‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 145 sur 156 · MME · texte numérisé non relu

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avec autorité, arec persévérance et par des hommes dont la position attire les regards, le reste du troupeau, ponr continuer la comparaison de l'anteur de la Saoesse, ne tardera pas à s'ébranler. Combien de brusques retours dans l'opinion publique, ou dans les lettres, dans les arts, dans les croyances elles-mêmes, que nous prenons pour des révolutions sérieuses, et qui ne sont qu'un résultat de l'imitation et de la model Rien ne peut mettre obstacle i cette influence, as même les haines qui existent d'une classe ou J'une nation à une autre ; et ses effets sont d'autant plus rapides, c'est-à-dire les changements plus fréquents, que les hommes se mêlent davantage ou sont plus exposés aux regards les uns des autres. On a vu aussi le crime, surtout le

est, comme nous l'avons déjà observé, un des fondements les plus nécessaires de la sociabilité humaine. Elle efface les différences qui séparent les peuples et les individus. Elle adoucit et peu à peu détruit les causes de mépris et de haines réciproques. Elle met en action cette loi de l'équilibre dont le monde moral n'a pas moins besoin' que le monde physique.

L'homme n'est pas seulement porté à l'imitation de ses semblables: il imite aussi la nature: il cherche d'abord à l'égaler, et ensuite à la surpasser dans quelques-uns de ses effets les plus accessibles à son intelligence. On le voit, dis l'âge le plus tendre, reproduire les formes qui ont frappé ses yeux, on les sons qui ont fi°appé son oreille. Devenu plus entreprenant avec les années, et poussé aussi par le besoin, il s'efforce de s'approprier l'action même de la nature dans quelques-unes de ses œuvres. Ainsi il aperçoit des animaux qui nagent : c'est a.<tsez pour lui donner l'idée de la navigation, ou ponr l'encourager, tout au moins, à se confier au même élément. Il voit d'autres animaux qui s'élivent et qui voyagent dans l'air; aussitôt il songe an moyen de tes suivre, jusqu'à ce que la science ait réalisé les rêves de son imagination. Ainsi naissent l'industrie et les arts. Sans doute l'imitation n'est pas le but ou la fin dernière de l'art, mais elle en est le commencement et, pour ainsi dire, le çerme. D'abord, on imite uniquement pour imiter, ponr égaler la nature; puis, découvrant sons ses formes fugitives le divin modèle dont elle n'est que la copie, les idées dont elle n'est que le symbole, on ose, sans perdre ses traces, concevoir le dessein de la surpasser et aspirer ouvertement au rôle de créateur.

A cêté du penchant de l'imitation, du désir de ressembler aux antres, il y a dans l'homme un principe tout opposé, l'amour de l'originalité et de l'indépendance, le désir de rester soimême. Ce dernier sentiment fait la valeur et la force de l'individu ; sur le premier repose l'harmonie de la société. L'un et l'antre ils font l'homme tel qu'il est, libre et sociable tout à la fois, donnant et recevant tour à tour, et avançant lentement vers le terme de sa destinée, fnidé par la nature et l'expérience de ses semlables. On peut consulter : Aristote, Poétique^ ch. IV ; — Buffon, Histoire naturelle;— Burke, Estai tur le beau et le sublime; — Adam Smith, T/i^one des sentiments moraux; — Dugald Stewart, Éléments de la philosophie de l'espril humain, du Langage, ch. u, sections 1,

natAMEMT (de manere, demeurer, et in, dedan»), ce qui ne sort pas d'un certain sujet ou de ceruincs limites Ce mot, entendu (fabord

dans un sens psychologique, ne s'appliqvait guère qu'aux actions humaines. Par une aetioB immanente, on entendait celle qui n'a pas d'effet an dehors, dont le terme est dans l'être même qui l'a produite; et par une action transitoire, an contraire, celle qui sort des limites de la conscience et se manifeste par des riwltats extérieurs. C'est à peu près dans le même sens que les théologiens ont dit que Dieu a en- ^ndré le Fils et le Saint-Esprit par une action immanente, et qu'il a créé le monde par une action transitoire. Plus tard le même terme a été pris dans une acception métaphysique, l'appliquant, non plus aux effets, mais aux eauaes: non plus à l'homme^ mais à Dieu. « Dieu, dit Spinoza {Ethique, liv. I, prop. 18), est la cause immanente et non transitoire de toutes choses : > Deu» est omnium rerum causa immanent, non vero tranaiens ; ce qni signifie que tout ce qui est est en Dieu ; qu'il n'y a pas de distinction . substantielle entre Dieu et le monde. Cette nouvelle acception, dont Spinoza, autant que nous pouvons l'affirmer, a donné le premier l'exemple, est restée chez la plupart des métaphysiciens modernes. Dieu a continué d'être ponr eux le principe immanent des êtres. Enfin, Kant, substituant aux précédentes significations un sens purement logique, distingue deux manières d'employer les notions de l'entendement Îiur : on en fait un usage immanent et, selon ui, un usage légitime, lorsqu'on s'en sert pour coordonner entre elles les diverses données de l'expérience, lorsqu'on les rapporte exclusivement aux phénomènes que nous percevons par la conscience ou par la science. On en fait, an contraire, un usage transcendant et illégitime, lorsqu'on essaye de s'élever avec elles aunleesns de 1 expérience, au-dessus de tous les phénomènes, dans le vain espoir d'atteindre à la connaissance de l'être en soi.

