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ai.ANVUX ou OIiANWILE (Joseph), pasteur aoglic&n, né k Plymouth en 1636, mort i Bath en 1680, est le premier qui, en Angleterre, ait donné au scepticisme une forme systématique, et doit être regardé à certains égards comme le prédécesseur de Hume. Cependant il ne cherche pas, comme ce dernier, i convaincre la raison humaine d'une impuissance absolue: il veut seulement qu'elle se fasse une idée plus juste, c'est-à-dire plus modeste, de ses forces ; qu'elle poursuive la vérité sans espérer la connaître tout entière, et surtout qu'elle ne la croie point déjà trouvée, qu'elle ne s'attende pas à la rencontrer dans un des systèmes qui se partagent l'empire des écoles. Il désire, en un mot, éviter également les deux excès contraires : le scepticisme et le dogmatisme ; une philosophie orgueilleuse qui croit tout savoir et un doute désespéré, qui est la négation même de la science. Pour arriver à son but, il montre à la fois la vanité des systèmes qui ont obtenu jusqu'à lui le plus d'autorité sur les esprits, et la faiblesse de lit raison par rapport aux principaux objets de la connaissance humaine. Les systèmes qu'il passe ainsi en revue et qu'il soumet à une critique souvent profonde sont ceux d'Aristote, de Descartes et de Hobbes ; mais c'est à ce dernier que s'adressent ses objections les plus fréquentes et les plus justes. Au nombre des arguments par lesquels Glanvill s'efforce de nous convaincre de la faiblesse irrémédiable de nos facultés se trouve le dogme du péché originel : singulier argument pour un philosophe qui lait du doute la condition de la sagesse i I^s autres sont empruntés, pour la plupart, de Charron et de Montaigne, dont le philosophe anglais avait certainement lu les œuvres. Hais il y en a un aussi qui lui appartient en propre et que Hume a développé plus tard avec un immense succès : c'est la manière dont il explique le rapport de causalité. Dans l'opinion de Glanvill, ainsi que dans celle de Hume, nous ne connaissons aucune cause en elle-même et d'une manière immédiate ou intuitive; nous ne connaissons les causes que par leurs effets. De ce que l'expérience nous montre deux objets dont 1 un est sans cesse accompagné de rautre, nous en concluons que celui-ci est l'effet, et celui-là la cause; mais cette conclusion n'est pas légitime, car un simple rapport do connaissance ne doit pas être converti en un rapport de causalité (S'cepsis sci'enti/ica, édit. de 1665, p. 142). De plus, tous les phénomènes dont la nature nous offre le spectacle sont si étroitement unis entre eux, qu'il est très-difficile d'assigner à aucun d'eux une cause déterminée; et comme les causes aussi, d'après l'idée même que nous avons de la caulalité, dépendent nécessairement les unes des autres et forment entre elles une chaîne non interrompue, il nous est impossible d'en connaître une sans les connaître en même temps tontes; ce qui n'a pas été accordé à notre faible intelligence. Avec une pareille théorie, c'en est fait évidemment du dogmatisme, car l'idée même de l'être se trouve anéantie avec l'idée de cause; mais comment alors, ainsi que Glanvill le prétendait, ne pas prendre au sérieux le scepticisme, et le considérer seulement comme le remède de l'erreur, comme la liberté de l'intelligence, comme un moyen de secouer les chaînes de l'opinion? Glanvill, heureusement pour lui, n'était pas un esprit conséquent. Le même homme qui ne voulait rien alfirmer sur la foi de l'autorité et de l'habitude, et qui atuquait la raison humaine jusque dans ses fondements, croyait aux revenants et aux sorciers. 11 a écrit des Comidéraliont philosophxgues louchant
Vexittence de* soretert et de la sorcellerie (in-4, Londres, 1666)^ où il ne se montre pas an-dessus des plus grossières superstitions de la populace; et, à voir la gravité qui règne dans cette bizarre composition, il est dirficile de supposer avec M. Degérando {Biographie universelù, art. QlanvilCj que l'auteur a voulu seulement se railler de la crédulité de ses contemporains. D'ailleurs il revient sur le même sujet, et avec un ton non moins convaincu, dans un autre écrit qui a pour titre Sadduciamu$ triumphans (in-8, Londres, 1681 et 1682).
Les deux principaux ouvrages de Glanvill, ceux qui ont fait sa réputation et qui lui ont attiré les plus vives attaques, soit de la part des théologiens, soit de la part des philosophes de son temps^ sont les suivants, tous deux écrits en anglais : La vanité du dogmatitme, ou de la confiance dans nos opinions, rendue manifeste dans un traité sur les bornes étroites et Tineerlilude de nos connaissances el de leur* principes, avec clés réflexions sur le péripatétitme el une apologie de la philosophie, in-8, Londres, 1661; — Scepais scientifusa, ou l Ignorance avouée, le chemin de la science: essai sur la vanité du dogmatisme et de la confiance dans nos opinions, suivi d'une réponse à Thomas Albius, in-4, Londres, 1665. Dans un autre écrit, qui a pour titre Plus ullra, ou Progrès et avancement de la science depuis Arislole (in-12, Londres, 1658), Glanvill défend la science moderne contre un ecclésiastique de son temps, qui avait prétendu qu'Aristote réunissait à lui seul plus ae connaissances que la Société royale de Londres et que le xvn* siècle tout entier. Enfin Glanvill a encore laissé d'autres écrits, parmi lesquels deux seulement méritent d'être cités ici : Philosophia pia, ou iDtscours sur le caractire religiejix et la tendance de la philosophie expérimentale, in-8, Londres, 161 1 ; — h'ssais sur différents sujets de philosophie elde religion, in-4, ib., 1676.
QUS80N (François), médecin philosophe, né en 1597 dans le comté de Dorsct, en Angleterre, occupa pendant quarante ans la chaire de médecine de l'université de Cambridge. Il fut aussi agrégé et ensuite président du collège des médecins de Londres. Enfin il mourut dans cette dernière ville, en 1677, après avoir été un des plus anciens membres de cette réunion de savants, qui devint plus tard la Société royale. Glisson a beaucoup écrit: mais un seul de ses ouvrages a appelé sur lui l'attention des philosophes; c'est celui qui a pour titre: Tractalu^ de nalura subslantuz energelica, seu Vita naturel ejusque tribus primis facultalibus, verceptiva, appetitiva, motiva (in-4, Londres, 1672). C'est là qu'on trouve exposée, dans un langage malheureusement inabordable et tout hérissé de formules scolasliqucs, une théorie de la substance assez semblable à celle de Leibniz, et qui probaljlement n'est pas restée inconnue a l'auteur de la Monadologie. D'après Glisson, la substance n'est pas une simple abstraction de l'esprit on un attribut général qui se rapporte simultanément à plusieurs objets; elle a^ au contraire, une existence et une vertu qui lui sont propres, qui lui appartiennent de la manière la plus absolue. Tout ce qu'elle est, c'est-àdire tous SOS attributs et toutes ses modifications, elle les tire de son propre fonds [substantia fundamentalis), parce qu'elle a la vertu d'agir sur elle-même et de se développer par sa propre énergie (natura energelica^. Ces deux caractères, que l'analyse est forcée de distinguer, mais qui, dans la réalité, sont parfaitement identiques, constituent l'essence invaria-
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ble de tonte substance; ce qui signifie qu'être c'est agir, que tout mode de l'existence est un mode de l'activité, et que toute substance est une force. C'est en cela mSme, ou dans la vertu qu'a chaque substance de tirer de son propre fonds ces diverses manières d'exister, que Glisson fait consister la vie. Qu'est-ce, en enet, que la vie, sinon le développement spontané de toutes les propriétés et de toutes les facultés d'un être? et qu'est-ce que ces propriétés, ces facultés sont i leur tour, sinon des modes divers de l'activité essentielle de la substance? C'est un principe sur lequel Glisson insiste particulièrement, et
Jut joue aussi, comme l'on sait, un grand r6le ans le système de Leibniz, qu'une substance ne reçoit rien du dehors ; qu'il ne peut y avoir aucune communication directe, aucun point de contact entre une substance et une autre. Sub- Êtantia exclusive est negatio fœderalionis cum quavis natura aut supposito exlraneo (ch. v). C'est sur ce principe de Vineommunicabilité des substances que Glisson se fonde pour admettre la distinction de l'&me et du corps. Il rejette la preuve cartésienne, tirée de l'inertie et de la divisibilité de la matière ; car la matière même, mais la matière considérée dans son essence, la matière première, ainsi qu'il l'appelle d'après les anciens, est pour lui un principe actif et vivant, une force comme l'esprit, quoique d'une nature bien inférieure à celle de l'esprit. Il la regarde comme la cause de toutes les formes
3U1 affectent nos sens, et que nous réunissons ans notre esprit sous le nom de corps. Les corps, et, par conséquent, leurs propriétés les plus essentielles, ne sont donc que des manifestations fugitives et sensibles d'une force qui échappe à nos sens et qui demeure toujours la même an milieu de ces changements.
Il est curieux de voir comment, avec cette théorie de la substance, Glisson nous rend compte des facultés de l'esprit et des propriétés de la matière. Ce n'est point par ces facultés et ces propriétés qu'il remonte jusqu'au principe mar tériel ou spirituel ; mais, au contraire, il les fait dériver par voie de déduction de la substance i laquelle elles appartiennent. Ainsi, puisque toute substance est une nature énergique, c'est-à-dire une force, elle a d'abord la faculté d'agir. Mais elle agit de deux manières : d'une manière positive, en se concentrant sur elle-même, et d'une manière négative, en repoussant loin d'elle toute action d'une force étrangère. De là deux premières facultés: la faculté appétitive et la puissance motrice. L'une et l'autre supposent la faculté perceptive ou plutôt la perception ellemême, qui n'est que l'union de la substance avec sa propre forme ; car la concevoir sans forme est tout à fait impossible. La forme représentée par la perception, c'est l'universel; la substance elle-même, considérée dans son existence propre et dans son activité, c'est le particuner. L'universel et le particulier ou l'essence et l'existence ne sont pas deux choses différentes et même opposées, comme on l'a cru ; elles se réunissent et se confondent dans la nature des êtres. Il n'y a point de forme ou d'idée universelle qui ne se manifeste dans une substance, c'est-à^ire dans un être déterminé; il n'y a point d'être semblable, qui ne renferme en lui la forme générale de son existence. C'est pour cela que la matière aussi, du point de vue où nous l'avons considérée plus haut, est douée en un certain sens de la faculté perceptive ; car il n'y a point de matière sans lorme. Quant aux deux autres facultés, elles reçoivent ici les noms de pesanteur et de divisibilité. C'est, en effet, à ces deux propriétés que Glisson veut
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ramener toutes les qualités essentielles de la matière.
