‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 5)Chapitre 21 sur 156 · I.eibniz emploie aussi ce mot dans un sens · texte numérisé non relu

I.eibniz emploie aussi ce mot dans un sens

§ lus général comme synonyme d'organisateur, 'inventeur, de créateur.

ARCHTTAS DE Tarente, philosojibe pythagoricien, disciple de Philolaûs, serait peut-être au premier rang dans l'histoire de la philosophie ancienne, si sa vie et ses ouvrages nous étaient mieux connus. Il naquit à Tarente vers l'an 430 avant notre ère, et, par conséquent, ne put recevoir directement les leçons de Pytnagore. Quand la conjuration de Cylon ruina l'institut fondé par ce grand homme (vers 400), Archytas fut, avec Archippos et Lysos, du petit nombre de ceux qui échappèrent au désastre, et nous le retrouvons i Tarente vers 396, époque du voyage de Platon en Italie. S'il faut en croire le témoignage assez suspect d'un discours attribué à Démosibène {VEroticos), Archytas, dédaigné jas-

fn'alors par ses concitoyens, dut au commerce e Platon une considération qui le mena rapidement aux premières charges de l'État. Il est certain^, du moins^ qu'il fut six fois, selon Ëlien, sept fois, selon Diogène Laèrce, général en chef des Tarentins et de leurs alliés, qui, sous ses ordres, furent constamment victorieux, entre autres dans une guerre contre les Hesséniens ; c'est en revenant de cette dernière campagne qu'il adressait à un fermier négligent une célèbre p«role^ souvent répétée par les anciens: Tu et bien heureux qtie je sois en colère I Tont ce qu'on sait dn reste de sa vie se borne à quelgues traits épars chez des écrivains de date et d'autorité très-diverses : ainsi Tzetzès, auteur insuffisant, veut ou'Archytas ait racheté Platon, vendu comme esclave par ordre de Denys l'Ancien. Diogène Laèrce est plus digne de foi, qnand il nous montre les deux philosophes réunis i la cour de Denys le Jeune ; puis, lors du troisième voyage de Platon i Syracuse, Archytas Intervenant d'abord comme garant des bonnes intentions de ce prince, et après la rupture entre Platon et Denys, usant des mêmes droits de l'amitié pour sauver la philosophie d'un nouvel oatrage. Cicéron et Athénée, d'après Aristoxène, ancien biographe d'Archytas, nona ont encore conservé le souvenir de deux conversations phi-

losophiques auxquelles il prit part, mais dont il est presque impossible d'assigner la date. Sa mort dans un nanlVage sur les cétes d'Aptilie nous est attestée p^ une belle ode d'Horace, et paraît de peu antérieure à celle de Platon (348). Dans cet espace de quatre-vingts ans on environ (430-348) se placent les travaux qui valurent i Archytas une haute réputation de mathématicien et de philosophe : 1* sa méthode pour la duplication dn cube, sa fameuse colombe volante signalée comme le chef-d'oeuvre de la mécanique ancienne^ et d'autres inventions du même genre; 2* de nombreux ouvrages dont il reste soixante fragments, dont un sur (a musique, un sur Varithmilique. un «ur Vastronomie, un «tM* r^fre, six sur la sageste, un sur Vesprit et le senliment, deux sur les principes (des choses), cinq sur la loi et la justice, trois sur rinsfruotion morale, douze sur le oonheur et la veriUf quatre sur ks contraires, vingt-six sur les un*versaux on «ur les catégories, fragments conservés par Simplicius dans son Commentaire sur les Catigorxes d'Aristote, et gu'il faut bien distinguer dn petit ouvrage publié d'abord par Pizzimenti, puis par Camerarius, sous le même titre, et qui n'est qu'une copie incomplète de l'ouvrage d'Aristote. On attribuait encore à notre Archytas des traités «ur les flûtes, sur la décade, sur la mécanique et sur l'astronomie, sur l'agriculture, sur l'éducation des enfants, et des lettres dont deux, relatives au troisième voyage de Platon en Sicile, se retrouvent ches Diogène Laèrce. Il est impossible que plusieurs de ces citations et des fragments que nous venons d'indiquer ne soient pas authentiques^ et alors quelques-uns contiendraient les origines de certaines théories devenues célèbres sous le nom de Platon et d'Aristote ; mais ici, comme dans tonte l'histoire de la philosophie pythagoricienne, il est difficile de distinguer entre les morceanx vraiment anciens et le travail des faussaires; cette difficulté semble avoir conduit, dès le IV* siècle de notre ère, quelques commentateurs à distinguer deux philosophes du nom d'Archytas, subterfuge dont la mauvaise critique a fort abusé. On trouvera dans Dio^ne Laèrce et dans ses interprètes la liste des Archytas réellement distincts de notre philosophe. Voy. MuUachius. Fragmenta philosophorum groecorum, 1 voi. gr. in-8, Paris, 1860, et consultez, outre les histoires générales de la philosophie (surtout Brudier et Ritter), E. Egger, de Architœ Tarentini pytkagoriei vita , opért- 6u« et phiXosophia disquititio, in-8. Paris, 1833. — Hartenstein, de Fragmentis Archytoe jAilosophicis , in-8, Leipzig, 1833. — Gruppe, sur les Fragments d'Arcnylas (ail.), Mémoire couronné en 1839 par l'Académie de Berlin.

ABÊTË, fille d'Aristippe l'Ancien et mère d'Aristippe le Jeune, vivait au nr* siècle avant l'ère chrétienne. Son père l'instruisit assez complètement dans sa philosophie, pour qu'elle pût a son tour la transmettre à son fils; c'est pourquoi elle fut considérée comme le successeur d'Aristippe l'Ancien à la tête de l'école cyrénaïque. Du resta, elle ne se distingua par aucune opinion personnelle. Voy. Diogène Laèrce, liv. II, ch. Lxzn, Lzxxvi. — Menag., Hist. muUerum pnilosophan- (ium,$ 61, et Eck, de Arête philosopha, in-8, Leipzig, 1775.

ABEOB, à tort nommé ABIUS, était natif d'Alexandrie et appartenait à la secte des nouveaux pythagoriciens. Il passe pour avoir été un des maîtres de l'empereur Auguste, auprès duquel, dit-on, il iouissait de la plus haute faveur. On raconte qrAnguste, entrant i Alexandrie

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aprls la débite if Antoine, déclara an habitants de cette Tille qn'il lenr pardonnait en l'honnenr '" ' ' . c. Lxxiix). Sé-

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âoc^ines. 'il ne faut pas le conrondre avec Areius Didymns, philosophe platonicien qui Tirait i. peu près à la même époque et qui a beaucoup écrit, tant sur les doctrines de Platon que sur celles des autres philosophes grecs. Du reste, il nous est anssi inconnu que son nomonyme. Voy. Ensèbe, Prap. eeang., lib. H, c. xim. — Suidas, od«. Aitv|ioc. — Jonsius, de Seript. hitl. phil., lib. III,

AROENS (Jean-Baptiste Bo^er, marçnus d'], un des enfants perdus de la philosophie du xtih* siècle, naquit en 1704. à Aii en ProTence. Son père, procureur général près le parlement de cette ville, le destinait à la magistrature, mais dès l'Age de quinze ans il annonça une préférence décida pour l'état militaire, moins gênant pour les passions d'une jeunesse licencieuse. Bientôt épris d'une actrice qu'il voulait épouser, il passa en Espagne avec elle, dans l'intention d'y réaliser son projet; il est poursuivi et ramené auprès de son père, qui le fait attacher i la suite de l'ambassadeur de France à Constantinople. Hais en Turquie, sa vie ne fut pas moins aventureuse. Il Tisita tour i tour Tnnis^ Alger, Tripoli. A son retour en France, il reprit du service, liais en 1734, il fut blessé an siège de Kebl, et, dans une sortie devant Philipsboar^, il flt une chute de cheval qui l'obligea de quitter Ut carrière des armes. Déshérité par son père, il se fit auteur, et vécut de sa plume. Cest alors qne, retiré en Hollande, il publia snccessiTement les Lellrt» juives, les Lettre» chinoises, les Lettres ccJialistigues, pamphlets irréligieux, quelquefois remarquables par une certaine érudition antichrétienne. C'est sans doute ce qui en plut d'abord à Frédéric II, encore prince royal ; et lorsque Frédéric monta sur le trAne, il s'attacha le marquis d'Argens comme chambellan, et le nomma directeur de son Académie, avec 6000 fr. de pension. D'Argens continuant d'écrire, fit paraître la Philoeophie du bon sens et la traduction du discours de Jalien contre les chrétiens, publiée d'abord sous ce titre : Défense du paganisme; il donna encore la traduction de deux traités grecs, faussement attribués, l'un àOcelIus Lacanns sur la Nature de l'univers, l'autre à Timée de Locres sar l'Ame du monde. De tous ses écrits, ce qui nous reste de plus intéressant aujourd'hui, c'est sans contredit sa correspondance avec Frédéric, auprès duquel il jouissait de la plus ^ande faveur. ATec bien des traTers de conduite, et souTent beaucoup de dévergondage d'esprit, d'Argens ne fut pas un méchant homme. Il n'abusa jamais de sa position de favori. Nous trouvons en lui une application frappante de l'adage qui dit que lorsqu'on ne croit pas à Dieu, il faut croire au diable. Ce philosophe si acharné contre le christianisme était sujet à des superstitions misérables : ainsi, il croyait à l'influence malheureuse du vendredi, il n'aurait pas consenti i dîner, lui treizième à table, et il tremblait si par hasard il voyait deux fourchettes en croix. Agé de près de soixante ans, il s'éprit encore d'une actrice, et l'épousa i l'insu du roi, qui ne lui pardonna jamais. A son retour d'un voyage

Îi'il avait fait en France, il eut beaucoup àsonfir de l'humeur moqueuse de Frédéric. Il sollicita de nouveau la permission de revoir sa patrie, et alla en effet passer un congé assez long en Pro- Tence, otiilmourutle 11 janvierlT?!. Frédéric lui fit ériger un tombeau dajis une des églises d'Aiz. le peu de philosophie que l'on rencontre dans ses

trop nombreux écrits se résume en un seul mot : c'est le pins giipssier matérialisme.

H. DamironA publié sur d'Argens un mémoire dans le totne4v^V<l<i Compte rendu des séances de l'Acad. À^sc. mor. et politiques. X.

ABOXndaiT, ARaXJMENTATION. Un argument n'est pas autre chose qu'un raisonnement. C'est ainsi oue la Fontaine attribuant aux bétes le jugement, nais leur refusant le raisonnement, dit:

.... Je rendrais mon ouvrage CapaAe de sentir, juger, rien davantage.

Et juger imparfaitement, San^ qu'un singe jamais fit le moindre argument.

Cest ainsi que les traités de logique et de rhélorioue éiv^B^rent, sous les noms d'arguments, 'es différentes formes du raisonnement, enthymème, épichérème, eto. C'est encore ainsi que l'on dit 1 argument de saint Anselme ou de Descartes, l'argument des causes finales, l'argument ontologique, cosmologique, ete., pour designer certains raisonnements célèbres par lesquels saint Anselme, Descartes on autres philosophes se sont efforcés de prouver l'existence de Dieu. On appelle encore argument, dans la lan^e philoso-

précédés, dans la traduction qu'en a donnée H. Cousin, de sommaires explicatilii sous le titre d'arguments.