imtATÉBiAurt, voy. Ame, SpiBrrrAusHs.

noCEMSITÉ. Ce qui est immense, c'est littéralement ce qui échappe à toute mesure. Mais une chose échappe à toute mesure ou simplement parce qu'elle est trop grande pour que notre faible esprit puisse la soumettre au calcul, ou absolument parce que son étendue n'a pas de bornes. Ainsi parle-t-on de l'immensité des cieux, soit qu'on veuille seulement en exprimer l'étonnante grandeur, soit qu'on veuille faire entendre l'espace sans bornes qui nous, entoure. Le premier emploi de ce mot est le plus fréquent et le plus vulgaire ; le second est seul vraiment philosophique.

Hais il est une signification plus spéciale encore avec laquelle est pris souvent le mot tmmensité. Tous les philosophes qui reconnaissent l'existence d'un Dieu unique lui attribuent l'immensité; mais tous ne conçoivent pas l'immensité divine do la même manière. Pour les ans, l'immensité divine n'est guère antre obose que l'espace sans bornes dont ils font un attribut de Dieu, de même que l'éternité est pour eux la durée sans commencement ni fin. Telle est i peu près la doctrine de Newton et de Clarke. Ponr les autres, l'immensité divine est tout autre chose que l'espace sans bornes, de même que l'éternité est tout autre que la dorée sans nn. De même que l'éternité de Dieu est pour eux, non pas l'existence dans tous les tempe, mais en dehors et au-dessus des temps, immuahie, indivisible ; ainsi l'immensité est, non pas l'existence, la présence de Dieu dans tons les lieux, mais une manière d'être telle que^ uns qu'il soit répandu dans l'espace, sans qu'il puisse revêtir aucune forme, il est cependant partout présent par sa puissance, agit sur tous les points

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de l'espace sans être snbetantiellement dans ancrin,per extentionem potentiel, non ver expantionem «u6sfanftoe. Telle est la doctrine de saint Thomas, de Leibniz, de Boasnet, de Fénelon.

Voyez pour pins de détails et ponr les ouvrages à consalter, l'article ËTBBHiTt et ceux qui le complètent.

nocORTAUTÊ. Le dogme de l'immortalité de r&me est aussi ancien que celui de l'existence de Dieu. Tontes les fois qu'on aperçoit iSin on est sur de rencontrer l'autre. Partout où s'élève nn temple et un autel, symboles de l'éternité, on peut être sûr que la cendre des morts repose dans leur ombre. Quelques esprits isolés ont pn séparer ces deux croyances on les rejeter ensemble ; mais la foi du ^enre humain les a toujours réunies. Elles constituent le fond commnn et, si l'on peut parler ainsi, la substance invariable de toutes les religions. C'est qu'en effet la raison ne permet pas de les diviser et ne saurait, sans se mutiler elle-même, les accepter l'âne sans l'antre. Si ce monde n'est pas rœavre d'nne cause intelligente qui a fait tontes choses avec poids et mesure, et marqué à chaque être une destination proportionnée aux facultés dont il dispose, il est évident que nous n'avons rien & attendre après )a mort; que les contradictions, les iniquités et les souffrances dont cette vie est remplie, sont un mal sans but et sans réparation ; et réciproquement, si nous n'apercevons en nous aucun principe qui puisse survivre à l'extinction des sens, ancnne idée, aucun sentiment, aucun besoin qui dépasse notre existence physique, ou même les conditions de l'ordre social, comment notre intelligence s'élèverait-elle à la conception de l'infini, à la connaissance de Dieu?

