant!), traité de morale de Gazàli (0 kindl die béruhmte elhische Abhandlung Ghasalfs, Vienne, 1838). Mais ce qui nous intéresse ici bien plus, c'est l'histoire de la vie intellectuelle de Gazàli, la marche de ses études, le rang qu'on doit lui assigner parmi les philosophes musulmans, et l'influence qu'il a pu exercer sur la philosophie de son temps. Sur ces divers points, Gaeàli nous fournit lui-même des renseignements précieux dans un écrit dont la titre, peu susceptible d'une traduction littérale, peut se rendre par : Délivrance de l'erreur, et exposé de Félal vrat des choses. Nous possédons de cet écrit une analyse détaillée, mais inachevée, pu M. Pallia (Mémoires de l'Académie des science» morales et politiques, t. I, savants étrangers, p. 165 et sttiv.); et M. Schmoelders, dans son Essai sur les écoles philosophiques ehet les Arabes, en a publié le texte arabe tout entier, accompagné d'une traduction française, qui, maigri ses défauts dans les détails, en reproduit ' assez fidèlement la substance. Gazàli, pour répondre à diverses questions qui lui avaient été adressées par un ami, parle d'abord de la difficulté qu'il y a, au milieu des doctrines des diverses sectes, à démêler la vérité d'avec l'erreur, et des efforts qu'il n'avait cessé de faire, depuis l'âge de vingt ans, pour parvenir à la connaissance du vrai. Apres avoir étudié et approfondi tour à tour les doctrines de toutes les sectes religieuses et philosophiques, il arriva à douter de tout, et tomba dans le scepticisme le plus absolu. Il douta des sens, qui souvent nous font porter des jugements contredits par l'intelligence ; mais celle-ci ne lui inspira pas plus de confiance, car rien ne prouve la certitude de ses principes. Ce que, dans l'état de veille, nous croyons être vrai, soit par la perception des sens ou par l'intelligence, ne l'est peut-être que par rapport à l'étal ou nous nous trouvons; mais sommes-nous bien sûrs qu'un autre état ne surviendra pas, qui sera à notre état de veille ce que celui-ci est au sommeil, de sorte qu'à l'arrivée de cet état nouveau nous reconnaissions 3ue tout ce que nous avons cru vrai, au moyen e notre raison, n'était qu'un rêve sans réalité? A la vérité, Gazàli revint ensuite de son scepticisme : mais ce ne fut point par le triomphe de la raison. Recherchant la vérité avec ardeur, il approfondit de nouveau les doctrines des motecallemin, des baténites on allégoristes, des philosophes et des soufis, et ce ne fut que dans la vie ascétique et contemplative, dans le mysticisme et l'extase des soufis, que son esprit trouva la satisfaction qu'il avait cherchée, et reprit le calme qui l'avait fui. Nous n'avons pas a nous occuper ici des doctrines des soufis, dont il sera , parlé plus loin, et sur lesquelles Gazàli ne parait avoir exercé aucune influence notable. Ce qui marque la place de Gazàli dans l'histoire de la philosophie des Arabes, c'est son scepticisme,

&AZA.

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«on pM qu'il se soit produit dams ses ouvrages soiu la forme d'un système, mais parce qu'il a su s'en servir avec habileté pour porter un coup funeste aux études ptiilosoptiiques.

Parmi le nombre prodigieux de ses écrits, et dont on peut voir la longue liste dans l'opuscule de M. de Hammer, dont nous avons parlé plus haut, deux méritent surtout notre attention : !• son ouvrage intitulé Makdcid al-falâsi^a (le» Tendances des philosophes), et 2' son Tehdfot al-faldsifa {le Renversement ou la Destruction des philoscyphes). Ces deux ouvrages existent très-probablement en arabe, dans la bibliothèque ■de r&curial, sous le n* 628 du catalogue de Casiri. Notre bioliothèque nationale ne possède en aralM que les derniers feuillets du Makâeid dans le manuscrit n* 882; mais on y conserve des versions hébraïques des deux ouvrages de Gaz&li. Le livre MakUcid est un résumé des sciences philosophiques ; l'auteur y expose la logique, la métaphysique et la physique, et ne s'écarte point de la doctrine péripatéticienne, telle

u'elle avait été formée par Farabi et Ibn-Sina.

;et ouvrage, traduit en latin vers la fin du in* siècle, par Dominicus Gundisaivi (voy. Jourdain, Recherches, etc., nouvelle édition, p. 107- 112), a été publié à Venise, en 1506, par Petros Lictntenstein de Cologne, sous le titre de Logica et philosophia Algaselis Arabi. On s'est étonné avec raison de voir Gaz&li reproduire fidèlement la doctrine des philosophes qu'il attaque avec tant d'ardeur dans sa Destruction (voy. Degérando, Ilisl. comparée des systèmes de philosophie, t. IV, p. 230). M. Ritter a cm devoir supposer que Gazâli avait écrit cet ouvrage à une , époque oti il était encore partisan de la philosopnte d'Aristote (voy. Hist. de la philosophie, t. VJII, p. 59 et 60, ail.). Hais la vérité est que Gaz&Ii n'avait d'autre but dans cet ouvrage que de préparer ses attaques contre les philosophes, comme il le déclare lui-même dans la préface, qui a été supprimée dans la plupart des manuscrits latins et dans l'édition de Venise, mais que nous trouvons dans deux différentes versions hébraïques et dans un manuscrit latin du fonds de la Sorbonne (n° 941). Gazàli s'adressant à celui qui lui avait demandé d'écrire une réfutation des philosophes, s'exprime en ces termes : • Tu m'as demandé, mon frère, de composer un traité com-

Rlet et clair pour attaquer les philosophes et relier leurs opinions, afin de nous préserver de leurs fautes et de leurs erreurs. Mais ce serait en vain que tu espérerais parvenir à ce but avant de parfaitement connaître leurs opinions et d'avoir étudié leurs doctrines; car vouloir se convaincre de la fausseté de certaines opinions, avant d'en avoir une parfaite intelligence, serait un procédé faux, dont les efforts n'aboutiraient qu'a l'aveuglement et à l'erreur. Il m'a donc