Tout le système de Leibniz se trouve ici en
Serme: les substances sont considérées comme es forces; ces forces se suffisent à elles-mêmes, et tirant de leur propre fonds toutes leurs modifications, sont de véritables monades; ces monades n ont aucune action les unes sur les autres ; la divisibilité et l'étendue ne sont que des phénomènes^ enfin, il ne faut point séparer les idées des realités ; il faut tâcher de concilier Platon avec Âristote. Mais, en admettant comme certain que Leibniz eût connu le traité de Glisson, combien de génie il lui eût fallu encore pour tirer de cette œuvre informe la Théodicée et les nouveaux Essais sur l'entendement humain !
aNOUIQTTE (Philosophie). Le mot gnomique, consacré chez les historiens de la littérature grecque pour désigner une forme particulière de la philosophie, la forme sentencieuse, ne se trouve en ce sens chez aucun auteur de l'antiquité. La philosophie gnomique est la plus ancienne forme de la philosophie chez les Grecs. De brefs aphorismes, des proverbes pleins de sens, des préceptes sur la conduite de la vie, des conseils ((ncoSîixat) sont en effet l'expression élémentaire et primitive de cette science qui s'ap- Sela plus tard la morale. Comme l'observation u caractère des hommes et la sagesse pratique se développent, chez un peuple, dés ses premiers progrès dans la civilisation, on ne s'étonnera pas de rencontrer déjà dans Homère l'usage assez fréquent de ces sentences philosophiques. Mais ce n'est qu'à un second âge de la poésie grecque, dans Hésiode, que les sentences deviennent à elles seules la matière de poèmes distincts ; les Œuvres et les Jours sont le plus ancien exemple d'un poSme didactique. Dans l'ouvrage même d'Hésiode se trouvent encore réunis deux éléments de nature fort différente : les règles relatives à la vie matérielle, et les conseils moraux. Ces derniers à leur tour formeront plus tard le poème à proprement dire gnomique, illustré par Selon, Phocylide et Théognis. Avec quelques autres écrivains moins célèbres, ces trois poètes représentent pour nous une école qui s étend depuis le vu* siècle jusqu'au commencement du v* avant notre ère, et à laquelle il faut rattacher, quoiqu'ils n'aient pas tous été des écrivains, les sept Sages de la 'Grèce, dont les sentences morales et politiques 'nous ont été conservées par une ancienne tradition.
Renfermée dans les limites que nous venons de tracer, la philosophie sentencieuse embrasse encore un domaine assez large. Elle touche à plusieurs autres genres, à l'hymne religieux^ à la politique, i la haute physique, à la satire. Ainsi il y a dans Selon une invocation aux Muses ; dans Théognis une prière à Jupiter, une à Phœbus, une à Castor et Pollux, prières ordinairement terminées par des pensées morales, mais dont quelques vers rappellent encore cet élan de poésie religieuse qui distingue les hymnes homériques. Les dieux d'ailleurs n'y sont pas toujours invoqués avec confiance ; c'est quelquefois le doute, ou même un sentiment voisin du désespoir qui a inspiré ces naïves invocations; quelquefois aussi le scepticisme des gnomiques s'exprime moins directement par une explication toute rationnelle des phénomènes de la nature et des événements du monde. On voit que les
frands poèmes cosmogoniques de Parménide et e Xénopbane vont bientêt inaugurer en Grèce cette philosophie qui, sans nier ouvertement les dieux païens, n'usait guère de leurs noms que pour en faire les symboles des forces de la nature.
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Toat M débronillo et s'organise, en quelqae «orte, daus ce siècle de science et d'activité curieuse ; naguère confondues dans l'unité épique, les connaissances humaines n'ont pas encore de limites bien définies; la division des genres commence pourtant à devenir sensible, et l'on devine que dans deux siècles Platon et Aristote la pourront analyser dans leurs savantes théories des œuvres de l'esprit.
D'un autre c6té, la poésie gnomiqne se rattache bien souvent à la politique. De leurs préceptes généraux sur les conditions du bonheur public, Solon et Théognis, hommes d'État, mêlés aux événements publics de leur patrie, passent bien vite à leurs souvenirs personnels; et ce que, par habitude, nous appelons toujours leurs sentences, ressemble souvent à des fragments de m^motreg en vers. Voilà comment Plutarque a pu puiser dans les vers mêmes de Solon une partie, et probablement la plus authentique de sa biographie du législateur athénien. Theognis nous fait assister aux révolutions de Mégare, lorsqu'il énonce, avant Platon, en quelques traits énergiques, la loi fatale qui fait passer les peuples de l'extrême licence au joug d'un tyran : «Cette ville est grosse, et je tremble qu'elle n'enfante quelque redresseur de nos folles passions, » etc. (vers 699 et suiv., édit. Welcker) ; ou lorsqu'il insiste à plusieurs reprises sur les avantages do la modération, du jiMle-milieu (vers 675, 681, 690).
Ces digressions personnelles nous ont conservé encore d'autres sentiments, d'autres souvenirs particuliers au poète. Ainsi, theognis et Solon décrivent les joies de la jeunesse avec une complaisance qui n'est pas sans quelque regret de leurs plaisirs perdus. Mais ici il faut bien distinguer entre la lettre et le sens de leurs vers. Des descriptions gracieuses de l'amour et des festins, l'éloge du vin, de la bonne chère et de la richesse, n'expriment pas toujours la pensée personnelle du poète; celui-ci n'est que l'interprète des passions ou des préjugés contemporains. II trapprouve pas tout ce qu'il décrit ou raconte; sa
Îioésie alors touche de très-près i la satire, seuement, comme elle s'abstient toujours de personnalités injurieuses, on ne peut la confondre avec le genre ïambique, que perfectionnaient, à la même époque, Archiloque et Hipponax. Ainsi, quelques vers de Phocylide, ou le sexe féminin est divisé en quatre familles, et ramené, avec fort peu de respect, à quatre origines, le chien, l'abetlle, le porc et le cheval, font penser au petit poème ïambique de Simonide d'Amorgos sur le même sujet, qui forme comme une transition entre le genre gnomique et la satire personnelle d'Arcluloque. Le premier fragment de Phocylide offre, en deux vers, une épigramme ingénieuse et mordante : « Les Lériens sont des méchants, non celui-ci on celui-là, mais tous, excepté Proclès; encore Proclès est Lérien. » Au reste, ces traits de malice sont fort rares, et se détachent sur le fond d'une morale ordinairement inoffensive à l'égard des personnes.
C'est aonc entre l'hymne religieux, la cosmogonie dogmatique, la politique et la satire qu'il laut chercher le genre gnomiqne proprement dit. Aucun monument ne nous le présente aujourd'hui dans son ensemble et dans sa pureté. Les ouvrages d'Evénns et de Phocylide sont presque entièrement perdus; il ne reste de Solon que deux ou bois cents vers; le recueil plus considérable de Theognis offre des traces nombreuses d'interpolation et de remaniement ; les doctrines des sept Sages ne sont nulle part exposées avec fidélité, pas même dans l'ouvrage où Plutarque réunit ce» graves personnages a un
banquet donné par Périandre. Les fables ésopi> ques, qui représentent aussi cette sagesse des vieux âges, sous une forme populaire et presque enfantine^ n'ont pas reçu davantage cette rédaction précise qui seule consacre une oeuvre et un auteur aux yeux de la postérité. Peut-être, d'ailleurs, cette philosophie n'eut jamais, dans l'antiquité, la précision que l'esprit moderne lui demande pour la définir. Le recueil de préceptes adressé par Isocrate à Démonique n'a d^à plus le caractère gnomique : c'est presque un traité des devoirs. Cependant on peut encore aujourd'hui marquer, par quelques traits, il'esprit général et les tendances de la morale contenue dans les fragments que nous venons d'énumérer.