L'argumentation est l'usage ou le développement d'un argument, c'est-à-dire d'un raisonnement pour prouver quelques propositions; elle peut enchaîner, pour arriver à son but, plusieurs arguments partiels dont l'ensemble forme l'argument total. Il n'est pas nécessaire que deux adversaires soient en présence pour qu'il y ait argumentation. Saint Anselme, dans son Jfonologium, et Descartes, dans ses Médilationê, n'argumentent pas moins bien, quoique solitaires, qu'ils ne font dans leurs répliques aux objections de Gaunilon ou de Gassendi. Il n'est pas nécessaire non plus de réfuter pour argumenter; celui qui cherche i établir directement une vérité ar^mente tout comme celui qui s'efforce de réluter une erreur. La réfutation et la discussion ne sont que des espèces d'argumentation. On peut lire au sujet de la dernière VArt de conférer, dans les Essais de Montaigne, et consulter la quatrième partie de l'Art logique de Genovesi.

AROTROPUIX (Jean), de Constantinople, est un des savants du zv siècle qui contribuèrent à répandre en Italie l'étude de la littérature classique et de la philosophie grecque. Prisé fort haut gar Cosme de Médicis, il enseigna le grec à son Is Pierre, A son petit-fils Laurent et A quelques autres Italiens de distinction. En 1480, il quitta Florence pour aller habiter Rome, oîi il obtint une cliaire publique de philosophie et termina ses jours en 1486. Ses traductions latines des traités d'Aristote sur la physique et la morale {in-^, Rome, 1652) inspirèrent aux Italiens le goût de ces connaissances ; mais il se fit du tort dans l'opinion du plus grand nombre en traitant les Latins avec un certain mépris, et surtout en accusant Cicéron, alors plus que jamais l'objet de la vénération publique, d'une complète ignorance touchant la philosophie grecque.

ABISTËE DE Crotone, après avoir été le disciple, épousa la fille et devint le successeur de Pythagore. C'est tout ce que nous savons de lui avec quelque certitude (lambl., Vita Pylhag., cap. ult.). Il ne faut pas confondre Aristée de Crotone avec un autre Aristée, personnage réel

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on imaginaire, à qai l'on attribue, sons forme de lettre, rtiistoire fabulease de la tr^uction des Septante. Cette lettre, d'an gr^d intérêt' poar l'histoire des livres canoniques, dniaoni n'appartient one tràs-indirectementà rhnjjHre de la philosoplue, se trouve ordinairemenciuprimée avec les œnvres de Flavius Josipbe {Antiq. iûd., liv. XII, ch. Il), mais elle a été aussi mibliée séparément i Bâle.eniseï, par Richard ^Ithon. Depuis, elle est devenue l'objet de nombreuses diësertations.

ABISTIDE. philosophe athénien du nipi&cle après J. C. ; il se convertit i la religion chrétienne, mais n'en conserva pas moins les ^ures et la méthode de la philosophie pilenn'e. Lors du séjour que l'empereur Adrien nP^ Athènes durant l'hiver de l'année 131, Aristid^jji remit un ouvrage apologétique sur le christianisme. C^ ouvrage n'est pas arrivé jusqu'i nous; mais nous pouvons nous en faire une idée par Justin le martyr, considéré comme son imitateur. Voy. Eusèbe, Hist. eceUi., liv. IV, cb. m, et la plupart des écrivains ecclésiastiques.

ABIBTIPPE naquit i Cyrène, colonie grecque de l'Afrique, cité riche et commerçante (Diogène Laerce,liv. Il, ch. vni). Il florissait 380 ans avant ). C. La réputation de Socrate l'attira i Athènes, où il suivit les leçons de ce philosophe. C'était un homme d'un caractère doux et accommodant, d'une humeur facile et légère, de goûts voluptueux. Socrate essaya vainement de le ramener i une vie plus sévère et plus grave.

Aristippe composa un assez grand nombre d'ourrages, & en juger du moins par la longue liste que nous en donne Diogène Laërce. Quelques titres seulement indiquent des traités de morale ; la plupart annoncent des sujets frivoles ou étran-

rrs à la philosophie. De tous ces livres, du reste, ne s'est pas conservé une seule ligne.

La doctrine d' Aristippe n'a d'autre objet que la fin morale de l'homme. Cette fin, suivant lui, c'est le bien ; et le bien, c'est le plaisir. Or il y a trois états possibles de l'homme, m plus, ni moins : le plaisir, la douleur, et cet état d'indifférence qui est pour l'àme une sorte de sommeil. Le plaisir est, de soi, bon ; la douleur est, de soi, mauvaise. Chercher le plaisir, fuir la douleur, voilà la destinée de l'homme.

Le plaisir a son prix en lui-même. Quelle que soit son origine, il est également bon.

Le plaisir est essentiellement actuel et présent ; l'espérance d'un bien à venir est toujours mêlée de crainte, parce que l'avenir est toujours incertain. Il faut donc chercher avant tout le plaisir du moment, le plaisir le plus vif et le plus immédiat. Le bonheur n'est pas dans le repos, mais dans le mouvement, ^iovy) iv xiWjvti.

Telle est la doctrine morale d'Aristippe. Son caractère distinctif, c'est de faire résider la fin de l'homme et son souverain bien, non pas, comme Épicnre, dans le calcul savant et la recherche habile et prévoyante du bonheur, eùSxi|i,ovIi>, mais dans la jouissance actuelle et présente, dans le développement de la sensibilité livrée à ses pro-

Îires lois et à tous ses caprices, en un mot dans 'obéissance passive aux instincts de notre nature. C'est là ce qui donne à cette doctrine, dans sa faiblesse même, quelque intérêt historique et quelque originalité.

Voy. Menlzii, Aristippus philosophuê socratieus, seu de ^us vita, moribut et domnalibv* eommtntariu*, in-4, Halle, 1719. — Wieland, Arùtippe, in-8, Leipzig, IStiO. — Développement de la morale a Aristippe. dans les Mémoires de f Académie des inscriptions, t. XXVI. — Kunhardt, de Aristipp. philosoph. moral., in-4, Helm8t„n96. ''*''''' ' '

àxanssVB lb Jbonb, petit-flls d'Aristippe l'Ancien et fils d'Arété. Initié par sa mère à la doctrine qu'elle-même avait reçue de son père, il ta\ pour cette raison surnommé Métrodidacte {instruit par sa mire). Il n'est pas sûr qu'il ait rien publié; mais des quelques paroles de Diogène Laërce (liv. II, ch. lxxxvi et Lxzxvn) on« supposé qu'il avait développé et systématisé 1» phifosophie de son aïeul. Il établissait une distinction entre le plaisir en repos, qu'il regardait seulement comme l'absence de la douleur, et !• plaisir en mouvement, qui est le résultat d» sensations agréables, et doit être, selon lui, considéré comme la fin de la vie ou le souverain bien.

ARISTOPXII£. Ainsi s'appelait un frère d'Épicure, '^icurien lui-même comme Néoclès et Chérédème, ses deux autres frères. Tons trois paraissent avoir été tendrement aimés du chef de l'école épicurienne; ils vivaient en commun avec lui, réunis à ses disciples les plus chers; mais aucun d'eux ne s'est personnellement distingué (Diogène LaSrce, liv. X, ch. m, xii).

ABIBTOBUIiE, philosophe juif dont le nom nous a été transmis par Euscbe et saint Clément d'Alexandrie, florissait dans cette dernière ville sons le règne de Ptolémée Philométor, c'est-à-dire environ IbO ans avant l'ère chrétienne. Telle est du moins l'opinion la plus probable ; car il y a aussi un texte qui le fait vivre sous ie règne de Ptolémée Pbiladelphe et qui le comprend dans le nombre des Septante (Eusèbe, Hist. ecclés., liv. VII, ch. zxzii). Le caractère fabuleux de l'biatoire des Septante, telle que Josèphe la raconte au nom d'Aristée, étant un fait universellement reconnu, le rêle qu'on y fait jouer à Aristobule si^ifle seulement qu'il a contribué un des premiers à répandre parmi les Grecs d'Alexandrie la connaissance des livres saints. En effet, s'il n'a pas publié une traduction de ces livres, il est du moins certain qu'il a composé sur le Pentateuque un commentaire allégorique et philosophique en plusieurs livres, dont la dédicace était offerte au roi Ptolémée. Cet ouvrage n'est point parvenu jusqu'à nous ; mais les deux auteurs ecclésiastiques que nous avons cités plus haut nous en ont conservé quelques fragments dont l'authenticité ne peut guère être contestée, et qui marquent assez nettement le rang d'Aristobule dansl'liistoire de la philosophie. Il peut être regardé comme le fondateur de cette école moitié perse moitié grecque, dont Philon est la plus parfaite expression, et qui avait pour but, en faisant de l'Ecriture une longue suite d'allégories, de la concilier avec les principaux systèmes de philosophie, ou pIubH de montrer que ces systèmes sont tons empruntés des livres hébreux. Les doctrines péripatéticiennes faisaient le fond des opinions philosophiques d'Aristobule ; mais il y mêlait aussi quelques idées de Platon, de Pytbagore et un autre élément qui a pris chez Philon un développement considérable. Ainsi, dans les fragments qu'on lui attribue, la Sagesse joue absolument le même rôle que le Logos; elle est éternelle comme Dieu, elle est la puissance créatrice, et c'est par elle aussi que Dieu gouverne le monde. Le nombre sept est un nombre sacré, emblème de la divine sagesse; c'est pour cela qu'il marque le temps oti Dieu termina et vit sortir parfaite de ses mains l'oeuvre de la création. Enfin il professe aussi cette croyance^ dont Philon s'est emparé plus tard, que Dieu, immuable et incompréhensible par son essence, ne peut pas être en communication immédiate avec le monde; mais qu'il agit sur lui et lui révèle son existence par certaines forces intermédiaires ('^uvà|ut(). Ces rorces paraissent être au nombre de trois : d'abord

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UsagMM,dontnons avons déjàparlé,pnis la gr&ce (X^t() et U colère {ômfi), c'est-à-dire l'amour et la rorce. N'est-ce point le germe de toutes ces trinilés devennes plus tard si communes dans les écoles d'Alexandrie? Pour prouver que toute sagesse vient des Juifs, Aristobule, comme un grand nombre de ses successeurs, ne se contente pas d'expliquer la Bible d'une manière allégorique, il a aussi recours à des citations falsifieiés. Cest ainsi ^u'il rapporte un fragment des hymnes d'Orphée, on cet ancien poSte de la Grèce parle d'Abraham, des dix commandements et des deux tables de la loi. — Voy., pour les textes originaux, Eusèbe, Prœp. evang., lib. VIII, c. ix ; lib. XIII, c. v; et Hi»t. eccles.j lib. VII, c. xxxii. — Clem. Alex., Slrom., lib. 1, c. in, xxv; lib. V, c. xx; lib. VI, c. zxxrn. — Pour connaître sur ce sujet tous les résultats de la critique moderne^ il suffira de lire Walckenaer, Diatribe de Arulobulo Judceo, etc.. in-4, Lugd. Bat., 1806. — Gfroerer, Hi»t. du christianisme pnmitif, 2 vol. in-fi, Stuttgart, 1835, liv. Il, p. 11 (ail.). — Daehne, Histoire de la philosophie religieuse de* Juifs à Alexandrie, 2 vol. in-8. Halle, 1834, t. II, p. n (ail.).

ABi8TOCx£s DE Messine, péripatéticien du n* on du III* siècle après ]. C, fut aussi regardé comme appartenant à l'école néo-platonicienne, car il vivait précisément au temps où commença la fusion entre les deux systèmes. L'analogie de son nom avec celui d'Aristote l'a lait souvent confondre avec ce grand homme. Il écrivit une Bittoire des philosophes et de leurs opinions, àoat quelques fra^ents ont été conservés par Knsèbe dans sa Préparation évangélique. Il paraît y avoir combattu le scepticisme d'Œnéaidème.

ABISTON OB Caios, stoïcien du ni* siècle avant l'ère chrétienne. Il faut le distinguer d'un autre Ariston de l'Ile de Céos, avec lequel on l'a souvent confondu. Disciple immédiat du fondateur de l'école stoïcienne, il entendit aussi les leçons de Polémon. S'éUnt éloigné sur plusieurs points de la doctrine de Zenon, il forma une secte particulière, celle des aristoniens ; mais elle n'eut point de durée, et on ne lui connaît que deux disciples fort obscurs, Miltiades et Dipbilus.

