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difTérentes espèces; il les regarde encore comme des formes, des espèces, des images, tout en les divisant en deux classes : les idées matérielles et les idées intellectuelles. Du resta, cette distinction signifie simplement que parmi nos idées les unes sont plus voisines des sensations, les autres plus al)straites et plus générales. Le mot inné ne signifie pour lui que naturel, spontané, ce qui revient a repousser absolument la théorie des idées innées. Mais Genovesi ne s'arrête pas là : on peut dire qu'il a méconnu entièrement le rdle de la raison dins la Tormation de nos connaissances. En efTet, jamais on ne rencontre chez lui la distinction si importante des idées universelles et des idées générales; et, ce qui est encore plus significatif, en énumérant les différentes sources dont dérivent en générai toutes les idées que nous possédons, il oublie de compter la raison. Ces sources, suivant Genovesi, sont au nombre de quatre : la conscience, les sens, le témoignage des hommes et le raisonnement. Ce qu'il dit de la perception extérieure pourrait facilement prêter à des conclusions qui ne s'éloigneraient guère de celles des sceptiques, et nous ne sommes pas trèssurpris que les ennemis de Genovesi aient essayé de le faire passer pour tel. Cette seconde partie de la Logique se termine par des considérations sur la nature et la force du langage, et l'art de bien comprendre les livres.
La troisième partie, celle qui a pour objet le jugement, traite du vrai et du faux, des différents degrés de la connaissance, de la manière de juger d'après le témoignage des sens, d'après celui de nos semblables. A ces deux points de rue se rattachent des considérations sur la manjère de juger des faits qui peuvent donner naissance à des droits, et des reflexions sur la critique historique.
La quatrième partie, qui traite du raisonnement et de l'argumentation d'une manière claire, simple et assez originale, contient en outre un chapitre spirituel, erudit et solide sur les sophismes. Les mêmes qualités !se rencontrent dans la peinture que nous offre Genovesi des différents caractères et des différentes classes d'esprit. On y trouve aussi des observations utiles sur l'art de disputer. En général, Genovesi se montre instruit, d'un esprit vif, agréable et juste.
Le cinquième livre, celui de la méthode, se distingue surtout par des considérations générales sur les sciences.
On doit encore à Genovesi des Éléments de tnélaphysinue, remarquables par l'érudition, et qui rappellent la doctrine, jusqu'à un certain point aussi la méthode de wolf. Cette métaphysique, écrite en latin, se divise en quatre parties : 1* VOnloaophie; 2* la Cosmosophit ; Z' la Théosophie; et V la Psychosophie. Vient ensuite un ample traité de morale, suivi d'une espèce de traité des causes premières, mais beaucoup plus savant que celui de Le Batteux, sous le titre de Di$sertation hiaiorieo-physique. C'est là qu'il examine et réfute les vingt arguments de Proclus, et ceux d'Averroès en faveur de l'éternité du monde, qu'il réfute le panthéisme en traitant de la nature de Dieu, qu'il expose, en les jugeant, les opinions des anciens et des modernes sur l'origine du mal.
Genovesi est l'un des premiers, en Italie, qui aient osé écrire sur la philosophie classique dans la langue vulgaire du pays. On lui en fît plus qu'un reproche. Ses ouvrages philosophiques sont : Eléments des sciences métaphysique* (latin), 5 yol. in-8, Naples, 1743 et années sniv.; — de VArt logique (lat.), in-8, Naples, 1745; — Méditations ^philosophiques (ital.), iii-8, «6.,
DiCT. fnaoB.
1758 ; — Lettres académiques sur la question «i les ignorants sont plus heureux que les savants (ital.), in-8, t6., 1764; ces lettres sont dirigées contre J . J. Rousseau ; — Logique de la jeunesse (ital.), t6., in-8, 1766 ; — ois Sciences métaphysiques (ital.), in-8. A., 1766 ; — Dykttosine, ou Science des droits et des devoirs de l'homme (ital.), in-8, «6., 1767. — Consultez Camille Ugoni, Histoire de la littérature italienne depuis la seconde moitié du xvjii* siècle.
GEKBES, ESPÈCES. La généralisation, c'està-dire cette opération qui consiste à abstraire ce qui est commun et essentiel à plusieurs objets, pour ramener ainsi la multiplicité à l'unité, peut s'exercer de deux manières: sur des faits accompagnés de circonstances diverses, que l'on réduit aux circonstances, essentielles et communes, et on obtient alors des lois; ou sur des existences individuelles dont on recherche et dont on abstrait les caractères communs, et alors on obtient des classes.
La moindre expérience de ce procédé suffit pour faire voir qu'il dépend toujours de nous de prendre tel ou tel caractère pour réunir par la pensée en un seul groupe tous les êtres qui le possèdent, et qu'ainsi il n'y a de bornes assignables ni au nombre, ni à la variété des classes.
Mais, si notre pouvoir de former des classes est ainsi illimité, nous ne pouvons cependant l'exercer que de deux manières : l'une consiste à prendre à l'avance un caractère quelconque, et former une classe de tous les êtres en qui il se présente ; selon l'autre, on commence par bien distinguer les caractères, et, au lieu d^en prendre un au hasard, on prend tous ceux et seulement ceux que l'expérience a fait connaître comme les plus importants. Le premier mode donne les classes artificielles, le second les classes naturelles (voy. Classification). Dans ce dernier cas, la classe se confond presque avec la loi, parce que les caractères sur lesquels elle a été établie ont été pris dans les lois de l'existence des objets classés. Ainsi, si nous établissions les classes suivantes d'animaux : animaux blancs, animaux rouges, etc., nous aurions des classes sans rapport avec les lois essentielles de ces êtres, tandis que les classes suivantes : animaux vertébrés, invertébrés, sont fondées sur les lois mêmes de l'organisation. On voit sur-lechamp que les classes artificielles ne sont de nulle valeur pour la science, tandis que les autres sont la condition même de toute science.
Dans toute généralisation vraiment scientifique, il ne faut pas seulement s'appliquer i former les groupes naturels, il faut aussi les ranger dans leur succession hiérarchique., C'est alors que les groupes reçoivent les noms relatifs de genres et espèces. Le groupe qui résulte immédiatement de la réunion des individus est dit espèce; et lorsque nous faisons sur un certain nombre d'espèces le travail que nous avons fait sur les individus, les réunissant en un groupe par la considération de leurs caractères communs, cette classe supérieure porte le nom de genre; et si nous recommençons ce travail sur un certain nombre de genres pour en former un groupe plus élevé, il portera encore le nom de genre ; mais les genres qu'il a réunis sont dits espèces par rapport à lui. Ainsi, on voit que les deux dénominations de genre et A'espiee nesont absolues qu'aux deux extrémités d'une classification, à savoir à l'extrémité inférieure où le groupe formé immédiatement de la réunion des individus s'appelle toujours espèce, et à l'extrémité supérieure oil le genre le plus élevé, celui qui ren-
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fenne toutes les espèces, s'appelle toujonrs genre. Entre ces extrêmes, ces dénominations sont corrélatives : une classe ne s'appelle genre que par rapport aux espèces qui la composent, et ne s'appelle expice que par rapport au genre dont elle lait partie.
Dans toute classe, genre on eipice, il y a deux choses bien distinctes à considérer :' les objets qu'on a réunis dans cette classe, et le caractère ou les caractères qui ont servi a les réunir. De li il résulte que, sous le nom qui représente ce tout idéal que nous appelons un genrej sous le nom oiseau, par exemple, il y a jofeux idées différentes, l'idée du nombre des objets réunis, l'idée du nombre des caractères communs : c'est ce que l'on appelle l'eai/ension et la eompréhengion des noms généraux. Quelquefois il y a un nom pour désigner l'extension et un autre pour la compréhension, comme Us sages et la sagesse, les mortels et la mortalité : c'est ce qui a fait dire à quelques philosophes qu'il y a des idées générales concrètes et des idées générales abstraites, celles-ci se rapportant aux seules qualités communes, celles-là aux qualités et aux objets qui les possèdent.
Les deux espèces de généralisation que nous avons distinguées ailleurs (voy. Génâiulisation] ne donnent pas toutes les deux des genres et des espèces : la première donne la totalité absolue, l'infini ; la seconde des classes d'êtres semblables, dont le nombre est indéterminé, mais toujonrs limité et fini. Ce qui n'est pas limité, ce qui ne peut pas so rattacher à un point supérieur n'est plus un genre, au sens étymologique du mot (y^o;, famille) : ce n'est plus une famille, c'est l'universel, c est le nécessaire, c'est, si l'on veut l'appeler un genre, le genre par excellence des anciens, to TfevixÛTaTo» Ifivo;, qui ne peut plus être contenu dans un autre, mais contient tous les autres : c'est la substance, par exemple, c'est la cause à laquelle se rattachent et sous laquelle s'ordonnent les diverses causes et les diverses substances. L'expérience donne l'unité de l'individu ; la raison donne l'unité absolue ; la généralisation inductive et immédiate donne l'espèce et les genres intermédiaires qui doivent unir les deux extrêmes, l'individu et l'infini. Tout travail de la science consiste à unir ces deux termes et à combler l'intervalle qui les sépare, soit en montant par l'induction de la base au sommet, soit en descendant par la déduction de l'universel et de l'absolu au particulier et k l'individuel.
L'usage continuel que nous faisons de cette classification méthodique des êtres, non-seulement pour la science, qui sans elle serait impossible, mais pour la direction de tous les mouvements de la pensée qui passe sans cesse des genres aux espèces et des espèces aux genres, nous en révèle toute l'importance, et nous fait comprendre toute celle que lui attribuaient les anciens logiciens. J. D. J.
OEOFFROT SAINT-HILAnŒ (Etienne). Nous n'avons pas à faire ici la biographie de ce savant illustre qui, en définitive, fUt plutât un naturaliste qu'un philosophe, et dont quelques théories seulement ressortissent à ce Dictionnaire. MaiSj quand on rencontre dans un même homme an SI grand coeur et une si grande intelligence, quand une vie est si pleine d'un bout i l'autre de beaux travaux et de nobles actions, il serait injuste de séparer complètement ce qu'ont uni la nature et la volonté. Nous ne ferons que ranpeler les principaux événements de la vie de Geoffroy Saint-Hilaire avant de résumer la partie
Pl^OTOphique de sa doctrine.
Hêi «ampe» en 177 J, Geoffroy SainVflilaire
fit ses études au collège de Navarre ; puis, pensionnaire au collège du Cardinal-Lemoine, il y devint l'élève et l'ami de Haiiy. Tous les ecclésiastiques de ces deux maisons ayant été incarcérés dans la prison de Siint-Firmin en 1791, Geoffroy Saint-Hilaire réussit d'abord i, délivrer régulièrement Haûy et exposa sa vie en vonlant faire évader ses autres maîtres, dont la plupart périrent pour ne pas rendre certaine par lear fuite la mort de leurs compagnons de captivité. Il eut encore le bonheur de contribuer an salut de Daubenton et de Lacépède et, à des époqnes bien éloignées, d'offrir dans sa maison au poète Roucher et à Mgr de Quelen un refuge qui ne sauva pas le premier de l'échafaud, mais qui mit le second & l'abri de la tempête de 1830. C'est lui qui, déjà professeur au Muséum, en 1795, appelle à Paris Georges Cuvier, alors précepteur en province, et se lie avec lui d'une étroite amitié. En 1798, il part pour l'Egypte avec Bonaparte. Lors de la capitulation qui livrait aux Anglais les richesses amassées par la commission des sciences, il parvient par son courage à les sauver de leurs mains, menaçant de brûler les collections plutôt que de les livrer : • C'est à de la célébrité que vous visez, dit-U à Bamiltonj eh bieni comptez sur les souvenirs de l'Ûstoire, vous aurez aussi brûlé une bibliothèque à Alexandrie. • L'article de la capitulation relatif aux collections fut annulé. Il ne réussit pas moins heureusement en Portugal. Envoyé à Lisbonne en 1807 pour y visiter et ordonner les collections scientifiques, il enrichit en même temps le Portugal et la France, sauve encore une fois ses collections des mains anglaises, et rem-
Îilit si bien sa mission à la satisfaction du Portngçil ni-même que, seul de tous nos anciens ennemis, il déclara en 1814 n'avoir rien à réclamer. En 1809, Geoffroy Saint-Hilaire n'accepte la chaire de zoologie à la Faculté des sciences de Paris que sur le refus de Lamarck, qu'il y veut faire nommer à sa place. Pendant les Cent-Jours, il est député à la Chambre des représentants, mais il refuse le même mandat sous la Restauration, et se livre tont entier désormais à ses études scientifiques. En 1840, il est frappé de cécité, mais n'en continue pas moins ses travaux ; il meurt en 1844.