Saru nécessaire, avant d'aborder la réfutation es philosophes, de composer un traité où j'exposerais les tendances générales de leurs sciences, savoir de la logique, de la physique et de la métaphysique, sans pourtant distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux : car mon but est uniquement de faire connaître les résultats de leurs paroles, sans m'étendre sur des choses superflues et sur des détails étrangers au but. Je ne donnerai, par conséquent, qu'un exposé, comme simple rapporteur, en y joignant les penves qu'ils ont cru pouvoir alléguer en leur faveur. Le but de ce livre est donc l'exposé des tendances des philosophes, et c'est là son nom. » L'auteur dit ensuite qu'il passera sous silence les sciences mathématiques, parce que tout le monde est d'accord sur leurs principes, et qu'il »*y a rien dans elles qui puisse être réhité. Les

doctrines de la logiquft sont généralement vraies et on y trouve rarement des erreurs; mais celles de la métaphysique sont pour la plupart contraires 1 la vérité; dans cènes de la physique le vrai et le faux se trouvent mêlés. — La fin de l'ouvrage, tant dans le manuscrit arabe n* 882 (fol. 42, verso), que dans les deux versions hébraïques, est conçue en ces termes : «C'est là ce que nous avons voulu rapporter de leurs sciences, savoir de la logique, do la métaphysique et de la physique, sans nous occuper à distinguer ce qui est mai^e de ce qui est gras, ce qui est vrai de ce qui est faux. Nous commencerons après cela le livre de la Destruction des philosophes, afin de montrer clairement tout ce que ces doctrines renferment de faux. »

Après ces déclarations explicites on ne s'étonnera pins que Gaz4Ii, dans le livre Makâeid, parle dans fe sens des philosophes. H. Schmoelders s'est donc donné une peine inutile en analysant ce livre, d'après la version latine {Essai sur les écoles philosophiques chex les Arabes, p. 220 et suiv.), dans le but de faire connaître le prétendu système de Gaz&lf; car nous devons faire observer que le livre que M. Schmoelders cite constamment sous le titre Miyâr Olihn {Parangon de la science), croyant sans doute qu'un titre arabe inspire pins de confiance, n'est autre oue le livre Makdcid. L'erreur de M. Schmoelders vient de ce que, selon M. de Hammer, un ouvrage de Gazàli, intitulé Miyâr, contiendrait un abrégé de logimiej il a donc cru pouvoir l'identifier avec la Logtca et philosophia, ce mii prouve que, tout en prétendant écrire sur la philosophie de Gaz&li, il n'a pas jeté les yeux sur ,1a version hébraïque du Makâeid, ni même sur les débris de l'original arabe. M. Ritter, qui n'est pas orientaliste, a fait une erreur involontaire, en cherchant dans la Logica et philosmhia des doctrines de Gaz&li (uW supra, p. 67-72), et il a cru devoir supposer que ce philosophe a plus tard changé de système.

Nous arrivons au livre Tehâfot. M. Schmoelders, au lieu d'examiner la version hébraïque de ce livre, ou tout au moins la mauvaise version latine ae la réfutation d'Ibn-Roschd, qui renferme une bonne partie de l'ouvrage de Gazili, a mieux aimé fonder son jugement sur une subtilité grammaticale, et il soutient hardiment (Essai, p. 215) que le titre que Gaz&li a donné a son ouvrage, signifie Réfutation mutueUe; que, dans ce livre, Gazàli n'a nullement l'intention de réfuter les philosophes par des raisons dont il veuille faire sentir la justesse et la solidité, mais que recueillant les diverses critiques faites par autrui, il les range seulement de manière à montrer ^ue l'opinion cTun philosophe est en eonlradietton avec celle d'un autre, que tel système en bouleverse un autre, en un mot, que parmi Us philosophes la discorde règne

Î>erpétuellement. Il ajoute que GazAli déclare ui-même, & la fin du premier chapitre de son livre, que tel a été son but, et il s'étonne que personne avant lui n'ait remarqué ce passage. Nous regrettons que H. Schmoelders n'ait pas cru devoir citer textuellement le pas.sage dont il veut parler; nous devons supposer que, feuilletant dans la Deslructio destructionum, il aura rencontré, à la fin de la première dispulalio, le passage suivant : « Ait Algazel : Si autem dixerit adhsesistis in omnibus quaestionibus opposition! dubitationibus cum dubitationibus, et non evadct id, quod posuistis, a dubitationibus, dicimus dubitatio déclarât corruptionem sermonis procul dubio, et solvuntur modi dubitationum, considerando dubitationem et quœsitum. Nos autem non tendimus in hoc libre nisi adaptare opinionem

GAZA

&ÀZÂ

«oram et mntare modos rationam eornm eum «0 «am qno declarabitnr destrnetio «oram, et DOS inenmbemus ad sostentandnm opinionem aliqaan, etc. » Certes, il est permis de ne pas comprendre ce latin, mats rien ne justifie nntetprétation qne M. Schmoelders a donnée avec tant d'assnrance i ce passage obscur. Voici quelle en est la tradnction littérale d'après la version hébraïque : « Si on me disait : Dans toutes vos eritiqnes et objections, vous ne vous êtes appliqué qu'à accumuler doutes sur doutes, mais ce 3ue TOUS avancez n'est pas non plus exempt de ontes: je répondrais : La critique fait ressortir ce qu'il 7 a de faux dans un discours, et la difficulté peut se résoudre par l'examen de la critique et de l'objection. Uais nous n'avons dans ce livre d'antre intention que d'énoncer leurs opinioni et d'opposer à leurs argumentations des raisonnements qui montrent leur nullité. Nous ne voulons pas ici nous faire le champion d'un système particulier (selon Ibn-Roschd, GazAIi ne veut pas passer pour être le champion du système des ascharites) ; nous ne nous écarterons donc pas du bat de ce livre, et nous ne compléterons pas notre discours, en alléguant des arguments en faveur de la nouveauté du monde ; car notre bot est seulement de détruire les arguments qu'ils ont produits pour établir l'éternité de la matière. Après avoir achevé ee livre, nous en composerons un autre pour affermir l'opinion vraie; nous l'appellerons Botes de» ero^nee», et nous le consacrerons à la reconstruction, de même que le présent livre a pour but la démolition. * On voit qu'il ne s'agit pas ici de montrer que les philosophes ne sont pas d'accord entre eux et se réfutent mutuellement; mais de démolir les doctrines des philosophes par une critique générale.