Si, par un instinct plus puissant que tous les raisonnements, le genre humain a toujours cru au dogme de l'immortalité, il est vrai aussi que, faute de s'en rendre compte par le raisonnement et la réflexion, il l'a toujours mêlé à des images

S lus ou moins grossières, i des espérances et à es craintes plus ou moins serviles, se représentant avec peme nn être purement spirituel et transportant dans une autre vie, ponr les méchante toutes les douleurs, pour les bons toutes les jouissances de notre condition présente. De là, les formes diverses et si bizarres quelquefois que cette croyance a revêtues chez les différents peuples, selon les degrés de civilisation qui les caractérisent ou le spectacle que la nature et leurs propres habitudes offrent le plus souvent à leurs yeux. De là aussi les doutes qu'elle a fait naitre aussitôt que la réflexion et l'esprit d'examen eurent pris quelque développement. Ces doutes une fois éveillés dans les esprits (et il &ut tôt ou tard qu'ils s'éveillent), c'est à la philosophie qu'il appartient de les dissiper, en substituant aux confuses lueurs de l'imagination et du sentiment une connaissance approfondie de r&me, de ses facultés, de ses devoirs, de ses droits et de ses rapports avec le principe dont elle tient l'existence. Sans doute la philosophie n'a pas toujours rempli cette tâche, obligée qu'elle était de se constituer elle-même, avec Paide du temps, et de se développer par la contradiction; mais elle seule peut la remplir; elle seule, pénétrant par la conscience et par le raisonnement dans le fond le pins reculé de notre êb'e, peut nous apprendre sans figure et sans détour ce que c'est qu'un esprit, ce que c'est que la vie de 1 esprit, et dans quelle mesure ou par quels liens eUe dépend du corps. Ce qu'il nous est impossible de savoir de nous-mêmes par le témoignage direct et l'usage réfléchi de nos pro-

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près facultés, nulle puissance an monde n'est en état de nous l'apprendre. Au reste, ce n'est pas une vaine prétention que nous énonçons là, mais un fait historique. C'est un philosophe païen, c'est Platon, qui a enseigné pour la première fois dans toute sa pureté et dans toute sa grandeur, nous voulons dire dans un sens vraiment spiritnaliste, le dogme de l'immortalité de l'&me. Que l'on compare sur ce sujet le PMdoti, malgré la part qu'il fait encore à l'imagination et aux sens, avec toutes les religions de l'antiquité sans aucune exception, et l'on verra de quel côté se trouvent les idées les plus élevées, la foi la plus persuasive et les espérances les plus dignes de la nature humaine.

On compte ordinairement plusieurs preuves de l'immortalité de l'&me, comme on compte plusieurs preuves de l'existence de Dieu; mais, en réalité, il n'y en a qu'une, et ce que l'on prend ponr des argumente distincts, ce sont des faite qui se suivent et des idées qui s'enchaînent étroitement; ce sont des faces diverses et des élémente inséparables d'une seule et même démonstration. En effet, toutes les raisons alléguées jusqu'aujourd'hui, et qu'on puisse alléguer en faveur du dogme que nous discutons en ce moment, se réduisent à quatre : 1* celle qui est tirée du caractère métaphysique de l'àme, c'est-à-dire de son nnité et de son identité; 2° celle qui est tirée de son caractère moral, nous voulons parler de ses devoirs, de ses droits et de la sanction qu'ils supposent au-dessus des ch&timente et des récompenses de l'ordre social; 3° celle qui résulte de Tensemble de ses facultés, de tous les besoins réunis de sa nature, et de l'impuissance où est cette vie de les satisfaire; enfin la quatrième est puisée dans la justice et dans la bonté divines. Eh bien, aucune de ces raisons ne peut se passer des trois autres ; mais, en revancne, nous le disons avec une entière conviction, elles forment, quand on les a réunies, une démonstration tellement rigoureuse et complète, qu'il devient aussi Impossible de douter de l'autre vie que de la vie présente. C'est en les considérant de ce point de vue, ou dans leur enchaînement et leur dépendance purement logique, que nous allons essayer de les exposer ; nous ferons ensuite connaître l'ordre selon lequel elles se sont produites dans l'histoire, et 1 on s'expliquera alors les contradictions qu elles ont essuyées et les grossières fli>tion3 qui se sont mêlées, chez les peuples et les plus anciens philosophes, à la croyance si élevée d une àme inaccessible i la mort

Pour que l'àme puisse survivre au corps, il faut d'abord qu'elle en soit distincte. La distinction de l'àme et du corps a été suffisamment établie ailleurs (voy. Ame). Nous rappellerons seulement ici les différences les plus essentielles qui existent entre ces deux principes. Le corps n'est qu'un tout collectif et, par conséquent, divisible, n se compose d'une multitude d organes^ et chacun de ces organes d'un nombre indéfim de parties physiquement distinctes les unes des antres.