On a fait deux parts bien tranchées dans la. carrière scientifique de Geoffroy Saint-Hilaire, l'une on il travaille de concert avec Cuvier a l'observation, à la description et à la classification des animaux, l'autre où, abandonnant bmsquement etàjamaisla collaboration et les idées de Cuvier. il se livre à de hautes spéculations sur la zoologie, dont la Philosophie anatomiaue est le résultat et l'expression. On a même distingué deux hommes dans Geoffroy Saint-Hilaire et appelé Etienne Geoffroy le classificatenr et Geoffroy Saint-Hilaire le pnilosophe. 11 y a tont an moins beaucoup d'exagération dans cette façon de couper en deux moitiés successives et contraires la vie scientifique de Geoffroy Saint- Hilaire. Pendant plusieurs années, il est vrai, il travailla en commun avec Cuvier et publia avec lui plusieurs Hémoires. Leurs idées étaient les mêmes, les objets dont ils s'occupaient n'offraient encore matière à aucun dissentiment. Ensemble ils décrivent les animaux, ensemble ils établissent la loi de la subordination des ornnss et des caractères^ ils poursuivent ensemble Pttuvre de la classification zoologiçiue. Ensemble même ils posent, dans un Mémoire signé de leurs deux noms, la question qui doit les diviser un jour : • Dans ce que nous appelons des
espèces, ne faut-il voir que les divergences d'an même type T > Pais Geoifhty Saint-Hiiaire aban-
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donne la collaboration de Cnvler, les travaux de description et de classification, suit une méthode nouvelle, recherche dins la structure des êtres vivants les analogies cachées, poursuit la découverte des lois générales de l'organisation animale et les formule dans le système de l'Uniti dee(ymposition or^ant^ue, en opposition Tormelle avec les idées de Cuvier et qui finit par provoquer .publiquement ses attaques. Mais aucune révolution ne s'est opérée pour cela dans la pensée de Geoffroy Saint-Hilaire ; il n'y a pas surtout un jour ou une année oîi cette révolution se soit accomplie. Le germe de la théorie de VUnité de composMon était déjà dans son esprit, alors qu'il était ou se croyait dans le plus parlait accord avec Cuvier et travaillait encore avec lui ; il est déjà déposé dans un Mémoire de 1T96. €ette idée première, enveloppée, inaperçue de son collaborateur et presque de lui-même, se mûrit au milieu des travaux communs et atteint son développement dans la Philosophie anatomioue. L'antagonisme do Geoffroy Saint-Hilaire «t de Cuvier n'a fait qu'éclater un certain jour, mais il couvait depuis longtemps, et il avait sa source véritable dans la différence de nature de ces deux grands esprits, qui devait, bien que partis du même point, les entraîner dans des directions différentes.
A l'époque où parurent Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier, au milieu du désordre on de l'ordre factice des classifications artificielles, l'affaire la
S lus importante pour la science zoologiqne était 'étudier la structure anatomiqne des animaux, de les décrire, de les classer. Geoffroy Saint-Hilaire le comprit comme Cuvier et, comme lui, se livra à cette tâche. Mais bientôt se révèle une légère différence qui devait faire diverger chaque année davantage les deux savants. Cuvier observe, décrit, classe sans arrière-pensée, sans préoccupation étrangère ; tout entier à ce qu'il fait, il voit dans la classification la science ellemême. Plus il observe, décrit et classe, plus il se persuade qu'une classification bien faite est l'image exacte de la nature, que la science ne doit pas se proposer d'antre but et se lancer témérairement dans le champ des hypothèses à la recherche de problèmes insolubles a l'expéri ence. Geoffroy Saint-Hilaire se donne moins entièrement à cette t&ebe ; il décrit et classe parce qu'il sent que tel est ie besoin du moment; mais plus if avance avec Cuvier dans cette besogne,
S lus il s'aperçoit qu'une classification, même 'après le principe de la subordination des organes, n'est pas toute la science et ne peut avoir une autorité absolue ni une parfaite exactitude, qu'elle ne doit être que le commencement de la vraie science, que celle-ci ne veut pas seulement connaître des faits, mais tirer des faits leurs conséquences, que les conséquences, c'est au raisonnement de les découvrir, a l'inspiration de les deviner, quitte à démontrer ensuite par les faits la vérité de ces découvertes. Telle est la véritable et lointaine origine du dissentiment qui ne tarda pas à diviser les deux savants, avant qu'aucun d'eux eût de cette division une conscience bien nette, mais qui n'éclata ouvertement et avec solennité à l'Académie des sciences qu'en 1830, peu de temps avant la mort de Cuvier. Si Geoffroy Saint-Hilaire cesse de travailler avec Cuvier. c'est parce qu'il commence à douter de la vérité absolue de la claMiflcation. 11 fait plus ; il avait entrepris et achevé en 1803 un grand ouvrage, le Cataloqu* des Mammifères du Muséum national d'histoire naturelle ; dans ce doute il condamne son œuvre au pilon, et c'est à peine si quelques rares exemplaires en sont sauvés par ses amis.
Laissons donc de câté les travaux de description anatomiqne et de classification de Geoffroy Saint-Hilaire, non pas qu'ils n'aient une grande valeur, mais parce que l'originalité de Geoffroy Saint-Hilaire et sa doctrine pliilosophique sont ailleurs, dans la Philosophie anatomique.
Le premier volume de cet ouvrage parut en 1818, c'est celui qui renferme les principes de la doctrine ; le second volume, publié en 1822, n'en contient qu'une application très-curieuse a l'étude des monstruosités. Il y a deux choses distinctes dans la P/it7oso/>/ite ana/omtt/ue .- une méthode et un système. Il importe de ne point les confondre, car le système pourrait être reconnu faux ou purement hypothétique et la méthode excellente. La méthode est la Théorie des analogues ; le système est la Théorie de l'unité de composition. L'idée de l'unité de composition était déjà conçue depuis longtemps par Geoffroy Saint-Hilaire comme un sentiment va^ue et non justifié. C'est même ce premier sentiment, datant de 1796, qui lui a révélé la méthode ou la théorie des analogues, dont l'application doit à son tour démontrer la vérité de la conception d'où elle est née.
A force de décrire et de classer, l'observateur ne voit plus que les différences qui existent entre les êtres; il distingue, il divise, il sépare, il se perd dans les détails, il n'aperçoit plus les ressemblances ou les néglige. 11 faut chercher aussi les analogies. Il y a des analogies tellement évidentes entre les organes des différents êtres, qu'elles frappent les yeux les moins clairvoyants et les plus habitués à la recherche des différences. Mais il ne suffit pas de voir ces analogies manifestes, il faut découvrir les analogies cachées. Certaines analogies entre les organes d'animaux différents sont évidentes, parce que les organes que l'on compare ont toutes ou
Eresque toutes leurs conditions d'existence semlables. Lorsque des organes n'ont de semblables entre eux que quelques-unes seulement de ces conditions, ils sont réellement différents si les conditions par lesquelles ils se ressemblent sont moins importantes que celles par lesquelles ils se distinguent ; au contraire, il y a entre eux une analogie cachée, si les premières sont plus importantes que les secondes. Pour découvrir cette analogie cachée, il faut savoir quelle est la condition d'existence qui a le plus d'importance. Est-ce la fonction? Non, car un même organe remplit souvent des fonctions di fférentes, comme les membres ant^ieurs des quadrupèdes et les ailes des oiseaux, tandis que des organes différents remplissent une même fonction, comme les poumons, les branchies et les trachées. Ce n'est pas non plus la forme ou la structure, car elles varient avec la fonction, ou plutdt la fonction d'un organe varie selon la structure ou la forme. Ce sont évidemment bien moins encore la grandeur ou la couleur. La condition vraiment importante, c'est la position relative, la dépendance mutuelle, la conneaiion des organes entre eux. Cette connexion est quelque chose de tellement fixe, que « un organe est plutôt anéanti qve transposé. • La- principe des connexions sera la boussole du naturaliste. Un second principe qui devra le guider est la considération des organes rudimenlaires, sans fonctions, mais qui) malgré leur petitesse et leur inutilité, n'en ont pas moins des rapports constants et déterminés de position. Ces rudiments représentent, sinon un organe parfait et normal, au moins les éléments de cet organe réduits et groupés selon leurs affinités électives. Un troisième principe sera celui du balancenwfU de» , organes ; c'est-irdire qu'un organe n'acquiert ja-
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mail on grand développement sans qu'un antre •ouffre proportionnellement; et, réciproquement, i cAté d'un organe rudimentaire atrophié, on trouvera toujours un organe bypertropiiié à ses dépens.
Telle est la théorie de» analogues proposée par Geoffroy Saint-Hilaire comme une méthode
S lus exacte qne la simple méthode de division, 'analyse, de classification d'après les différences. Elles supposent l'nne ou l'autre l'anatomie comparée; voilà pourquoi Geoffroy Saùnt-Hilaire est revenn plus tard à ses travaux de pure description et n'a Jamais cessé d'admirer ceux de envier et de s'accorder avec loi sur la plupart des faits.
Cette méthode née du sentiment préconçu de l'unité de composition de tous les êtres, Geoffroy Saint-Hilaire rapplique au développement de cette idée en an système démontré par les faits. Pour qne le système fàt complet, il faudrait avoir découvert des analogies cachées entre tons les êtres; ponr qu'il f&t démontré, il faudrait que ces analogies fussent reconnues réelles. Or la première condition ne saurait être remplie par un seul homme, ce ne peut être que l'œuvre interminable des siècles, i. laquelle travaillent avec persévérance les disciples de Geoffroy Saint- Uilaire. La seconde est, relativement et dans de certaines limites, plus aisée à remplir ; c'est
Êrécisément l'objet du débat entre Geoffroy Saint- [ilaire et Cuvier, c'est la question toujours en . litige entre les partisans des deux doctrines que de savoir si les analogies proclamées par Geoffroy Saint-Hilaire sont réelles ou seulement imaginaires. De la solution donnée i cette question dépend la vérité ou la fausseté du système. Cette démonstration de la Théorie de l'unité de composition, Geoffroy Saint-Hilaire l'a commencée ou du moins entreprise dans le premier volume de sa Philosophie anatomique, dans quelques mémoires sur les articules publiés peu après et dans le second volume de sa Philosophie publié en 1822, et sur trois points différents.
Dans le premier volume de la Philosophie anatomique, il cherche les analogies entre diverses classes d'un même embranchement, les vertébrés. Dans les Hémoires intermédiaires, il cherche les analogies entre deux embrancliements différents du règne animal, les vertébrés et les articulés. Dans le second volume de sa Philosophie, il cherche les analogies entre le développement normal des animaux et les monstruosités. 1* L'opercule était regardé comme un organe exclusivement propre aux poissons ; Geoffroy Saint-Hilaire prétend retrouver chez les autres vertébrés les mêmes éléments qui le composent : ce seraient les pièces de l'oreille, et le peuple aurait devancé la science en donnant à ces opercules des poissons le nom d'ouïes, malgré la différence de leurs fonctions. De même il prétend retrouver chez les poissons, mulum pecus, les éléments et les pièces du larynx. De même encore il trouve les dents chez les oiseaux, du moins chez leurs fœtus. 2* Comparant ensuite les articulés avec les vertébrés entre lesquels Cuvier creusait un abîme, Geoffroy Saint-Hilaire découvre entre les deux embranchements des analogies cachées, mais
Ïirofondes. Les anneaux des articulés ne sont que es noyaux des vertèbres devenus extérieurs ; les vertébrés ont leur colonne vertébrale à l'intérieur, les articulés sont dans leur colonne vertébrale. Les organes internes des articulés sont encore disposes dans le même ordre que ceux des vertébrés ; l'articulé, c'est le même type, le mtme animal que le vertébré, il est
seulement sens dessus dessons: l'articulé a la cordon nerveux sons l'appareil digestif, le vertébré l'a par -dessus ; l'un a le ventre en haut, l'autre en bas; renversez l'un ou l'autre, ils sont tous deux dans la même position. 3* La soologie pathologique^ on dit aujourd'hui la tératotogie, est une science que Geoffroy Saint- Hilaire a créée, ou du moins constituée par une application de la méthode des analogties et pour démontrer l'unité de composition. Les monstruosités elles-mêmes sont soumises k des lois et aux mêmes lois qui gouvernent le développement régulier des êtres parfaits. Un monstre n'est pas un jeu de la nature, c'est un être cher lequel ne se sont pas accomplies toutes le» transformations qui devaient en faire un exemplaire de son type. Les monstruosités sont des désordres méthodiques, au fond elles se réduisent i des arrêts et i. des inégalités de déoeloppement de certains organes. Un monstre est ea
?;uelque putie de son être un errUiryon. La diférence qui existe entre les espèces résulte ellemême de l'arrêt de développement de quelques organes et de l'hypertrophie de quelques autres; il s'ensuit qu'un monstre offre toujours dans sa monstruosité même une structure qui est normale pour quelque autre esp^e, et que l'étude comparative des monstres est une sorte d'embryogénie universelle. Dans des mémoires qui se rattachent au même objet, Geoffroy Saint-Hilaire repousse l'explication que donnait Sylvain Régis des monstruosités par la préexistence de germes monstrueux : il repousse même absolument l'hypothèse plus générale de la préexistence des germes. Il produit artificiellement des poulets monstrueux et déclare que les monstres sont des embryons dont le développement d'abord normal a été troublé par des conditions irrégulières. Si les monstres unitaires lui révèlent le principe de l'arrêt de développement, les monstres doubles lui en révèlent un autre, la loi de l'union similaire. Les monstres double» sont toujours unis par les faces homologues de leurs corps, côté à côte, vis-à-vis, dos à dos, et de même àl'intérieur des parties conjointes, veine à veine, nerf à nerf, comme sont les deux moitiés d'un organe unique et normal. Un monstre double est donc composé en quelque sorte de quatre moitiés plus ou moins complètes au lieu de deux, et il se forme selon la même loi que s'unisssent les deux moitiés de l'être normal. Dans l'un et dans l'autre, cette union des parties semblables s'opère en vertu d'une affinité élective, incom-
ftrehensible mais réelle, que Geoffroy Saint-Hiaire appelle l'a/'/imV^ ou l'attraction de soi pour soi. En vertu de cette affinité de soi pour soi les éléments semblables, les moitiés d'un organ» se cherchent et se trouvent, la veine cherche la veino et ne s'ente jamais sur une artère.