Ariston rejeta de la philosopnie tout ce qui concerne la fogione et la physique, sous prétexte me l'ane est indigne d'intérêt, et que l'antre ne vaite que de questions insolubles pour nous; il ne conserva que la morale, comme la seule étude qui nous touche directement; encore ne l'a-t-il envisagée que d'un point de me général, laissant «nx nourrices et aux instituteurs de notre enfance le soin de nous enseigner les devoirs particuliers de la vie. Il disait que le philosophe doit seulement faire connaître en quoi consiste le souverain bien. Il n'existait à ses veux d'autre bien que la vertu, d'autre mal que le vice; il rejetait toutes les distinctions que d'autres stoïciens ont admises sur la valeur des dioses intermédiaires. Les questions relatives à l'essence divine rentrant à ses yeux dans l'objet de la physique, il les plaçait en dehors de la portée de notre intelligence; mais. ce scepticisme^ sur un point particulier de la science, ne nous donne pasle droit de l'exclure de l'école stoïcienne. Du reste, il n'enseignait pas dans le Portique, mais dans le gymnase Cynosarge, & Athènes. C'est à lui que Ton rapporte ces paroles mentionnées par Diogène Laërce, et commenté, s par ^ictète et Antomn {Enchir., 0. XVII, § 50 ; c. I, $ 8), que le sage est semblable à un lK>n comédien, parce qu'entièrement indifférent & tous les rapports extérieurs de la vie, il est aussi capable de jouer le r61e d'Agamemnon

que celui de Therslte. Les écrits d*Ariston n'ont pas été conservés.

Voy. Cic, de Leg., lib. I, c. xm. — De Fin., lib. IL c. xm; lib. IV, c. xvn. — Diogène Laèrce, liv. VII, ch. CLX et clxi. — Sextns Emp., AdSi Math., lib. VII, o. in.— Stob., Serm. 18.— Sen., Ep. 89 et 94.

ABISTON DE laus, de 111e de Céos, péripatéticien qui florissait 260 ans avant J. C, disciple et successeur de Lycon. Il n'est rien resté de ses nombreux écrits, que Cicéron mentionne d'une manière peu favorable {de Fin., lib. V, c. v), et nous n'en savons pas davantage à l'égard de ses opinions philosophiques. Tout fait supposer qu'il ne s'est écarté en rien des principes de l'école péripatéticienne (voy. Diogène Laërce, lib. V, c. III. Lxxrr; lib. VU, cctuv. — Slrabon, Geogr., lib. X).

Un péripatéticien du même nom vivait au siècle d'Auguste ; il était né à Alexandrie et ne se distingua par aucun caractère particulier.

ABISTOTE, le plus grand nom peut-être de l'histoire de la philosophie, si ce n'est par la valeur morale des vérités découvertes, du moins par le nombre et l'étendue de ces vérités dans le domaine de la nature et de la logique, et surtout par l'incomparable influence qu^l a exercée sur les développements scientifiques de l'esprit humain, dans l'Orient aussi bien que dans l'Occident, dans les temps modernes aussi bien que dans l'antiquité, parmi les chrétiens aussi bien que parmi les peuples croyant à d'autres religions. Aristote naquit la première année de la xcix* olympiade, c'està-dire 384 avant l'ère chrétienne, a Stagire, colonie grecque de la Thrace, fondée par des habitants de Chalcis en Eubee, sur le bord de la mer, au commencement de cette presqu'île dont le mont Athos occupe l'extrémité méridionale. Stagire et son petit port paraissent n'avoir point été sans quelque importance; elle joue un râle dans tous les grands événements qui agitèrent la Grèce, pendant l'expédition de Xerxès, pendant la rivalité de Sparte et d'Athènes, et plus tard, pendant les guerres de Philippe, père d'Alexandre. Le lieu qu'occupait jadis Stagire se nomme aujourd'hui Uacré ou Nicalis, suivant quelques auteurs, philologues et géographes, ou suivant d'autres, dont l'opinion paraît plus probable, Stavro, nom qui conserve du moins quelques traces de l'antique appellation. Par sa mère Phjestis, qu'il perdit, à ce qu'il semble, de fort bonne heure, Aristote descendait directement d'une famille de Chalcis ; son père, Nicomaque, était médecin et ami d'Amyntas II, qui régna sur la Macédoine de 393 à 369. Nicomaque avait composé quelques ouvrages de médecine et de physique, et u était un Asclépiade. Il a donné son nom a une préparation pharmaceutique que Galien cite encore avec éloge. Sa haute position à la cour d'un roi, l'illustration de son origine médicale, la nature de ses travaux, influèrent certainement beancoup sur l'éducation de son fils. Philippe, le plus jeune des enfants d'Amyntas, était du même âge à peu près qu' Aristote; et l'on peut croire que, dès leurs plus tendres années, sétabUrent entre eux des relaUons qui préparèrent pour plus tard la confiance du roi dans le précepteur de son héritier. Il est certain qu' Aristote n avait pas dUseot ans quand son père mourut. Du moins nous le voyons, avant cet âge, confié, ainsi que son frère et sa sœur aux soins dun ami de sa lamille Proxène d'Atarnée en Mysie, qui habitait Sors 'stagire. Aristote conserva pour son bienfaiteur et pour U femme de son bienfaiteur, qui

nSs doute lui avait tenu Ij»" f ^ mère, U r«5n-

n^ssance la plus vive et la plus durable. Dans

son testament, que cite tout an long Diogène

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LUroe, il déaire qu'on élève des statues i la mémoire de l'un et de l'antre. Bien pins, après la mort de Prozène, il fit, pour un orphelin qu'il laissait, ce que Prozène avait fait jadis pour lui ; il adopta cet orphelin pour fils, bien qti'il eût d'antres enfants, et il lui donna en mariage sa fille Pythias. Il est bon d'insister sur ces détails que les biographes attestent unanimement, pour réduire à leur juste mesure les reproches d'ingratitude qu'on lui a si souvent adressés. La reconnaissance, comme le prouveront quelques autres laits encore, a été une des qualités les plus éclatantes d'Aristote ; et il n'est pas k soupçonner que son coeur ait manqué pour son maître seul i ce devoir qu'il a toujours scrupuleusement accompli à l'égard de tant d'autres. Des biographes fort postérieurs ont, sur la foi d'I^icure, il est vrai, donné quelques détails peu favorables sur la jeunesse d'Aristote. A les en croire, il aurait dissipé son patrimoine par sa conduite désordonnée, et il aurait été réduit i se faire soldat, et plus tard même, commerçant et marchand droguiste. Pour sentir combien tout ceci est fauz, il suffit de se rappeler, ce qu'on sait d'ailleurs d'une manière irrécusable, qu'Aristote vint étudier i Athènes i l'ége de diz-sept ans. Il est impossible, quelque précocité qu'on lui veuille prêter, qu^il eût pu dès cette époque avoir subi tontes les épreuves par lesquelles on veut bien le faire passer. 11 est

Elus probable que, vers cet âge, son tuteur, dont k surveillance ne l'avait point quitté, l'envoya dans la capitale scientifique de la Grèce, achever des études commencées sans doute sons les yeux de son père, et continuées ensuite sous la direction de Prozène. Si Aristote vit alors Platon, ce ne fut que pendant bien peu de temps; car c est dans cette année même, la seconde de la cni* olympiade, 367 avant J. C, que Platon fit son second voyage en Sicile. Il y resta près de trois ans, et n'en revint que dans la quatrième année de la même olympiade. Aristote avait donc vingt ans environ quand il put recevoir les premières leçons d'un tel maître. 11 paraît que Platon rendit tout d'abord justice an génie de son élève : il l'apjHilait • le lisenr, l'entendement de son école, • faisant allusion par lA et & ses habitudes studieuses, et i la supériorité de son intelligence. Il ne lui reprochait que la causticité de son caractère et un soin ezagéré de sa personne, qu'Aristote, peu favorisé de ce câté, ce semble, poussait plus loin qu'il ne convenait a un philosophe. Quelques auteurs, qui vivaient d'ailleurs plusieurs siècles après, ont essayé de prouver que le disciple n'avait point eu pour son maître tout le respect et toute la gratitude qu'il lui devait. Cest surtout Ëlien qui, d'après le témoignage fort incertain d'Eubulide, déjà réfuté par Aristoclès, a donné cours à ces fables ridicules qu'ont répétées et propagées plusieurs Pères de l'Église, et qui tiennent une

filace assez importante dans l'histoire de la phiosophie. D'autres, an contraire, affirment qu'Aristote avait voué & Platon une admiration pleine de respect, et qu'il lui consacra un autel ou une inscription composée par le disciple reconnaissant ezaltait les vertus de cet • homme que les méchants eux-mêmes ne sauraient attaquer. • Ce qui ezplique cette inimitié prétendue, c'est l'opposition du génie des deuz pliilosophes. La postérité crédule et peu bienveillante aura converti en luttes personnelles la rivalité et l'antagonisme des systèmes. Le plus ezact et le plus récent des biographes d'Aristote, M. Stahr, a beaucoup insisté, avec raison, sur le fameuz passage de la Morale à Nieomaque (li v. I, ch. m, J 1), ou Aristote donne un témoignage personnel des sentiments qu'il avait pour son maitre : « il vaut peut-être mieuz, dit-il en parlant d'une théorie qu'il veut réfuter,

examiner avec soin et de près ce qu'on a prétendu dire, bien que cette recherche ptusse devenir fort délicate, puisque ce sont des philosophes qui nous sont chers (cCXovc iv{pa() qui ont avancé la théorie des Idées. Mais il doit paraître mieuz aussi, surtout quand il s'agit de philosophes, de mettre de

c'est un devoir sacré de donner la préférence i la vérité, 6atov «portiifv r^v à).yiSttav. • Il est difficile de comprendre comment, en face d'un témoignage si décisif et si précis, 1 histoire a besoin d en aller chercher d'antres. On peut ajouter d'ailleurs que cette mazime d'Aristote n'a point été stérile pour lui; et que dans toute sa polémique contre la grande théorie des Idées, il a ra toujours allier les droits de la vérité, et les ménagements dus à son mattre et au génie de Platon. Une rivalité dont on parle moins, en général, et qui paraît avoir été oeaucoup plus réelle, si ce n'est plus digne de lui, c'est celle qu'Aristote soutint contre Isocrate. Pour combattre le mauvais goût et les grftces efféminées que ce rhéteur introduisait dans l'éloquence, Aristote ouvrit une école où il professa les principes qu'il devait consigner ensuite dans ses ouvrages de rhétorique. C'est un fait qui nous est attesté par Cicéron, et il paraît que dès lors Philippe vit dans le fils du médecin de son père et dans le compagnon de son enfance, l'homme qui devait enseigner plus tard l'éloquence an futur conquérant de l'Asie. La lutte d'ailleurs, toute brillante qu'elle pouvait être, n'était peut-être pas fort généreuse, puisqu'Isocrate avait alors plus de quatre-vingts ans ; U est vrai qu'il vécut jusqu'à quatre-vingt-dizbuit ans. Les attaques d^Aristote furent assez graves pour que les élèves du vieuz rhéteur dussent prendre sa défense dans des ouvrages longs et importants, dont l'un ezistait encore au temps de Denys d'Halicarnasse et d'Athénée. Cette polémique n'a point laissé de traces dans les couvres qui nous restent d'Aristote. U ne faut pas attacher non plus d'importance à ses discussions aveo Xénocrate, le second successeur de Platon à l'Académie. Aristote ne put jamais prétendre à l'héritage de son mattre, dont il avait toujours combattu le système ; et, de plus, nous le voyons, quelques mois après la mort de Platon, faire un voyage en Asie Mineure, de compagnie avec Xénocrate. qui parait lui avoir été attaché par les liens d une assez étroite amitié. Ainsi l'on peut dire que les inimitiés attribuées à Aristote contre Platon, contre Isocrate et contre Xénocrate, n'ont point du tout ce caractère odieuz qu'on a voulu souvent leur donner. Tout ce qui doit résulter pour nous de ces récits divers, c'est qu'avant la mort de Platon (348 ans avant J. C). Aristote n'avait point encore ouvert son école philosophique, mais qu'il s'était fait connaître par des cours d'éloquence. Le talent qu'il y déploya, ses anciennes relations avec la cour de Macédoine, le firent choisir pour ambassadeur par les Athéniens, si l'on en croit un témoignage assez douteux rapporté par Diogène Laèrce. Philippe avait miné dans la Thraco bon nombre de villes ^ecques qui tenaient le parti d'Athènes, et Stagtre entre antres. Le fils de Nieomaque fut chargé d'aller demander an vainqueur macédonien le rétablissement des villes détruites ; il n'est pas sûr qu'il ait réussi dans cette mission assez délicate^ puisque ce n'est que beaucoup plus tard qu il put obtenir de Philippe ou peut-être même de son disciple, fils de Philippe, la restauration de la petite ville qui lui avait donné naissance. Quoi qu'il en soit, Platon mourut durant son absence C348 avant i. C); et à son retour, Aristote se hiU