seul être, qu'une seule personne qui veut, qui sent et qui pense; et d'un autre côté chacune de ces opérations est totalement Incompréhensible sans l'unité. Le corps, on plutôt rorganisme, n'est jamais dans un instant ce qu'il est dans nn antre ; les élémente hétérogènes dont il se compose ne cessent de se renouveler comme les eaux d'un fleuve, et même la forme sous laquelle ils se rassemblent se modifie, se dégrade et se brise entièrement avec les années. L^e, quels que

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soient Im ehanMments arrivés dans son existence, soit qu'elle ait la conscience do présent on le souvenir dn passé, on la prévision de l'avenir, se tronve tonjonrs la même ; et cette persistance de son être an milien des modifications dont il est susceptible, lui donne l'idée mAme dn tempe et de la dnrée. Or. qu'est-ce qne nous appelons la mort, on qu'est-ce que nous en savons par notre expérience ? Nous offre-t-elle un antre spectacle que la simple dissolution de nos organes et la cessation de cette sobetitntion d'éléments par laquelle ils se conservent et se développent dans l'état de vie? L'àme ne peut donc {«s mourir comme meurt te corps, et, par conseqnent, rien au monde ne pent nous autoriser à affirmer qu'ils finissent ensemble. Mais, dira-t-on, il y a une autre espèce de mort one la mort par dissolution. Dien, comme on la objecté depuis lonetemps, pourrait, par nn acte de sa volonté, anéantir ce qui ne pent se diraoudre; ou, comme Kant en fait la remarque dans sa Critique de la Raison pure, il est possible (]ue l'ime, malgré les attributs qni la rendent invisible, périsse de langueur et par one extinction graduelle ,de ses forces. Sans examiner ici la valeur de ces deux hypothèses, sans rechercher i quel point elles s^accordent avec l'expérience, qui nous montre partent des principes qui résistent i la dissolution et à la mort, nous observerons que ni l'un ni l'antre ne portent atteinte au résultat que nous venons d'établir. Il ne s'agit pas de savoir si l'&me, par la seule vertn de son unité et de son identité, est absolument impérissable, quoique cette proposition, entendue dans nn sens général, ne nous paraisse pas impossible à soutenir ; mais s'il y a en elle des causes naturelles de destruction par lesquelles elle doit périr en même temps que le corps. Eh bien, tout au contraire, étant «Tune nature opposée à celle du corps, elle a ce qu'il faut pour lui survivre. Quoi de plus sensé et de plus élevé i. la fois qne ces paroles de Socrate dans le Phédon : « Notre &me est semblable i ee qni est divin, immortel, Intelligible, simple, indistolnble, toujours le même et toujours semblable k lui ; et notre corps ressemble parfaitement à ce qni est humain, mortel, sensible, composé, dis»olnble, toujours changeant et jamais semblable k lui-même. Cela étant, ne convient-il pas an corps d'être bientêt dissous et à l'iune de demeurer longtemps indissoluble ou quelque antre chose de peu différent T •

Nona venons de ptouver qne ce qne nous savons de la mort ne s'applique qu'à l'organisme et ne touche pas l'àme, ou du moins ne l'atteint pas dus le fond de son existence, dans le principe invariable qui la constitue; mais cela ne suffit pas k U. démonstration dn dogme que nous voulons établir : il faut aussi une raison pour qne l'tme continue d'exister après la dissolution dn corps et conserve les facultés qni font k peu pris tout le prix de son existence, savoir, la raison et la liberté. Car alors même que sa nature identique et indivisible devrait, comme nous le croyons, lui assurer une durée sans fin, ce ne serait pas encore pour nous un grand sujet d'espérance, ni pour la providence divine une justification. Tin être, dont les seuls attributs sont l'unité et cette iaentité vague qui n'est qne la continuité de l'existence, ce n'est pas moi, ce n'est pas ma personne, ni aucune autre personne humaine; c'est une abstraction, c'est la substance de l'être en général ; et l'immortalitéqui lui convient, la seule à laquelle le panthéisme puisse jouter foi, est sans relation avec la vie prâente, •ans responsabilité et sans conscience. II reste donc encore fc disputer i la mort et au néant,