L'idée générale de l'unité de composition n'a pas été conçue par Geoffroy Saint-Hilaiie le promier. Aristote dans l'antiquité, Belon, Newton, Linné, Buffon, Vicq-d'Azvr. Goethe l'avaient déjà conçue, mais aucun philosophe ou naturaliste ne l'avait aussi puissamment développée. Les conséquences philosophiques du System» sont aussi importantes que manifestes, et Geoffroy Saint-Hilaire les a lui-même reconnues et adoptées. Il n'y a pas de causes finales dans la nature; la fonction résulte de l'organe, ce n'est pas l'organe qui est fait en vue de la fonction; l'oiseau vole parce qu'il a des ailes , il n'a pas des ailes afin de voler; un être n'est pas fait expressément pour vivre dans les conditions où il vit : • chaque être est sorti des mains du créateur avec de propres conditions matérielles; il peut selon qu'il lui est attribué de ponvoir, U
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«mploie ses organes selon lenr capacité d'action. » Cest ce qui explique comment il y a des brsanes qni n'ont pas de fonctions. S'il n'y a q<Q un plan unique de tons les êtres, varié de mille manières dans les parties accessoires, s'il suffit de changer quelques proportions d'un organe pour le rendre propre a de nouTelles fonctions, il n'y a point de fixité dans les espèces. Lamarck faisait dériver les espèces les unes des autres dans tout le règne animal; Geoffroy Saint- Uilaire restreint dans des limites resserrées la mutabilité des espèces et lui donne pour cause le monde ambiant, seul capable de modifier les organes et les fonctions. Lamarck affirmait qrue les espèces actuelles proviennent réellement des espèces fossiles; Geoffroy Saint-Hilaire affirme la possibilité, mais non la réalité du fait.
Ces conséquences sont précisément contraires aux concinsions philosophiques de la doctrine de Cuvier : la pluralité des plans de la nature, les causes finales, la Qiité des espèces. Aussi, dans les séances mémorables des mois de février, mars et juillet 1830, ces deux savants illustres et longtemps amis se trouvèrent-ils en présence comme deux adversaires devant l'Académie des sciences et l'Europe attentive. La politesse de la discussion n'enleva rien & sa vivacité et cha- -cnn défendit avec la même conviction et la même énergie sa méthode et sa doctrine. Chacun aussi eut ses partisans et les conserve encore aujourd'hui, car ce débat solennel est loin d'être vidé. Geoffroy Saint-Hilaire a réuni les pièces du procès et I argumentation des deux adversaires dans un volume intitulé Principes de philosophie xoohgigue. On ne peut se dissimuler que ce qui « donné à ce débat tant d'importance et d'animation, ce n'est pas seulement l'illustration des <leux savants, jadis amis et collaborateurs, ce n'est pas le seul intérêt de la pure question zoologique; c'est que, au delà des questions de méthode et de classification , beaucoup voyaient la métaphysique. Cette préoccupation est trèsvisible dans l'argumentation de Cuvier : « Je sais, dit-il, que pour certains esprits il y a dans cette théorie des analo^es, au moins confusément^ une autre théorie fort ancienne, réfutée depuis longtemps, mais crue quelques Allemands ont reproduite au profit d'un système panthéistique appelé philosophie de la nature. > Cela était vrai en effet pour quelques Allemands, pour beaucoup même, et en jparticulier pour Gœtbe qui a consacré à ces débats les dernières pages sorties de sa plume. Mais cela n'était point vrai pour Geoffroy Saint-Hilaire qui, non-seulement D'à jamais formulé la moindre conclusion panthéistique, mais qui a repoussé expressément toute idée semblable et toute relation entre le
Ï panthéisme ou la philosophie de la nature et sa héorie de l'unité de composition. Sans doute la doctrine de Cuvier est en opposition formelle avec la philosophie de la nature et peut en être considérée comme une réfutation scientifique, tandis que celle de Geoffroy Saint-Hilaire ne lui est pas absolument contraire. Mais il faut reconnaître qu'elle est loin d'y conduire nécessairement, car elle s'a corde aussi bien que la doctrine de Cuvier lui-même avec la philosophie de la Providence. Qu'il y ail plusieurs plans dans la structure des êtres vivants ou qu'il n'y en ait qu'un seul ; que le savant puisse étudier la fonction avant l'organe ou qu'il doive se borner & étudier l'organe pour en dériver la fonction, le philosophe peut toujours constater la même harmonie dans les résultats et conclure à la même sagesse dans la cause. Tandis que Gœthe considère la doctrine de l'unité de composition comme un argument (iavorable à la phtlo-
sophie de la nature, des disciples, plus fidèles peut-être, de Geoffroy Saint-Hilaire ont le droit de dire avec Buffon qui avait conçu, lui aussi, l'idée de l'unité du plan de la nature : « Il semble que l'Être suprême n'a voulu employer qu'une idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l'homme pût admirer également et la magnificence de l'exécution et la simplicité du dessin. •
Les écrits de Geoffroy Saint-Hilaire qui intéressent pins spécialement la philosophie sont : Philosophie anatomique, Paris, 2 vol. in-8, avec atlas, 1818-1822; — Principe» de philosophie loologigue, discutés en mars 1830 au sein de l'Académie royale des sciences, Paris, 1830, in-8 ; — Cours de l'histoire naturelle des mammifères, Paris, 1829, in-8 ; — Fragments biographique», Paris, 1838, in-8.
On pourra consulter sur la vie et la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire, les éloges ou discours de MM. Flourens, Dumas. Duméril, Parisot, Quinet; les œuvres d'histoire naturelle de Goethe, traduites en français par Martins. Paris, 1837, in-8 ; et surtout Vie, travaux et doctrine scientifique d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire par son fils Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Paris, 1847, in-8.
Voyez l'article Cuvibr (Georges). A. L.
OEORaES DK Trébizonde, run des principaux acteurs de la lutte qui éclata en Italie, vers lo milieu du IV' siècle, entre les partisans d'Aristote et ceux de Platon, naquit on 1396, non pasiTrébizonde, comme l'ont cru cfuelques-uns de ses biographes, mais à Chandace, dans l'île de Crète. Le nom de Trébizonde n'indique que la patrie de ses ancêtres. Arrivé en Italie vers 1430 sur l'invitation de François Barbaro, noble Vénitien, Il se fixa d'abord à Venise, oii il enseigna les lettres et la philosophie grecque. Ses leçons eurent le plus grand succès, et sa renommée étant allée jusqu'à Rome, le pape Eugène l'appela près de lui, le nomma son secrétaire, et le chargea de continuer l'enseignement qui avait commencé sa réputation en Italie. De plusieurs parties de l'Lurope et de toutes celles de la péninsule on accourait pour l'entendre, et jusqu'en 14&0 sa gloire et sa fortune furent des plus éclatantes. Mais dès cette époque elles déclinèrent singulièrement. Il fut effacé comme critique par Laurent Valla, et comme traducteur par Théodore Gaza, son compatriote. On s'aperçut que ses traductions, faites à la bâte pour des motifs de cupidité, étaient pleines d'inexactitudes, de négligences et de lacunes considérables. Ce fut à peu près dans le même temps qu'écrivant contre Platon une diatribe, plutôt qu'une appréciation philosophique, il s'attira dans le cardinal Bessarion (voy. ce nom) un adversaire très-puissant, et indisposa contre lui le pape lui-même, Paul II, bien que très-hostile aux platoniciens d'Italie. Obligé de s'éloigiier, Georges se retira pendant quelques années auprès du roi do Napics ; puis, rentré en grâce auprès du souverain pontife, il revint à Rome, où il mourut en 1486. Il a laissé, parmi d'autres ouvrages sans intérêt pour nous, une traduction des Problèmes et de U lihétorique d'Aristote plusieurs fois réimprimée avec les œuvres de ce philosophe; une traduction inédite et, si nous en croyons Bessarion, trèsinexacte des Lois de Platon : un traité sur la rhétorique, et un autre sur la dialectique, composés en son propre nom ; enfin la diatribe dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui a pour titre Comparatio Aristotelis et Platonis (in-8, Venisfl, 1523). Ce livre, dont Bessarion a écrit une longue réfutation (in calumniatorem Aristotelis, m-t", ib., 1503 et 1516), se divise en trois
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Iiarties : la première établit entre les deux phiosophes de l'antiquité un parallèle tout à fait injuste et entièrement composé d'assertions arbitraires ; la seconde a pour but de montrer que les opinions d'Aristote ne sont pas seulement inattaquables au point de vue de la raison, mais encore au point de vue de la foi, qu'elles s'accordent de tout point avec les dogmes fondamentaux du christianisme, par exemple avec ceux de la création et de la Trinité, tandis que Platon est accusé de s'en écarter toujours ; enfin, dans la troisième partie de son pamphlet, Georges s'attaque à la personne même de Platon, et Rapplique, contre tous les faits et toutes les vraisemblances, contre le respect unanime de l'antiquité et des Pères do l'Église, à représenter le chef de l'Académie comme un homme de moeurs infâmes et livré à la fois à tous les vices. On comprend difficilement aujourd'hui qu'un ouvrage d'oii la raison et la bonne foi sont si complètement absentes, ait pu faire tant de bruit, et que le sage, le savant Bessarion ait cru nécessaire d'y r^-pondre. X.
OEOKOES SCHOLAHTOB OU BCHOI.ABI,
Toy. Gf.nnadius.
OEOROES VUNirrUS ou LE VÉNITIEN, TOy. ZORZ[.
OËRARD (Alexandre), écrivain du xii* siècle, nn des premiers traducteurs à qui l'Europe chrétienne dut la connaissance des monuments de la philosophie grecque et de la philosophie arabe. Les uns le font originaire de Crémone en Italie, les autres de Carmone, ville d'Andalousie ; mais les termes d'une ancienne chronique publiée par Iduratori ne permettent plus de douter qu'il ne filt Italien. Après avoir achevé ses études dans sa patrie, il voyagea pour s'instruire, et se rendit en Espagne, ou les sciences, alors bannies du reste de l'Europe, avaient trouvé un asile sous la protection des kalires Omniades. Il se fixa à Tolède, y apprit l'arabe et consacra tous ses soins i composer des traductions dont on a porté le nombre à soixante-seize. La plus importante est, sans contredit, celle de la grande composition ou Almagestede Ptoléméc, qui était restée jusqu'à lui ignorée en C-cident, et dont la connaissance renouvela l'enseignement de l'astronomie dans les écoles du moyen âge. Ses Préceptes de médecine ou Canons d'Avicenne sont, après l'Almageste, l'ouvrage le plus considéraible traduit par Gérard, que ses goûts dirigeaient principalement vers l'étude des mathématiques, de l'astronomie et de la physique. On cite encore sous son nom des traductions des trois premiers livres do la SIéléorologie d'Aristote, de divers traités d'Alexandre d'Aphrodise, Galien, Farabi. du livre des Définitions d'Ishak ben-Honain, etc. Gérard mourut dans sa patrie en 1187, à l'âge de soixante-treize ans, et fut enterré à Crémone dans le cqjivent de Sainte- Lucie, auquel il livra sa bibliothèque.
On peut consulter sur ce laborieux traducteur: Antonio^ Bibliolheca hispana vêtus, inf, Madrid, 1(88; — Fabricius, Bibliotheca mediœ et infimœ latinitatis, t. III, p. 39: — Muratori, Rerum italicarum scriplores, t. IX, p. 600 ; — Jourdain, Hécherches sur l'âge et lorigine des traductions d'Aristote, in-8, 2*édit., p. 120-124.
OEBBERT. Le nom do Gerbert appartient en même temps à la philosophie, à la politique et à la religion; mais c'est à la première qu'il doit son plus grand éclat; ce sont les travaux scientifiques de Gerbert qui ont immortalisé sa mémoire, et qui, après l'avoir fait regarder comme ttn sorcier dans l'àgc des superstitions, le signalent au jugement do l'historien dans un siècle
Î>lns éclairé, comme une des plus fortes têtes qu» e moven âge ait produites.
Gerbert, né en Aquitaine vers le commencement du X* siècle, d'une famille pauvre, perdit ses parents de bonne heure, et fut élevé au monastère d'Aurillac par les soins de l'abbé Gérard et de l'écolâtre Raymond. Ëtant jeune encore, il accompagna en Espagne Borel, comte de Barcelone, qui le confia k un évêqne nommé Uatton, sous lequel il fit de grands progrès dans les mathématiques. A-t-il profité de son séjour au delà des monts pour visiter Séville, Cordoue et les universités maures? C'est là un point sur lequel les historiens sont partagés, et qu'il serait temé^ raire de vouloir décider. Bornons-nous à constater que si Gerbert, comme nous sommes portés à le croire, n'a pas fréquenté les écoles des Arabes, il ne pouvait ignorer l'état florissant des études chez ces peuples, et devait chercher avec une avide curiosité à s'instruire de leurs découvertes dans les sciences. On voit d'ailleurs par ses lettres qu'il recueillait les ouvrages des écrivains de cette nation avec autant de soin que les chefsd'oeuvres de la littérature ancienne.
Lorsque Gerbert quitta l'Espagne, il était déjà un des hommes les plus instruits de son temps, au moins en mathématiques. Jl voulnt encore étendre le cercle de ses connaissances, et après être allé en Italie, où il fut accueilli avec la plus grande faveur par le pape Jean XIII et par l'empereur Othon I", il se rendit à Reims avec le projet de se perfectionner dans la scolastique. Là, malgré la médiocrité de sa naissance, il contracta une étroite liaison avec l'archevêque Adalbéron, qui le plaça à la tête de l'école épiscopale de cette ville. II était alors dans toute la vigueur de l'âge et du talent, et libre des soucis de la politique et de l'ambition qui tronblèrent dans la suite le calme de ses études. Aussi put-il se livrer sans partage à ses nouvelles fom^tions, qu'il parait avoir remplies avec le plus grand éclat.