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de quitter Athènes, où alors les partisans de la Maâdoioe n'étaient point en faTenr: suivi de X6nocrate, il se rendit en Asie près d'Hermias, tyran d'Atamée, qni avait été. à ce mie l'on suppose, un des auditeurs les plus assidus de ses cours d'éloquence. On peut croire d'ailleurs que les relation d'Aristote avec Hermias avaient commencé •OQS les auspices de son tuteur Proxène, qui était aussi de ce pays, comme on l'a vu plus haut. Hermias avait été jadis esclave d'un tyran d'Atamée, Eubnie, auquel il succéda, et qui. comme loi, était un ami déclaré de la philosophie; c'était par son seul mérite on'il s'était élevé au poste brillant et dangereux qn il occupa quelque temps. Attiré dans un piège par Mentor, général grec au ienrice de la Perse, il fut livré aux mains d'Artaxerce, qui le fit étrangler. La liberté des cités grecques dans l'Asie Mineure perdit en lui un de ses soutiens les plus courageux et les plus habiles. Cette catastrophe afOigea profondément Aristote, dont le voyage auprès d'Hermias avait peut-être aussi quelque but politique ; et la douleur de son amitié est attestée par deux monuments qui sont parvenus Jusqu'à nous. L'an est ce chant admirable, ce Péan, adressé à la Vertu et à la mémoire du tyran d'Atamée, dont la noble simplicité et la douloureuse inspiration n'ont été surpassées par aucun poète; Athénée et Diogène Laérce nous l'ont transmis ; l'autre est une inscription de quatre vers que nous possédons aussi et qu'Aristote fit placer sur la statue, d'antres disent le mausolée, qui, par ses soins, fut élevé A son ami dans le tenuiie de Delphes. De plus, il épousa la fille qn'âermias laissait en mourant ; et il se retira, pour la mettre, ainsi que lui-même, en sûreté contre la vengeance des Perses, A Hitylène dans rae de I/Bsbos, oii il séjourna deux années environ (jusan'en â43 avant J. C). Son union parait «voir été fort heureuse ; et, dans son testament, il prescrit on'on réunisse ses cendres à celles de son épouse nien-aimée. Du reste, les liaisons d'Aristote avec le tyran d'Atamée sont une des circonstances de sa vie qui ont prêté le plus aux calomnies de toute espè<M ; et ces calomnies étaient assez accréditées pour que, cinq siècles plus tard, Tertnllien, les répétant sans doute, ait avancé que c'était Aristote lui-mime qni avait livré son ami aux agents des Perses. Ces fables sont tout aussi ridicules que celles dont nous avons déjà parlé j seulement elles sont plus odieuses. On ne sait si Aristote était encore a Mitylène quand Philippe l'appela près de lui pour diriger 1 éducation a'Alexiîndre (343 avant J. C). Le jeune prince avait alors treize ans, et la lettre de Philippe au philosophe, lettre dont l'authenticité n'est pas trèscertaine, malgré le témoignage d'Auln^îelle et de Dion Chrysostâme, ne se rapporte point à cette époque. Elle annonce i celui dont Philippe fera

S lus tard l'instituteur de son héritier, la naissance 'un fils; et si elle n'a point l'importance spéciale qu'on lui attribue d'ordinaire, elle prouve du moins, comme le remarque fort bien M. Stahr, que les relations de Philippe avec l'ancien compagnon de son enfance étaient assez fréquentes et assez intimes. Aristote parait avoir profité de sa fiveur i la cour de Macédoine pour faire relever les murs de sa ville natale ; on dit même qu'il lui donna des lois de sa propre main, qu'il y fit établir des gymnases et une école. Les habitants reconnaissants consacrèrent à leur illustre compatriote le nom d'un des mois de l'année, et celui d'une fête solennelle qni était probablement la fête de son jour de naissance. Du temps de Plntarqne, on montrait encore aux voyageurs les promenades publiques, garnies de bancs de pierre, qu'Aristote y avait tait établir. Bien que l'éducation d'Alexandre n'ait pas pu durer plus de quatre

ans, bien que son précepteur eût A corriger de graves erreurs' commises dans la direction antérieurement donnée an jeune prince par Léonidas, parent d'OIympias, et par Lysimaque, on ne peut douter qu'Aristote n'ait exercé sur son élève la plus décisive influence. Il sut prendre sur ce fougueux caractère un ascendant qu'il ne perdit pas un instant, et lui inspirer la plus sincère et la plus noble affection. Les études auxquelles il appliqua surtout Alexandre furent celles de la morale, de la politique, de l'éloquence et de la poésie. La musique, l'histoire naturelle, la physique, la médecine même, occupèrent beaucoup le jeune prince, et l'on peut s en rapporter au génie si positif d'Aristote pour être sur qu'il ne donna toutes ces connaissances à son élève que dans la mesure où elles devaient être utiles a un roi. Il parait aussi, à en croire la lettre citée par Aulnbelle et Plutarque, qu'Alexandre attachait le plus grand prix aux études de métaphysique qu'il avait alors commencées, puisqn'au milieu même de ses conquêtes il écrit a son ancien maître, pour lui reprocher d'avoir rendues publiques des doctrines et des théories qu'il voulait être le seul à poss^ der. Il est certain que cette édition de l'Iliade qu'Alexandre porta 'toujours avec lui, qu'il mettait sous son chevet, cette fameuse édition de la Cassette, avait été revue pour lui par Aristote; et le conquérant qui, dans Thèbes en cendres, ne respectait qne la miUson de Pindare, devait avoir bien profite des leçons d'un maître qui nous a laissé les règles de la poétique, et qui lui-même eût été un grand poète, s'il l'eut voulu. Aristote composa quelques ouvrages spécialement destinés i l'éducation de son élève ; mais, parmi eux, on ne saurait compter celui qui nous reste sous le titre de Bhélonque à Alexandre, et qni est certainement apoci7phe. Il fit particulièrement pour lui, à ce qu affirme Diogène LaSrce, un traité sur la royauté. Callisthène. neveu d'Aristote, et qui devait accompagner Alexandre en Asie pour y tomber victime de ses soupçons, partageait les leçons données an jeune prince, ainsi que Théophraste, et Harsyas, depuis général et historien, qui fît un ouvrage sur l'éducation même d'Alexan> are. C'était à Pella le plus habituellement, dans un palais appelé le Nymphsenm, qu'Aristote résidait avec son royal élève, et quelquefois aussi i Stagire relevée de ses ruines. Alexandre n'avait pas encore dix-sept ans quand son père, partant pour une expédition contre Byzance, lui remit la direction des affaires, sans qu'une si grande res-

Sonsabilité dépassât en rien la précoce habileté u jeune roi. On peut croire qne son précepteur continua de lui donner dès conseils, qui, pour n'être plus littéraires, n'en furent pas moins utiles. Mais dès lors les études régulières et l'éducation furent nécessairement interrompues; en 338, nous voyons Alexandre, âgé de dix-huit ans, combattre au premier rang et parmi les plus braves i la bataille de Cbéronée, qui décida du sort de la Grèce. Aristote resta une année encore auprès de son élève, devenu roi après le meurtre de Phili ' ' ""'

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enAsie, .-"-' . ..- . • •—.

se rendit alors à Athènes, ou il resta sans mterruption durant treize années, et qu il ne quitta que vers la mort d'Alexandre. C est donc à cette époque qu'il ouvrit une école de philosophie dans un dos gymnases de la ville nommé le Lycée, du nom d'un temple du voisinage consacré à Apollon Lvcien ; et ses disciples, bientôt nombreux, recurent, ainsi que lui, le surnom de péripatéticiens de l'habitude toute personnelle qu'avait le maître d'enseigner en marchant, au lien de de meurer assis. 11 donna, comme Xénocrate l'avait

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fait avant lai, une sorte de discipline à son école : nn chef, nn archonte, renonvelé tons les dix jonrs, veillait i maintenir le tton ordre; et des oanqnets périodiques rénnissaient tons les élevés plasiears fois dans l'année. Aristote avait pris •oin Ini-méme, à l'imitation de son ami et de son rival platonicien, de tracer le règlement de ces réunions (vi|i.oi oviiKortitoi); et an article, in-

2[>iré par ses goûts trës-connns, interdisait l'entrée e la salie & festin an convive çrai, sur sa personne, n'aurait point observé la plus scrupnlense propreté. Aristote faisait deux leçons ou, comme on disait pour lui particulièrement^ deux promenades par jour : l'une le matin, ntptxaTo; lûSivo; ; l'autre le soir, tttXivéc. L'enseignement variait de l'une à l'antre, comme l'exigeait la nature même des choses : la première destinée aux élèves plus avancés traitait des matières les plus difHciles, &xpoa|taTtxolXÔTOi; l'autre s'adressait en quelque sorte an vulgaire, et n'abordait que les parties les moins ardues de la philosophie, Uunptxol Xôpi, iyxûxXioi >6t9i, Xôtoi iv x<A-.tf. C'est de cette division nécessaire dans tonte espèce d'enseignement, que des historiens postérieurs ont tiré ces singn- Uères assertions sur la différence profonde de deux doctrines, l'une secrète, l'autre publique, qn'Aristote aurait enseignées. La. philosophie en Grèce, i cette époque surtout, a été trop indépendante, trop libre, pour avoir en besoin de cette dissimulation. Le précepteur d'Alexandre, l'ami de tous \m grands personnages macédoniens, l'auteur de la Métaphytique et de la Morale, n avait point i se cacher : il pouvait tout dire et il a tout dit, comme Platon son maître, dont un disciple r.élé pouvait d'ailleurs recueillir quelques théories, qui de la leçon n'avaientpoint passe jusque dans les écrits (îypifx iôy^xxa). liais supposer aux philosophes grecs, au temps d'Alexandre, cette timidité, cette hypocrisie antiphilosophiqne, c'est mal comprendre quelques passages douteux des anciens ; c'est, de plus, transporter k des temps profondément divers des habitudes que les ombrages et les persécutions mêmes de la religion n'ont pu imposer aux philosophes du moyen ige. Il tant certainement distinguer avec grand soin les ouvrages acroamatiques des ouvrages exotériquea d'Aristote; mais il ne s'agit que d'une différence dans l'importance et l'exposition des matières ; il ne s'agit pas du tout de la publicité, qui était égale pour les uns et pour les autres. Aristote avait donc cinquante ans quand il commença son enseignement philosophique, et l'on peut juger, d'après les détails biographiques qui précèdent, ce que devait être cet enseignement appuyé sur d'immenses travaux, des méditations continuelles, une expérience consommée des choses et des hommes, et une position toute-puissante par l'estime que lui avait vouée son élève, dominateur de la Grèce et de l'Asie. C'est durant ces treize années de séjour à Athènes qu'Aristote composa ou acheva de composer tous les grands ouvrages qui sont