non pas le principe spirituel en général, mais cette &me particulière qui pense, qni aime, qui agit et qui respire en nous; en un mot, la personne humaine. Or, la personne humaine a dans son caractère moral une raison d'être, une destination à remplir, indépendamment au corps et après qne le corps a terminé sa carrière. En effet, la fin suprême de nos actions^, la règle que le sentiment aussi bien que la raison nous impose, et que l'on ne saurait nier sans faire violence à toute notre nature, ce n'est pas la conservation de la vie, c'est-à-dire l'intérêt dn corps, mais la justice, le devoir, le bien en soi. L'iaée de la justice et la règle du devoir ne souffï'ent point de limite ni de condition. Si la fortune nous a placés dans une telle alternative que notre vie ne ^puisse être sauvée ({n'a leurs dépens, c'est-à-dire an prix d'une indignité, soit envers les autres, soit envers nous-mêmes, il ne faut pas que nous hésitions à en faire le sacrifice ; et ce qne nous disons de la vie s'applique, à plus forte raison, au bonheur. Hais, si laloi morale est absolue et n'admet, comme nous l'avons dit tout à l'heure, aucune sorte de restriction, il est impossible de la renfermer dans les bornes de notre existence actuelle. Comment ne serait-elle faite qu'à l'usage de cette vie à laquelle elle impose toujours de si rudes épreuves, et dont elle demande souvent le sacrifice ? D'ailleurs la loi morale comprend nécessairement l'idée de justice. Or, n^est-ce pas le renversement de la justice et de la raison, qne l'on souffre, sans espoir de réparation, en remplissant ses devoirs, qu'on n'ait point de châtiment à redouter, qu'on

finisse trouver même le repos et le bonheur en es foulant aux pieds T C'est l'idée de justice considérée de ce point de vue, ou la rémunération dn bien et du mal, qu'on est convenu d'appeler la sanction de la loi morale. Hais il est bcue de voir que cette idée se confond avec celle de la loi elle-même. Si l'on admet celle-ci, il est de tonte impossibilité de rejeter celle-là. L'ordre moral sans la justice, la justice sans l'harmonie dn bonheur et du mérite, est une incompréhensible chimère.

Maintenant est-il vrai, comme on a osé quelquefois l'affirmer, que cette harmonie existe ici-bas T &t-il vrai que dès ce monde la vertu trouve en elle-même sa récompense, et que le vice ou le crime ont un châtiment toujours prêt dans les lois de la société et de la nature? Pour s'arrêter à une telle opinion, il faut n'avoir jamais souffert ni pensé, ni aimé; il faut être dans une ignorance profonde et dés choses, et des hommes, et de soi-même. La nature a-t-elle des récompenses pour celui qui donne sa vie à la patrie, son repos et ses veilles à la science, son être tout entier à un pieux dévouement dont U ne peut attendre aucun retour? A-t^lle des châtiments pour l'hypocrisie, la bassesse, l'égobme, la lâcheté ; et en général, pour tons les vices qui ne flétrissent que l'tme sans atteindre leeorjMit Même quand ses lois paraissent d'accord avec celles ae la morale, ce n'est pas le désordre qu'elle frappe, mais la faiblesse; la force est toujours sûre de son indulgence, et bien souvent de l'impunité. La société n'est quelquefois pas

S lus juste ni plus clairvoyante que la nature, ous ne parlons pas des époques de barbarie et de bonleversement, où le droit du plus fort est la seule règle; mais, dans tous les temps, elle n'encourage que ce qui lui est utile, elle ne r^

Srime que ce qni lui est nuisible, dans la mesure e son intelligence et de son pouvoir, nécessairement bornés l'un et l'autre. Tout le reste : le» dévouements les plus touchants, quand ils ne sont pas directement pour elle ; les iniquités et les

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infamies qm ne tronblenl'pas son repos, ou n'entravent pas sa marche, n'excitent que son indifférence. Est-ce donc en nous-mêmes que nous trouverons cette sanction réelle, cette justice complète et infaillible que nous avons demandée vainement i la nature et & nos semblables? Oui, sans doute, la conscience a ses tourments et ses joies; mais ils ne tiennent les uns et les autres qu'une place très-limitée dans notre existence. Les premiers s'affaiblissent et disparaissent par l'baoitnde , de sorte que plus on s'enfonce dans le mal, moins on en est puni. Il y a des âmes délicates qui souffrent beaucoup

S lus d'un scrupule, d'une faute involontaire, que es cœurs endurcis de toute une vie de désordres et de crimes. Quant à la satisfaction qne la conscience nous donne, elle est le siene et non la récompense du bien. Elle n'empécbe ni les angoisses de la lutte, ni la douleur du sacrifice, et n'a rien i nous offrir en retour des dommaees et des injures que nous souffrons de la part des antres. Cette vie, placée sous l'empire de la loi du devoir, n'est donc et ne pouvait être qu'une épreuve. Le même principe, d'après lequel nous sommes obligés de la conduire, nous ordonne d'en attendre une antre, oii les contradictions apparentes d'ici-bas trouveront leur solution.