Gerbert enseignait à Reims toutes les sciences comprises sons le nom de Trivium et de Quadrivium. Il commençait par l'/n/roduc/ion de PorphyrOj qu'il expliquait a'aibord dans la traduction de Victorinns, puis d'après Boêce. Il analysait ensuite les Catégories et VHermeneia d'Aristote, les Topique» aa Cicéron; les six livres de commentaires écrits par Boêce sur cet ouvrage, et tous SCS traités sur le syllogisme, la définition et la division. Passant de la logique à la rhétorique et à la poétique qu'il réunissait, Gerbert lisait à ses disciples Térence, Virgile, Stace, Juvénal, Perse, Horace et Lucain. Au Triotum succédait le Quadrmum, et aux études littéraires les études scientifiques, rarithmétique, la musique, l'astronomie et la géométrie. Afin de mieux expliquer le lever et le coucher des astres, Gerbert avait construit plusieurs globes, dans le genre de nos sphères armillaires, avec des cercles représentant l'horizon, Téquateur et les aurea divisions astronomiques. Il avait aussi ima-
§iné un orgue hydraulique, où le son était prouit par la pression d'un volume d'eau sur l'air des tuyaux. Mais, de toutes ses inventions, la plus simple et la plus féconde était une tablette ou abacus, divisée en vingt-sept colonnes longitudinales, où se plaçaient neuf chiffres qui servaient à exprimer tous les nombres, en prenant des valeurs de position. Gerbert avait fait confectionner mille caractères en corne, à l'effigie des neuf chiffres, avec lesquels il faisait les opérations arithmétiques sur Vabacus. Tous les juges un peu versés dans ces matières ont reconnu là une méthodo de numération très-analogue à notre système actuel, qui est fondé sur la valeur décuple d'un chiffre placé à la gauche d'un autre.
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Gerb«rt se trouve donc avoir eoum et enseigné les principes de l'arittunétiç[ue décimale, à. une époque où les chiffres romains étaient seuls en usage dans la chrétienté. Il serait curieux de savoir s'il a dérolié Vabacu» aux Arabes, selon le témoignage de Guillaume de Halmesbnry et l'opinion la plus commune, ou s'il en a puisé la connaissance dans la Qéomélrie de Boëce, comme an mathématicien de nos jours l'a prétendu; mais quelle que soit l'origine historique de cette mémorable découverte, celui qui en propagea le premier la connaissance chez les nations euro-
Ïiéennes a rendu i la civilisation un service que a postérité ne pouvait oublier.
Sous l'habile direction de Gerbert, l'école de Reims ne tarda pas à devenir la plus fréquentée du royaume. Robert, fils atné de Hugues Capet, y fat élevé, et l'histoire cite un grand nombre d'évéques qu'elle a donnés à. l'Église. En dehors de ses fonctions d'écolâtre, Gerbert employait son influence à ranimer, partout où il pouvait, les souvenirs éteints de la littérature et des sciences. Un de ses soins habituels était de recueillir les anciens manuscrits et d'en multiplier les copies. Ses lettres, dont le recueil nous a été heureusement conservé, renferment de précieux détails à ce sujet. Tantôt il insiste pour obtenir une révision du texte de Pline; la il promet une sphère céleste, en bois recouvert de peau de cheval, en échange de VAchilléide de Stace; ailleurs il mande qu"il est possesseur de huit volumes de BoSce sur l'astrologie, dont il donnera volontiers communication, si on veut lui prêter un César pour en prendre copie. A force de démarches, u était parvenu à se créer une bibliothèque composée de tons les auteurs dont il se servait pour ses leçons, et de quelques ouvrages perdus depuis, comme le traite de Démostbène, médecin gaulois, sur tes Maladies de» yeux. Souvent il adressait à ses anciens disciples, sous forme de lettres, de véritables traités, qui réveillaient dans les cloîtres le goût des connaissances positives. Constantin, moine de l'abbaye de Fleury, reçut pour sa part deux opuscules sur les combinaisons des nombres et sur la sphère; un autre mémoire sur les différentes manières d'évaluer la surface d'un triangle éqnilatéral fut composé pour Adelbold, depuis évéque d'Utrecht. C'est Gerbert, selon le témoignage de Guillaume de Malmesbury, qui a contribue le plus efficacement à relever les études dans les monastères de France.
A la vue des heureux efforts de ce grand maître pour conserver la chaîne des traditions littéraires, on se demande quelle place la philosophie proprement dite occupe dans l'ensemble de ses travaux, et on est bien forcé de reconnaître qu'elle se réduisait pour lui aux préliminaires de la logique. Les historiens racontent qu'un écolâtre d'Allemagne, nommé Otric, lui ayant reproché de ranger la physique parmi les mathématiques, il fut admis à exposer ses vues sur la classification des sciences devant l'empereur Otbon II. 11 montra que la philosophie est un genre dont les espèces sont la pratique et la théorie ; que la pratique se divise en économique [dispensaliva), distributive (distribuliva), politique \civiUs), que la théorie comprend la physique, les mathématiques et la théologie. Le trait le plus remarquable de cette classification est certainement la place occupée par la tliéologie à la suite des mathématiques, comme une dépendance de la philosophie; mais il ne paraît pas que Gerbert ait aperçu la portée de cette idée empruntée peut-être à Aristote, et si féconde en conséquences. De tons ses travaux philosophiques, le seul qui nous soit parvenu, est un opuscule composé à la demande de l'em-
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perenr Othon III, sous ce titre obscur et bizarre : de Rationali et ralione uli (du Raisonnable et du raisonner). Il s'agissait de savoir comment la qualité de raisonnable, selon que le veut Porphyre^ peut avoir pour attribut de se servir de ta raison, et généralement de quelle manière doivent s'entendre les propositions où l'attribut a plus d'extension que le sujet. Gerbert commence par exposer et par déliattre la difficulté. U distingue ensuite, d'après VHermeneia d' Aristote, plusieurs classes de choses possibles et d'attributs : il conclut que si être raisonnable est un attribut de l'homme, c'est un attribut nécessaire et substantiel; mais que faire usage de la raison est une qualité purement accidentelle. Or, l'accident peut servir d'attribut à la substance; par conséquent, faire i^age de la raison peut servir d'attribut a être raisonnable. Voilà le seul vestige certain qui nous reste du génie philosophique et de la méthode de l'homme illustre qui lut, au x* siècle, le promoteur et le centre de l'activité littéraire et scientifique.
La dextérité remarquable qui rehaussait chez Gerbert l'éclat du savoir, ouvrit à son ambition la carrière des honneurs ecclésiastiques. En 980, Othon II le nomma abbé du monastère de Bobbio, ancienne et célèbre fondation de saint Colomban, où de graves désordres avaient pénétré à la suite des guerres et de l'anarchie de cette malheureuse époque. Lié désormais par la reconnaissance à la famille impériale, Gerbert embrassa avec chaleur le parti d'Othon III pendant les troubles qui agitèrent la minorité de ce prince. En 990^ il fut l'âme du synode où eut lieu la déposition de l'archevêque Arnould, successeur d'Adalbéron, et où lui-même fut proclamé archevêque de Reims. Ce choix n'ayant pas eu de suite par le refus du pape de ratifier les actes du concile, Gerbert alla occuper en 998 le siège de Ravenne. A la tête de l'un des premiers diocèses de la chrétienté, possesseur d une opulente abbaye, étroitement lié avec les cours de France et d'Allemagne, puissant, admiré, redouté, Gerbert, à la mort de Grégoire V, vit les dernières espérances de son ambition comblées par la tiare pontificale, que, selon les expressions d'un historien, il obtint en considération de son vaste savoir, propter summam philosophiam. Il fut sacré sous le nom de Sylvestre II, et mourut, après quatre années environ de pontificat, le 12 mai 1003. L'admiration qu'il avait excitée chez ses contemporains se transmit aux âges suivants, et inspira aux chroniqueurs d'étranges récits. On racontait que Gerbert, jeune encore, avait appris en Espagne les secrets de la magie; que, plus tard, il avait vendu son &me au démon, et que son merveilleux savoir et son élévation rapide avaient été le prix du marché. Ces légendes paraissent avoir suggéré à Goethe la première idée du poëme de Faust.
Les Lettres de Gerbert ont été publiées pour la première fois par Masson, in-4, Paris, 1611, et depuis par Duchesne, dans le tome II AesHist. Franc. Scriptores, in-f", Paris, 1636 ; par Bouquet, Recueil des historiens de France, t. IX et X, et dans les Collections des Pères. Ses autres ouvrages se trouvent épars dans les recueils de Mabillon {Analecta, in-!'. Paria, 1723), Martenne (/4mpli»». GoHec/.,t. I), et Bernard Pez [Thésaurus Anecdot. noviss., t. I et III). Ils ont tous été réunis dans la belle édition des Œuvres de Gerbert publiée avec une introduction et des notes, par M. Olleris, Paris. 1868, in-4. De tous les chroniqueurs qui ont parlé de sa vie et de ses travaux, le plus important à consulter est sans contredit le moine Richer, dont l'histoire, nouvellement découverte en Allemagne, a été d'abord publiée par M. Perlz
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dans le troisi&me volume de ses Sfonummla Germania hiatorica, et depuis par la Société de l'Histoire de France, par M. Guadet. Richer servira i rectifier les erreurs où les autres historiens sont tombés. Parmi les sources plus récentes, on peut consulter : Bzovius, Sylvesler II a tnagia et alii* calumnis vindicalus, in-f*, Rome, 1678 j — Histoire tUtéraire de la France, t. VI, p. 559 et suiv.; — Comptes rendus de l'Académie des sciences, &nnée 1843; — C. F. Uock, Histoire du pape Sylvestre II et de son siiele, traduit de l'allemand, et enrichi de notes et de documents inédits par M. l'abbé J. M. Azinger, in-8, Paris, 1820; — P. Varin, De qttodam uerberti opusculo, et de gallicanarum doctrinarum origintbus, Paris, 1838, in-8. C. 3.
OERDUi (Giacintho), prélat et philosophe italien, né en 1718, à Samacus en Savoie. Entré dans les ordres après de fortes études, il Tut professeur à Macerata, à Casai, à Turin, et devint précepteur du petit-fils de Charles-Emmanuel III. Son savoir et ses vertus le désignaient au cardinalat auquel il fut promu en 1777. Les devoirs du sacerdoce ne l'empêchèrent pas de continuer des études profondes sur la philosophie et les mathématiques, et d'écrire un grand nombre d'ouvrages en latin, en italien, en français. Comme d'autres prélats duzvn* et du xviii* siècle, il croyait servir la religion en défendant la doctrine de Descartes et ofe Malcbranche, et sa vie qui se prolongea jusqu'en 1802, offre l'exemple d'une loi sincère unie à une raison ferme. Ses écrits, oîi sont traitées des questions de morale, de droit, de théologie, de mathématique, de physique et de métaphysique, témoignent d'un savoir solide; mais en ce qui concerne la philosophie ils ont peu d'originalité. Gcrdil est un cartésien, qui se rapproche de Leibniz et qui surtout accepte et développe les doctrines de Malebrancl.e. En plein zviii* siècle il oppose encore la physique de Descartes i celle de Newton, et la théorie de l'étendue intelligible au sensualisme de Locke. Il combat au nom de ces principes, l'empirisme dans la morale, dans la jurisprudence, dans l'esthétique.
Voici ceux de ses ouvrages qui intéressent plus particulièrement la philosophie : Recueil de dissertations sur quelques principes de philosophie et de religion, Paris, 1760. cTn y remarque un Essai d'une démonstration mathémxUique contre l'éternité de la matière; — Immutérialilé de l'âme démontrée contre M. Locke, Turin, 1847. On y a joint deux opuscules pour la défense de la théorie de la vision en Dieu. Ces ouvrages sent reproduits avec d'autres dans les Œuvres complètes du cardinal Gerdil, Rome, 1806-1820, 15 vol. On consultera avec profit sur Gerdil : M. Fr. Bouillier, Histoire de Ut philosophie cartésienne, t. II, ch. zxiii.