En effet, il attaque les philosophes sur vingt points, dont seize appartiennent à la métaphysique, et quatre & la p/ij^ioue (en prenant ces mots dans leur sens aristotélique). Il démontre : !• que leur opinion concernant l'éternité de la matière est fausse ; 2* qu'il en est de même de leur opinion touchant la permanence du monde; 3* qu'ils sont dans l'erreur en appelant Oieu Vowyrier du monde (Sn^iovfii^ et le monde son ouvrage ; 4* qu'ils s'efforcent en vain de démontrer l^xistence de cet ouvrier du monde; 5* qu'ils sont incapables d'établir l'unité de Dieu et de démontrer la fausseté du dualisme; 6* que c'est i tort qu'ils nient les attributs de Dieu ; 7* qu'ils ont tort (dans leur système) de soutenir que l'être absolu, ou l'existence première, est une existence abtiraite, qui n'entre dans aucune espèce ni catégorie, et orà'on ne saurait établir aucune comparaison ni distinction entre elle et toute autre existence; 8* qu'ils ont tort de dire que l'être premier (Dieu) est un être abstrait sans qualité; 9* qu'ils cherchent en vain i établir que cet être est incorporel; 10* qu'ils sont incapables de démontrer que le monde a une cause, et que par conséquent ils tombent dans l'athéisme; 11* qu'ils ne sauraient démontrer (dans leur système) que Dieu eonnait l'existence des choses; ni 12» qu'il connaît sa propre existence; 13* qu'ils ont tort de soutenir que Dieu ne connaît pas les choses partielles,- 14* qu'ils ne sauraient alléguer aucune preuve pour établir que les sphères ont une vie et obéissent à Dieu

5ar leur mouvement circulaire; 15* qu'il est faux e dire que les sphères ont un but certain et one tendance qui les met en mouvement (ce qui se rapporte particulièrement i une théorie dlbn-Sma, comme le fait observer Ibn-Roschd dans sa rèfiitation) ; 16* que leur théorie, sur les &mes des sphères, qui connaîtraient les

choses partielles et influeraient sur elles, est fausse; 17* que leur théorie sur la causalité est fausse, et qu'ils ont tort de nier que les choses puissent se passer contrairement à ce qu'ils appellent la loi de la nature, et qui peut être ooosidéré comme une habittule; 18' qu'ils ne sont pas en état d'établir, par une démonstration rigoureuse, que r&me humaine est une substance spirituelle existant par elle-même; ni 19* qu'elle est impérissable: 2Q* que c'est à tort qu'ils nient la résurrection des morts, et l'existencQ du paradis et de l'enfer.

Les objections élevée* par Gaz&li, contre le principe de causalité, forment le point le plus important de son scepticisme ; nous nous arrêterons un moment à ce chapitre pour en faire connaître la substance. Il n est pas nécessaire, selon nous, dit Gaz&li, que, dans les choses qui arrivent habituellement, on cherche un rapport et une liaison entre ce qu'on croit être la cause et ce mi'on croit être l'effet Ce sont, au contraire, deux choses parfaitement distinctes, dont l'une n'est pas l'autre, qui n'existent ni ne cessent d'exister l'une par l'autre. Ainsi, par exemple, l'étanchement de la soif et le boire, le rassasiement et le manger, la mort et la rupture de la nuque, et, en général, toutes les choses entre lesquelles il y a une relation visible, ne sont dans cette relation mutuelle que par la toute-puissance divine, qui depuis longtemps y a créé ce rapport et cette liaison, et non pas parce que la chose est nécessaire par elle-même et ne saurait être autrement. Cette toute-puissance, qui en est la cause unique, peut aussi faire qu'on soit rassasié sans manger, qu'on meure sans se rompre la nuque, on qu'on continue i vivre tout en se la rompant; et il en est de même dans toutes les circonstances où fl y a visiblement une relation mutuelle.

En somme, tous les raisonnements de Gazi.li peuvent se ramener à ces deux propositions : 1° Lorsque deux circonstances existent toujours simultanément, rien ne prouve que l'une soit la cause de l'autre; ainsi, par exemple, un aveuglené, à qui on aurait donné la vue pendant le jour^ et qui n'aurait jamais entendu parler ni du jour ni de la nuit, s'imaginerait qu'il voit par l'action des couleurs qui se présentent à

qui se présentent ni, et ne tiendrait pas compte de la lumière du soleil par laquelle ces couleurs font impression sur ses yeux; 3* quand même on admettrait l'action de certaines causes par une loi de la nature, il ne s'ensuit nullement que l'effet, même dans des circonstances analogues et sur des objets analogues, soit toujours le même : ainsi le coton peut, sans cesser d'être le coton^ prendre (par la volonté de Dieu) quelque qualité qui empêche l'action du feu, comme on voit des nommes, au moyen d'empl&tres faits avec une certaine herbe, se rendre incombustibles. En un mot, ce que les philosophes appellent la loi de la nature ou le principe de causalité, est une chose qui arrive MnlùelUment, parce que Dieu le vent : et nous l'admettons comme certain, parce que Dieu, sachant, dans sa prescience, que le» choses seront presque toujours ainsi, nous en a donné la conscience. Hais il n'y a pas de loi immuable de la nature qui enchaîne la volonté du Créateur.