D'abord la philosophie gnomique raisonne peu et raisonne brièvement; elle s'exprime d'ordinaire en couplets de deux ou trois distiques élégiaques, quelquefois même de moindre étendue, adressés à un ami du philosophe ; elle se donne comme une tradition des ancêtres (Theognis, v. 59-60), et ne se pique pas d'accorder toujours ses axiomes entre eux avec une parfaite rigueur. Solon, Theognis, Événus se rencontrent souvent : d'oîi il résulte que les anciens euxmêmes les ont souvent cites l'un pour l'autre ; mais parfois aussi ils se contredisent. Solon accepte la loi qui fait retomber la punition d'une faute sur les fils et les descendants du coupable. Theognis, au contraire, s'en plaint avec amertume, et il accuse l'injustice de Jupiter. Sur plus d'un autre point, il varie lui-même dana ses opinions, sans doute selon les accidents sous 1 impression desquels il rédigeait chacune de ses sentences, plaçant ici au-dessus de toute» choses l'intelligence et la volonté des dieux,
firoclamant ailleurs que les dieux ont donné à 'homme une raison souveraine qui embrasse le monde entier. Bien plus, il existe, sous le nom de Theognis, des parodies oa quelques-unes de ses propres maximes sont retournées en an sens tout contraire, sinon par le poète luimême, au moins par quelque moraliste de son école. Du reste, sur le détail des choses de la vie, fon expérience est profonde;' ses observations, finement ironiques, sont souvent d'une éternelle vérité, et nous surprennent aujourd'hui par de curieux rapprochements avec les maximes et les usages de notre société moderne : • Cymus, nous cherchons des béliers, des ânes, des chevaux de bonne race pour les faire reproduire, et l'honnête homme ne craint pas d'épouser la fille méchante d'un méchant père, si elle lui apporte beaucoup d'argent; une femme ne "refuse pas d'être l'épouse d'un méchant, s'il est riche; elle lui demande l'argent, non la vertu. L'argent a toute notre estime ; du méchant au bon, du bon au méchant, l'argent conclut les alliances > (vers 1 et suiv.). — « Epargner est bonne chose; car personne ne pleure le mort qui ne laisse pas d'argent » (vers 241). — « Beaucoup ont la richesse, non le savoir; d'autres cherchent le beau, sous le poids d'une dure pauvreté : tous incapables d'agir, ceux-ci faute de biens, ceux-là faute de bon sens » (vers -493). — «0 Plntus (dieu de la richesse) t le plus beau et le plus aimable des dieux, par toi, de fripon que j'étais, je deviens honnête homm». (vers 625). — • Pour le pauvre, cher Cymus, il vaut mieux mourir que vivre gémissant sous le joug de la dure pauvreté» (vers 539). — « On n'a jamais vu, on ne verra jamais descendre chez Uadès un homme qui ait plu à tout le monde, car celui qui règne sur les mortels et les immortels, Jupiter, le fils de Chronos, ne réussit pas à plaire à tous les mortels » (vers 215). Solon dit de même, parlant
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ftlns spécialement de la vie politique : • Dans es grandes alTaires, il est dlmcile de plaire à tout le monde. •
Cette poésie de courte haleine, si l'on pent dire ainsi, et par là bien appropriée à la musique simple et grave qui en faisait l'accompagnement ordinaire (voy. Théognis, vers 247), a pourtant çà' et là des inspirations pins larges, qui donnent au vers élégiaque, alors d'invention nouvelle, une force et une chaleur dignes de Callinus et de Tyrtée. On en peut juger par le morceau suivant de Solon :
« Nobles filles de Mnémosyne et de Jupiter Olrmpiep. Muses du Piérius, écoutez mes prières: Faites qu avec le bonheur qui vient des dieux, j'obtienne l'estime qui vient des hommes; que, doux envers mes amis, dur à mes ennemis, je sois honoré des uns et redouté des autres. Je souhaite la richesse, mais je ne veux pas jouir d'une richesse injuste : t6t ou tard viendrait le châtiment. La richesse que donnent les dieux repose et grandit sur une base inébranlable; celle que poursuit l'homme, celle qu'il acquiert par la violence^ et malgré la loi, suit à regret l'injuste qui l'attire à lui. Bien vite le malheur s'y mêle, petit d'abord comme l'étincelle qui commence un incendie; mais un jour vient l'amertume. Les œuvres de la violence durent peu ici-bas. Jupiter veille pour que tout ait sa fin. Quand le zéphyr du printemps dissipe soudain les nuaees, et qu'après avoir soulevé jusqu'au fond les nets de la mer bondissante, il vient ravager les belles œuvres de l'homme sur la terre nourricière du feu, etque, s'élevant au ciel jusqu'à la demeure des dieux, ij rend à nos yeux la pure couleur de l'éther, alors éclate et brille le soufQe ardent du soleil, et l'œil ne découvre plus un nuage. Telle est la justice de Jupiter, non pas cruelle pour un seul, comme celle de l'homme. Jamais ne lui échappe celui qui cache au fond de son cœur une mauvaise pensée; idl ou tard il faut qu'elle voie le jour ; seulement l'un paye aujourd'hui, celui-ci dans un autre temps. Ou bien il échappera luimême, et la vengeance des dieux qui le poursuit ne l'atteindra pas, mais elle arrivera pourtant à son heure, et la peine méritée tombera sur ses enfants ou sur leur postérité. » Cest la doctrine même de Plutarque, dans son livre célèbre sur Us Relards de ta vengeance divine. Théognis, on l'a vu par le dernier passage cité plus haut, n'avait pas la confiance religieuse de Solon dans la providence de Jupiter.
Un trait, au commencement de cette magnifique tirade, montre des mœurs encore bien voisines de la barbarie héroïque; Théognis répète avec Solon le conseil de rendre a notre ennemi haine pour haine : « Sache tromper l'ennemi par tes paroles; une fois sous ta main, sache le punir sans écouter d'excuses » (vers 431): et il revient plusieurs fois (vers 605, 795, 829) sur cette sauvage maxime, dont il varie seulement la forme. Heureusement pour l'honneur de la Grèce, parmi les sentences en prose attribuées aux sept Sages, il y en a de plus humaines sur le même sujet. Déjà Théognis semble revenir à des sentiments moins cruels, quand il nous commande de ne point rire dun ennemi, s'il est honnête, et de ne point louer un ami malhonnête (vers 672). £n général, il ne veut pas qu'on se moque des malheureux (vers 427). Pourtant il n'est pas exempt des préjugés de son siècle : il reconnaît l'esclavage comme une souillure originelle, et n'admet pas qu'un fils libre puisse naître d'un père esclave (vers 845) ; il croit à la divination (vers 229-230) ; le tyrannicide est encouragé par un distique de Théognis (vers 1147-1148), que contredit, il est vrai, le aistique suivant |
(rangé par II. Welcker parmi les parodies). Il est un autre mal, ignoré de la Grèce héroïque, et dont Solon parle avec une étrange indifl'érence : c'est le vice que Platon devait commenter dans son Banquet, et comme dissimuler sous le luxe d'une interprétation quelquefois sublime. Cependant, vers la même époque, Xénophane attaquait déjà, dans une élégie, comme inutiles et sanglants, les jeux athlétiques, l'une des principales causes de 1 affreuse corruption des mœurs grecques, et que le christianisme seul a pu combattre avec succès.
Comme on le voit, la philosophie sentencieuse touche à tous les intérêts de la vie publique, à tons les scrupules de la morale privée, à toutes les questions qui, plus lard, sont devenues dans les écoles l'omet de longs commentaires et de gros livres. Elle ne forme pas un ensemble d'axiomes rigoureusement coordonnés ; mais elle change de sujets et de tons suivant bien des caprices; tour à tour spiritualiste ou sensuelle, religieuse ou sceptique, souvent indulgente, souvent austère, c'est la morale du bon sens populaire; ennemie- des excès du dogmatisme, et s'élevant quelquefois an sublime par un certain tour de pensée qui, chez les Grecs, s'unit sans effort à la naïveté. Elle a précédé les grands systèmes, et elle leur a survécu, grâce à la
Srécision commode de ses maximes et au charme 'une expression originale. ï^es Dialogues de Platon et les Morales d'Aristote n'ont pas fait oublier Phocylide, Solon et Théognis. Les Vers dorés que l'on attribue à Pythagore, et qui sont aussi de cette famille, ont trouvé des commentateurs au V* siècle de notre ère.
D'autre part, les sentences, qui déjà ornaient la poésie d Homère, ont orne aussi celle de Pindare, de Sophocle, de Ménandre, puis les discours des orateurs attiques et les récits des historiens, d'où on les a souvent extraites pour en composer des recueils à l'usage des écoles. Ainsi nous avons aujourd'hui plusieurs centaines dlambes sentencieux extraits des comiques grecs ; d'autres puisés chez le mimographe latin Publius Syrus; des sentences en prose tirées de Démocrite, de Plutarque, de Varron et de Sénèque.
Tous ces vers, ainsi que les apopnthegmes et les proverbes en prose, ont passe plus tard dans les Anthologies moraies, comme celles d'Orion, de Stobée, et de là dans une foule d'encyclopédies et de manuels. Remaniés à différentes dates, on les trouve tantôt avec l'empreinte d'une philosophie toute chrétienne dans le poSme grec du Pseudo-Phocylide, dans la collection des Oracles sibyllins, dans les Sentences de Nilus, évéque et mariyr; tantôt plus rapprochés des dogmes stoïciens, dans les Distiques latins de Dionysius Caton : production de date incertaine, mais sans doute assez ancienne. De tels recueils, ainsi que la Consolation de la philosophie, par BoSce, le Manuel d'£^ictète, deux fois retouché par des auteurs chrétiens pour servir à l'enseignement dans leurs écoles, et les extraits des reflexions de Marc-Aurble, ne pouvaient manquer d'obtenir, au moyen âge, une grande popularité. Ils furent de bonne heure traduits, paraphrasés, abrégés en plusieurs ouvrages originaux qu'il serait difficile d'énumérer, mais parmi lesquels nous citerons du moins les Ver» d'Abailard à son fils Aslrolabus, publiés par H. Cousin {Philosophie scolastique, appendice x ; Abcelardi opéra, I, p. 340) ; quelques pages du Tesore((o de Brunetto Latini, le maître du Dante (ch. xvni); les Documenti d'amore, par Francesco da Barherino, livre curieux, dont le titre ne doit pas tromper sur la morale sérieuse de l'auteur ; le Pnoke of conscience de Richard
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Hampole (vo'y. Warton, Histoire de la poésie anguiise, t. II, p. 35, édit. 1840) j enfin, nous nommons, pour caractériser par un exemple immortel la pnilosopliie sentencieuse de cette époque, l'Imitation de Jésus-Christ.
A la renaissance des lettres, tandis que les érudits recueillaient dans Tacite ou dans Tite- Live les sentences morales dont ces historiens ont semé leurs récils et leurs harangues, tandis que Scaliger refaisait la traduction grecque des Distiques de Caton, doanée au iiv* sièéle par Planude, d'autres traduisaient en langue vulgaire les vieilles maximes de Pythagore, de Ph»cvlide et de Théognis, introduites dans nos collèges dès les débuts de l'imprimerie grecque en France (voy. le Liber gnomagyricus, publié en I&07 par F. Tissard) ; de graves magistrats, comme le président de Pibrac, et, après lui, les conseillers Faure et Mathieu, publiaient des centuries de quatrains moraux a l'usage de la jeunesse, et ceux de Pibrjc étaient traduits en grec par Florent Chrestien. Ces compositions modestes ont eu dans les écoles une célébrité durable, malgré les pliisanteries de Boileau et de Molière ; elles ont passé de notre langue dans presque toutes les langues de l'Occident, et, dit-on, même dans quelques langues orientales, où elles rencontraient d'ailleurs un fonds semblable de poésie sentencieuse et de morale populaire. On les réimprimait encore chez nous au milieu du xvDi'sièclc.Voltaire n'en parle pas sans respect; il ne leur reproche que d'avoir un peu vieilli, et il en a renouvelé quelques-unes avec bonheur, par exemple dans les vers suivants :
Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence; On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer. La voix de l'univers annonce sa puissance, Et la Toix de nos cœurs dit qu'il faut l'adorer.