OEBLACH (Gottlob Guillaume), professeur de philosophie à Halle, a publié de 1804 à 1826 un grand nombre d'ouvrages de critique ou d'enseignement : Mémoire sur la philosophie, la législation et l'esthétique, etc., Posen, 1804 (ail.);
— Disputatio de di/ferentia quœ inter Plotini et Sdiellingii doctrinam de numine summo intercedit, Wittemberg, 1811 ; — Éléments de la philosophie fondamentale, Halle, 1816: — Eléments de la logique, ib., 1817; — Éléments de la métaphysique, ib., 1817 ; — Eléments de la philosophie de la religion, ib., 1818; — delà Philosophie du droit, ib., 1824;
— Manuel des sciences philosophiques, ib., 1826. OERSON (Jean Chàrukr, plus connu sous le
nom de), chancelier à l'université de Paris, naquit en 1362 i Gerson, hameau du diocèse de Reims, ao parenU obscurs et pieux. Au sortir de l'en-
fance, il vint à Paris étudier les humanités et U théologie dans la maison de Navarre, on ses débats donnèrent une si grande opinion de ses talents et de son caractère, qu'en 1383, malgré son extrême jeunesse, il int nommé procureur de la nation de France dans l'Université. Cina ans après, il fit partie d'une ambassade envoyée au pape Clément VII ; et en 1395, alors 4gé de trentedeux ans, il obtint la plus baute magistrature morale de cet âge, la charge de chancelier de Notre-Dame, que venait de résigner un de ses anciens maîtres, Pierre d'Ailly. Les ternes étaient singulièrement difficiles. Charles VI était depuis peu tombé en démence, et pendant que d'affreuses divisions menaçaient l'Ëtat, le schisme désolait l'Église, où d'abord deux, puis trois prétendants se disputaient la tiare pontificale. A la faveur de l'anarchie, les liens de la discipline ecclésiastique s'étaient relâchés : dans plusieurs provinces, le clergé pouvait à peine réciter le symbole, et ses mœurs étaient pires encore que son ignorance. Cependant, quel que fût le danger ùs la situation, Gerson ne peniit pas courage, et, déployant une fermeté qui contrastait avec la douceur de son caractère, il s'épuisa en efibrts pour la pacification de l'Église et du royaume, pour la réforme des mœurs et des études, et surtout pour le maintien de ces grands principes de justice et d'humanité que la nature a établis an rond de tous les cœurs, mais que le fanatisme religieux on politique se plait a ébranler. Le duc d'Orléans ayant été assassiné en 1408 par le duc de Bourgogne, Gerson, an péril de sa fortune et de ses jours, osa dénoncer a l'archevêque de Paris l'apologie de cet odieux attentat, composée par Jean Petit. Le concile de Constance (1414-1416) mit le sceau à sa réputation comme chancelier, comme théologien et comme orateur. Il fut l'âme de cette assemblée mémorable, on il reçut le titre de docteur trèschrétien, que la postérité n'a pas contesté i ses vertus. Pénétré des maximes qui ont si lon^ temps régné dans l'Église gallicane, il voulait que le concile déposât les papes Jean XXIIl et Benoit XIII, procédât à l'élection d'un nouveau
Ï)Ontire, et assurât par des mesures vigoureuses e repos de la chrétienté; mais ses efforts n'eurent pas le succès qu'il espérait, et il quitta le concile en 1416, avec la douleur d'avoir vu ajourner la réforme des abus qui désolaient l'Église. Les dissensions civiles ne lui permettant pas de rentrer en France, il se retira dans les montagnes de Bavière, où il écrivit, i l'imitation de Boêce, sa Consolation de la théologie. 11 revit sa patrie après un exil volontaire de deux années; mais désormais il ne voulut prendre aucune part aux affaires publiques, et alla s'enfermer a Lyon au couvent des Célestins. Ce (ht dans cet asile qu'il passa les dernières années de sa vie, occupé à prier Dieu, à composer des livres ascétiques et & élever de pauvres enfants, & qui il faisait répéter chaque jour cette humble et touchante prière : • Mon Dieu, mon créateur, ayci pitié de votre serviteur Jean Gerson. • Il mourut le 12 juillet 1429, à l'âge de soixantesix ans, peu de jours après avoir achevé un commentaire sur lo Cantique des cantiques.
Gerson est presque devenu un personnage historique par le rôle qu'il a joué dans les affaires de son pavs, et cependant, qui le croirait? ce chef éclaire et infatigable de l'université de Paris, cet ambassadeur des rois k la cour des papes et dans les conciles, cet adversaire courageux des mauvaises passions et des préjugés de ses contemporains, cet homme de cœur et d'action est, au xrv* siècle, le représentant le plus élevé et le plus complet du mysticisme, c'est-i-
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dire d'une école de philosophie qui professe le dédain des œuvres, et fait consister l'idéal de la sagesse humaine dans les pratiques silencieuses de la prière. Entre l'existence agitée de l'homme puolic et les calmes doctrines du philosophe le contraste est frappant, et d'autant plus remarquable, que pour Gerson le mysticisme n'a pas été ce qu'il fut chez beaucoup d'antres, le Irait amer de la lassitude et comme le suprême effort de l'ambition déçue, mais la vocation paisible et sincère d'une &me tendre et élevée. Comment le pieux chancelier, que ses goûts portaient vers la retraite et l'obscurité, a-t-il pu comprimer cet élan de son àme, et aux douceurs de la vie contemplative préférer les orages périlleux de la vie publique? N'd-t-ii fait que céder l l'empire des circonstances, aux entraînements de rexemple? On bien sa longue participation anx affaires est-elle le résultat d'une abnégation sublime, de la ferme volonté de servir ses frères an prix de ses plus chères affections ? L'étude des ouvrages de Gerson semble autoriser cette dernière conjecture ; mais, qu'on l'adopte ou qu'on la rejette, la doctrine de I illustre chancelier porte l'empreinte manifeste des agitations de sa vie et de sa longue pratique des nommes et des affaires. Elle est calme, sérieuse, pleine de sobriété et de méthode. Non-seulement la raison y tempère l'exaltation du sentiment et en prévient les écarts, mais elle se soumet à de minutieuses analyses qui l'éclairent et ramènent les vagues rêveries du mysticisme aux proportions sévères de la science. L'école mystique a produit des disciples éminents à toutes les époques du moyen &ge : au ix* siècle Scot Ërigène, au xn" Richard et Hugues de Saint-Victor, au un' saint Bonaventure; mais Gerson est le premier qui ait entrepris de donner aux maximes de cette école, souvent exposées avec moins d'art que de piété, une forme systématique, propre à la faire goûter du monde et des savants. En un mot, et pour nous servir de ses propres expressions, il tenta de concilier la théologie mystique et la théologie scolastique : tentative d'une importance i(pl« à sa difficulté, et qui assigne à son auteur une place importante dans l'histoire de la philosophie moderne.
La théologie ordinaire, selon Gerson, a pour instrument la raison, et procède, à l'exemple des autres sciences, par voie d'analyse et d'argumentation. Le propre de la théologie mystique est de se fonder sur la toute-puissance de l'amour, et d'atteindre la vérité par l'union de l'&me avec l'Être infini. Afin d'éulaircir cette notion du mysticisme^ Gerson croit indispensable d'analyser avec soin les pouvoirs et les opérations de lame.
Considérée dans sa propre nature, l'àme est une substance spirituelle, simple et naturellement libre. Elle possède deux ordres de facultés : les unes intellectuelles, où co^td'tia; les autres sensibles, vis a/fectiva. La moins noble des facultés intellectuelles, la sensibilité $enstuilitat, s'exerce an moyen des organes, et comprend, avec les sens extérieurs, le sens commun, qui juge les sensations vennes du dehors ; l'imagination, qui reproduit l'image des objets absents; la mémoire, qui conserve les jugements portés par le sens commun. Ân-dessus de la sensibilité, la raison, ratio, a pour fonction d'apercevoir les conséquences aes propositions d^jà connues, et de former les idées abstraites et générales sans le secours des organes. Enfin, an delà de .ces
Pouvoirs inférieurs, s'élève l'intelligence simple, entendement (tnteUi'^enU'a aimplex, mens), qui découvre les premiers principes par la vertu d'an rayon émané de l'esprit divin, cette lumière
qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde. Aux divers degrés de la pensée correspondent autant de modes de la faculté affective : a la sensibilité^ l'appétit sensuel ou animal; i la raison, l'appétit rationnel; à l'entendement, la syndérèse (synderesis). qui est l'amour du bien absolu, de même que 1 entendement est la vue de la vérité suprême. Toutes ces facultés passent par certains états, et accomplissent certaines op^ations que Gerson s'étudie à définir k l'exemple de tous les écrivains ascétiques. Ce sont : pour l'intelligence, la vague rêverie [ôogitalio), dans laquelle l'esprit s'abandonne à toutes les impressions des objets sensibles; la méditation, effort volontaire de l'âme à la recherche de la vérité; la contemplation, intuition tranquille des choses spirituelles par l'entendement; et pour la faculté affective, la concupiscence, vague désir sans but et sans fruit ; la dévotion, s'élevant avec effort à l'amour de la bonté suprême ; la dilection extatique, dilectio extatica, qui n'est autre chose que cet amour ineffable.
Après cette analyse, dont les détails remplissent la plus grande partie du principal traité de Gerson, il devient aisé de reconnaître la vraie nature du mysticisme, et les racines qu'il a dans la nature humaine. La théologie mystique, élan du cœur vers la Divinité, ne s^appuie ni sur les sens, ni sur la raison, ni même sur l'entendement. Elle a sa base et son instrument dans la partie sensible de notre être, dans ce mystérieux penchant vers le bien absolu, que Gerson appelle syndérèse, et dans cette opération de la syndérese, qu'il nomme la dilection extatique.
Ainsi, Gerson ii.voque le témoignage de la psychologie à l'appui des doctrines de l'ascétisme. Il scrute tous les replis de i'àme humaine ; il passe on revue tous ses pouvoirs, dans l'espérance de découvrir au plus profond de notre cœur une faculté assez clairvoyante pour contempler l'Être divin, un amour assez vaste pour l'embrasser.Qu'une pareille recherche, poursuivie avec sagacité et persévérance, soit demeurée entièrement vaine, c'est là ce que nul esprit sérieux ne saurait croire. Si elle n'a pas entièrement absous le mysticisme, si elle n'a pas justifié ses prétentions, elle a du moins contribué i mettre en lumière deux faits très-importants de la nature de l'homme, à savoir : lldée de l'infini, qui est le fond de notre raison ; l'amour de l'infini, qui est le fond de noire sensibilité. Ajoutons qu'elle a été d'un exemple salutaire, en ramenant la scolastique à l'étude de l'esprit humain, et qu'elle a préparé par là les voies à la saine philosophie, fondée tout entière sur la connaissance de nous-mêmes.
la nature et les fondements psychologiques du mysticisme une fois détermines, Gerson s'occupe de rechercher sous l'empire de quelles causes et par quelles voies l'amour divin s'éveille en nous. A part ces cas extraordinaires oii Dieu nous attire par des moyens surnaturels, ce mouvement de l'âme vers l'Être suprême a pour condition la connaissance de ses perfections infinies, qui dérive d'une double source, l'abstraction et la foi. De même que le ciseau du sculpteur façonne le marbre en le taillant, ainsi la pensée achève en soi l'image de Dieu, par une série de négations qui enlèvent au bien absolu la couleur, le son, la figure, toute espèce de défauts, et qui permettent ainsi de l'entrevoir dans sa pureté et son éclat. Cette méthode paraît-elle lente et difficile, propre à engendrer l'orgueil, et, par conséquent, à éloigner de Dieu par yeffort qu'elle exige T que l'âme se confie à la puissance de la foi ; qu'elle croie et s'humilie : elle s'élèvera comme d'elle-même à de sublimes
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perspectives, qni allumeront en nons le fen de l'amoar divin.
Lorsmie l'&me est parvenue à cet état^ d'antres phénomènes ne tardent pas à se manifester. On raconte qu'Archimède, livré à la découverte d'un problème de géométrie, ne s'aperçut pas de la prise de Syracuse, et périt victime de sa préoccupation. Ainsi, l'âme transformée par l'amour cesse de voir et d'entendre ; elle échappe au joug des sens et de l'imagination, rejette le poids qui l'entraînait vers les choses du monde, et, devenue plus légère, prend son essor vers le ciel. Ce premier phénomène est Vextase ou ravùsemenl, raptus, que suit bientôt l'union intime de la création et du créateur. Gerson touchait ici i des écueils redoutables : mais il s'arrêta sur la pente rapide oii s'est égaré tant de fois le mysticisme. Selon lui, la personnalité n'est pas détruite par l'union avec la divinité ; le mot ne s'abîme pas dans l'essence infinie, comme une goutte d'eau se perd dans la mer, suivant la comparaison du mystique Ruysbroeck ; tout se réduit à une assimilation de deux natures, dont l'une renouvelle et purifie l'autre, sans l'absorber ni l'efTacer. De même, la conlemplation, ce dernier fruit de l'amour, ce but suprême de la théologie mystique, n'est pas^ selon Gerson, une intuition immédiate de la divinité, mais seulement un mode de connaissance moins imparfait que les autres. En mille endroits il déclare que nul ici-bas ne saurait apercevoir Dieu face à face, que nous sommes séparés de ses perfections par un nuage, jusque dans l'extase. Il semble que le pieux et loyal chancelier ait craint d'abuser ses disciples par des promesses que la réalité ne tiendrait pas.
Malgré ces sages réserves, Gerson n'hésite pas à regarder la tnéologie mystique comme trèssupérieure à la théologie spéculative, pour quatre raisons principales : 1° elle mène à Dieu par une voie facile et large, dégagée d'obstacles et de périls, que peuvent suivre même les faibles d'esprit et les idiots, idiotoe; i' elle se suffit à elle-même, et peut se passer du concours de la théologie spéculative, qui reste au contraire défectueuse, tant que la ferveur de l'amour n'a pas échauffé ses froides et arides abstractions; 3' elle produit la patience, l'humilité, l'esprit de chanté et de paix, tandis que la philosophie ordinaire, occupée de questions frivoles, n'engendre souvent, comme parle l'Apêtre, que l'envie, la discorde et la haine ; 4' elle met l'&me en possession de Dieu, elle lui donne le calme et le bonheur j la théologie spéculative, loin de là, amène avec soi l'agitation, la fatigue et le découragement.