Le résultat que nons venons d'obtenir est d'nne tout autre nature que le précédent, bien qu'il le continue et le suppose. Il ne s'agit plus ici de la simple possibilité d'une existence immatérielle, résistant à la dissolution des organes; nons avons en nous une raison positive de survivre à notre corps; nous sommes les sujets d'une législation qui s'étend an delà des bornes de la vie. Il n'est pas question, non plus, d'une immortalité sans conscience et sans volonté, telle qu'on peut la concevoir dans un principe purement métaphysique; c'est sous la protection de la loi morale que nons devons échapper à la mort, par conséquent avec notre responsabilité tout entière, avec la parfaite connaissance de nous-mêmes et le souvenir de ce que nons avons été, avec tout ce qui nous permet de rester la même personne. Cependant nons ne sommes pas encore arrivés à la nn de notre t&che. Nons avons montré qu'il faut croire à une antre vie; nous n'avons nen fait pour le dogme de l'immortalité. En effet, puisque notre croyance se fonde sur l'idée d'une rémunération future, nous ne devons pas l'étendre plus loin qu'il n'est nécessaire rnr donner satisfaction i. cette idée, c'est-i-dire cette condition de la justice. Or nous sommes des êtres finis ; les cb&tmients et les récompenses qui nous sont réservés, doivent donc être finis comme nous, ils doivent être bornés comme notre intelligence et nos forces. Ces châtiments et ces récompenses une fois épuisés, l'oeuvre de la justice n est-elle pas accomplie, et ne nous tronvonsHaous pas de nouveau en face du néant T Ici se présentent des considérations d'un autre ordre, celles qui sont tirées de la nature et de la direction générale de nos facultés.

L'homme est un être fini sans doute, mais toutes les forces de son &me, toutes les lois de ion organisation et tons les principes de son intelligence le poussent sans reiftcbe à la recherche de l'infini. Il n'est pas question ici de ces vagues aspirations auxquelles on s'abandonne dans le désœuvrement et la mollesse, ou qui, chez quelques esprits incapables de se fixer, de prendre leur part des obligations de la vie. ne sont qu'un signe de faiblesse et de maladie. Nous parlons d'une loi constante et universelle de notre existence. Lliomme, en effet, quand on a été de lui ce qu'il a de commun avec la brute, est nn être qui pense, qni aime et qui traduit en action

cette double disposition de sa nature par une puissance entièrement à lui, par sa libre volonté. Or, quel est le but de la .pensée ou de l'intelligence T C'est la vérité. Eh bien, il ne faut pas beaucoup d'efforts pour sa convaincre qne, de ce cêté, l'tme humaine ne sera jamais satisfaite. La vérité, ce n'est pas telle ou telle connaissance, ni tel ou tel ordre d'idées où nous consumons notre vie, sur les traces de plusieurs générations, sans pouvoir l'embrasser tout entier, ^e est tout, dans le sens le plus absolu du mot : elle est l'infini. Aussi, quand nous comparons notre ignorance à notre savoir, et les faibles lueurs que nous avons pu recueillir aux immenses ténèbres qui nous enveloppent de tontes parts, notre premier sentiment est celui du doute et du désespoir ; mais bientêt une force plus puissante nous pousse en avant, et, sur la foi irrésistible de notre immortelle destinée, nons

Précipite dans cetabtme sans fond. Sommes-nous onc plus faciles i contenter du cêté de l'amour T Nous aimons le beau et le bien, deux aspects différents d'une seule et même chose, l'idéal, la perfection. Quelle est donc la créature qui nous offre ce caractère, et qui suffise, quand même elle réunirait tons les BTintigf^ "" '^ natnre humaine, i remplir notre imagination et notre cœur f Nous éprouvons aussi le besoin d'aimer tout ce qui nous ressemble, tout ce qui partage nos épreuves, nos destinées, nos biens et nos maux, en un mot, les êtres de notre espèce : nous désignera-t-on une condition de la vie, une organisation de la société, où ce sentiment ne soit pas froissé à chaque instant par les intérêts et les passions contraires T Enfin, si l'on veut bien réfléchir k la nature et aux conditions de la liberté, on verra que le but qu'elle poursuit n'est pas moins reculé que celui de l'intelligence et de l'amonr. la condition de la liberté n'est