Ïiarvenus jusqu'i nous, à travers les siècles qui es ont sans cesse étudiés. On sait avec quelle générosité, digne d'un conquérant du monde, Alexandre contribua, pour sa part, à ces monuments éternels de la science. Si Von en croit Pline, plusieurs milliers d'hommes, aux ga«es du roi, etuient chargés uniquement du soin de recueillir et de faire parvenir au philosophe tous les animaux, toutes les plantes, toutes les productions curieuses de l'Asie ; et c'est avec ce secours qu'aujourd'hui les nations les plus libérales et les plus riches peuvent à peine assurer i la science, qu'Aristote composa cette prodigieuse Histoire des animaux, ces traités d'anatomie et de physiologie comparées, que les plus illustres naturalistes de nos jours admirent plus encore peut-être que ne

l'a tait l'antiquité. Athénée affirme qu'Alexandre donna plus de 800 talents à son maître pour faciliter ses travaux de tous genres, et la formation de sa riche bibliothèque, ce qui fait, en ne comptant le talent qu'à SOOO fr., 4 000 000 de notre monnaie. Cette somme, toute considérable qu'elle est, n'a rien d'exagéré quand on songe aux tr^rs incalculables que la conquête mit aux mains d'Alexandre. On peut croire que ces libéralités du royal élève et cette intelligente protection servirent aussi an philosophe pour composer cet admirable et si difficile Aecueu des constitutions politiques, grecques et barbares, que le temps n'a pas laiwe parvenir jusqu'à nous, mais qui n'avait pas d4 coiïter moins de recherches que l'Histoire de* animaux. Aristote, entouré, comme il l'était i ce moment, d'une famille qu'il parait avoir beanconp aimée; de sa fille Pythiai mariée à Nicanor, son fils adoptif ; d'Herpyllis sa seconde femme, et auparavaHt son esclave, pour laquelle il semble, d'après son testament, avoir eu la plus vive affection; de Nicomaque, fils qu'il avait eu d'elle; illustre parmi les philosophes, les naturalistes, les médecins même de son temps, comblé des fiiveur* d'Alexandre, Aristote éteit alors dans nne de ces rares positions qui font l'envie du reste des hommes. Il ne parut point qu'il en abusa : mais ce bonheur si complet, si réel, si éclatant, dura peu. La conspi ration d'Hermolaiis, dans laquelle Alexandre impliqua le neveu d'Aristote, Callistbène, dont la rude franchise l'avait blessé, éclate vers cette époque, et il est certain que dès lors la froideur entre le roi et son ancien maître succéda aux relations si affectueuses qui jusque-là les avaient unis. Le meurtre d'un homme tel que Callisthène, accompagné des circonstances odieuses que n'ont

Su di^mnler même les historiographes officiels n roi, indigna la Grèce entière, et la postérité le regarde encore comme une tache ineffaçable à la mémoire du héros. On peut juger delà doolenr que cette catastrophe dut causer à l'oncle de la victime, au précepteur de celui qui venait de se déshonorer par ce forfait. Six années s'écoulèrent encore jusqu'à la mort d'Alexandre, et l'on doit croire que durant tout ce temps les rapports d'Aristote et de son coupable élève durent être aussi rares que pénibles. Mais si le ressentiment devait être profond dans le coeur du philosophe, rien n'autorise à supposer, avec quelques auteurs an-, ciens, qu'Aristote ait nourri des projets de vengeance. Tout dément cette abominable calomnie, répétée par Pline, qui lui attribue d'avoir, d'aocord avec Antipaier, empoisonné Alexandre, c»lomnie dont s'autorisa plus tard Caracaila. le singe du héros macédonien, pour chasser les péripaléuciens d'Alexandrie et briller leurs livres. Alexandre est mort à la suite d'orgies, d'une mort parfaitement naturelle, comme l'attestent les mémoires mêmes de ses lieutenants, Aristobule et Ptolémée, que possédaient et que citent Plutarque et Arrien ; comme l'attestaient le journal qu'on tenait chaque jour des actions du roi, i^niupiStc ^oiXetai, et en particulier le journal de sa maladie. Aristote passait si peu pour l'ennemi d'Alexandre, malgré son juste ressentiment, et il était si bien resté l'ancien partisan du Hacéaonien, qu'aussitôt après la mort du roi, à ce qu'il paraît. Il dut songer à se soustraire aux dangers de la réaction, et qu'il se retira dans une ville soumise aux autorités macédoniennes et protégée par elles. Il serait également difficile de comprendre et que le parti antimacédonien, dirigé par Démosthène et Hypérides, ait poursuivi l'empoisonneur d'Alexandre, et aue les Macédoniens l'aient défendu. Aristote dut fuir, non point devant une accusation politique, mais devant une accusation d'impiété portee contre lui par le grand prêtre Éarymédon,

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soutenD d'on citoyen nommé Démophile. On lui reprocliait d'avoir commis un sacrilège en élevant des aotels à la mémoire de sa première femme et de son ami Hermias. Sa pieuse amitié devint an crime; et Aristote, comme il semble l'avoir dit lui-même, se retira pour épargner aux Athéniens, dont l'esprit lui était bien connu, « un second attentat contre la philosophie. ■ Tous ces détails, qui semblent assez positifs, doivent être rapportés peutrêtre à une époque antérieure; et l'on peut conjecturer, d'après quelques indications, comme l'a fait H. Stahr, qu' Aristote s'était retiré i. Chakis, même avant la mort d'Alexandre, laissant la direction de son école & Théophraste, qui lui succéda dans le Lycée. Quelques biographes lui ont attribué une apologie contre cette accusation, sans doute pour fiure pendant à VApoloçie de Sacrale par Platon ; mais Athénée, qui en cite un passage, ne la regarde pas comme authentique. Aristote vécut un an à Cbalcis et mourut en 322, vers le mois de septembre, peu de temps avant Démosthène, qui, lui aussi, victime d autres passions, vint 8 empoisonner il Calaure, et termina par une mort héroïque une vie consacrée tout entière à la patrie et à la liberté. Quelques biographes ont soutenu qu' Aristote s'était tue, assertion contre laquelle protestent et le témoignage d'Apollodore, et celui de Denys d'Halicarnasse, et les théories même du philosophe contre le suicide. Il parait certain qu il succomba, après plusieurs années de souffrance, à une maladie d'estomac qui était héréditaire dans sa famille, et qui le tourmenta pendant toute sa vie, malgré les soins ingénieux par lesquels il cherchait à Ta combattre. Quelques Pères de l'Ëglise, on ne sait sur quels témoignages, ont avancé qu'il s'était précipité dans 1 £uripe par désespoir de ne pouvoir comprendre les causes du flux et du reflux. Cette fable ne mérite pas même d'être réfutée ; mais elle témoigne qu'on suppotait an philosophe une immense curiosité des phénomènes naturels. Si c'est là tout ce qu'on a voulu dire, ses ouvrages sont un bien meilleur témoign^ que tous les contes inventés à plaisir : la Méléorologie et VHistoire de» animaux attestent suffisamment les efforts d' Aristote pour comprendre le grand spectacle de la nature qui pose éternellement devant nous. Diogëne Laèrce et Athénée nous ont conservé sous le nom de Testament d'ArUlole une pièce qui ne porte aucun caractère positif de fausseté ; mais on a remarqué avec raison (H. Stahr) que le philosophe n'y faisait aucune mention ni de ses manuscrits, ni de sa bibliothèque, qui lui avait coûté tant de soins et de recherches. C'est tout an moins un oubli fort singulier, à moins que ce prétendu testament ne soit nn simple extrait d'un acte beaucoup plus lOD^ et beaucoup plus complet. Il avait, du reste, institué Antipater pour son exécuteur testamentaire ; et son puissant ami dut assurer àtous ceux que le philosophe avait aimés les bienfaits qu'il répandait sur eux, et particulièrement sur ses esclaves.

C«tte esquisse rapide de la vie d' Aristote suffit pour montrer que si la nature avait fait beaucoup pour lui, ies circonstances extérieures ne lui furent pas moins favorables. Sa première éducation, les leçons d'un maître tel que Platon^ continuées pendant près de vingt ans, la protection de deux rois, et surtout celle d'Alexandre, et d'antre part les immenses ressources qu'avaient accumulées déjà les eflbrts des philosophes antérieurs, tout se réunissait pour rendre complète et décisive l'influence d'un génie tel que le sien, se développant dans de si neureuses conditions. Cette influence a été sans égale ; elle agit depuis plus de deux mille ans, et Vaa peut affirmer, sans crainte d'erreur, qu'elle sera aussi durable que l'huma-

nité sur laquelle elle s'exerce. L'autorité souveraine de ce grand nom a pu être ébranlée et détruite en physique ; elle est éternelle en logique, en métaphysique, en esthétique littéraire, en histoire naturelle, tout aussi bien qu'en politique et en morale.

Aristote, doué d'une activité prodigieuse, qui, suivant l'observation même de son maître, avait besoin du frein, comme la lenteur de Xénocrate avait besoin de l'éperon ^ aidé par tous les secours que lui offraient des disciples nombreux et intelligents, des livres et des collections de tout genre, Aristote avait beaucoup écrit. On peut voir par les citations diverses des auteurs, et par les catalogues de Diogène LaSrce, de l'anonyme de Ménage, de l'anonyme arabe de Casiri, quelles ont été nos pertes. Ces catalogues, tout informes, tout inexacts qu'ils sont, nous attestent qu'elles furent bien graves. Parmi tous ces trésors détruits, nous n'en citerons qu'un seul; c'est ce Recueil des cons(>lu<tons dont Aristote lui-même fait mention à la fin de la Morale à Nicomaque, et qui contenait l'analyse des institutions de cent cinquantehuit États, selon les uns, de deux cent cinquante et même de deux cent cinquante-cinq selon les autres. C'est de cette vaste collection de faits généralisés, résumés, qu'il a tiré l'ouvrage politique 3ui nous reste. Ce qui est parvenu jusqu'à nous e toutes ses œuvres forme le tiers, tout au plus, de ce qu'il avait composé; mais ce qui peut nous consoler, c'est que ces admirables débris sont aussi les plus importants de son édifice, sinon

fiar l'étendue, du moins par la nature et la quaité des matériaux qui les forment. Les commentateurs grecs des cinq ou six premiers siècles ont donné beaucoup de soin à fa classification des œuvres d' Aristote. Un d'eux, Adraste, qui vivait 150 ans environ après i. C, avait fait un traité spécial fort célèbre sur ce sujet, qui de nos jours en est encore un pour les érudits. On mstribuait les ouvrages du maitre de diverses façons, soit en les considérant simplement sons le rapport de la rédaction plus ou moins parfaite oii il les avait lui-même laissés, soit en les considérant plus philosophiquement sous le rapport de la matière dont ils traitaient. Ainsi d'abord on distinguait les simples notes, les documents, les <ino- |jivt)|t«Tixâ, des ouvrages complètement mis en ordre ovvTafiiaTixà, et parmi ceux-ci on distinguait encore les acroamatiques ou ésotériques, des exotériques j puis, en second lieu, on divisait les œuvres d'Aristote presque selon les divisions qu'il avait tracées quelquefois lui-même à la philosophie, en théorétiques, pratiques, organiques ou logiques. Ces classifications peuvent être justifiées selon le point de vue auquel on se place; mais, pour se rendre compte comme dans une sorte d'inventaire des richesses que nous avons reçues des siècles passés, il suffit de s'en tenir à l'ordre donné par Veditio princep» des Aide, et que depuis lors tous les éaiteurs, si l'on excepte Sylburge et Buhle après lui, ont scrupuleusement suivi. Voici, selon cet ordre, les divisions principales qu'on peut faire des œuvres d Anatole :

l- ik Logique, composée de six t'-f t^*^,^"» »«thentiques," ial^é quelques d »«.f ,%? ^»«« « très-rélutaLles, éTevés dans ^ntiqmté et dans les temps modernes, traités qui doivent se raccéder ainsi: XesCalégàries, V HermMeta,\esPrem^j, À^lyliquesjn deux livres, aPPel^a Pf'- Amtote rlî^.-ti au èvUoaisme ; les Derniers Analyti. J^ en deux'' W?SnPP«>léjP»r A"*'»?».!^^?" Tui Démonstrati<m; le»J<'P'9"**/,?°,i^"" »" v^eiapp^és par Aristote Traité de Ùialecttque, iri^ÏÏérulalionsdessopMstes.l^çollecUon ii ces traités est ce qu'on nomme habituellement VOrganon, mot quî n'apparUent pas plus i l'au-

DICT. PmLOS.