Bien que Gerson n'ait sans doute pas entrevu le rapport qui existe entre les différentes parties de la philosophie, un lien étroit rattache sa morale à sa métaphysique. Après avoir subordonné en psychologie la raison au sentiment et à la foi, il continue d'amoindrir et de méconnaître l'autorité de cette faculté, lorsqu'il détermine les fondements de nos devoirs. L« principe de tout devoir, s'il faut en croire Gerson, est la volonté divine, qui décide souverainement du bien et du mal, et rend nos actions bonnes ou mauvaises, en permettant les unes et en défendant les autres. Rien de juste ni d'injuste en soi : la justice est ce qui est conforme au décret suprême, l'injustice est ce qui s'en écarte. Comme si Gerson craignait qu'on ne se méprit sur sa pensée, il la précise de manière & rendre le doute impossible. « Dieu ne veut pas certaines actions, dil-U (Opp t. ni, p. 13 de l'éd. d'Anvers, 1706), parce qu elles sont bonnes ; mais elles sont bonnes, parce qu'il les veut, de même que d'autres
sont mauvaises, parce qu'il les défend. • — < L» droite raison, dit-il ailleurs {0pp., t. m, p. 26), ne précède pas la volonté, et Dieu ne se aécid» pas à donner des lois & la créature raisonnable, pour avoir vu d'abord dans sa sagesse qu'il devait le faire; c'est plutôt lecontraire^ni a lien. •- Il suit de laque laloi du devoir n'a rien d'absolu ni d'invariable, et que les actions que nons jugeons criminelles auraient pu tout aussi bien être vertueuses : conséquence exorbitante, qni cependant n'est pas désavouée par Gerson, suivant lequel {Ofi>., t. I, p. 147} • les cdoms étant bonnes, parce que Dieu vent qu'elles toient telles, il ne les voudrait plus ou les vondnit autrement que cela même deviendrait le bien. « Ainsi, Gerson pousse jusqu'à ses dernières limites ce système de monde, fondé sur le décret arbitraire de la Divinité, qui avait déjà été développé par Duns-Scot et Occam, mais que saint Thomas avait énergiquement repousse : système faux en lui-même, déplorable par ses résultats, qui n'exialte la puissance de Dieu qu'aux dépens de sa sagesse et de sa bonté, ébranle toat« certitude, et fournit une excuse aux criminelles folies du fanatisme. H&tons-nous de dire que si la théorie de Gerson sur les principes de la morale est erronée, ses ouvrages sont du moins remplis d'excellentes observations de détail, et de maximes de conduite qui ne sauraient être trop méditées.
Les doctrines de Gerson eurent peu de retentissement. Malgré sa haute position dans l'Dniversité de Paris, il n'eut jamais la pensée de fonder une école; et (juand bien même il aurait formé un pareil projet, les circonstances n'étaient pas favorables pour l'exécuter. La scolastique et le moyen âge touchaient au terme de leurs communes destinées; une nouvelle ère politique, religieuse, philosophiaue, s'annonçait par de fréquentes commotions dans l'Église et dans l'Ëtat. A ces époques de transition et de trouble, les systèmes s'usent avec rapidité, comme les hommes et les choses. Gerson mourut donc sans laisser, à proprement parler, de disci-
ples^ bien que sa mémoire soit longtemps restée l'objet d'une sorte de culte de la part des populations qui avoisinent Lyon. Cependant son autorité comme théologien se perpétua, et, au xvi* ainsi qu'au xvn* siècle, on trouve ses ouvrages cités de part et d'antre dans la plupart des controverses relatives i l'autorité pontificale, 4 la discij>line ecclésiastique et au mysticisme. Fautil ajouter qu'il est, avec Gersen et Thomas Akempis, un de ceux à qui l'on attribue le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, selon le mot de Fontenelle, l'Imitation de Jéata- Christ?
Les œuvres de Gerson ont en un assez grand nombre d'éditions, dont la dernière et la meilleure, imprimée à Amsterdam et publiée sous la rubrique d'Anvers. B vol. in-f", 1706, est due aux soins du savant Eliies Dupin. Elle renferme plus de cinquante traités, qui n'avaient pas encore vu le jour, toutes les pièces relatives à l'afliure de Jean Petit, plusieurs écrits des auteurs contemporains sur les matières controversées au commencement du xr* siècle, et comme introduction, sous le nom de Cersonùina, une longue et curieuse histoire de la vie et des ouvrages du célèbre chancelier. Le tome troisième contient un grand nombre d'ouvrages de théologie mystique, dont voici les principaux : TrcuUaliu de mystiea theologia ; — Traelatus de eltuàdatione scolattica mysticœ theologia, anno 1424 compositut ; — Traelatus de perfeclione cordi» ; — Tractaiut de meditalione ; — TracUilu» de $impUficatione et mundificatione cordi»; — Trw-
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latut de mente eontemplationis, etc. Quelques opnscales de logique font partie dn tome quatrième. Consultez Oudin, Comment, de scriptoribus Ecclesiœ, t. III, in-f", Leipzig, 1722; — Lécuy, Vie de uerton, 2 vol. Jn-8, Paris, 1832; — Charles Schmidt, Estai nu* Jean Oerson, in-S, Strasbourg, 1839 ; — Engelhart, de Oenontomystico, ïDrk, Erlangen, 1823j — Jourdain, Doetrina Joh. Qersonii de tneologia myttica, in-8, Paris, 1838. On ne lira pas sans intérêt deux éloges de Gerson, par HM. Dnpré-Lasalle et Prosper Faugère, qui ont été couronnés par l'Académie française en 1838. C. i.
OERSOHIDE on Lévi Ben-Gerson ou Hattre Léon: voy. Juifs (Philosophie chez les).
OERSTENBERO (Henri-GuiUaume de), poète et critique allemand, né en 1737 àToudern dans le Schleswig. Sa vie, consacrée tour à tour à la guerre, & la poésie, à la diplomatie, n'intéresse la philosophie qu'en un seul point. Il fut un des disciples les plus zélés de Kant, et l'un des premiers i propager sa doctrine. Il a publie la Théorie des catégories développée et expliquée (ail.), Altona, 1795; et Lettres à Villers sur le principe général de la philosophie théorique et pratique, Altona, 1821. Dans sajeunesse.il avait déjà traduit de l'anglais l'ouvrage de Beattie : Estai sur la nature et PinvariabUité de la vérité, Leipzig. 1772.
OECriilNCX (Arnold), philosophe cartésien, qui incline à la fois du côté de Spinoza et de celai de Ualebranche, mais sans partager les qualités qn'on admire dans ces deux illustres penseurs. Il naquit à Anvers en 1625, étudia à lAUvain, où il fui vraisemblablement initié au cartésianisme. Il enseigna ensuite la philosophie, d'abord i Louvain, puis à Leyde, ou il mourut en 1669. Sa vie fut malheureuse ; de 1& peutêtre le caractère général des préceptes de sa morale, qui semblent dictés par une longue expérience de la douleur patiemment supportée, et expriment la résignation, la soumission, l'numilité, et une sorte de tranquillité moitié stoïcienne, moitié chrétienne, qu'avaient dû faire naître en lui ses malheurs, sa constance et sa piété. Il voulait animer la philosophie cartésienne de l'esprit du christianisme, pensant qu'il n'y a de vraie sagesse que parmi les chrétiens, et encore seulement parmi le plus petit nombre de chrétiens. VÉlhique (rvâSt «jtauTÔv, sitie Ethica, in-12, Leyde, 1675) est le livre dans lequel il essaye de recueillir, pour la prêter à la philosophie de Descartes, cette sagesse qui a complètement manqué aux anciens, égarés par l'amour-propre et l'orgueil. Cependant VÈthique n'est pas son seul ouvrage, comme on le verra à la fin de cet article ; mais elle est son ouvrage capital, et le seul qui, avec la Métaphysique (Uetaphysica vexa et ad mentem jaenpateticorum, in-16, Amst., 1691), soit digne de fixer notre attention.
Elle a pour objet la vertu et tes propriétés premières, ses applications, sa fin, sa récompense et tout ce qui a rapport i notre destination morale. Elle se divise en six traités qui se suivent dans un ordre très-méthodique; mais de ces six traités, le premier seul, où l'on examine en quoi consiste la vertu, a véritablement droit i notre intérêt. La vertu, selon Geulincx, consiste dans l'amour; mais il y a deux espèces d'amour, l'effectif et l'a/fectif (ce sont ses propres termes) : l'un qui est la ferme résolution de faire toute action qu'on juge bonne; l'autre qui n'est qu'une émotion, qu'une douce joie qui nous y porte. Celui-ci, dans sa pureté, sert à l'accomplissement de la vertu, il ne la constitue pas; celui-là seul en est le principe. Il est facile
de reconnaître ici les suites de la confbsion, établie par Descartes, entre la volonté et le désir ; car l'amour a beau être effectif, il n'en est pas moins de l'amour, c'est-à-dire un mouvement de l'àme tout à fait involontaire, par conséquent sans mérite et sans responsabilité, ce qui exclut précisément l'idée de la vertu. Geulincx croit échapper à cette difficulté en donnant pour objet à cet amour, non pas Dieu lui-même, mais la raison. Quoi que nous fessions, dit-il, nous obéissons toujours et nécessairement a Dieu. Nous sommes a la volonté de Dieu comme le matelot au vaisseau qui l'emporte irrésistiblement. L'obéissance envers lui est tellement nécessaire, que nous n'en concevons pas plus le défant que nous ne concevons une montagne sans vallée et un triangle sans trois angles. Mais il n'en est pas de même de la raison, à laquelle trop souvent nous répugnons, ou ne nous soumettons pas. La vertu est donc, à proprement parler, l'amour effejtif de la raison.
De cette définition, qui nous montre quel est le principe même de la vertu, Geulincx s'efforce de déduire ses propriétés essentielles, ou ce qu'on appelle ordinairement les vertus cardinales. Les vertus cardinales ne sont pas les mêmes pour lui que pour Platon et les stoïciens. Il n'y a que la justice à laquelle il ait conservé son nom et son rang ; mais la prudence est remplacée par la diligence ou le zèle à écouter avec attention la raison, i nous détacher des objets extérieurs, et à nous tourner sur nous-mêmes. A la tempérance, qu'on retrouve ailleurs reléguée parmi les qualités secondaires, elkla. force, cette vertu si chère au stoïcisme, ont été substituées deux vertus entièrement chrétiennes, l'humilité et l'obéissance. Cependant, pour la dernière, la différence est plutêt dans les mots que dans les choses ; car l'obéissance, pour Geulincx, ne consiste pas à se faire l'esclave des autres, mais à agir d'une manière conforme à la raison, à ne rien faire qui soit contraire à ses lois, et a conquérir ainsi la vraie liberté. Quant à l'humilité, il n'y a aucune équivoque ; c'est bien l'abandon et le mépris de soi-même que Geulincx nous recommande sous ce titre,' et cette disposition de l'àme, sur laquelle il insiste avec un soin tout particulier, lui paraît être le couronnement des autres vertus. Pour que nous soyons conduits au mépris de nous-mêmes, il nous suffit de nous connaître {inspeelio et despectio sui) ; ces deux faits sont naturellement lies l'un à l'autre. En effet, de quelque point de vue que nous envisagions notre condition sur la terre, de celui de l'action, de la passion, de la naissance ou de la mort, nous voyons qu'elle est entièrement hors de notre pouvoir, et que nous ne pouvons nous compter pour rien. D'abord l'action, comme la conscience nous le dit expressément, est nulle de l'àme au corps. Quand notre corps se meut, ce n'est pas nous qui le mouvons, puisque nous ignorons absolument comment ce mouvement est possible. Nous n'avons donc, à proprement parler, aucune influence hors de nous et dans le monde; et tout ce qui s'y fait, c'est un autre qui le fait. Sur ce point, Geulincx est parfaitement d'accord avec Malebranche et Spinoza. Mais si déjà nous ne pouvons rien dans ce qui nous semble une action, que sera-ce dans les choses qui ont visiblement le caractère de la passion, telles que les impressions des objets extérieurs? Là, certes, l'être actif n'est pas nous. Il faut en dire autant de la naissance et de la mort, dont nous ne sommes en rien la cause.
Nous ne suivrons pas Geulincx dans les développements où il entre au sujet de ces quatre
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vertus; mais nons devons signaler une opinion ■qu'il y mêle sans insister, et qui offre une analogie évidente avec la vision en Dieu de Malebranche. En effet, selon Geulincz, nous ne sommes pas, dans ce monde, acteurs, mais spectateurs, et nous le sommes d'une manière en quelque sorte merveilleuse : car ce n'est pas le monde que nous voyons en lui-m£me; il est de sa nature invisible, et c'est Dieu seul qui nous le manifeste. De plus, nous ne le voyons pas par une faculté qui nous appartienne : c'est encore Dieu qui nous le fait voir par une force qu'il a
et rien ne se verrait, rien ne serait intelligent, rien ne serait intelligible; il n'y anrait ni sujet ni objet de la connaissance.
Si, dans son Éthique, Geulincx a pris souvent les (levants sur Malebranche, dans sa Métaphi/sigue il se rapproche davantage de Spinoza. Ùe qu'il nous recommande d'aboni, c'est de nous purger l'esprit du préjugé de l'efficace, en ce qui regarde les créatures : parce qu'il n'y a véritablement d'efficace qu'en Dieu. C'est Dion qui fait en nous la pensée, comme le mouvement dans les corps; c'est lui pareillement qui agit par le corps sur l'âme et par l'âme sur le corps: il est la cause unique et la cause immanente de tout ce qui existe. Voici d'autres propositions où le spinozisme est plus manifeste encore : il faut distinguer les corps particuliers du corps en soi ; ceui-la peuvent être divisés, mais non celui-ci, qui est universel, qui est un, et le même toujours et partout. La même distinction s'applique & l'esprit. Les esprits particuliers peuvent être malheureux, mais non l'esprit lui-même; on plutôt, il n'y a pas d'esprits particuliers; nous ne sommes pas réellement des esprits, car alors nous serions Dieu, mais des modes de l'esprit : Atez ces modes, que reste-t-il? Dieu.