Ïias antre chose qne cette sévère et universelle oi du devoir dont nous avons déjà parlé. En l'absence du devoir, il ne reste pour nous diriger que l'instinct et la passion, puissances aveugles et fatales l'une et Tantre : car l'intérêt ne doit pas compter pour un mobile distinct de nos actions ; il n'est, pour ainsi dire, que la prévision d'une passion a venir, ou la passion devenue

5 révoyante. Le caractère, et par conséquent la estination de la liberté, est donc, en nous élevant au-dessus de ces basses régions, de traduire en œuvres les conceptions les plus pures de notre intelligence et les sentiments les plus généreux de notre cœur, de poursuivre sans reUche la conquête du vrai et la réalisation du beau et du bien. Il est évident qu'aucune vie limitée ne

§eut suffire à une pareille tâche. A cette oonsiération^ uniquement fondée sur la raison, on {>eut joindre un fait d'expérience : c'est que, orsqumne éducation, des habitudes on des circonstances funestes n'ont pas entièrement flétri notre &me, nous avons un besoin d'activité et de mouvement, un désir d'étendre et, s'il est permis de parler de la sorte, d'exprimer notre être, qu'aucime occupation présente ne peut assouvir. De là ces projets sans nombre qui remplissent notre vie beaucoup plus, beaucoup mieux qne nos œuvres, et au milieu desquels la mort vient nous surprendre. Ainsi, dans quelque sphère qu'elle soit placée, et de quelque point oe vue qu'on la considère, notre &me porte toujours avec elle sa raison d'être; ses droits 1 1 existence n'ont rien 1 craindre de la prescription : car il est impossible de douter que ta fin générale ne soit la même qne celle de chacune de ses facultés: et celle-ci ne peut se concevoir qu'avec une durée immortelle.

Il s'agit ici, qu'on ne l'oublie pas, de la personne

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Diiinune, de l'ime humaine, et non de l'humanité, à Uqaelle on a vonla trans{>orter, par nne rabstitniion injoste, tous les droits et toutes les espérances de l'individn. Par conséquent, nous n'avons pas même à nous demander si, avec une meilleure organisation de la société, avec des lois plus sages, nne éducation plus conforme & notre nature et un avenir sans bornes, nous ne pourrions pas atteindre dans ce monde la fin générale de notre existence. Que m'importent vos théories et vos rêves, s'il n'y a aucune place pour moi, ou si le règne messianique que vous annoncez ne doit pas rétrograder vers les sénérations éteintes qui Vont fondé an prix de leur repos, de leur bonbeur et de leur sang? C'est moi qui ai soufTert, c'est moi qui ai été opprimé, c'est moi qui ai soif de justice, de vérité, d idéales grandeurs; c'est moi qui dois recueillir le fruit de ma résignation et de mon courage; c'est en moi que les plus nobles besoins du coeur humain doivent trouver leur satisfaction. D'ailleurs l'humanité a fait une assez longue expérience de la vie pour ne plus laisser aucun appui i ces chimères. Quelques progrès que nous puissions faire, nous ne changerons pas les lois de la nature et les conditions mêmes de notre existence ici-ttas. Tant que notre espèce subsistera sur la terre, elle ne pourra pas échapper à la maladie, au besoin, i la faiblesse de l'enfance, aux infirmités de la vieillesse, aux angoisses et aux déchirements de la mort; on n'arrachera pas de son ccenr l'ésolsme et les passions toujours prêts i se révolter contre le sentiment de la Justice ; on n'empêchera pas les uns d'être orgueilleux et vains, les autres d'être rampants et vils; on ne fera pas cesser la lutte des intérêts, on, si l'on veut, des caractères et des opinions opposés ; la science aura beau multiplier ses découvertes, le doute et l'ignorance auront toujours la plus grande part dans notre ««prit.