(Tome XII, p. 558, éd. Beuchot.)
Mais il a bien fait de respecter un quatrain tel que celui-ci :
Ris, si tu veux, un ris de Oémocrite, Puisque le monde est pure vanité.
Mais quelquefois, touché d'humanité, Pleure nos maux des larmes d'Heraclite.
(Pibrac.)
En voici un atitre qu'une légère correction an troisième vers rendrait excellent dans sa simplicité gauloise :
Tout l'univers n'est qu'une cité ronde ; Chacun a droit de s'en dire bourgeois. LeSeythe et Afoureautant que le Grégeois (le Grec), Le plus petit que le plus grand du monde.
Il n'est pas étonnant que dans les premières années de ce siècle, lors du renouvellement des études en France, on ait reproduit par l'impression ces Quatrains souvent incorrects, mais d|une morale toujours pure, quoique moins sévère çà et là que celle de l'Evangile. Alors aussi les ouatrains de M. Morel de Vindé ont eu de nombreuses éditions; ils ont même été traduits en vers latins par M. Victor Le Clercq {de Officiis ad pueros telrasticha, etc., 1816). De nos jours encore, on a tenté d'introduire dans les écoles des livres du même genre : ils répondent en effel à un besoin sérieux de l'instruction élémentaire.
Mais les distiques et les quatrains à la manière de Pibrae ne sont pas la seule composition moderne qui se rattache i l'ancienne forme gnomijue. Les Pensée» de la Rochefoucauld et de ses •"••atours continuent en prose celte tradition de ? P»yo»ppWe sentencieuse. Les œuvres morales oe rranuin pourraient aussi fournir de nom-
breux et curieux rapprochements avec les pnéceptes d'Hésiode et des anciens poêles gnomiques.
Il nous était impossible de suivre ici tous les développements d'une philosophie populaire, dont les origines remontent jusqu'à l'Orient où la Bible seule nous en oflre deux exemples (l'fcdésiasle et les Proverbes de Salomon), et dont on retrouve des exemples jusque dans les littératures d'un monde longtemps étranger au nôtre, comme dans celle du Mexique. Qu'il nous suffise d'avoir montré le rôle original des gnomiques grecs, qui représentent une des phases de la philosopnie et surtout de la morale ancienne, et d'avoir rattaché à ces philosophes quelques-uns de leurs nombreux continuateurs dans les siècles suivants.
Pour plus de détails sur ce sujet, on pourra consulter : Fabricius, Bibliothèque grecque, t. I, p. 704-750, édit. Harles : — les Recueils des poètes gnomiques, par Brunck, in-8, Strasbourg, 1784 ; par M. Boissonnade, in-18j Paris, 1823; — l'édition spéciale de Theognis.jpar M. Welcker, in-8j Francfort-snr-le-Mein, 1826; — les Poetce lyrict deBergk, in-8, Leipzig, 1843; — les traductions de l'Évesque, in-8, Paris, 1783 ; et de Coupé, in-8, Paris, 1796; celle de Pillot, in-8. Douai, 1814; — les Poetce minores de Gaisford, in-8. Oxford, 1814, et Leipzig, 1822; — les Opuseulà Groecorum sententiosa et moratta d°0relli,iD-8, Leipzig, 1818-1821 (ouvrage dont le second volume renferme aussi un Recueil de sentences de» Hébreux et des Arabes, traduites en latin), 1837 ; — le recueil de sentences extraites et traduites des poètes indiens, par Demetrios Galanos (Athènes, 1845, in-8) ; — sur Evénus, G. Wagner, Dissertation sur les deux Evénus, Breslau. lKi8, in-8; — sur les sentences de Varron, l'édition de M. Vincent Devit (Padoue, 1843J et celle, avec notes critiques et traduction, de M. Chappuis (Paris, 1856, in-12) ; — sur Dionysius Caton, Pédition et la dissertation de M. ;. Travers, Falaise, 1827, in-8; — sur les Quatrains de Pibrac et de ses deux continuateurs, la Bibliothèque de Gonjet, t. XII, p. 263-287. 466-467; — l'âlitenr anonyme des Distiques de Caton et des Quatrains de Pibrae, in-8, Paris, 1802; — Dabas, de Gnomica grcecorum philosophia, in-4, Paris, 1822; — J. Poumay, Théognis et Solon, dans les Mémoires de la Société littéraire de Puniversiti catholique de Louvain, 1848; — Louis Ménard, la Morale avant les philosophes, Paris, 1860, in-8; — Ad. Garnier, de la Morale dans l'antiquité, Paris, 1865, in-12. E. E.
aNOSTICISMT!. On désire sous ce nom un ensemble de doctrines religieuses et philosophi-
?ues qui ont été professées au nom de la ^nose fvûotç. connaissance ou science supérieure, mystérieuse) par un grand nombre d'écoles, sorties, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, les unes du ludalsme, les autres du christianisme et du polythéisme, toutes désignées sous la dénomination commune de gnosti^ues, en raison de la communauté de certains principes, si diverses que fussent d'ailleurs les nuances qui les distinguaient. Nous allons indiquer successivement vorigine et V enseignement, les ramifications et les progrès, les destinées et la chute de ces écoles; mais nous devons avouer dès le débat que nous ne pouvons plus apprécier le gnostieisme aujourd'hui, si ce n'est d'après quelques lam-
ont
reur pour cette doctrine. C'est qu'une erreur fondamentale a longtemps régné k l'égard (tes gnostiques : on les a pris pour des déserteurs da christianisme, pour des hérétiques. C« point 4e
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rue, fondé pour quelques-uns de ces docteurs, est le pins faux de tous à l'égard du grand nombre, et il a nécessairement faussé l'opinion sur leur compte. Or, ce point de yue est très-ancien. Il domine déjà dans les écrits d'Origène, de Clément d'Alexandrie, de saint Ëpiphane. de presque tous les écrivains qui ont traité au gnosticisme dans les siècles primitifs. Il s'est propagé jusque dans ces derniers temps. A cette erreur dogmatique, qui a dû en enfanter beaucoup d'autres, il faut substituer aujourd'hui la vérité historique pour amener une appréciation plus calme. L'ère de la critique introduite dans ce domaine comme dans tous les autres, il n'y aura plus pour le gnosticisme ni hostilité ni sympathie ; il n'y aura plus pour lui que de la justice. Toutefois fl n'est pas iacile de faire pénétrer un jour complet dans l'histoire d'un parti qui a toujours aimé le mystère, et qui a voilé son origine comme son enseignement.
I. Son origine est placée d'ordinaire au commencement du n' siècle ; mais elle remonte plus haut. Le gnosticisme parut à peu près à l'époque on le polythéisme et le judaïsme furent attaqués l'un et 1 autre par le christianisme; et dès son début il manifesta la prétention de remplacer ces trois systèmes en leur empruntant leurs principes les plus élevés. L'éclectisme régnait alors dans le monde ancien, dont les peuples les plus célèbres, puissamment agités par le génie de la Grèce, étaient puissamment gouvernes par le génie de Rome. Cet éclectisme variait de contrée à contrée, d'une école i l'antre: mais il dominait en philosophie comme en religion, enpolitique comme en morale. En offrant un éclectisme plus complet que tout autre, en embrassant l'Orient et l'Occident, en résumant la cosmogonie, la théogonie, l'éonogonie, la pneumatologie et l'anthropologie de toutes les écoles, les (rnostiqnes se flattèrent de l'emporter sur toutes. Ils s'emparèrent donc des textes de toutes ; mais ils les interprétèrent à leur manière, et, déclarant faux ceux qui les contrariaient, ils dirent aux polythéistes : « Vous n'avez plus de religion et plus de philosophie; vous n'avez plus que de la mythologie et du scepticisme. > Ils dirent aux juUis : « Votre révélation (n'est pas de l'Être suprême: elle est l'oeuvre d'une divinité secondaire, du démiurge ; vous ne connaissez donc ni l'Etre suprême, m sa loi. • Ils dirent aux chrétiens : «Votre chef est une intelligence de l'ordre le plus élevé; mais ses apâtres n'ont pas compris leur maître, et, à leur tour, leurs disciples ont altéré les textes qu'on leur avait laissés. • Us dirent à tous : « En vertu d'une science qui émane directement de la sagesse divine, et qui nous a été secrètement transmise de génération en génération, par une race sainte, nous venons vous enseigner la vérité; faites-vous initier i nos mystères. •
On le voit bien, ces docteurs rendaient justice au caractère général du christianisme ; mais ce n'étaient pas des chrétiens devenus infidèles, dés hérétiques : c'étaient, au contraire, des théosophes ou des philosophes aussi indépendants du christianisme que de toute autre religion. Les uns montraient plus de prédilection pour le judaïsme, les autres ponr le polythéisme; mais ni les uns ni les autres ne prétendirent y soumettre les esprits, ou contester certaines idées chrétiennes ; ils ne prétendirent pas non plus accepter tontes les idées exposées dans les évangiles ou dans les épttres. An premier aspect, les gnostiques ne sont que des théosophes : ce ne sont ni des philosophes qui suivent la raison ni des fidèles qui suivent la religion. En effet, ils parlent d'ordinaire au nom d'une science mysté-
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rieuse, d'une tradition secrète ; ils ne parlent pas au nom de l'intelligence humaine. Cependant ils agissent, ils enseignent au nom de la raison. Leur méthode est analogue à celle de Pbilon, qui rattache à des écrits révélés toute la philosophie qui lui convient, même celle qui ne convient pas du tout aux textes qu'il paraît suivre. On a cru retrouver l'origine même du gnosticisme dans Philon. C'était lui assigner un berceau trop étroit. Philon lui a fourni des aliments, il ne lui a pas donné le jour. Au moment où naquit le gnosticisme, deux autres écoles se trouvaient dans Alexandrie à cAté de celle de Philon, le plus illustre et presque le seul représentant de l'école juive de cette savante cité : c'étaient l'école grecque, qui est si connue maintenant, et l'école égyptienne, qui ne l'est pas encore. Or, ces deux écoles ont contribué l'une et l'autre, comme celle de Philon, à la naissance, à l'éducation et à l'entretien du gnosticisme; mais aucune des trois ne l'a fait naître. Le gnosticisme ne naquit pas et n'eut pas son berceau en Egypte. Oii faut-il chercher ce berceau? Est-ce en Per.'îe et en Chaldée, ou bien dans l'Inde et dans la Chine? On est allé jusquelà, mais on a été trop loin. Sans doute, il se trouve des éléments bouddhistes, chinois, indiens, persans et chaldéens dans les doctrines des gnostiques, comme il s'y trouve des éléments grecs, judaïques et égyptiens; mais d'abord ce n'est qu'en Syrie, 'qu en Palestine, que ces éléments sont devenus des corps de doctrine ; ensuite c'est du sein du judiïsme que sont sortis les premiers fondateurs ou les précurseurs de la gnose. Simon, Hénandre, Dositnée et Cérinthe étaient juifs. C'est là ce qui explique les rapports primitifs de la gnose avec la kabbale (voy. ce mot). Les gnostiques d'Egypte ont modifié profondément les doctrines de leurs prédécesseurs de la Syrie et de la Palestine ; ils en ont fait de vastes systèmeSj et quelques-uns de ces systèmes ont été hostiles au judaïsme ; néanmoins les vestiges de la kabbale se retrouvent dans tous ces systèmes, et jusque dans celui de Valentin, qui parait le plus s'éloigner du judaïsme.