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teur que celnrde Logique, et qui vient des commentateurs grecs.

2* La P/ivs>4u«, en prenant ce mot'danslesens général qu'y donnaient les Grecs, et non dans le sens spécial où nous l'entendons actuellement. Ellese compose des ouvrages suivants: 1* la Physique, ou pour mieux dire les Leçons de Physique, en huit livres; 2" le Traité du Ciel, en quatre livres; 3* le Traité de la Génération et de la Destruction, en deui livres; 4' la Météorologie, en quatre livres; 5" le petit Traité du hfonde, adressé à Alexandre, apocryphe; 6* le Traité de l'Ame, en trois livres ; 1' une suite de petits traités appelés par les scolastiques : Parva naturalia : delà Sensation et des Choses sensibles, de la Mémoire et de la Réminiscence, du Sommeil et de ta Veille . des Rrves et de la Divination par le sommeil, de la Longévité et de la Briduelé de la vie, de la Jeunesse et de la Vieillesse, de la Vie et de la Mort, et enfin de la Respiration; 8° l'Histoire des animaux, en dix livres, dont te dernier est peut-être apocryphe ; 9" le Traité des Parties des animaux, en quatre livres; 10' le Traité du Mouvement desanimaux; 11* le Traité de la Marche des animaux; 12* le Traité de la Génération des animaux, en cinq li\Tes ; 13° le Traité des Couleurs; 14° un extrait d'un Traité d'Acottstigtte; 15° le Traité dePhysiognomonie; 16* le Traité des Plantes, en deux livres, dont le texte grec a été refait à Constantinople, d'aprfcs le texte arabe et latin, en deux livres, n° le Petit Recueil des récils surprenants, apocrj'phe; 18* le Traité de Mécanique, sous forme de questions ; 19' le vaste recueil de faits de tout genre, sous forme de questions, et intitulé : les Problèmes en cinquante-sept sections; 20* le petit Traité des lignes insécables; 21' et enfin les Positions et les noms des vents, fragment d'un grand ouvrage sur les signes des sai-

3* La Métaphysique, nom qui ne vient pas d'Aristote lui-même, en quatorze livres, et avec laquelle il faut classer le petit ouvrage sur Mélissus, Xénophane et Gorgias.

4* La Philosophie pratique, on, comme le dit aussi Aristote, la Philosophie des choses humaines : la Morale, proprement dite, composée de trois traités, dont les deux derniers ne sont que des rédactions ditTérentes des élèves d'Aristote: 1* la Morale à Nicomaque, en dix livres; 2* la Grande Morale en deux livres; 3* la Morale à Eudhne, en sept livres ; 4* le fragment sur les Vertus et Us Vices ; h' la Politique, en huit livres; 6' l'Économique, en deux livres, dont le second est apocryijhe il' l'Art de la Rhétorique, en trois livres, suivi de la Rhétorique à Alexandre, qui est apocryphe ; 8* le Traité de la Poétique, qui n'est qu'un fragment

5*11 faudrait ajouter à tous ces ouvrages : l'ies fragments épars dan-s les auteurs de l'antiquité, cl dont quelques-uns sont assez considérables ; 2° les poésies; 3* enfin les Lettres, bien qu'elles ne soient pas authentiques. Jusqu'à présent aucune édition, même la plus récente, celle de Berlin, n'a donné complète cette cinquième partie des œuvres d'Aristote; elle n'est pas cependant sans importance.

Il est impossible de donner ici, en quelques pages, une idée suffisante du vaste et profond système que renferment ces divers ouvrages, et qui a régné sans interruption, bien qu'avec des intermitlenjes de force et ae déclin, depuis Aristote jusqu'i nous, d'abord sur les écoles de la Grèce et de Rome, puis exclusivement sur toutes celles du moyen ige, berceau de la science moderne, puis sur las écoles arabes, et qui règne ■ouvcrainement encore dans les parties les plus

importantes de la philosophie, la logique entre autres, et sur les belles-lettres, la rhétorique et la poétique. Quelques observations cependant pourront faire comprendre, môme en les restreignant dans d'étroites limites, comment cet empire a été et est encore légitime autant que bienfaisant.

Parmi les causesqni ont fait d'Aristote le précepteur de l'intelligence humaine, comme disent les Arabes, il faut mettre en première ligne le caractère tout encyclopédique- de ses ouvrages. Nul philosophe avant lui, nul autre après lui, n'a su, doué d un tel génie, embrasser, dans une théorie une et systématique, l'ensemble des choses. La philosophie grecque, quelque valeur qu'eussent ses recherches avant le siècle d'Alexandre, n'avait pu rien produire d'aussi complet ni d'aussi profond. Démocrite, qui, avant Aristote, a pu être appelé le plus savant et le plus laborieux des Grecs, n'avait pu entrevoir qu'une faible partie de la science. Il avait recueilli beaucoup de faits; mais le point de vue tout matérialiste où il s'était placé ne lui avait permis de les comprendre que bien insuffisamment. Platon, dont on ne veut pas d'ailleurs rabaisser ici le mérite, et qui certainement est supérieur à son disciple par la simplicité et la grandeur morale de son système ; Platon s'était condamné, par la direction même de son génie, à ignorer une partie des faits naturels, dont il n'avait point i tenir un compte bien sérieux ; de plus, la forme de ses ouvrages ne lui permettait pas cette rigueur systématique sans laquelle

une encyclopédie n'est qu'une vaste confusion, sans laquelle surtout un enseignement positif et général est impossible. Platon a, dans un sens, trouvé beaucoup mieux que cela ; il n'a pas joue le rôle de précepteur, il a joué le rôle beaucoup

filus grand, beaucoup plus utile même, de légisateur des croyances religieuses et des mœurs: c'est comme un prophète philosophe. Mais avant Aristote, la science eparse n'avait point été réunie en un corps ; des matériaux isolés attendaient l'architecte et ne formaient point un édifice ; c'est lui qui le construisit. Quelques historiens de la philosophie, H. Ritter entre autres, lui ont reproché d'avoir le premier introduit l'érudition dans la philosophie. La critique ne semble pas méritée. Pour composer l'œuvre totale de la science, la ranger tout entière sous ime seule discipline, les forces d'un individu, quelque puissant qu'il soit, ne pourront jamais suffire. S'il ne datait que de lui seul, ce serait un révélateur ; ce ne serait plus un philosophe. Au contraire, Aristote s'est fait une

floire, et cette gloire n'appartient qu'à lui seul, 'être l'historien de ses prédécesseurs. L'odieuse accusation de Bacon est complètement fausse ' loin d'égorger ses frères, comme font les despotes ottomans pour régner seuls, c'est lui qui les a fait vivre en transmettant a la postérité leurs noms et leurs doctrines. Il n'a jamais prétendu cacher tout le profit qu'il avait tiré de leurs travaux. Mais s'il doit à ses devanciers une partie des matériaux qu'il a employés, c'est à lui seul qu'il doit d'avoir su les mettre en œuvre. C'est du haut de la philosophie première, de la métaphysique dont il est le fondateur, qu'il a pu saisir, d'un regard ferme, la valeur relative de tous les faits particuliers, de toutes les notions particulières, et les classer entre elles de manière à reproduire, dans une théorie complète, l'ordre admirable de la réalité. C'est de ce faite élevé qu'il a pu voir sans confusion, sans erreur, cette prodigieuse variété de phénomènes que l'homme et la nature présentent incessamment à l'observation du philosophe. La métaphysique fut pour lui ce

2ue le vulgaire trop souvent ignore, la science e la réalité, la science de ce qui est, de l'être en

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<oi. Pour Platon, la réalité des choses, l'essence «tes choses, était en dehors d'elles et résidait tout entière dans les idées séparées, distinctes, éternelles, immuables. Âristote, au contraire, ne vit de réalité et ne put en concevoir que dans l'individn, dont la science doit tirer les notions générales et les premiers principes qui composent ses théories et ses démonstrations. Tout être, et il n'y a que des êtres particuliers, est nécessairement Passemblage de quatre causes dont l'une est sa forme, qui tout d'aoord se révèle à nos sens; l'antre, sa matière ; la troisième, le mouvement, qui l'a fait devenir ce qu'il est, qui l'a produit; M quatrième enfin, la cause finale, la fin même vers laquelle il tend, qui lui assigne un but, et lui donne un sens aux yeux de la raison. Sans ces quatre causes, l'être ne se comprend plus; il n'est rien sans elles. Les deux premières nous sont attestées par le témoignage irrécusable de notre sensibilité, les deux autres par le témoignage non moins certain de notre raison. Elles sont toujours réunies dans toute chose qui n'est pas le simple accident d'une autre. Mais l'être, produit de ces quatre causes, n'est pas seulement d'une essence stérile et purement logique; il revêt des attributs qui le modifient et que la science peut affirmer de lui. Ces attributs, ces catégories, sont au nombre de dix, comme les causes sont au nombre de quatre. La science, en affirmant ou en niant ces attributs, fait la vérité ou l'erreur; quant à l'être et à ses attributs, ils n'ont d'autre caractère que d'exister, et pour les connaître, c'est dans les termes simples et non dans les propositions composées qu'il faut les chercher. Les catégories sont : d'abord, celle de la substance sans laquelle les antres ne seraient pas, i laquelle elles sont toutes comme suspendues; puis, la quantité, la qualité, la relation, le temps, le lien, la situation, la manière d'être, l'action et la passion. Les catégories sont les éléments nécessaires dont les propositions se forment, comme la réalité même: d'une part, les êtres en soi, les sujets avec cette merveilleuse

seule catégorie de la substance, là les neuf autres ; les unes et les autres liées entre elles par cette notion de l'existence, la seule qui puisse unir le prédicat au sujet, et qui fournit également, soit qn on l'affirme ou qu'on la nie, l'indispensable condition sans laquelle les deux autres n'ont ni valeur ni détermination. De là toute la théorie de la proposition, les formes diverses qu'elle peut