Enfin, toutes ces facultés qui aspirent à l'immortalité et ne peuvent se satisfaire, ni se corn- S rendre sans elle, ont leur principe et leur raison 'être en Dieu. Dieu n'est pas seulement la cause et le sage ordonnateur des phénomènes de la nature; u est aussi l'auteur des facultés gui me font connaître à moi-même, et m'élèvent jusqu'à lui; U est le père, la providence et le juge de r&me humaine. Cette Irberté absolue, cette connaissance infinie, cette justice infaillible que je poursuis vainement, elles existent en lui : car il serait impossible autrement qu'il m'en eût donné l'idée. C'est en lui aussi qu'est la source de cet amour insatiable, un des tourments et des plus nobles privilèges de notre espèce. Hais comment l'être infiniment bon. infiniment juste, infiniment sage, nous aurait-il laissé voir le vide et les imperfections de cette vie, si nous ne devions pas en trouver nne autre T Nous aorait-il demandé des sacrifices au'il doit laisser sans récompensosT nous aurait-il donné des forces qui doivent rester sans usage, et nous mettre à la torture dans ce lien où elles ne peuvent se déployer T aurait-il allamé dans nos cœurs l'amour de l'infini et l'espérance de l'immortalité, pour nous laisser, après quelques jours pleins a'angoisses et de misères, retoniber tout entiers dans le néant? Quoi! dans l'ordre physique il n'y a pas nne si humble créature qui ne soit organisée en vue de sa fin, et cette loi serait méconnue dans l'ordre moral 1 Les instincts et les facultés qui nous appartiennent en propre ne seraient pas seulement inutiles, mais contraires au cours paisible de notre existence I Cela ne peut se justifier ni se comprendre, et il faut, pour admettre une telle supposition, avoir abdiqué sa raison au profit du désespoir.

Le dogme de l'immortalité de l'àme, quand on le considère dans son expression la plus o(hdplète et la plus élevée^ nous apparaît dans l'histoire de la philosophie comme une laborieuse conquête de la raison sur l'imagination et sur les sens. Ce n'est pas encore tout : comme les autres vérités de l'ordre moral et métaphpiqne, comme la croyance en Dieu, la distinction de r&me et du corps, les idées de droit et de devoir, il n'a pu, nous ne dirons pas s'établir, mais se développer et se démontrer que par la contradiction. Cest ainsi que les raisons sur lesquelles il est fondé, aperçues une i une et combattues successivement, quelquefois défendues par l'esprit de système à l'exclusion l'une de l'autre, ont été rarement appréciées dans tonte leur force, c'est-i-dire dans l'unité où elle prend sa source. D'abord, comme nous l'avons déjà remarqué, le dogme de l'immortalité de l'&me, entièrement confondu avec le dogme religieux, dans un vajgue sentiment de l'éternité et de l'infini, était livré aux interprétations plus ou moins grossîmes de l'imagination. Une foi instinctive, telle qu'on la rencontre encore à toutes les époques de l'histoire, faisait regarder lamortcomme le commencement d'une antre existence. Hais en même temps l'intelligence n'étant pas encore assez exercée pour démêler les deux forces et les deux ordres de phénomènes qui se réunissent dans notre nature, l'àme n'était pas autre chose que la vie, et l'immortalité qu'une résurrection. De là la croyance à la métempsycose, on, ce qui revient au même, à une antre vie exactement semblable à la vie présente, mais oîi l'on voit d'un côté toutes les jouissances, et de l'autre toutes les douleurs. A cette conception, moitié poétique et moitié religieuse, s succédé l'idée métaphysique. L'unité et la simplicité de l'Ame, l'essence immuable de la raison, qui la fait ressembler i une connaissance antérieure à l'expérience, i une sorte de souvenir rapporté d'un autre monde : tels sont les principaux argnments développés dans le Phédon. U n'y a rien li encore qui démontre logiquement la persistance de la personne humaine. Aussi Aristote, en cela plus conséquent que son maître, a-t-il substitué à l'immortalité de l'àme celle do l'intelligence ou de la raison universelle. C'est aussi la raison métaphysique, c'est-à-dire l'unité de la substance pensante, que Descartes a fait valoir, bien que sa méthode eut pu mieux le servir; et cette preuve incomplète n'a pas tardé à porter ses fruits dans le système de Spinoza. Kant s'est attaché d>uie manière non moins exclusive à la raison morale, ou, pour parler son langage, à la raison pratique, à la nécessité d'une antre vie, pour réaliser l'harmonie impossible ici-bas de la vertu et du bonheur. Mais comment cette autre vie ponrrat-elle se concevoir, s'il nous est impossible, comme il le prétend, de faire le moindre fbna sur l'unité et la simplicité de l'àme ? Toujours Kant a-t-il rendu ee service à la question qne nous traitons ici, que la personne humaine, l'être responsable et libre a pris la place de la pensée, de la raison, et même de la substance universelle. Les oDservations psychologiques les pins récentes, les analyses approfondies qui ont été faites de la raison, de la volonté, de la eonsoienoe, de l'imagination, ont donné beaucoup de force a l'argument tiré de la nature générale de nos facultés. Même ces tentatives audacieuses qui n'aspirent à rien moins qu'à refaire tout entier l'empire de la création, ne sont point perdues pour le dogme de l'immortalité; elles nous montrent combien notre esprit, comme notre cœur, se trouve à l'étroit dans ce monde, et est poursuivi par le besoin de l'infini Au reste.

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