Les noms de Cérinthe et de Simon, personnages que certains critiques traitent de simples précurseurs de la gnose, mais qui en furent les véritables fondateurs, indiquent suffisamment que ces doctrines sont à peu près contemporaines de celles des apôtres du christianisme ; car les deux diefs que nous venons de nommer se sont trouvés en rapport d'antagonisme avec saint Pierre, saint Paul et saint Jean. On a relevé dans les Épîtrt» de ces derniers, aussi bien que dans VÉvangile de saint Jean, une série d'allusions qui mettent ce fait hors de doute {Histoire du ùnosticisme,t. 1, p. 190, 2' édition). L'époque de la naissance du gnosticisme ainsi établie, nous passons à son enseignement.
II. Dès leur origine, les ^nostiques, qui ont beaucoup varié et qui ont singulièrement développé leurs idées primitives dans le cours des siècles, professèrent néanmoins un certain nombre de principes auxquels la plupart de leurs écoles sont demeurées fidèles. Émanation du sein de Dieu de tous les êtres spirituels, dégénération progressive et affaiblissement commun de tous à chaque degré d'émanation, rédemption, et retour de tous dans le sein de leur Créateur, et par là rétablissement de la primitive harmonie et de la félicité divine : voila les éléments constitutifs du gnosticisme à toutes les époques. A ces éléments essentiels, il s'en rattache d'autres qui sont plus secondaires, et qui varient d'une école à l'autre : tels sont, par exemple, ces dogmes, que la gnôsi» est une tradition propre a une race sainte; qu'elle est une science supérieure i
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toute autre ; qu'elle seule est la véritable sagesse;
Qu'elle se trouve bien indiquée dans quelques crits secrets, mais qu'elle n'y est pas entière; que les textes sacrés du judaïsme ne sont pas inspirés par le Dieu suprême, mais qu'ils viennent du démiurge; que ceux du christianisme ont été altérés et sont pleins de préjugés; que l'initiation au gnosticisme peut seule conduire à à la vérité, et mettre l'âme, ce rayon divin, en rapport avec le Dieu suprême, par l'intermédiaire des puissances célestes on éons, puissances dont les unes veillent sur l'homme emprisonné dans la matière et engagé dans l'oeuvre de la création à la suite d'une chute antique, et dont les autres sont chargées de le ramener de son égarement, afin de le rendre à sa primitive destinée.
Tels sont donc les principes fondamentaux et les dogmes secondaires de l'enseignement gnostique. On le voit, ce n'est pas la une doctrine originale et à laquelle on puisse appliquer le titre de système philosophique; mais elle est d'une richesse et d'une audace extrêmes. Pour apprécier cette richesse et cette audace, il faut suivre le gnosticisme dans ses principales ramifications.
m. Ces ramifications sont très-nombreuses, et Quelques historiens semblent avoir pris plaisir a les multiplier encore, à inventer des partis on des écoles pour expliquer l'existence de certains écrits, par exemple, celle des Clémentines, écrit pseudonyme, communément attribué à Clément de Rome. Lé fait est qu'on peut ranger en cinq groupes toutes les écoles du gnosticisme. Ce sont : le groupe palestinien ou primitif, le groupe syriaque, le groupe égyptien, le groupe sporadique, le groupe asiatique (Asie Mineure). I* Le groupe primitif ou palestinien se compose de quatre à cinq partis, pour lesquels le nom de sectes ou d'écoles serait un peu ambitieux, mais dont plusieurs ont eu beaucoup plus d'importance qu'on n'a cru jusqu'ici. C'est ainsi qu'un certain Euphrale, que Mosbelm indiquait autrefois comme le fondateur d'une secte ophitique antérieure à l'ère chrétienne, est demeuré un personnage à peu près inconnu. En effet, l'histoire ne connaît pas i'euphratiens. D'un autre côlé, Simon et Cérintne, dont on affectait de (aire peu de cas depuis quelque temps, eurent de nombreux disciples, et professèrent des opinions dignes de plus d attention qu'elles n'en ont obtenu.
Les simoniens. dont le fondateur, Simon le Magicien, avait elé élevé en Samarie, cet ancien berceau du syncrétisme, professèrent déjà l'éclectisme ' ^enx le plus indépendant. S'élevant aux plus \ o'tes questions de la philosophie, à celles de l'origine et de la destinée de l'homme et du monde, ils les tranchèrent, pleins de confiance, tantôt d'après le christianisme, tantôt d'après le judaïsme ou le polythéisme, mais sans se soumettre réellement i aucun de ces trois systèmes. Ils jetèrent même hardiment une théogonie à la tète de leur cosmogonie et de leur anthropogonie. Leur théogonie, d'abord simple, était composée seulement de trois syzygies ou couples émanés du Dieu suprême, IS'ous et Epinoia, PhonéetEnnoiOi Logismos elEnlhumesis. Mais cette doctrine primitive se modifia bientôt et se développa. Toutefois ce furent les noms plutôt que les idées qui changèrent, quand on substitua aux trois couples primitifs que nous venons de nommer, ces quatre autres, Èulhos et Sigé, Pneuma et A léthéia, iMgoe et Zoé, Anthropos et Enclesia. Théodoret, qui nous fournit cea indications, ne dit pas quelle tai. pour le gouvernement du monde ou celui de l'homme,
l'action de chacune de ces puissances. Il nous apprend seulement que, d'après les simoniens, le Dieu suprême^ qu'ils appelaient quelquefois la racine de l'univers, mais plus communément le feu, et auquel ils attribuaient une double série d'effets, les uns visibles (les créations matérielles), les autres invisibles (les créations intellectuelles), opérait toujours par voie de déploiement, d'émanation ; qu'il n'était connu cependant que depuis Simon, la grande puissance de Dieu; qu'il s'était fait représenter auprès des païens par le Saint-Esprit, auprès des juifs par Jesus-Christ; que, dans l'Ancien Testament, on n'avait possédé que l'inspiration d'une puissance subalterne ; qu à la vérité annota, la pensée de Dieu, avait fait le monde, les anges et les archanges, et qu'elle avait confie à ces derniers le gouvernement de l'univers; mais qu'ils avaient iÎDUsé de ce pouvoir, méconnu l'autorité de leur mère, et dégradé sa personne. En effet, sous le nom d'Hélène et de Minerve, reléguée dans un corps humain, assujettie à la
métempsycose^ elle avait eu à subir tous les genres d'humiliations, jusqu'à ce que la grande
Îmissance de Dieu vint raflranchir, elle et toutes es autres âmes trompées comme elle par les anges déchus.
Nous ne donnons naturellement qu'un résumé rapide de ces théories ; mais ce résumé montre que les indications qui nous restent à cet égard dans Théodoret et saint Irénée sont assez complètes. Il faut ajouter qu'outre les trois ou les quatre couples qu'on vient de nommer, les simoniens admettaient d'autres éons, tels que la grande puissance de Dieu et Jésus-Christ on le Fils.
A peine l'école de Simon se fut-elle bien établie, qu'elle se partagea; mais nous avons beaucoup moins de renseignements positifs sur le* diverses branches qui sortirent du tronc commun, les corthéniens, les masbothéens, les adrianites, les eutychètes, les cléobiens, les dosithéens et les ménandriens, qui, pour n'avoir pas changé l'esprit général et les bases du système, en ont dil modifier singulièrement les détails^ puisqu'on les distingua en autant de partis différents.
Deux autres partis, qu'on rattache au même groupe primitif, par des raisons de chronologie plutôt que de généalogie, les cérinthiens et Tes nicolaVtes, différèrent d^vec les précédents mémo sur les principes. Cérinthe s'attacha davantage au judaïsme, dont il interprétait les textes comme Philon, tout en niant qu'ils fussent émanés du Dieu suprême, et en les attribuaant à l'inspiration d'uh ange secondaire. 11 procédait avec la même liberté a l'égard du christianisme, dont il n'admettait les textes qu'en partie (il rejetait ceux de saint Jean et de saint Paul), ainsi i^o la divinité de son fondateur. Nicolaûs, moins savant, ne parait s'être distingué que par ses principes de morale. Ceux qu'il enseigna furent aussi contraires au polythéisme qu'au judaïsme et au christianisme, et il parait qu'il faut voir en lui le véritable précurseur des atactites, qui s'insurgèrent contre les lois humaines de tous les temps^ pour pouvoir professer plus librement les lois divines de leur façon.