Ce n'est pas ici le lieu de faire la critique de ces doctrines, que nous retrouverons ailleurs développées avec plus de force, d'originalité et de profondeur. Nous ferons seulement la remarque que les éléments les plus essentiels des systèmes de Malebranche et de Spinoza, la confusion de la volonté avec l'amour, la vision en Dieu, l'hypothèse des causes occasionnelles, l'unité absolue de substance, se trouvent en germe dans les principaux écrits de Geulincx. Si, pour la gloire ou du moins pour la célébrité, Geulincx est resté â une si grande distance des deux philosophes que ses opinions nous rappellent sans cesse, c'est
3n'ii lui a manqué les qualités qui font la graneur. Toutefois ce n'est pas une raison d'être injuste envers lui, et de placer son nom trop loin de ceux qui ont répandu tant d'éclat sur la philosophie cartésienne.
Outre VÈihigue et la Mélaphytique, on a de Geulincx les ouvrages suivants : Satumalia, scu QucestionetguodlUiei)c<B,in-\2,lAsyde, 1665; — Logiea fundamentis suit, a quibta haclenus eoUapaa fuerat , reatiluta , in-12, ib., 1662 ; Amst., 1691 (c'est la logique de l'école, chargée de formules bizarres); — Compendium physicum, ou Physica vera, in-12, Franeker, 1688 (abrégé de la physique de Descartes)j — Annotala prœeurrentia ad Ren. CarUtti principia, in-4, Dordrecht, 1690 (simple commentaire sur les méditations de Descartes); — Annotala majora ad principia philosophice Ren. Cartesii, accedunl ovutcula philosophica ejusdem auctoris, ln-4, ib., 1691 (même caractère que l'ouvrage précédent).
On peut consulter : Ph. Damiron, ^sso» sur («w<oire de ta philosophie en France au
x\xf siècle. Paris, 1846, 2 vol. in-8;— F. Bonillier, Histoire de la Philosophie cartésienne, Paris, 1854, 2 vol. in-8. Ph. D.
onSESlT, surnommé de la Porrée, Porr«tanus, docteur scolastique, né vers 1070, fit ses études & Poitiers, sa ville natale, vint ensuite i Chartres étudier sons Bernard de (dartres; puis à Laon, où il fréquenta les leçons de maîtres Raoul et Anselme. « Il puisa dans ces différentes écoles, dit Othon de Fnsingue, non des connaissances légères et superficielles, mais un savoir profond et étendu. La régularité de sa conduite et la gravité de ses mœurs, ajoute l'historien, répondirent i ses progrès dans les lettres. Ebnemi des jeux et des vains amusements, il n'appliquait son esprit qu'à des choses sérieuses et utiles. Il arriva de là que, non moins imposant par sa manière de parler que par son maintien, il mettait dans ses discours, ainsi que dans sa conduite, une certaine élévation inaccessible aux esprits futiles, et i laquelle ceux même qui étaient cultives ne pouvaient que difficilement atteindre. • Au sortir de ses études, Gilbert devint chancelier de l'église de Chartres, fonctions qu'il abandonna bientdt pour venir occuper â Paris une chaire de dialectique et de théologie. On sait qu'il professait les opinions des réaliste*; mais aucun débris de son enseignement n'est parvenu jusqu'à nons, si ce n'est le Livre des six principes {Liber «ex jprinciptorum), opuscule de logique commenté par Albert le Grand et saint Thomas. En 1140, il assista an concile de Sens, où furent condamnées les erreurs d'Abailard; et, s'il faut en croire la tradition, celui-ci, l'ayant aperçu, l'apostropha par ce vers d'Horace :
Nam taa res agitur, paries quum proximus ardet.
En effet, malgré son réalisme, Gilbert était do nombre de ces théologiens audacieux qui ne reculaient pas devant l'interprétation philosophique du dogme chrétien, au risque d'altérer la pureté de la foi. Étant devenu évéque de Poitiers, en 1142, il céda à peu près à cette pente dan-
gercuse, entreprit de commenter les livres de oSce sur la Trinité, et avança des maximes singulières qui le firent citer devant le concile de Paris, en 1 147. Ses adversaires, parmi lesquels était saint Bernard, athlète infatigable de l'orthodoxie, lui reprochaient d'avoir avancé, entre autres erreurs, que « la nature divine, qu'on appelle divinité, n'est point Dieu, mais la forme par laquelle Dieu est Dieu : de même que l'humanité n'est point l'homme, mais la forme par laquelle l'homme est l'homme. » Ce paradoxe était parfaitement conforme à l'esprit du réalisme, qui consiste à séparer les essences des individus, et qui, transporte dans la théologie, y entraînait la distinction de l'Être divin et des perfections divines, communes aux trois personnes de la Trinité. Gilbert, dialecticien consommé, se défendit arec tant d'art, que la décision de Taffaire fut renvoyée à un nouveau concile qui s'assembla à Reims, en 1148; mais son habileté écboua cette fuis contre la vi^émence de saint Bernard, et, après d'assez vives discussions, il dut souscrire une formule qui le condamnait. Il mourut peu de temps après, en 1154, laissant une réputation de savoir et de subtilité qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Le Livre des six principes se lit dans la plupart des anciennes éditions d'Aristote, à la suite du traité des Catégories. Le Commentaire sur Us livres de la Trinité de Boëce fait partie de l'édition des Œuvres de ce dernier, publiée â Bâie en 1570, in-f. On doit à Gilbert quelques autres ouvrages qui sont restés manuscrits. Consultez Oudin, Comment.descriptoribueEeeltiice,
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in-^, Leipzig, 1722, t. II, p. 1276 et sniv. ; — Fabricias, Bioliotheca meditœ ei inflmce latinitaiis, iii-4, Pavie, 1754, t. III, p. i&j — Histoire lilléraire de la France, t. XII, p. 468 et suiv. C. J .
aiOBEBTI (Vincente), né àl^irin en 1801, est à la fois un théologien, un homme d'État et un philosophe. Sa naissance ne semblait pas le destiner & une hante fortune : il était pauvre, devint orphelin de bonne heure et dut sa première éducation à une mère adoptive. En 1825 il était reçu docteur en théologie, avec une thèse intitulée : de Deo et religione naturali, qui déjà accuse un certain penchant i l'idéalisme. Il nourrit cette disposition par de fortes lectures, que son patriotisme lui faisait choisir surtout parmi les Italieui, tels que Nicolas de Cusi, Marsile Ficin, Bruno, Cumpanella ; il appréciait alors Rosminl que plus tard il devait attaquer dans son ouvra^ : des Erreurs philosophiques d'Antonio Roimtni, et qui lui répondit par un opuscule : Vincent Oioberti et le panlhiisme. Mais il n'était philosophe qu'à ses moments perdus : les questions religieuses et politiques le passionnaient, et quoique prêtre, il partageait les désirs et les douleurs de la génération libérale, dont il ne devait pas voir le triomphe. En 1833, la hardiesse de sa parole le fit arrêter, emprisonner, et finalement condamner à un exil qui dura pendant quinze ans. Réfugié d'abord a Paris, puis bientôt à Bruxelles, ou il trouva un modeste emploi de professeur, il publia avec activité une série d'ouvrages qui pénétrant en Italie y produisaient une grande émotion, et qui lui valurent beaucoup d'admirateurs et de disciples, et, comme d'ordinaire, des ennemis acharnés : il est inutile d'ajouter que ceux-ci avaient I* pouvoir en main : aussi courait-il le risque de mourir exilé, quand la révolution de 1848, et les événements qu'elle provoqua en Italie, lui permirent de revenir dans le Piémont. Accueilli avec transport par toutes les classes de citoyens, recommandé i la bienveillance d'un pape, alors libéral, par son orthodoxie bien avérée, et à la faveur de Charles-Albert, par son patriotisme et sa haine de l'étriinger, il devint une première fois minisire, et bientôt après président du conseil. Il rêvait l'alliance dfe la aémocratie et de l'Église, et l'affranchissement de l'Italie par une ligue ayant à sa tête le souverain pontife. On sait quelles furent ses déceptions. Il était déjà tombé du pouvoir, quand éclata la guerre qui se termina par le désastre de Novare. Le nouveau souverain du Piémont le chargea d'une mission en France; Gioberti s'en démit bientôt, vécut obscurément à Paris où il mourut en 1852. Il avait terminé dans ses dernières années un livre qu'il faut au moins citer, quoiqu'il n'intéresse guère la philosophie^ Xa.RmovationpoUliq'ue de l'Italie, ouvrage admiré et étudié par tous les Italiens qui ont pris part aux événements politiques de notre temps. Voici parmi ses autres écrits ceux qui lui assurent un rang distingué parmi les philosophes italiens : Théorie du Surnaturel, Bruxelles, 1838; — Introduction à l'Histoire de la philosophie, Bruxelles, 1839-1840; — Comi'cf^ rations sur les doctrines religieuses de V. Cou- $in, Bruxelles, 1840; — du Beau, Bruxelles, 1841 ; — du Bon, ib., 1842: — de la Philosophie de la révélation, TuTitï, 1856; — la Protologie, Turin, 18ô7. Ces deux derniers écrits ont été publiés, comme on le voit, après sa mort. Quelques-uns de ces ouvrages ont été traduits en français : Gioberti a lui-même écrit en cette langue une Lettre d'un Italien à un Français fur le» Doctrine» de M. de Lamennais, Paris et Louvain, 1841 ; il y mêle & des attaques passionnées contre son adversaire l'exposition do
ses doctrines, et l'on en a beaucoup profité pour l'analyse qu'on va essayer en se bornant aux parties originales du système, la théorie de l'être et celle du surintelligible.
Le point de départ de la poilosophie. nous dit Gioberti, ne doit point être cherche dans la psychologie, mais dans la métaphysique ; la méthode n'en doit pas être l'analyse, mais la synthèse, qui descend des régions les plus élevées aux régions inférieures. Les psychologues ont borné la science, et ce qui est pire, ils l'ont faussée. Prenons donc pour principe de toute spéculation l'idée la plus universelle, celle qui se retrouve au fond de toutes nos pensées et résiste à toutes nos négations, l'idée de l'être,
Èar delà laquelle nous ne trouvons plus rien, lais les philosophes entendent souvent l'être dans sa simplicité abstraite, comme une matière également applicable an créateur et aux créatures, forme vide, incapable de rien produire : ils sont ainsi inévitablement conduits au panthéisme, le fléau de la société, l'erreur détestable qui à elle seule contient toutes les autres. En enet l'idée de l'être abstrait rapproche dans une unité logique en réalité, mais substantielle en apparence, le fini et l'inflm, et de l'un et de l'autre elle forme un tout unique^ immobile, d'où toute activité est proscrite, ou rien n'est cause, rien effet. Gioberti lui-même, il le confesse, s'est d'abord confié à cette abstraction décevante, et après l'avoir suivie pendant des années, de conséquence en conséquence, il s'est trouvé panthéiste, sans le savoir : il dut alors revenir sur ses pas, et remonter jusqu'à la conception qui l'avait égaré. Il s'avisa qu'il fallait ajouter à l'idée d'être quelque autre notion à la fois primitive et subordonnée à la première : primitive, puisque sans cela on ne pourrait l'acquérir, la notion d'être étant d'elle-même impropre à rien produire ; subordonnée, car si elle ne rétait pas, il y aurait deux principes et on échapperait au panthéisme pour tomber dans le dualisme. Or pour obtenir cette seconde notion il suffit de tirer l'être de son état abstrait, de donner la vie à ce concept, en y impliquant l'idée d'un efietj qui ne fait pas partie de sa nature, mais qui librement produit par son vouloir^ se lie avec lui par le rapport de création. Ainsi cette forme vide de l'être pur se trouve remplie : elle contient plusieurs éléments : l'être en lui-même, une existence substiintiellement distincte de lui et contingente, la création de l'une par l'autre, et la liberté de l'acte créateur. Voilà en vérité bien des choses enveloppées dans l'idée, et on peut soupçonner que Gioberti les y met parce qu'il veut les retrouver dans son système, comme ces alchimistes qui retiraient de leur creuset l'or qu'ils y avaient furtivement introduit. Non pas que tout soit faux dans cette théorie, mais tout y est arbitraire : c'est une constructfon de l'être d'après un type préconçu et en vue d'une conclusion dont on prépare les prémisses. Gioberti, sans en convenir, avoue cependant que son « début est hypothétique », mais il offre de le vérifier. C'est pure complaisance : car pour lui il est sûr de ne pas se tromper : « Ma synthèse étant la seule qui puisse se concilier philosophiquement avec le dogme catholique, cela seul suffirait à mes yeux pour la mettre hors de doute. » L'idée de l'être n'est donc pas si primitive qu'il veut bien le dire : il y a avant elle un principe : c'est le dogme catholique, et la métaphysique n'est que le développement logique d'une religion.