Quelques auteurs, entre antres Ibn-Rosdid, pensent que GazàJi n'était pas toniours de bonne fol, et que, pour gagner les orthodoxes, il ao donnait l'air d'attaquer les philosophes sur tous les points, quoique au fond if ne leur fût pas tonjours oppose. Moïse de Narbonne, au commencement de son commentaire hébreu sur le Jfokdcid, dit que Gazàli écrivit, après le TeMfot, I un petit ouvrage qu'il ne confia qu'à qnelqnw

GAZA

GËMI

éliu, et ob il donne lai-m6me le moyen de répondre aux oUections qu'il avait faitee anx philosophe*. Ibn-Tofail, malgré le respect qu'il professe pour Gazili, fait ressortir ce qu'il y a de chancelant et d'indécis dans ses doctrines. Le passage d'Ibn-Tofail nous paraît important pour Dien caractériser Gazili, et on nous permettra de le citer ici (voy. Phuosophta aulodidaclxu, tive Epislola de Hat ebn Yokhdhan, n. 19-21) : • Quant aux écrits du docteur Abou-Hamed AI- Gazili, cet auteur, s'adressant an vulgaire, lie dans un endroit et délie dans un antre, nie certaines choses et puis les déclare vraies. Un de ses griefs contre les philosophes, qu'il accuse d'infidélité, est qu'ils nient la résurrection des corps et qu'ils établissent que les imes seules sont récompensées on punies; puis il dit, au commencement de son livre At-MMn (ou Mitdn alromal, la Balance da aclions), que cette opinion est professée par les docteurs soufis d'une manière absolue, et dans son écrit intitulé Délivrance de l'erreur, il avotie que son opinion est sembliible à celle des soufis, et qu'il S7 est arrêté après un long examen. II y a, dans ses livres, beaucoup de contradictions de ce genre, comme ceux qui les lisent et les examinent avec attention pourront s'en convaincre. Il s'en est excusé lui-même i la fin de son livre Misân al-amal, li oii il dit aue les opinions sont de trois espèces, savoir : celle qui est partagée par le vul^ire et qui entre dans sa manière de voir ; celle qui est de nature i être communiquée i quiconque fait des questions et demande i être dirigé; et celle que l'homme garde pour lui-même et dtuis laquelle il ne laisse pénétrer que ceux qni partagent ses convictions. Ensuite il ajoute : « Quand même ces paroles n'auraient d'autre effet que de te faire douter de ce que tu crois par une tradition héréditaire, tu en tirerais déji un profit suffisant; car celui qui ne doute pas, n'examine pas, ne voit pas clair, et celui

3ui ne voit pas clair reste dans l'avenglement et ans le trouble. • Il ajoute cette sentence en vers : « Accepte ce que tu vois, et laisse li ce que tu as seulement entendu; lorsque le soleil se levé, il te dispense de contempler Saturne. • Ibn-Tofail cite ensuite un autre passage de Gazili, d'où il résulte que cet auteur avait composé des livres ésotériques, dont la communication était réservée i ceux qui seraient dignes de les lire ; mais il ajoute que ces livres ne se trouvaient pas parmi ceux qu'on connaissait en Espagne.

En somme, si Gazili s'est arrêté i un système quelconque, il n'y est arrivé que par la contemplation et par une certaine exaltation mystique qui, d'ailleurs, ne s'est pas traduite en une doctrine originale. Gazili attache surtout un grand prix au côté pratique de la vie; dans son épttre morale 0 enfant (p. 23) t il compare la science i l'arbre, et la pratique au fruit. Ses ouvrages;^ en grande partie, sont des traités de morale, ou il recommande la piété, la vertu et les bonnes œuvres. Parmi ces traités un des plus remarquables est le Mitdn al-almal, dont la version hébriûqne, due & Abraham ben-Hasdaî de Barcelone, a été publiée récemment par M. Goldenthal, sons le titre de Compaidium doctrinee elhicee, in-8, Leipzig, 1839.

Pour nous, toute l'importance de Gazili est dans son scepticisme : c est i ce titre, comme nous l'avons dit, qu'il occupe une place dans l'histoire de la philosophie des Arabes; car il porta i la philosophie un coup dont elle ne put plus se relever en Orient, et ce fut en Espagne qu'elle traversa encore un siècle de gloire et trouva un ardent défenseur dans le célèbre Averroès. S H.

OELLEBT (Christiau Furchtegott), né en 17 là i Haynichen, professeur de philosophie i Leipzig, on il mourut en 1769, enseignait de préfèrent la morale et la théodicée. Ses leçons, pleines d'éloquence, mais d'nn caractère peu scientifique, ont été recueillies et publiées par Schlegel et Hoger, en 2 vol. in-8, Leipzig, 1770. On a aussi de Gellert, sans parler de Ses œnvres poétiques, un ouvrage écrit en français, sous le titre de Dieeourt sur la nature, l'étendue et Futiim de la morale, in-8, Berlin, 1764. Ses Œuweê diverses ont été publiées à Leipzig, de 1760 à 1770, en 7 vol. in-^; d'autres disent en

10 vol. in-8, de 1770 à 1784. Cf. Garve, 06ser. caftons sur la morale, les écrits et le caractère de Oellert, in-S, Leipzig, 1770. La vie de Gellert a été écrite, d'après sa correspondance et d'autres documents, par le docteur Henri Doereng, 2 vol. in-8, Greiz. 1833. Les Fables du même auteur ont été traauites en prose française par Toussaint, Berlin, 1778; et en vers, par Stévens, Breslaa, 1777. Si Morale a été traduite, dans la même langue, par Paion, Utrecht, 1775. J. T.

OÉKISTE (Georges), surnommé Pléthon, un des hommes les plus célèbres du xv* siècle, et qui ont exercé le plus d'influence sur U philosophie de cette époque, était né i Constantinople.