2* Le second groupe, le groupe syriaque, offre moins de partis que le groupe palestinien; mais il présente des théories plus importantes et plus nettes. Il se rattache d'ailleurs au premier par son fondateur. Saturnin, gui professa dans Antioche. sous le règne d'Adrien, et qui était disciple de l'enseignement oral ou des traditions da Simon, de Ménandre et de Cérinthe. Attaché de ccaur aux idées fondamentales du christianisme, Saturnin les modifiait néanmoins, d'après le
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2end-Âvesta et peut-être d'après la kabbale, d'une manière profonde. D'abord il (qualifiait Dieu de Pire inconnu, et entrait ainsi dans l'opinion aue la révélation judaTçine n'était pas émanée ae lui. Il ajoutait ensuite que Dieu, source de tout ce qui est parfait et pur, n'avait donné naissance, intellectuellement parlant, qu'à des puissances pures (Suvâjjisic toù Ovto;], mais que ces puissances s'étaient affaiblies de degré en degré, en s'éloignant de leur origine. Toutefois elles
ne s'étaient pas perdues dans l'empire des ténèbres. Sur le dernier degré du monde pur, sept anges (mettait-il les esprits sidéraux en place
des Elohitn de la Genèse T\ avaient créé le monde, et s'en étaient réservé le gouvernement pour mieux combattre l'empire des ténèbres. Ils avaient aussi créé l'homme, a&n qu'il secondât leur œuvre; mais, après en avoir produit le corps, masse informe, ils n'avaient pu l'animer, et il avait fallu que la puissance suprême vînt donner à leur création un rayon de lumière divine, une &me. Cette âme, en vertu de son origine et de sa nature, devait retourner un jour dans le sein de celui de qui elle était émanée ; mais, auparavant, elle avait à ressaisir sa pureté première, à lutter contre le principe du mal et ses agents, on Satan et sa race, ses créatures ou celles dont il est parvenu à s emparer. Les destinées de cette àme étaient très-compromises. Il lui fallait un sauveur, elle l'obtint. Le Père inconnu, touché de ses misères et de ses souffrances, lui envoya sa puissance suprême, être sans corps matériel, sans forme réelle, n étant pas né d'une femme, mais qui apparut néanmoins sous la forme d'un homme. Tel fut Jésus-Christ. Il révéla le Pire inconnu, éclaira les siens par toutes les vérités, les arma de tous les secours spirituels, et leur enseigna tous les moyens moraux qui pouvaient assurer leur triomphe. De ces moyens, le principal était la chasteté ou plutfit la continence, que Saturnin prêchait aux siens avec une sorte d'enthousiasme. Saturnin forma-t-il un parti, on bien la savante école d'exégèse fondée par les chrétiens d'Antiocbe étoufla-t-elle son enseignement au berceau, en éclairant la Syrie sur la valeur et le sens des textes apostoliques? C'est là une question difficile à résoudre. Ce qui est certain, c'est que Saturnin eut des disciples, et que des écrits pseudonymes iropagèrent ses doctrines [Acta sancti Thomce, d. Thilo), mais que son école se dispersa ou s'éteignit sans avoir exercé une influence un peu sensible.
Celle de Bardesanne d'Édesse, la seconde de ce groupe, fut considérable et persévérante. Elle fut fondée sous le règne de Marc-Aurèle, vers l'an 161 de l'ère chrétienne, par un chef également instruit dans les doctrines de l'Orient et dans celles de la Grèce, par un chrétien zélé, qui avait vu d'abord avec chagrin l'enseignement de Saturnin et combattu celui de Harcion, par un homme que les églises de son pays regardèrent longtemps comme une de leurs gloires, dont elles estimèrent les écrits et chantèrent même les hymnes sacrés, mais qui bientêt, et sans afficher aucune opposition, professa de grandes innovations, tout en conservant le respect extérieur des textes bibliques. En effet, il es expliqua de la façon la plus arbitraire, et y rattacha une pneumatologie, une éonologie et une anthropologie tout à fait étranges. Consultant le Zend-Avesta pour interpréter la Bible, il mit à cdté de l'Être suprême, qu'il qualifia de Pire inconnu, la matière éternelle dont la partie ingouvernable et mauvaise donna, suivant lui, naissance à Satan. De son côté, le Père inconnu enfanta arec sa compagne (sa pensée?)
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un fils que Bardesane appela Christos, qui eut à son tour une compagne, une sœur, le Saint- Esprit. Le Christ et sa compagne enfantèrent deux autres syzygies, la terre et l'eau, le feu et l'air, et ils créèrent avec elles et avec trois syzygies nouvelles, qui vinrent les aider, tout l'univers visible. Au tronc de ces sept syzygies, il se joignit une seconde heptade, celle dos sept esprits, qui eurent le gouvernement du soleu, de la lune, et des cinq planètes. Douze génies préposés aux constellations du zodiaque et trentesix esprits sidéraux, présidant aux autres astres et désignés sous le nom commun de doyens, complétèrent la hiérarchie ou le gouvernement céleste. Ce gouvernement n'était pas purement mécanique ou physique; il ne s'agissait pas seulement d'effets et de causes matérielles, il s'agissait de lois morales et de combinaisons providentielles, de passions violentes et de grands égarements qui s'étaient manifestés jusque dans le sein des syzygies divines. Ce gouvernement n'était donc pas facile.
La compaçne de Christos, le Pneuma ou Sophia- Achmoth, s'était passionnée pour le monde matériel, était tombée dans de profondes aberrations et avait troublé la création entière en se détachant de son divin compagnon. Elle reconnut enfin ses torts, s'en affligea et brûla du désir de rentrer dans l'ordre parfait d'où elle était follement sortie. Elle y rentra, aidée de celui qu'elle avait abandonné, mais qui, plein d'indulgence, la ramena dans le sein du plérdme des perfections, et célébra en l'honneur de cette réunion un banquet moral ou mystique, qui est nne sorte de type, comme toute cette histoire, ou pluttit toute cette allégorie. En effet, la compagne de Christos est ici la ngure de toutes les âmes qui se laissent tenter par le désir de connaître et le péril d'aimer le monde matériel. Toutes doivent Bientôt s'affliger de cette aberration, aspirer an retour dans le sein de l'ordre et de la perfection, et prendre part avec les âmes pures, les pneumatiques, au banquet des saiiUes et divines extases.
L'anthropologie de Bardesane répondait ainsi parfaitement à son éonologie. L'âme humaine a transgressé la loi, comme son modèle, et la loi de son destin veut qu'elle expie ses fautes. Cette expiation a lien dans un corps emprunté au monde matériel, qui est la source du mal. Bardesane avait étudié spécialement la question du destin : il l'avait examinée surtout selon les vues de la Grèce ancienne ; mais il la rattachait à une théorie de rédemption, à nne christologie qui se rapprochait de celle de l'Ëglise, où se trouvaient indiquées quelques idées d'élection, de prédilection, ou, comme disent les théologiens, de prédestination. On sent combien une pareille tâche était à la fois délicate et difficile. Bardesjjie, à en juger par un fragment qui nous reste [Èglog. stob., t. I, p. 141), fut très-réservé. Ses disciples ne furent ni très-nombreux, ni très-fidèles à leur maître. On ne distingua parmi eux qu'Harmonius, fils du fondateur de la jecte, etHarinus.B^prits prudents l'un et l'autre, ils paraissent avoir suivi très-scrupuleusement l'exemple de leur chef, et avoir caché autant que possible toute opinion et tout enseignement qui les séparait des chrétiens. Cependant saint Ëphrem découvrit leur dissidence, la signala avec chaleur, montra le danger d une morale qui niait la liberté dans l'homme ou dans l'àme unie au corps, et substitua aux hymnes de Bardesane des chants orthodoxes composés sur les mêmes airs. Sa vive polémique arrêta les progrès de ce parti,
3u'on ne retrouve plus après le V siècle. Les eux partis ou les aeux écoles du groupe des
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gnostiqaes syriens disparurent ainsi sans être parvenus ni l'un ni l'autre, soit i un développement complet, soit à un enseignement public.
3* Le troisième groupe, celui des gnostiques d'Egypte, offre à la fois plus de variété dans son enseignement et plus d'ambition dans les diverses fractions dont il se composait. Il fut plus savant, écrivit davantage, montra plus de franchise, fit plus d'efforts pour fonaer quelques institutions et jouit de plus de liberté. Au milieu de la diversité des religions et des écoles qui se trouvaient en présence dans Alex^drie, il put à la fois se développer davantage et se manifester plus librement : ce parti ftat naturellement celui de tous qui laissa le plus de monuments. Nous avons déjà dit que tous ses écrits ont disparu ; mais c'est de lui que proviennent la plupart des pierres gravées qu'on connatt sous le nom d'ahraxas, et dont l'interprétation est devenue si dilficile pour .nous. Ce qui distingue le groupe égyptien dans les trois écoles ou partis dont il se compose (les basilidiens, les valentiniens et les ophites), ce n'est pas seulement une plus grande instruction, c'est aussi un plus grand éloignement pour les doctrines asiatiques qu'on retrouve cnez les gnostiques de la Syrie, un plus grand rapprochement de la théogonie égyptienne, et une sorte de sympathie pour la philosophie grecque, telle qu'on la professait alors dans Alexandrie.