S rendre; de li tonte la théorie du syllogisme où eux propositions enchaînées, l'une a l'autre par on moyen terme compris dans l'attribut et comprenant le sujet, forment une conclusion où l'attribut est uni an sujet d'une nécessité logique ; de li, enfin, tonte cette théorie de la démonstration où le rapport de l'attribut au sujet repose ■or la vraie cause qui met l'un dans l'autre, et qui prouve leur umon d'une irréfutable manière, non plus par la seule nécessité logique, mais par cette nécessité réelle, effective, une les phénomènes mêmes portent avec enx. Hais rien ne se démontre qu'à la condition d'un indémontrable; les causes, et par suite les moyens termes, nesont point infinis. Dans les démonstrations, il faut s'arrêter aux axiomes, sans lesquels la démonstration ne serait pas possible, bien qu'elle ne les emploie jamais directement. Les axiomes sont les principes communs, et en tête de tous est le principe de contradiction qu'implique la notion même d'existence. Les principes propres sont ceux qui appartiennent à cnaque sujet spécial que la science étndie, et sans lesquels les princip«s communs resteraient inféconcU et stériles. L'ordre de la na-

ture et l'ordre de la science se correspondent ainsi l'un à l'autre; la pensée n'est rien sans l'expérience, bien que l'expérience soit fort audessous de la pensée. Ce que la science doit faire avant tout, c'est d'observer scrupuleusement tous ces phénomènes qu'elle doit comprendre et démontrer par leurs causes, les lois générales du mouvement dont la nature entière est animée, les lois de plus en plus complexes par lesquelles l'organisation s'élève du végétal jusqu'à l'homme, et de la vie aveugle, obscure des derniers êtres, à cette vie supérieure de la pensée et de l'intelligence dans le plus parfait des êtres: ces lois, enfin, les plus admirables, les plus élevées de toutes, qui président à la vie morale des individus et des sociétés. Et pour couronner cette œavre de la science, il faut qu'elle monte encore un degré plus haut, il faut qu'au-dessus de la nature, où les causes sont nécessaires et fatales, au-dessus de l'homme, cause libre et volontaire, elle arrive jusqu'à la cause première, à la cause unique, an premier moteur, qui communique atout le reste le mouvement, la vie, la pensée; il faut qu'elle arrive jusqu'à Dieu. Tel est l'immense système qu' Aristote a tracé et qu'il a rempli. 11 a fait la logique et fondé la science de la pensée de telle sorte, que depuis lui, comme le dit Kant, elle n'a fait ni un pas en avant, ni un pas en arrière; il a fondé dans l'histoire naturelle cette admirable méthode d'observation, que personne n'a mieux appliquée oue lui; il y a tracé qnelques-unes de ces lois de la vie que la physiologie comparée s'efforce encore de nos jours de constater ; il a fondé la métaphysique sur des bases qn'on ne peut plus changer; il a fondé la psychologie, la science morale, la science politique, l'esthétique littéraire, etc. Cette magnifique encyclopédie, résumé a peu près complet de tout ce qu'avait su le monde grec, n'avait que peu de chose à ensei^er à la Grèce, si on la compare à ces peuples qui, dans la suite des temps, privés de toute spontanéité scientifique, durent aller se mettre à l'école des siècles passés. Pour refaire au milieu de la barbarie l'éducation de l'esprit humain, il fallut s'adresser à la Grèce, la sage institutrice des nations, et, dans la Grèce, il n'y avait qu'un maître possible : c'était Aristote, parce que seul il pouvait enseigner et démontrer la totalité de la science. Aujourd'hui même, si par une catastrophe qui heureusement est impossible, le genre humain avait à subir la même épreuve qu'il a subie dans le moyen Age, nul doute que le choix ne fût absolument identique. Il n'est point de philosophe qui pût aujourd'hui même remplacer Aristote : Descartes, Leibniz, Kant n'y suffiraient pas. L'enseignement péripateticien, après tout ce qu'aurait appris l'humanité, serait sans doute bien incomplet; mais, sans contredit, il serait encore le moins imparfait de tous.

11 faut ajouter à cette première cause de la domination aristotélique, la forme même de ses livres : il avïdt fait des dialogues, à ce qu'atteste Cicéron; ils ne sont pas parvenus jusqu'à nous, et l'on peut affirmer sans aucune témérité qu'en face des dialogjies de son maître, celte perle ne fait point tort a sa gloire. Mais les ouvrages que la postérité a conservés, et que nous possédons, ont donné à la science cette forme didactique que, depuis lors, elle n'a point changée, et qu'elle a reçue pour la première fois des mains d'Aristole. tJn ton magistral, comme s'il eût prévu le rôle nn'il devait remplir plus tard ; un style austère, sans autres ornements que la pensée même qu'il revêt- une concision et une rigueur faites pour exciter le sèle et la sagacité des élèves, tels sont iM mérites secondaires, mais non point inutiles, aaà ont contribué à faire donner au disciple do

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Platon la préférence sur son maître. Platon a rendu d'antres services à l'esprit hnmain, et le christianisme, en particulier, sait tout ce qu'il lui doit; mais Platon, avec la divine élégance de ses formes, n'était point fait pour les labeurs de l'école. Sa mission était de charmer, de convaincre les âmes, en les purifiant. C'était a un autre d'initier les esprits aux pénibles investigations de la science. C'est qu'en effet, quand on parle de ' ■ ' ■ ■ c est surponr qui se le, pour qui connaît la nature vraie de la logique, il n'y a pas de doute que l'Organon d'Aristote. étudié sans interruption pendant cinq ou six siècles par toutes les écoles de l'Europe, commenté par les maîtres les plus illustres, ne pouvait être remplacé ■ )ar aucun livre; il n'y a pas de doute qu'aucun ivre, si ce n'est celui-là, ne pouvait donner à l'esprit moderne et à toutes les langues par lesquelles il s'exprime cette rectitude, cette justesse, cette méthode que le génie européen seul jusqu'à présent a connues. Il est tout aussi certain que la logique était la seule science qui pût être cultivée avec cette ardeur et ce profit, sans porter atteinte aux croyances religieuses qui firent alors le salut du monde. La logique, précisément parce qu'elle ne consiste que dans les formes de la science, et qu'elle n'eagage expressément aucune question, ne peut jamais causer d'ombrage. Elle ne s'inquiète point des principes, auxquels elle est complètement indifférente. C'est là ce qui fait qu'elle a pu tout à la fois être adoptée par les chrétiens et les mahométans, par les protestants et les catholiques, par les croyants et les philosophes. Oii trouver rien de pareil dans Platon? Oa trouver rien de pareil dans aucun autre philosophe? Si la science et ses procédés étaient l'espritnumain toutentier, Aristote eûtétéplus grand encore qu'il n'est; l'esprit humain n'aurait point eu d'autre guide que lui.

Hais sur les miestions essentielles que Platon avait résolues d une manière si nette et si vraie, sur la Providence, sur l'&me, sur la nature de la science, Aristote s'est montré indécis, obscur, incomplet. Le dieu de sa métaphysique n'est pas le dieu qui convient à l'homme; Dieu est plus que le premier moteur, au sens oii Aristote semble le comprendre; il a créé le monde, comme il le protège et le maintient ■ il ne peut «voir pour ses créatures cette indifférence où le laisse le philosophe, il préside au monde moral tout aussi bien qu'il meut le monde physique ; il doit intervenir dans la vie des individus et des sociétés tout aussi bien qu'il intervient dans les phénomènes naturels. Incertain sur la Providence et sur Dieu, Aristote ne l'est guère moins sur l'immortalité de l'àme et sur la vie qui doit suivre celle d'ici-bas. Il ne nie pas que l'&me survive an corps, sans toutefois l'affirmer bien positivement; mais de ce principe il ne tire aucune de ces admirables conséquences qui ont fait du platonisme une véritable religion. Quant ■k la science^ il ne la fait pas sortir tout entière de la sensation, comme le lui attribue le fameux axiome qu'on chercherait vainement dans ses œuvres ; mais il est sur la pente oii son maître avait voulu retenir la philosophie ; il est sur le bord de l'abîme, oii tant d'autres se sont précipités en suivant ses traces, malgré les avertissements de Platon. D'ailleurs, ces lacunes si graves, et d'autres encore qu'on pourrait citer, ne devaient rien 6ter à son autorité. Dans le mahométisme, comme dans le christianisme, c'était i une antre source qu'on puisait des croyances; il n'y avait point à lui en demander, et les siennes, chancelantes comme elles l'étaient,

ne pouvaient pas blesser bien Tivement des convictions contraires. Cette indécision même ne nuisait en rien à la science ; elle s'accordait fort bien avec elle, et l'Ëglise catholique, tout ombrageuse qu'elle était, oublia bien vite les anathèmes dont jadis quelques Pères de rËelise avaient frappe le péripatétisme. On attendait et l'on tirait d'Aristote trop de services, pour qu'on put s'arrêter à ce que dans un autre on eût poursuivi comme des opinions condamnables.

C'est une histoire qui est encore à faire, toute curieuse qu'elle est, que celle de l'aristotélisme. Les ouvrages d'Aristote, d'abord peu connus après sa mort, par suite de quelques circonstances assez douteuses qu'ont rapportées Strabon et Plutarque, ne commencèrent à être vraiment répandus que vers le temps de Cicéron; c'est Sylla qui les avait apportés a Rome après la prise d Athènes. Il n'est pas présumable d'ailleurs que l'enseignement d'Aristote, qui dura treize années dans la capitale de la Grèce, eût laissé ses doctrines ignorées autant qu'on le suppose en général ; mais ce qni est certain, c'est que ce n'est guère que vers l'ère chrétienne que son empire s'étendit. Ce fut d'abord, comme plus tard, la logique qui pénétra dans les écoles grecques et latines. Sans acception de systèmes, tontes se mirent à étudier, a commenter VOrgarum; le» Pères de l'Église, et à leur suite tous les chrétiens, n'y étaient pas moins ardents que les gentils; et tout le moyen âge n'a pas craint d'attribuer i saint Augustin lui-même un abrégé des Calégoritt, qui d^lleurs n'est pas authentique. Boêce, au vi* siècle, voulait traduire tout Aristote, et nous avons de sa main l'Organon. Les commentateurs grecs furent très-nombreux, même après que les écoles d'Athènes eurent été fermées par le décret de Justinien ; et, parmi ces commentateurs, quelques-uns furent vraiment considérables. L'étude de la logique ne cessa pas un seul instant à Constantinople ni dans l'Europe occidentale. Bède. Isidore de Séville la cultivaient au vu* siècle, comme Alcuin la cultivait an VIII* à la cour de Charlemagne. C'est de YOrganon que sortit, au xi* siècle, tonte la querelle du nominalisme et du réalisme, tout renseignement d'Abeilard. Vers la fin du xii' siècle, quelçiues ouvrages antres que la Logique s'introduisirent en Europe, on, ce qui est plus probable, y furent retrouves; et, dès lors, les doctrines physiques et métaphysiques d'Aristote commencèrent à prendre quelque influence. L'élise 8'«n effraya, parce qu'elles avaient provoque et autorisé des tiérésies. Un envoyé an pape dnt venir inspecter l'Université de Paris, centre et foyer de toutes lumières pour l'Occident; et, en 1210, les livres d'Aristote autres que la Logique furent condamnés au feu; non-seulement on défendit de les étudier, mais encore on enjoignit à tous ceux qui les avaient lus d'oublier ce qu'ils y avaient appris. La précaution était inutile, et elle venait trop tard. L exemple des Arabes, qui, dans leurs écoles, n'avaient point d'autre maître qu'Aristote, et flui l'avaient traduit et commenté tout entier à leur usage ; les besoins irrésistibles de l'esprit du temps, qui demandait à grands cris une sphère plus large que celle où l'Eglise avait tenu l'intelligence depuis cinq ou six siècles, la prudence même de l'Église, revenue à des sentiments plus éclairés, tout se réunit pour abaisser les barrières; et, après quelques essais encore infructueux, et une nouvelle mission apostolique qui n'avait pas plus réussi que la première, on ouvrit la digue et on laissa le torrent se précipiter par toutes les voies, par toutes les issues. Pendant près de quatre siècles, il se répandit en toute liberté dans tontes les écoles, et U suffit i