11 assista avec Bessarion et Théodore Gaza au concile de Florence, qui se tint en 1438, sons le pontificat d'Eugène IV, dans.le but de faire cesser le schisme d'Orient. Il fut du nombre de ceux qi)i s'opposèrent avec le plus d'énergie i la réunion des deux Églises. Hais plus tard, toutefois avant la prise de Ck)nstantinopIe, banni de son pays, et obligé de chercher un asile en Italie, il changea d'opinion et se déclara ouvertement pour les Latins, ce qui lui attira la haine et le mépris des soutiens de l'Ëelise grecque. Peutêtre cette désertion n'est-elle point étrangère i la condamnation et & la destruction d'un de ses ouvrages, dont nous parlerons bientôt, par Gennade, patriarche de Constantinople. Admis i la cour des Hédicis, il inspira au chef de cette famille illustre, a Côme l'Ancien, un goAt trèsdécidé pour le platonisme. Instruits par ses leçons, Pierre et Laurent, l'un fils et l'autre neveu de Came, tous deux encore très-jeunes, furent gagnés i la même cause. Enfin ce fut évidemment par ses conseils et sous son influence que Cdme établit cette célèbre académie platonicienne, dont Marsile Ficin devint plus tard 'la lumière et l'arbitre suprême. On ignore l'époque précise de la mort de Gémiste; mais on sait

Su'il mourut dans un ige fort avancé, jouissant 'une réputation immense, qui ne lui a guère survécu, objet d'un véritable culte de la part de ses amis, et forçant ses ennemis mêmes i lui rendre hommage. Ces sentiments ne s'adressaient pas seulement an philosophe, ou plutôt à l'enthousiaste, au rêveur incertain entra Platon et Jésus-Christ, mais i l'écrivain, à l'orateur, an savant universel ; car Gémiste Pléthon était tont cela aux yeux de ses contemporains, et il faut jouter que ses contemporains n'étaient pas exigeants, si l'on en juge par les écrits qu^il nous a laissés.

Cependant il ne faudrait pas tomber dans l'excès contraire. Gémiste Pléthon mérite i double titre un certain degré d'intérêt de la part du philosophe : il fut le promoteur de la querelle qui éclata vers le milieu du xv siècle entre les sectateurs d'Aristote et ceux de Platon ; querelle qui eut pour résultat une étude plus approfondie des deux systèmes et de la philosophie grecque en général. Il peut aussi être regardé comme le vrai fondateur, en Occident, de cet éclectisme renouvelé des plus mauvais jour»

GEMI

GÊNÉ

d'Alexandrie, de cette école moitié elurétienne et moitié païenne, moitié orientale et moitié grecque, érudite sans critique, mystique et même superstitieuse sans croyances arrêtées, & laquelle appartiennent les Marsile Plein, les Pic de la Hirandole, les Reuchlin, et qu'en plein zvu* siècle nous retrouvons en Angleterre, représentée par ThéopUle et Thomas Gale, Cudworth et surtout Henri Morus. En effet, comme nous l'avons dit ailleurs (voy. Bessarion) , ce tut le traité de Gémiste sur la différence de la philosoptiie de Platon et de celle d'Aristote (de Plaloniea atque Arùtotelioœ philo$ophÙB dijferentia, texte grec, in-4, Venise, là32 et 1540; avec la trad. latine, in-4, B&le, là74; et in-8, Paris, lâ41), qui fit d'abord entrer en lice Gennade et Théodore Gaza. Bessarion, pris pour arbitre, essaya de calmer les deux partis, et prouva à son maître tiu'il avait été trop loin dans sa préférence pour le chef de l'Académie. Ce tat alors que Georges de Trébizonde (voy. ce nom) publia son triste pamphlet, et que la dispute s'envenima au plus naut deg^é. II faut remarquer toutefois que, malgré l'injustice avec laquelle il traitait Aristote, Gémiste Pléthon n'a pas dédaigné de se faire son interprète. On possède encore de lui un commentaire sur l'Inlrodueiion de Porphyre, et on antre sur les Caligorie$ et les Analytiquei.

Quant à l'influence qu'il a exercée sur l'école prétendue platonicienne de la Renaissance, elle ne pent pas être un seul instant mise en question. Elle résulte à la fois de ses relations avec les Hédicis, fondateurs de l'Académie platonicienne, probalilement aussi avec les premiers membres de cette Académie, et des opinions qu'il soutient dans ses écrits philosophiques, les mêmes sans doute qu'il enseignait de vive voix, avec cette éloquence qui a fait une grande partie de sa réputation. Ces écrits sont : un résumé des doctrines de Zoroastre et de Platon {Zoroas- Irot^tn et Platonicomn dogmalwn compendivm, gr. et lat., in-8, Wittemberg, ni9}; un recueil des prétendus oracles de Zorojjtre (Oracxila magica Zoroastrii, in-4, Paris, 1538, et m-8, 1099); un petit traité sur le destin et sa correspondance avec Bessarion sur le même sujet [Libeltuê de fato. Ejtudemque et Besaarioni$ epittoto anxAeœ de eodem argumenta, çr. et lat., in-8, Leyde. 1722): enfin un traite des quatre vertus caroinales (de Quatuor virtutibue eardinaiibut, gr. et lat., in-8, BUe, la&2). On y voit clairement que, sous le rapport métaphysique, nous pourrions même dire religieux, l'école d'Alexandrie renferme son dernier mot. Il en adopte, non-seulement l'esprit, mais si l'on peut s'exprimer ainsi, la lettre, c'est.&-dire la forme païenne, la personnification symbolique de tons les attributs de Dieu dans les divinités de l'Olympe. 11 ne rejette aucune de ses falsifications si nombreuses, ni de ses prétentions i une antiquité chimérique, ou & Phonneur de réunir dans son sein toute la sagesse de l'Orient avec les vraies traditions du platonisme. C'est ainsi qu'il a recueilli, avec un respect religieux, les oracles chaldalques, et qu'il a pris pour base de son abrégé des doctrines de Zoroastre un de ces livres apocryphes si communs alors. Par sa morale, Gémiste Pléthon appartient autant i. l'école stoïcienne qu'à celle de Platon et des mystiques d'Alexandrie. Tel est du moins le caractère qu'il nous offre dans son Traité des quatre vertus cardinales, on d'ailleurs les considérations les plus sérieuses sont sacrifiées à une régularité puérile, liais de tous les ouvrages de Gémiste Pléthon, celui qui aurait pu nous éclairer le mieux sur ses opinions philosophiques