Considérons pourtant la vérification, si superficielle qu'elle puisse être. Il y a, suivant une distinction bleu connue, une connaissance par
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iutnltloa, et une antre par réflexion, l'aiie primitive, l'anfe n-térienre, celle-li fe^0IK^e, et celle-€i bornée i donner nne forme à des matériau qu'elle ne j rodait pas. 11 est d:.ne érident qn'U fiat attribaer à l'iatution toat élément réflédii qui ne (eat être la transformation d'ane antre connaissuice ; il lant, en nn mot, qu'il j ait dans l'iotnition lo«t ce qui rend possible le trarail discarsif de la réflexion. Or U n';][ a ni réflexion, ni lao^ge, ni science possible, si noiu n'avons a f/rton . La connai<Mnf« de la canmion complète, substantielle et libre de l'existence par l'être. • De là cette proposition qpi traduit la prise de p-'.>ssessiûn de la vérité fondamentale par l'inteil.geLce spontanée : • l'être crée l'existence. • Cest nne formule idéale, dans le sens platonique, vér.té objective an fond, source de tonte évidence et de tonte certitude; qu'on se garde svrtoutd'j voir nne tauU>!bgie ; l'existence ce n'est pas l'être, c'est ce qui en sort, an sens vrai du mot latin extiilere. A l'aide de cette formule, on peut expliquer tons les problèmes de la philosophie, déterminer les principes de tontes le* sciences, et marquer le lien des unes et des antres avec la religion. D'abord elle donne un fondement aux deux grands principes de contradiction et de raison suffisante, Iti deux lois les plus essentielles de l'esprit et des choses. L'être se pose Ini-même, il est lui et non pas antre, voila la forme concrète de l'identité et par suite an foincipe de contradiction. De même l'être pose l'existence, il en est la cause absolue, et par conséquent la raison suffisante. Ensuite la même proposition se vérifie dans la perception du monde extérieur^ qni nons apparaît comme contingent, c'est-i-dire comme produit, absolument produit, par nne cause libre: elle se retrouve dans tonte démonstration de 1 existence de Dien. qni est nn axiome pour l'intuition, mais un problème pour la réflexion; et enfin elle est U formule du christianisme, enveloppant 11v>nune et Dieu et leur médiateur le Oirist, avec cette seconde création du monde de la grlce. Réduite à sa simple expression, et dégagée de toute application au dogme, cette thèse est trës-soutcnable : que nous connaissions directement Dien comme cause première et dans ses rapports avec ses effets, ce n'est pas une doctrine nouvelle. Gioberti loi Ate tonte sa force en l'isolant de toute observation psychologique: U n'y ajoute rien en l'exprimant en termes étranges et en l'entourant d'amplifications.
Mais voici la vraie découverte de Gioberti : il a trouvé dans l'esprit humain un élément qni jusqu'ici n'a été signalé par personne, et que la psychologie, à laquelle il vent bien recourir pour cette fois, peut, dit-il, constater par l'ol^ervation. On ne doit pas se flatter de décrire avec grande clarté le pouvoir qui a échappé à tant d'investigateurs; Gioberti le caractérise avec quelque embarras : c'est un élément tupra ratiomul ; il ne peut être pensé par lui-même, mais il est aperçu par l'esprit à l'aide d'un symbole intellectuel ; il est subjectif de sa nature, mais l'esprit l'objectire en le plaçant dans l'idée par une opération légitime j c'est le vrai nonmène; c'est le $urmleUigtbU. Sous ces formules que l'on transcrit fidèlement, on entrevoit deux affirmations : il y a dans l'idée quelque chose d'intelligible, une partie inaccessible i la raison ; et en nous il y a un pouvoir de dépasser la raison et de pénétrer jusqu'à cette profondeur inaccessible. Ce mot pénilrer implique id nne contradiction choquante ; mais il est difficile i remplacer : il ne vaut pas mieux dire qne nous avons la faculté de connaître rùico^noset^, de comprendre l'incompréhensible; et Gioberti n'a certainement
pas admis cette loiromacUe. A quoi donc te rédnit celte turinieiligaue dont il nons gratiCe? L'idée se présente à nous a^ e; nn eb'.i clair et nn cClé obscur; Fan cocs°i:ae p-onr nons l'ériden:e, et Tautre le mystère; ie premier «st positif et l'antre négatif. *• >K>ns concevons d^uM manière négative le et'té obscur, dont la né^k- Uon est toute subjective, par la n>t.on abstraite et génériqae de l'être que nous empruntons an c4te cîj:r de l'idée. • Si ce jargon a an sens, U veut dire que nous avons la (acuité de comprendre qne ne us ce comprenons pas tout; ce pouvoir n'est pas an-dessus de la r^son, il y est aussi inhérent que celui de savtir qu'elle comprend, et n'en est qu'une autre forme. Hais Gioberti n'aborde la philosophie que pour y trouver des preuves du catholicisme : une faculté du surnaturel, bornée à une connaissance négative, un senk du mystère inné i l'esprit, rend fa révchlion concevable et même nécessaire. La révélation achève ce que la nature avait I commencé : en proposant ses mystères, elle ' n'impose pas à I esprit la nécessite de^ se contredire ; elle lui donne le moyen de goûter lue première satisfaction, préInde des contemplations de la vie bienhenreuse. Ainsi, dit-il, se trouvent conciliées U raison et la révét.ilion, la grlce et la nature. Ainsi, disons-nous, on essaye de corrompre la philosophie, i l'aiae d'une sophistique dont il n'y a pent-être pas d'exemple^ et de ce qu'il y a des choses que nous ne connaissons pas, on conclut que nous avons une facnlté de ne pas les connaître, une faculté d'ignorance, ou pentêtre même une faculté de déraison.
Nons ne pousserons pas plus loin cette analyse. M. Cousin, raconte-t-oD, a dit un jour : • X. Gioberti n'est pas un philosophe. > Ce jugement, quoi qu'on en puisse dire, ne manque ni de clairvoyance ni de justice. Gioberti est nn tribun religieni comme Savonarole : il n'a qu'un bat, la grandenr dn catholicisme et celle de la patrie dont la rénovation est attachée àccliede l'Eglise; un seul espoir, s'emparer de l'esprit d'un jpepe et gouverner sous son nom. Entre les divers moyens d'accomplir ses projets, dont il serait injuste de contester la noblesse, la philosophie lui parait le plus efficace : il l'aborde non pas avec le respect du vrai penseur qui lui demande ses croyances, mais avec des convictions tontes faites, et la résolution de la plier violemment i. ses volontés. Gne doctrine conçue dans de telles conditions n'est plus qu'un expédient de polémique ou nne machine de guerre : comment la tiendrait-on pour sérieuse, quand on ignore si l'auteur lui-même l'a prise au sérieniT Mcttseulement Gioberti subordonne la philosophie i la politique, i la religion, mais encore il U sacrifie au patriotisme : il est dédaigneux, sinon violent, envers tons les grands hommes qui n'ont
rs illustré l'Italie, et qui ne peuvent cootribner la régénérer : on dirait qu'il a la haine des noms les plus glorieux, de celui de Descartel par-dessus tont. La philosophie ne doit rien i ce critique passionne) i cet écrivain irascible, i ce prétendu philosophe qni incon>ore la science à la religion, et invente la faculté de l'incompréhensible. Il est vrai que sa seconde doctrine, celle de la Prolologie, tont en conservant extérieurement le même appareil que la première, en diffère sensiblement : cet ennemi aâiamé dn panthéisme, qui a écrit contre Lamennais nne lettre odieuse, où U incrimine ses intentions, diffame son caractère, et surtout l'acciue de conspirer avec les spinozistes et les hégéliens, finit par professer tm panthéisme i peine dissimnlé, et par naturaliser Uégel en Italie. Ce théologien dogmatique, qni ne reconnaît nnlle
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vérité en dehors de la tradition eatholicpe, patronne un système où toote vérité religieuse se troDVe compromise.
On peut donc souscrire à ce jagement de M. Franck : • Ce qu'on appelle son système on ses deux systèmes, ne se compose que d'emprunts on d'affirmations arbitraires, le plus souvent contradictoires, et de formules absolument inintellicribles.... Il est de la race des Savonarole et des Giordano Bruno, qui mêlent la sincérité au pins hardi charlatanisme. » Sa vraie grandeur «st dans son ardent patriotisme ; son vrai génie est celui de l'homme politique; et ce génie explique et justifie les hommages et l'admiration de ses compatriotes.
On peut, consulter : Louis Ferri, £'ssat sur l'hittotre de laphilotophie en Italie au xix* siècle, Paris, 1869, t. I, p. 387 ; t. II, p. 140 ; — Mariano, la Philosophie contemporaine en Italie, Paris, 1866; — Ad. Franck, m Philosophie italienne. Journal des Savanu, 1872. E. C.
OIOJA (Melchior) naqnit à Plaisance en 1767, «t Y termina sa vie en 1828. Après avoir appris le latin et les humanités, il fut placé, à rftge de dix-sept ans, au célèbre collège de Saint-Lazare, dans sa ville natale. Il y étudia la théologie et la philosophie avec beaucoup de succès. Il eut pour maître de cette dernière science Antoine Comi, homme d'une grande douceur, ami de la jeunesse, porté vers de sages réformes dans les sciences philosophiques. C'est sous ce maître habile qu'il contracta le goût de la méthode expérimentale et du raisonnement. Il ne tarda pas à négliger la théologie, qui devait cependant faire alors son occupation presque exclusive, pour s'adonner à la poilosophie, aux mathématiques, et surtout à la science de l'homme et de la nature. Quoiqu'il eût fait de bonnes études, à peine les vit-il terminées qu'il éprouva, comme Descartes, le besoin de les recommencer et de les compléter à sa manière. Il mena j)endant trois ans une vie retirée, austère et laborieuse, passant dans l'étude la plus grande partie de ses nuits.
Ses premières publications lui valurent une place a'historiographe, qu'il abandonna plus tard pour celle de directeur des travaux statistiques de l'Italie, pour les^nels il avait beaucoup de goût, et dont il s'était occupé avec le plus grand succès. Cette place ayant été supprimée en 1809, Gioja se mit a coordonner les nombreux matériaux qu'il avait recueillis sur l'économie politique et les sciences morales en général. Le baron Pierre Custodi venait de donner une grande impulsion i, ce ([enre de recherches par son Recueil des économistes classiques de l'Italie. Après six ans de méditation et de travail soutenu, Gioja fit paraître, en 1815, le premier volume d'un grand ouvrage sur les sciences économiques, ouvrage ^ui devait non-seulement résumer l'état de la science à cette époque, mais encore y ajouter considérablement, sous le double rapport des faits et de la théorie. Cependant ce ne fut pas là son dernier mot sur cette branche des connaissances humaines; il sentait la nécessité d'arriver à quelque chose de plus général et de plus scientifique. Sa Philosophie de la statistique, dont la première édition parut en 1826, fut destinée & rendre cet important service.
Gioja revint aussi à l'étude de la philosophie proprement dite, qu'il avait beaucoup aimée dans sa jeunesse ; mais, après ce que nous venons de dire, on ne sera pas surpris que cette science ait pris sous sa plume un caractère pratique. L'ouvrage de philosophie politique le plus remarquable qu'il ait laissé est un traité du Mérite et des récompenses. U y montre beau-
coup d'invention^ d'érudition et de finesse. Ce sujet, déjà traite par Diderot et par Bentham, n'avait été qu'effleuré par Dragonetti. Gioja est donc le premier, en Italie, qui l'ait envisagé d'une manière sérieuse, profonde, et qui, pour me servir de l'expression de son biographe italien, ait élevé un édifice majestueux sur des fondements à peine jetés. Il y pose les bases et y trace les règles d'un code qu'il serait heureux de voir remplacer celui des délits et des peines. Voici les grandes divisions de cet important ouvrage.
I. Du mérite : 1* du mérite considéré dans les forces productrices, c'est-à-dire dans les forces physiques, morales et intellectuelles; 2* Du mérite considéré dans l'effet produit; règles générales pour calculer le bien et le mal ; considérations spéciales sur le mérite intellectuel ; 3* Du mérite considéré dans le motif qui fait agir; 4° Caractères du mérite ; 5° Mérite apparent ou faux mérite : ses diverses espèces; 6* Jugements du mérite ; opinions des écrivains snr le discernement, la volonté et le pouvoir du peuple dans le choix des fonctionnaires ; résultats historiques sur le même sujet, moyens employés par les législateurs pour développer les facultés dans le peuple; jugement du prince, des tribunaux, du sort.
II. Des récompenses : 1* Espèces et caractères des récompenses ; nécessité, utilité, et classification des récompenses. Première classe de récompenses : biens matériels. Deuxième classe de récompenses : biens civils, honorifiques, religieux. Troisième classe : exemptions de certains maux; 2° Qualité des récompenses : certitude, efficacité, publicité, personnalité, transmissibilité, etc. ; 3* Questions diverses sur les récompenses.
Gioja avait remarqué combien la connaissance des hommes et du monde est difficile et délicate; combien elle est importante, et combien peu cependant on s'occupe de l'inculquer à la jeunesse. Il voulut donc en donner des leçons sous la forme la pins gracieuse, la plus aimable et la pins instructive en même temps, dans son Nouveau Qalateo, ouvrage qui a eu cinq ou six éditions en Italie. C'est un vrai traité de la prudence dans les relations sociales. L'Idéologie du même auteur est pleine de faits, surtout en ce qui concerne les rapports du physique et du moral : c'est, par conséquent, un des traités les plus instructifs de ce genre. Dans ses Éléments de philosophie, Gioja a voulu exposer les règles de la logique et de la morale, en donnant en même temps les principes de la science économique. Aussi avait-il d'abord intitulé cet ouvrage : Logique statistiqite. Il a publié, d'après le même plan, un autre livre destiné à enseigner la méthode par des exemples nombreux et très-instructifs par eux-mêmes, choisis, la Plupart, dans l'histoire naturelle : ce sont les Exercices logiques sur les erreurs des idéologues et des toologistes, ou l'Art de tirer profit des livres mal faits. Disciple de Bentham, Gioja partage dans tous ses écrits les mérites et les défauts de son maître.
Voici la liste des écrits de Gioja qui intéressent le plus la philosophie : Le Nouveau Qalateo, 2 vol. in-12, Milan, 1802, 1820, 1822, 1827 ; — Logique statistique, in-8, ib., 1803 ; — Éléments de philosophie à l'usage des écoles, 2 vol. in-8, ib., 1818 ; — Idéologie, 2 vol. in-8, ib., 1822; — Exercice logique, etc., in-8, ib., 1823. On trouve une liste complète des ouvrages de Gioja i la fin de sa biographie, mise en tête de la seconde édition de sa Philosophie de la statistique, Milan, 1829. J. t.