Le fondateur de la première des trois écoles égyptiennes, Basilide, était originaire de la Syrie et lormé, sans nul doute, par les gnostiques de son pays; cependant il conçut pour Alexandrie, qu'il visita, et pour la science qu'on'y enseignait, une prédilection qui le fixa dans cette ville vers l'an 131 de notre ère. Il y trouva une liberté inconnue en Syrie, et il y exposa sa doctrine, autant qu'il convenait d'exposer un enseignement mystérieux, dans un ouvrage compose de vingt-quatre livres, intitulé 'EÇriifTiTixâ. Les sources qu'il indiquait comme les plus précieuses à consulter étaient des livres très-apocryphes, le« Prophéliea de Cham el de Barcnor, écrits fabriques par lui ou quelqu'un de ces faussaires qui abondaient alors à Alexandrie. Il y joignait l'épilre canonique de saint Pierre et une prétendue tradition de cet ap^'itre, transmise par un fiersonnage fort obscur, nommé Glaucias. Basi- Ide ne rejetait pas tous les écrits de saint Paul ; mais, dans ses prédictions pour quelques cérémonies judaïques, il les consultait peu et repoussait entièrement plusieurs épttres de l'apdtre des gentils, celles aux Hébreux, i Tite et i Timotbée. Puisé à des sources choisies d'une façon aussi arbitraire, le système de Basilide offrait un syncrétisme très-large. D'accord avec la théologie égyptienne, au'il unissait à la théorie des séphiroths de la kabbale et i quelques idées du platonisme alexandrin, il enseignait une doctrine d'émanation plus riche que celles de ses prédécesseurs. Le Dieu sans nom et éternel s'était manifesté, suivant lui. an moyen de cinquante-deux déploiements d'attributs : chaque déploiement ou chaque série se composait de sept éons. Ces manifestations avaient produit trois cent soixante-quatre êtres divins, eons ou intelligence, qui formaient avec leur auteur un nombre égal à celui des jours de l'année. C'est ce nombre qu'expriment les lettres grecques ABPaSaS. La première de ces heptades, composée de protogonos, nous, logo», phronétit, tophia, dynamia et dikaiosijné, présentait une sorte d'imitation des amshai>pands, du monde azilutb de la kabbale et de la première série de la théogonie égyptienne; mais, an fond, elle formait le point de départ ou la tête d'une doctrine différente de chacun de ces trois systèmes.
Basilide admettait deux ordres de choses, deui empires, l'un bon. l'antre mauvais, mais dont aucun n'était reste ce qu'il avait été. En effet, il enseignait une invasion de la part des esprits de ténèbres dans l'empire de la lumière, et, par conséquent, un état de confusion entre les deux; cette confusion, suivant lui, avait amené une création, celle du monde matériel, fait pour servir de tbé&tre au grand acte d'épuration qui était devenu nécessaire (ttaxpivtc), et pour fournir à chaque chose le moyen de sortir du mélange et retourner à la nature primitive (iitoxBT«(rta<m). Ces théories lui en fournissaient une antre sur une des questions qui offrent le plus de difficulté à la raison, celle de l'existence du mal. Les souffrances morales et physiques, disait-il, sont, dans les desseins de la Providence, un moyen spécial de purification; la métempsycose en est un autre. La rédemption est le plus spécial de tous. Elle fut opérée par la première des trois cent soixante-quatre intelligences, par Vlnielligenee (NoûO qui se réunit à l'homme Jésus au baptême du Jourdain^ et dont l'apparition dans le domaine du Pnnce de ce monde (le monde matériel) surprit d'autant plus douloureusement ce chef, qu'elle s'annonçait avec une supériorité qui lui était inconnue. Cette apparition avait pour but un changement complet dans la condition morale et psychique de l'homme. Elle venait pour arracher Vâme véritable, le rayon divin dans l'homme, au despotisme' des âmes advenues en elle, et appartenant au monde matériel. En effet, il faut savoir que Basilide admettait, à c4té de la métempsycose, une psychologie fort bizarre, et dont Clément d'Alexandrie disait assez plaisamment : L'homme, tel qu'il le conçoit, est comme le cheval de bois des poètes, qui renfermait toute une légion d'ennemis.
A ces théories peu rationnelles, mais qui choquaient moins dans un temps oii la foi aux possessions n'était pas éteinte, les basilidiens joignirent bientôt des pratiques de magie fort communes à l'époque à laquelle ils enseignaient, mais peu dignes d'une secte qui s'élevait à côte des écoles philosophiques el religieuses d'Alexandrie. Ce qui offrait le plus de dangers dans leur enseignement, c'était ce principe de morale qui se rencontre trop fréquemment dans l'histoire du mysticisme, que les parfaits ne sont tenus à aucune loi ; que leur corps peut suivre tous ses penchants sans que l'àme en soit atteinte, sans que sa pureté en soit souillée. Ce principe porta cliez eux ses fruits naturels : une dégénération profonde et une rapide décadence. Cependant les basilidiens, qui se propagèrent jusqu'au v* siècle, se répandirent jusqu'en Espague, et furent nombreux sur plusieurs points.
Une seconde école gnoslique se forma bientôt et presque sons les yeux de Basilide. Le fondateur de cette école, Valenlin, avait été élevé dans le christianisme, selon les uns, dans le polythéisme, selon les autres. Tertullien le qualifie de platonicien. II se présenta comme chef de
fiarti immédiatement après la mort de Basilide, 'an 136 de l'ère chrétienne; il enseigna, et publia quelques ouvrages, des homélies, des épitres et un traité de la Sagesse, que l'on croyait retrouvé (voy. Matter, Histoire au Gnosticisme, t. Il, p. 40), qui le mirent i la tête des gnostiques d'Alexandrie. Par forme d'opposition contre les théories de Basilide, il admit tout le code sacré sans distinguer entre celui des juifs et celui des chrétiens, se rattacha ostensiblement à Théodas, disciple ae saint Paul, comme Basilide se rattachait i Glaucias, disciple de saint Pierre. Hais sa déférence pour les codes sacrés des juifs et
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des chrétiens était plus apparente que réelle, et, an fond, il ne se liait i. aucune autorité, prenant partout ce qui lui convenait. Son système est Je plus riche, le plus complet de tous ceux qu'offre l'histoire du gnosticisme. La base de ce système est l'idée de rémanation, qui s'y combine avec celle des syzyeies, que Saturnin et Bardesane avaient ébauchée, que Basilide avait négligée on passée sous silence, et que son successeur développa avec une grande fécondité d'imagination. Voici sa théorie. L'Être suprême (Bû6o( on llpoapxn), après avoir passé des siècles dans le silence et le repos, se manifeste par une première diathèse (déploiement). Ce mouvement est sa pensée, et avec elle il donne naissance à trois antres syzygies (Monogénè* on Nou» et Alithéia, Logos et Zoé, Anlnropos elEccletia). Ces quatre syzygies fondamentales constituent une ogdoade, semblable mais non pas identique à celle que Basilide avait déjà adoptée, et qu'il avait empruntée à la théogonie é^ptienne ou à la théogonie persane. En effet, Basilide avait mis, après 1 Être suprême^ Protoçonos, Nous et Logos,
Suis quatre éons féminins qui différent également e ceux de Valentin. Hais Basilide avait enseigné des déploiements sans syzygies. Il était allé jusqu'au nombre de trois cent soixante-quatre éons, mais sans en donner les noms, à moins que ses adversaires n'aient trouvé bon de les taire. Il n'avait pas adopté non plus la théorie égyptienne de la décade et de la dodécade. Valentin, au contraire, prit cette théorie, et fit sortir de Logos et de Zoé, après une première syzygie enfantée par eux et aéjà nommée, cinq autres couples qui composèrent la décade. A cette décade il joignit encore six autres syzygies. qui paraissent avoir présidé principalement a 1 ordre moral et religieux tel qu'il le concevait, et qui étaient enfantées par Ânthropot et Ecclesia. Cette série formait la dodécade, et complétait le plérôme des trente intelligences. De ces trente nous ne nommons ici qu'une partie, et nous n'en donnons que les noms grecs ou traduits en grec. Le rôle de la plupart de ces personnages plus ou moins allégoriques est inconnu ; mais celui de la dernière de ces puissances, son ambition, son désir de connaître Bylhos, c'est-àdire la profondeur ou l'infini, malgré la distance où elle s'en trouvait, semble offrir une sorte de type des destinées de l'intelligence, ou de l'àme humaine qui se livre avec ardeur à l'investigation des problèmes de la science. Sa curiosité, d'ailleurs si sublime, la fit tomber dans de grandes aberrations, dans des passions qui l'auraient anéantie, si Bylhos n'eût envoyé à son secours l'éon Uoros, si iVotM n'eikt engendré, pour la secourir, Christo» et sa compare Pneuma. Grâce à l'assistance de ces trois intelligences extraordinaires, Sophia connut le mystère dos déploiements divins, et sa félicité retrouvée rendit le calme au plérôme agité par des douleurs intellectuelles et morales. Dans leur reconnaissance pour Bylhos, qui avait ainsi délivré l'un d'eux, les trente éons s'entendirent pour donner le jour à un être qui eût toutes les perfections. Leur création commune, cet être si parfait, ce fut Jésus, qui ramena de l'égarement une autre Sophia (Acbamoth), la fille de la première^ comme Christo» avait ramené celle-ci, ce qui lui valut le surnom de Christos. Il ne put toutefois conduire la jeune Sophia au plérôme, d'où elle n'était pas émanée. Elle demeura donc planant entre les deux mondes, le monde supérieur et le monde inférieur, qu elle fît au moyen du Créateur, du démiurge, auquel elle donna le jour. En effet, elle est à peu près ce que d'autres philosophes, et surtout les cosmologistes de l'an-
cienne Grèce, appelaient Vâme du monde. Elle fit le monde par son ouvrier, le démiurge; mais, i son tour, celui-ci créa 1 homme et le fit à son image, an lieu de le faire à l'image de la Sophia céleste. Cependant son oeuvre fut moins imparfaite qu'elle ne devait l'être, Sophia ayant communiqué à la créature qu'il avait faite un rayon de lumière divine. Il en résulta même que cette créature fut supérieure à son créateur. Alors ce dernier, aidé de six esprits qui partageaient son courroux, précipita l'homme, on plutôt r&me humaine, dans un corps matériel, oii il lui est fait trois conditions diverses. C'est d'cibord celle des hommes que Valentin et d'autres appellent les hyliques, c'est-à-dire des hommes qui demeurent toujours sous l'empire de ces esprits; c'est ensuite celle des pneumatiques, ou de ceux qui parviennent à s'affranchir de cette domination ; c'est enfin celle des psychiques, qui flottent entre les deux classes dont il vient d'être question. Une rédemption s'accomplit i tous les dégrés de l'existence, ei ceux qu'elle délivre échappent aux suites de la double chute, à celle des aeux Sophia, et à celle qu'ils ont faite par suite du courroux, de la vengeance de leur créateur. Ainsi tout ce qui est pur rentre dans le Plérôme. La palingénésie est complète.