et religieuses, c'est son livre des Lois («tpî Koitoiiavni\ nipi vo|u)v), composé à l'imitation de* Loi* de Platon, publié quelque temps après sa mort et détruit par les ordres de Gennade, alors patriarche de Constautinople, comme hostile à la religion chrétienne. On dit, en effet, que dans cet écrit singulier le paganisme, tel qu'on l'expli(]uait dans l'école de Plotin et de Proclus, était ouvertement préféré à la religion du Christ; que les dieux de POlympe y conservaient leurs noms et leurs rangs; qu'on n'y reconnaissait point d'autre morale que celle du Portique et de l'Académie, et que la politique de Sparte, i part quelques adoucissements apportés a l'éducation de la jeunesse, y était représentée comme la seule digne d'un peuple intelligent On répandit aussi le bruit que l'auteur avait annoncé avant sa mort, à quelques-uns de ses amis, que le Christ et Mahomet ne tarderaient pas i être détrônés l'un et l'antre, et qu'une religion plus digne de l'humanité ferait la conquête de la terre. Georges de Trébizonde assnra l'avoir entendu prophétiser en termes semblables au concile même de Florence. Ces accusations répandues par les adversaires les plus acharnés de Gémiste ne doivent pas, sans doute, être accueillies légèrement; mais on ne les trouve pas invraisemblables, quand on se représente l'enthousiasme de 1 époque pour les questions de philosophie et de pure érudition; quand on voit, un peu plus tard, Marsile Ficin recommander au prône la lecture de Platon, et tirer du système de ce philosophe toutes les consolations qu'il adresse à une pauvre femme, sa parente, pleurant sur une tombe récemment fermée.

On peut consulter sur Gémiste Pléthon et sur les autres Grecs ses contemporains, la savante dissertation de Boivin, dans le tome II des Mémoire* de l'Académie de* imeriptiont. Pour les ouvrages de Gémiste, nous renvoyons i Fabricius, Bibliothèque grecque, t. X, p. 741.

0£n£rAU8A.TI0N, IDEES OËNËBAIXS.

Toutes nos connaissances, quand elles sont le simple résultat de l'expérience, sont des connaissances particulières. Mais des connaissances particulières, si nombreuses et si exactes qu'elles puissent être, ne constituent point la science. La science proprement dite n'a point pour objet ce qui n'appartient qu!i un individu, ce qui n'existe qu'en un point de l'espace et du temps, ce qui passe et disparait pour ne plus jamais renaître. La science a pour objet ce qui demeure, ce qui est essentiel et constant dans les choses : en un mot, ce qui est gériéTal.

Or, s'il est vrai que les objets de nos perceptions ne sont que des individus, il est également vrai que dans chacun de ces individus ily a nonseulement ce qui lui appartient en propre, mais aussi des qualités qui lui sont communes avec les autres. Dans chaque homme, outre les qualités d'organisation e'i d'intelligence qui lui sont particulières, se présentent les lois générales de rintelllgence et de l'organisation humaine; de même Ta chute actuelle de ce oorps offre des circonstances particulières unies aux circonstances générales et essentielles à la chute de tous les corps. En un mot, « les lois générales, comme le dit Laplace, sont empreintes dans tous les cas particuliers. • Or. le procédé qui nous permet de dégager le général du particulier, de l'en séparer, de l'en abstraire, afin de le voir séparément, c'est la généralisation.

Ce sont les principes généraux, ainsi tirés et abstraits des connaissances particulières, qui constituent la science. Mais au premier coup d'oeil que l'on jette sur une science, on remarque que les principes généraux qui la composent

aï!N£

GÊNÉ

sont loin de se ressembler, et qo'il y a de trèsgrandes différences entre ces deux principes de physique, par exemple : dans les mêmes ciroonstances, le même phénomène résultera de la même cause, etj dans le monremeot uniformément accéléré, les espaces parcourus croissent comme les carres des temps. Le premier nous apparaît comme ayant toujours été et devant toujours être connu et compris par tout le monde, sans travail et sans peine ; le second est le partage exclusif de ceux qui ont cultivé la science ; et

Sour le découvrir il a fallu beaucoup de peine et e travail, beaucoup d'antres connaissances préalablement acquises. Il y a donc pour nous deux manières d'acquérir les principes généraux ou de généraliser : l'une qui tire immédiatement des perceptions du particulier l'élément général qu'elles renferment ; l'autre qui ne procède que médiatemer^lj c'est-i-dire qui ne passe de la perception primitive d'un fait particolier au dégagement du principe général qu'an moyen de nouvelles perceptions et de nombreuses comparaisons^ qui permettent d'écarter la différence, de saisir les ressemblances et d'en former le principe commun. Plus brièvement, il y a une double généralisation, une généralisation immédiate et absolut, et une généralisation médiate et comparative.

A la première nous devons les principes que l'on trouve en tète de tontes les sciences; par exemple : « te tout est égal i. la somme de ses parties; — Tont ce qui commence d'exister a une cause ; — Tont acte libre est imputable & son auteur, etc., etc. •

Voici les caractères qu'un examen attentif foit reconnaître dans ces principes :

1* Us apparaissent en nons d'etix-mémes et comme malgré nous, c'est-à-dire spontanément. La $pontanéité est donc lenr premier caractère.

3* Bien qu'ils ne nous aient pas été et ne puis* sent nous être démontrés, ils nous paraissent et nous ont toujours paru parfaitement évidents; nous ne les avons pas d'abord soupçonnés, puis vérifiés, puis enfin adoptés ; du premier coup ils ont produit en nous la certitude complète : ce qui leur donne pour second caractère l'évidence immédiate.

3* De plus, ces principes généraux ne nous paraissent pas s'appliouer i une classe déterminée d'existences; ni dépendre de telle ou telle condition, mais nous les concevons comme la condition même de toute existence, comme applicables à tout, comme ayant toujours été, n'ayant pas pu et ne pouvant pas ne pas être la loi de tont ce qui est, quelque hypothèse qu'on se plaise à imaginer : d'où le ciiractère de nécessite absolue.

4° Enfin, un autre caractère de ces principes est l'universalité; ce sont, pour emprunter la belle expression de Bossuet, « des vérités éternelles que tout entendement aperçoit toujours les mêmes ; • sans avoir besoin d être exprimées, ils se trouvent dans tout être intelligent accompagnant tous les faits intellectuels dont ils semblent être les éléments constituants.

Ainsi, spontanéité, évidence immédiate, nécessité et universalité, tels sont les caractères des principes que nous donne la première généralisation.

Quelles facultés suppose ce mode de généralisation? Une seule, la raison, par laquelle nons dégageons spontanément et immédiatement l'élément nécessaire, absolu, des éléments individuels et particuliers auxquels il était mêlé dans la perception des objets.

„ V,®»' °^"' toujours i l'occasion d'un fait pai^ ucuuer, d une perception de l'expérience, que

nous déoonvroos en nous cas principes «>i««l<r» dont non* venons de parler. Hais an seul fiùt suffit pour que nons puissions en dégager cb»con de ces principes et ^l'embrasser dans toate ■on étendue; du premier coup il est ce qu'il doit rester dans toute intelligence, et c'est en ce sens seulement qu'on dit ces principes indépendants de l'expérience et antérieurs à elle.

Quel rêl» ces principes remplissent-ils dans la science T II est évident d'abord que, réduits k eux-mêmes, ils n'ajoutent rien à ce que nons savons. En effet, on ne nous apprend rien de nonrean lorsqu'on nous dit, par exemple, qoe tont phénomène qui commence a une cause; one denx quantités éf^es i une troisième sont égales entre elles. Mais d'un autre c6té. sans ces données primitives et nécessaires de ia raiaoa, toute science ultérieure serait impossible. Qa.'OB examine les différentes' sciences, et l'on verra qu'il n'en est pas une qui n'implique un certain nombre de ces vérités, soit qu'on les énonce formellement, soit que, par suite de lenr ahsolM nécessité, on les regarde comme trop familières à toutes les intelligences pour avoir besoin d'être exprimées. Au delà des principes de cette espèce, notre raison ne chercne plos rien; ils nons offrent ce type absolu de la certitude et de la vérité, auquel toute vérité et tonte certitada est tenue de ressembler poar nons satisUttte pleinement.

Examinons maintenant les principes que nons donne la généralisation médiate. De tels prinetpes ne peuvent être connus qu'à la suite de longues et pénibles recherches. Ce n'est pas à la première vue de la flamme ou de la chute d'un corps qu'on découvre les lois de la gravitation et de la combustion. II faut que des observations attentives et répétées nous permettent de distinguer les éléments des objets, leur nombre, leur ordre, leurs rapports de tonte nature ; il faut que des expériences nombreoses et variées viennent vérifier et compléter les résultats de l'observation ^ il faut que des comparaisons exactes nous révèlent ce qui, dans tous ces objets particuliers, est commun, général et essentiel. Alors seulement nous pouvons dégager cet élément commun et essentiel, ce principe général, et le regarder comme la loi des faits observés. La formation de ces principes est donc le résoltat de l'expérience. Avec chaque observation et chaque expérience, nous les voyons peu à peu se dégager, s étendre à de nouveaux faits, on se restreindre si nons les avons trop étendus, en un mot, se corriger et se perfectionner; et, à quelque degré qu'ils soient parvenus, il ne nons est pas permis de dire que de nouvelles expériences ne viendront pas leur donner plos d'exactitude.

liais ici une question importante se présente. L'expérience nous a seulement révélé one cet élément était commun à tous les faits ooeervés par nous. Or, quelque multipliées qu'aient été nos observations, le nombre en est limité; elles ne peuvent pas s'étendre à tons les êtres d'un même genre, à tous les faits d'une même classa; cependant nous n'hésitons pas à regarder le résultat qu'elles nons ont fourni comme fa loi de tous les êtres semblables dans tous les points do l'espace et dans tous les instants ds là durée. Cette croyance, ce jugement que nons transportons des choses que nous avons 'vues à celles que nons ne pouvons pas voir, d'un temps et d'un lien déterminé à tous les temps et à tans les lieux : voilà ce qu'on appelle l'induction.

Or, ce jugement qui résulte de l'expérieiie«j mais qui la dépasse, est-il légitime T Sur qnoi s'appnie-t-il, et où tronve-t-il sa base T Là ou sa

GÊNÉ

GÉNË

trouve la base de tons nos jagemeni^, et sur an de ces principes absolus de Ta raison, qui sont le fondement de toute science et de toute certitude. En effet, au nombre de ces vérités preaiiires est la croyance que tout se fait dans l'univers en vertu de lois stables et générales, et qui peut être énoncée sous cette forme : « Dans les mêmes circonstances et dans des êtres semblables, le même effet résulte de la même cause. » Si ce principe n'était pas toujours présent en nous, les données de l'observation et de la comparaison seraient stériles pour la science, et la nature resterait une énigme inintelligible. Ainsi, bien que ce soit à l'expérience de dégager l'élément commun et général, l'expérience est impuissante i expliquer, à justifier les principes

généraux dont elle est la condition indispensale, mais dont elle n'est que la condition. Ces deux modes de généralisation et les deux ordres de principes qui en résultent ont. été reconnus de tout temps, et presque par tous les philosophes, ce qui ne veut pas dire qu'ils aient été d'accord sur la manière d'en expliquer la formation et d'en reconnaître la valeur et la légitimité. Loin de là, les opinions les plus différentes ont été émises à ce sujet. Nous nous contenterons de signaler brièvement les plus importantes et les plus opposées.