Tels sont les principaux traits du système de Valentin.
Ce système a-t-îl offert de puissantes séductions et a-t-il fait de grandes conquêtes? Elles furent telles qu'on s'en alarma. Mais Valentin ayant quitté Alexandrie, oii l'on souffrait une grande variété de doctrines, pour Rome, où dominait l'esprit d'unité et ou il fut traité avec rigueur, son école, devenue un instant si nombreuse qu'elle inquiéta l'Église, s'affaiblit rapidement en se divisant en plusieurs partis. Les chefs de ces partis, Aiionicus, Isidore, Secundus, Ptolémée. Marcus, Colarbasus, Héracléon, Théodote et Alexandre, tous inférieurs à leur maître, modifièrent fort peu un enseignement qui aurait eu besoin de se fortifier à la fois sous le rapport de la science, do la religion et de la critique, et qui. au lieu de se poser an grand jour sur un théâtre où la lutte était vive entre trois systèmes religieux et plusieurs écoles de philosophie, ne cessa d'affecter le mystère. Toutefois les ptoléméens, qui s'adressèrent surtout aux femmes, et les marcosiens. qui marchèrent sur leurs traces avec plus de finesse, émirent quelques idées nouvelles. Ils les propagèrent jusque sur les bords du Rhône, ou saint Irénéc les trouva sur la fin du a' siècle, et où elles ne s'évanouirent pas tout à fait, puisqu'au temps d'Agobard on eut encore i combattre, dans le diocèse de Lyon, des hérésies gnostiques.
Cependant l'école valentinienne. la plus considérable et la plus dangereuse, celle des ophites, ne parait s'être rattachée à aucun de ces chefs. Du moins les ophites ne tiraient leur nom d'aucun d'eux. C'est le rôle que le serpent, ou plutôt le génie dont le serpent était le symbole, jouait dans leurs mythes et dins leurs cérémonies religieuses, qui les fit designer sous le nom i'ophites. Aussi toutes les théories de Valentin étaientelles modifiées dans ce système. Le démiurge (laldabaoth) y occupait une place plus considérable. Les textes du judaïsme et du christianisme y étaient traités avec une plus grande liberté. Toutes les opinions y conservaient ce- {«ndant une analogie si frappante avec le valentinisme qu'il faut admettre nécessairement, on que l'une de ces deux écoles est sortie de l'autre, ou qu'elles ont puisé à la même source.
Les deux partis opbitiques les plus considé-
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râbles portaient les noms de eatnile* et de $éthient. CeuKi s'attachaient an judaïsme, qiie ceni-li repoussaient avec la plus vive antipathie. C'est i ce point qu'ils considéraient le dieu Jéhovah comme un mauvais eénie, plein de haine et de jalousie pour la race élue, c'est-i-dire pour Catn et tes ascendants, dont le plus illustre était Judatl Car leur opposition contre Jébovah allait jusqu'à leur inspirer le respect et l'admiration pour tous ceux qui bravaient ses lois. I^es caTnites traitaient d'ailleurs les codes chrétiens comme les codes judaïques. Ils les déclaraient entachés de préventions et d'erreurs. Ils trouvaient cette doctrine dans un évangile qu'ils attribuaient à Judas. Cette prétention indique une telle absence de respect pour la science et la critique historique, qu'elle suffit pour l'appréciation dn parti et celle de son influence. Aussi c'est à peine si l'on trouve vestige de son existence pendant quelques générations.
4* Le groupe sporadiqne des écoles gnostiques ne se compose que de petits partis émanés de ces sectes d'Egypte. Ce sont d abord les carpoeratiens, dont le fondateur, Carpocrate, né dans Alexandrie, fut contemporain de Valentm et professa dans la Cyrénalqne. Son système est une sorte d'éclectisme composé d'idées de Zoroastre, de Platon, d'Aristote et de Jé^us-Christ. Les prodictens, branche détachée des carpocratiens par Prodicns, et les épiphaniens, autre branche carpocratienne fondée par Épiphane dans l'ile de Samé, se rapprochaient singulièrement du polythéisme. Laseconde de ces écoles s'attachait surtout à Platon et à la théorie de la communauté des biens et des femmes. A cette caté^rie appartiennent aussi les anlilacles, qui faisaient opposition i toutes les lois et à toutes les institutions humaines; les borboniena et les phibioniles, dont les mœurs, très-licencieuses, étaient l'objet des pins graves accusations; les adamilea et les gnostiques proprement dits qui encouraient les mêmes reproches. Il parait que ces petits partis, qu'il est difficile aujourd'hui de distin- Kuer suffisamment les uns des autres, se maintenaient surtout en Ëgvpte et dans la Cyrénaïque, où les mœurs étaient tombées si bas dans les derniers temps du polythéisme. Enfin les archonliques, qu'on rencontrait en Judée et en Arménie, et qui puisaient leur doctrine dans les prétendus écrits de Seth, dans VAnabasiicon d'Isale, dans les prophéties de Hartiades et de Harsianos, doivent être rangés dans la même classe, sous le double rapport de l'indépendance qu'ils affectaient à Tétrades textes sacrés et du mépris qu'ils professaient pour les lois humaines.
5* Le groupe asiatique des écoles gnostiques mériterait, presque au même degré que le précédent, l'epithète de sporadigue. En effet, fondé en Syrie, par Cerdon, en Asie Mineure par Marcion, il se dissémina dans les îles, en Egypte, en Perse et en Italie. Son importance fut plus grande, son caractère plus sérieux. Aussi en conçut-on do plus vives inquiétudes du côté de l'Église. Dans l'origine, ses fondateurs firent comme Saturnin, Bardesane et Valentin luimême : ils cachèrent leurs opinions tant qu'ils purent, tout en cherchant à leur gagner de nombreux partisans. Plus tard, au contraire, ils arborèrent franchement la bannière de l'indépendance et s'organis^rcnt à l'instar de l'Ëglise. Ce qui distingue ce groupe, c'est un ^rand éloignement pour le polythéisme et le judaïsme et nn rapprochement sincère du christianisme. Hais c'est aussi la prétention d'épurer, de débarrasser la foi chrétienne de ses erreur» et de ses texte* altérés! Pour Cerdon, le monde, œuvre trèsimparfaite, n'est pas la création dn Dieu su-
prême. La législation de Moïse et les enseignements des prophètes ne sont pas non plus poar lui des sources de vérité absolue. Ces textes, où Jéhovah est souvent dépeint comme nn être ag:itâ par nos passions et où la morale est blessée par le% actes de quelques personnages représentés comme des enfants de Dieu, ne sont pas, diaailil, le fruit de l'inspiration divine. A ses jeta, il était impossible que la morale du christianisme fût la suite de celle du judaïsme. Cerdon critiquait et rejetait de même la plupart des textes dn Nouveau Testament, et n admettait qu'une partie de ceux de saint Loc et de saint Paul. 11 procédait ainsi par la raison qu'il n'était paa possible d'admettre, disait-il, ce qu'enseignent les autres, par exemple l'union de l'éon Christos envoyé pair le Dieu suprême pour arracher les hommes au Jéhovah des Juifs, avec nn corps matériel. Le dogme de la résurrection et de la réunion du corps avec l'âme destinée à retourner dans le sein du plérôme le choquait également. Uarcion, qui était né à Sinope an commencement du II* siècle, donna à ces principes, qu'il reçut de Cerdon à Rome, un développement plus complet, s'cfforçant de découvrir et de proclamer tonte une série de contradictions on d'antithèses entre le christianisme et le jndalsme. Il entreprit en même temps de rétablir le texte de l'Ëvangile et celui des Ëpitres apostoliques dans leur pureté primitive, élaguant certains passages, supprimant des chapitres on des ouvrages entiers, et liant ce oui lui restait comme il l'entendait. Il faut le aire, on n'a jamais fait sur les textes d'aucune langue ni d'aucune religion d'opération semblable & la sienne. Cette opération, entreprise au nom de la foi la plus pore, à entendre Harcion, mais réellement conçue de la façon la plus arbitraire et exécntée contrairement i toute espèce de critique sérieuse, n'a d'ailleurs rien épuré, comme elle n'a rien altéré. Elle a seulement fourni contre les marcionites quelques arguments dont l'apologétique chrétienne a tiré un parti très-brillant. La doctrine de Harcion, surtout sa cosmologie, se distinguait d'ailleurs de celle des antres gnostiques par une plus grande simplicité. Le démiurge et la matière, tels .sont tous ses éléments et tous ses agents. Le démiurge, au lien d'agir pour le compte d'un autre, a procédé en son nom. Il n'a pas été l'instrument d'une pnis-
des esprits inhérents à la matière se sont op-
Sosés a ses desseins. Seul aussi il fut le créateur e l'homme, et il n» sut ni l'armer m le jproléger suffisamment contre les séductions du démon; il ne put ni prévenir sa chute ni les maux qui en résultèrent. En général, la conduite dn démiurge (et ce démiurge c'est Jéhovah, le dieu des Juifs), Harcion la trouvait pleine de dureté, surtout à l'égard des Égyptiens et des Chananéens, nations qu'il aurail voulu soumettre d son peuple favori, mais qu'il ne sut pas réduire à cette condition. Le peuple de prédilection de Jéhovah fut lui-même très-malheureux. Il le consolait toutefois, et lui faisait prendre patience en lui promettant son fils qui devait le conduire i un haut degré de prospérité. Hais le Dien suprême, qui jusque-la ne s'était pas mêlé de ses affaires ni de celles des hommes, eut enfin pitié de ces derniers, quoiqu'ils lui fussent entièrement étrangers : il leur envoya son fils à Ini pour les amener à la science que le démiurge leur avait interdite, et pour les enl«ver complètement à l'empire de ce génie secondaire. Telle fut l'œuvre du christianisme, système mal com-