Platon remarqua particulièrement les principes absolus et le rôle qu'ils remplissent dans tous nos jugements. Leurs caractères de spontanéité et d'évidence immédiate, et l'impossibilité de les expliquer par l'expérience qu'ils semblent devancer dans notre esprit, portèrent ce philosophe k imaginer son hypotnèse de la riminwcence, suivant laquelle, ayant déjà connu dans une vie antérieure la vérité absolue, nous ne ferions que nous la rappeler à l'occasion des perceptions grossières de nos sens; comme à la vue aun portrait mal fait, nous nous rappelons l'original. Descartes, considérant ces principes sous le même point de vue et frappé de la nécessité avec laquelle ils s'imposent à tous les esprits, « sans qu'il soit en notre pouvoir d'y diminuer on d'y ajouter aucune chose, • négligea de reconnaître le rapport qui les lie à l'expérience, et conclut qu'il < ne restait plus autre chose à dire, sinon que ces idéet sont nées et produites avec nous dès lors que nous avons été créés, ainsi que l'est l'idée de nous-mêmes » (3' Méditation); il les data donc de la même époque, sous le nom malheureux d'idées innées^ qui ne permettait pas de voir nettement si 1 innéité appartenait a l'idée, ou à la faculté qui nous la donne. Mais il est juste de dire que, se réduisant au fond à prétendre que tous nos principes généraux, ou, comme on disait alors, toutes nos idées ne proviennent pas de l'observation et de l'expérience. Descartes a établi cette vérité avec une force inconnue à ses devanciers, et a frayé la voie à ses successeurs.

D'autres philosophes, pins particulièrement occupés des principes obtenus par voie d'expérience et d'induction, se sont exagéré la portée de ce mode de généralisation, et l'ont regardé comme le seul. A leur tête se trouve Aristote. Pour ce philosophe, tous les principes généraux sont dus à l'induction, et sont le résultat des diverses scntations et des souvenirs que nous en avons conservés. Presque tons les sensualistes modernes ont reproduit cette doctrine, sans la modifier d'une manière très-sensible, et sans s'apercevoir que, réduire tous les principes généraux à l'expérience seule, c'était les anéantir et en nier la valeur comme principes généraux. Hume reconnut bien que l^s principes dus à l'induction reposent sur les principes absolus,

et, niant ces {principes absolus comme n'étant point le produit de l'observation et de la comparaison, il nia les autres, comme entièrement chimériques. C'était se montrer fidèle i la rigueur logique, mais non pas au bon sens, ni même à 1 observation qui nous force à reconnaître ces deux modes de généralisation, ces deux ordres de principes et les rapports qui les unissent.

Lorsque l'on connaît ce que sont les principes généraux et leurs modes de formation, il est Ubcile de déterminer ce que sont les idées générales et leurs rapports avec les principes généraux. Qu'est-ce donc qu'une idée générale, et quel en est l'obiel? Mais d'abord qu'est-ce qu'une idée individuelle? Tout fait réel de connaissance consiste à voir, à comprendre qu'un objet existe avec telle ou telle gitalité. Le fait de la connaissance est indécomposable : il a lieu dans sa totalité, ou il n'a pas lieu. Un objet ne se montre pas sans nne qualité, ni une qualité sans un objet; ainsi, comme (ait, la connaissance ne se produit pas à demi et ne résulte pas d'éléments que l'on réunit successivement pour la constituer. Hais, si la connaissance, ou la perception, se produit ainsi d'une manière concrète, nous avons la faculté de concevoir la séparation de l'objet et de la qualité, de ne considférer que la qualité sans l'oÊjet, et réciproquement; en un mot, nous sommes cloués du pouvoir d'abstraire. Or, cette vue d'un objet de la connaissance, substance ou qualité, fait ou circonstance, isolé de ce à quoi il est nécessairement uni dans la réalité, cette vue abstraite, c'est l'idée. A la manifestation de la réalité, à son évidence concrète répond la connaissance, non l'idée. L'idée ne résulte pas directement de l'évidence, parce qu'il n'existe rien d'objectif à cet état d'isolement, et qu'il n'y a pas d'évidence possible pour une substance sans une qualité, ni pour une qualité sans une substance. L'idée est le résultat de notre pouvoir d'abstraire et de séparer ce qui est uni. Nous n'acquérons donc pas d'abord des idées isolées, que nous réunissons ensuite pour former des connaissances, des jugements; mais nous acquérons des connaissances par la manifestation concrète de la réalité; et, de ces connaissances, nous dégageons les idées abstraites. Il en est des idées générales comme des idées individuelles. Nous avons des perceptions générales par lesquelles nous savons que telle ou telle qualité est constamment celle de tels et tels êtres. Dans ce rapport, on ne voit pas les deux termes l'un sans l'autre, l'un après l'autre ; on voit à la fois le rapport et les deux termes qui le constituent, et on abstrait ce rapport dans son unité, pour l'étendre des objets où on l'a observé à tons ceux du même genre. Hais on peut aussi, par une nouvelle abstraction toute volontaire, isoler d'abord les termes qu'on a saisis ensemble avec le lien qui les unit, les considérer à part, et les noter par des signes distincts. C'est la l'idée générale proprement dite. Ainsi donc, ce sont les Serceptions générales que nous avons d'abord ans leur unité ; c'est d'elles que nous tirons, par une abstraction ultérieure, les idées générales; et ce n'est pas avec des idées générales acquises auparavant et sans la vue du rapport qui les unit, que nous formons les perceptions générales ou principes généraux.

On voit maintenant' quelle est l'erreur de ceux qui soutiennent, avec Locke, que tous nos jugements, et, par suite, tous nos principes, sont le résultat de la comparaison de deux idées et de la perception d'un rapport de convenance ou de disconvenance entre elles. Sans doute, il y a des jugements qui se forment par voie de com-

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