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alimenter tons les esprits. Albert le Grand, nne des Inmières de l'Ëglise, et l'on doit ajonter de roccident à cette époque, commenta les œnvres d'Aristote tout entières; saint Thomas d'Aqnin, l'an^ de l'école, en expliqua quelques-unes des parties les plus difficiles; et, à leur suite, une loulede docteurs illustres suivirent leur exemple, et bientôt Aristote, traduit par les soins mêmes d'nn pape, Urbain V, et du cardinal Bessarion, devint ponr la science ce que les Pères de l'Ëglise, et l'on pourrait presque dire les livres saints, étaient pour la roi. Il est inutile de remarquer qu'ici, comme dans la religion, l'enthousiasme, la soumission aveugle dépassa bientôt les bornes. Il ne fut plus permis de penser autrement qu'Aristote, et nne doctrine soutenue contre les siennes était traitée à l'égal d'une hérésie. Il suffît de rappeler le déplorable destin de Ramus, qui périt victime de sa lutte courageuse contre ce despotisme philosophique, plus encore que de ses opinions suspectes ; il suffît de se rappeler que, même en 1629, sous le règne de Louis XIII, un arrêt du Parlement put défendre, sons peine de mort, d'attaquer le système d'Aristote. Heureusement qu'alors cette défense était plus ridicule encore qu'elle n'était odieuse; mais on ne saurait répondre que, si quelque imprudent se fût alors élevé en France contre le père de l'école, il n'eût point été frappé comme on criminel j et l'on peut voir par cette défense même que jamais l'Eglise n'avait défendu plus énergiquement contre les hérétiques l'autorité des Srangiles. Il fallait être à Venise et sons la protection de la République pour oser attaquer Aristote comme le fit Francesco Patrizzi dans ses ùiieiutione» peripaUtiece (1571). Ce qu'il y a de remarquable, c'est que le protestantisme, après quelques hésitations, avait adopté Aristote tout aussi ardemment que les catholiques. Hélanchtbon l'introduisit dans les écoles luttiériennes. Hais il faut ajouter que l'Aristote de Hélanchthon n'était plus celai du moyen &ge et de la scolastiqne; et le pêripatétisme, mieux compris qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, n'avait plus nen qui dût effrayer l'esprit de liberté qui faisait le fond de la réforme. La Société tout entière de Jésus, i l'imitation de l'Ëglise, adopta l'aristotélisme, et s'en servit avec son hanileté bien connue contre tous les libres penseurs du temps, «t surtout contre les adhérents de Descartes. Ce n'est que le xvin* siècle qui, victorieux de tant d'autres abns, vit aussi finir celui-là. Aristote ne régna plus que dans les séminaires, et les Manuels de philosophie i l'usage des étaolissements ecclésiastiques n^étaient et ne sont encore qu'un résumé de sa doctrine. La réaction alla trop loin, comme il arrive toujours : malgré les sages avis de Leibniz, représentant des ^les protestantes qui avaient compris le philosophe comme il faut le comprendre; maigre l'admiration de Voltaire et de Buffon ; maigre les affinités certaines que les doctrines aristotéliques avaient sur tant de

Îioints avec l'esprit philosophique de ce temps, e xviii* siècle laissa le père de la logique, de l'histoire des animaux, de la politique, dans le plus profond oubli. Il fut enveloppé dans cet injuste dédain dont tout le passé fut alors frappé. Les historiens de la philosophie les plus graves, Bmcker^ entre autres, ne surent même pas lui rendre justice. Il n'y avait peut-être pas assez longtemps que le joug était brisé, et l'on se souvenait encore combien il avait été pesant Anionrd'hni, Aristote a repris dans la philosophie la place qui lui appartient à tant de titres. Gr&ce à Kant, surtout i Hegel et à M. Brandis, en Allemasne, on d'ailleurs l'étude d'Aristote n'avait jamau tout à fait péri ; gr&ce i H Cousin, parmi

nous, cette grande doctrine a été plus connue et mieux appréciée. Des travaux de toute sorte ont été entrepris. On ne regarde plus Aristote comme un oracle; mais on sait tous les services qu'il a rendus à l'humanité, et, parmi tous les grands systèmes de philosophie que la curiosité Distorique de notre siècle cherche & bien comprendre, on accorde à celui-là plus d'attention qu'à tout antre; ce n'est que justice, et sans doute la philosophie de notre temps ne profitera pas moins de ces labeurs, bien qu'ils soient autrement dirigés, que n'en a profité le moyen âge. Connaître Aristote, connaître l'histoire de l'aristotélisme, c'est mieux connaître, non pas seulement le passé de l'esprit humain, mais son état actuel. Par le moyen ftge, d'où nous sortons, Aristote a plus fait pour nous que nous ne sommes portés à le croire. Il y a tout avantage et comme une sorte de piété à bien savoir tout ce que nous lui devons.

Le XIX* siècle, en attendant ce qui doit le suivre, aura donc ajouté un chapitre de plus à l'histoire des fortunes diverses d'Aristote ; et l'on peut douter que nos successeurs ju(;ent un jour plus équltablement que nous la philosophie péripatéticienne. Il semhleque désormais cette philosophie est classée à son vrai rang dans les destinées et les annales de l'intelligence humaine Il n'y a rien de plus vaste ni de plus fécond , mais il y a des doctrines qui sont à la fois plus profondes et plus pratiques. On a pu dire avec raison du platonisme qu'il avait préparé les voies à la morale chrétienne et même au donne chrétien; on n'a rien pu soutenir de pareil d'Aristote ; et si quinze siècles plus tard l'Europe l'a adopté pour maitre et pour instituteur, elle n'a jamais songé à lui demander ce qu'elle devait croire, mais exclusivement ce qu'elle devait étudier et apprendre. La différence est énorme. Platon a été, à bien des égards, un initiateur, et il est toujours resté un appui si ce n'est un guide, témoin saint Augustin. Aristote, qui n'a été connu et accepté que postérieurement, a été aussi fort utile; mais son secours a été beauconp moins intime ; et s'il a formé les esprits, il n'a guère touché les âmes ni les cœurs. Ce n'est pas le rabaisser ni lui rien ravir de sa gloire ; mais c'est exercer envers lui, au nom de la vérité, la justice qu'il a proclamée lui-même le

Sremier devoir du philosophe, et la plus sacrée e ses obligations. Si l'on peut un instant forcer un peu les choses afin de les faire mieux com-

E rendre, on dirait que, dans ce partage des plus autes qualités et des influences les plus nobles, Platon représente la morale et qu'Aristote représente la science, les deux legs inappréciables que la Grèce, notre mère vénérée, a transmis à la civilisation occidentale. Ce n'est pas à dire que la science manque tout à fait dans Platon ni que la vertu fasse défaut dans Aristote ; mais ponr voir la distance qui les sépare, il suffirait de comparer le Timée à VHisloire des animaux, et le Phédon au Traité de l'Ame. Le contraste est frappant; et de ces œuvres prises au hasard comme mesures, l'opposition s'étend à l'ensemble des deux systèmes. C'est là ce que doit affirmer la critique de notre siècle si instmite, si sagace, si impartiale ; c'est là le verdict qu elle doit rendre et la sentence qu'elle doit porter au nom des faits les moins contestables et de 1 observation lapins attentive. Les oeuvres des deux philosophes sont entre nos mains ; l'action qu'ont exercée leurs doctrines nous est également connue, et nous ne

Souvons nous tromper, sauf des détails de peu •importance, ni sur leur mérite propre ni sur la nature des enseignements qu'ils ont propagés, an grand avantage de tons ceux qui les ont reçus

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et goftt<8. La science on la vertu, la vertn on la science, l'alternative est toujours bien belle ; et

Î[uel ane aoit le parti qu'on adopte, on plutôt vers equel on penche, on ne risque guère de ^échoir ni de s'égarer. Cependant la raison humaine a fait son choix; elle incline à Socrate et à Platon pins qu'i Aristote et i Théophraste. Dans le spiritualisme de notre temps, dont H. Consin a SI longtemps et si fermement tenu le drapean, c'est encore Platon qui occupe le plus de place ; et Aristote, tout admiré qu il est, n'a pas reçu les mêmes hommages et ne nous a pas soufflé les mêmes inspirations. C'est que la science nous fait penser; elle ne nous fait pas agir, malgré les illusions dont elle se berce trop souvent. Le platonisme est et restera la réelle école de la vie; le péripatétisme est surtout l'école de la nature. Ce qui doit même un peu nous étonner, c'est que notre époque, où les sciences font tant de bruit, et jouissent d'une telle vogue, n'ait pas pousse plus loin qu'elle ne l'a fait la réhabilitation d'Aristote. Nous sommes demeurés dans les limites quand il était si facile de les dépasser. On a vanté son génie, mais on ne s'est pas approprié ses opinions ; et de nos jours les savants suivent sa méthode sans bien se rendre compte de tont ce qu'il a (ait pour eux. Par habitude, on rapporte touiours i Bacon le réveil de l'esprit moderne ; et l'on ne voit pas assez que l'esprit moderne n'a fait que reprendre absolument la trace et les exemples d' Aristote et de l'antiquité, dès que les circonstances plus favorables lui ont permis de renouer la ctûine interrompue de la tradition belléniqne. Malgré ce qu'en peut croire notre vanité trop facile à se satisfaire et à s'aveugler, nous n'avons pas découvert une voie nouvelle dans les deux ou trois derniers siècles qui viennent de s'écouler. La science, que l'Orient n'a jamais connue sous aucune forme, est née dans la Grèce où elle a été cultivée comme la poésie, comme les arts, comme les lettres avec une perlection que notre amour-propre a grand'pcine à s'avouer, quoiqu'elle n'ait rien d'humiliant pour nous. Nous en savons mille fois jilus que la Grèce, de même que nos successeurs en saurontun jour mille fois plus que nous. Mais c'est la Grèce qui a et conservera la gloire supérieure d'avoir tout commencé et d'avoir ouvert la carrière où nous devons tous marcher. Pour sa part spéciale, Aristote est à l'apogée de la science grecque, et sans diminuer rien de ce qui est venu avant ou après lui, î cet égard il domine le monde ancien comme il a dominé le moyen Age, le plus savant des philosophes et le plus philosophe des savants. Il observe les faits aussi bien que personne : et il sait de plus que l'observation est la condition préalable de la science, qui ne peut rien sans des matériaux exactement recueillis. Ce n'est pas le xvii* siècle ni le xviii* qui ont fondé la méthode d'observation : c'est Aristote, comme ses ouvrages l'attestent quand on prend la peine de les consnlter ; personne parmi les modernes n'a pins fortement ni plus fréquemment recommandé l'observation de la nature et de la réalité. L'éloge peut même être poussé

possible dans ces temps reculés. La science contemporaine, si elle était plus éclairée on plus modeste, devrait proclamer dans Aristote son glorieux ancêtre et son précurseur; non pas qu'il ait & lui seul tout fait dans la science telle que l'a connue l'antiquité grecque, mais il en est le plus complet et le plus illustre représentant. Il cl6t cotte période & jamais écoulée de la pensée humaine où le domaine trop varié de la philo-

sophie comprenait encore toutes les sciences, en les réunissant en un faisceau qui depnis lors a dA se diviser. Personne ne l'a embrasse ni étreint d'nne main aussi vigoureuse qn'Aristote, et il restera comnae un modèle inaccessible et impérissable, sans cesse proposé aux siècles, mais que les siècles ne reproduiront pas. Parmi ces génies souverains et inégaux, il restera le pins extraordinaire si ce n'est le plus beau. Il est autant que qui que ce soit digne de la Grèce, qui seule pouvait enfanter un tel fils; et parmi tous ces personnages merveilleux dont elle nous a transmis les œuvres et le souvenir, celui-là est avant tout, comme le disait de lui son incomparable maître, l'entendement et l'intelligence universelle.

Pour étudier cet immense sujet, dont on n'a pu indiquer ici que les points les pins saillants, voici les principaux ouvrages qu'il faudrait consulter :

Pour la biographie d'Aristote : Diogène Laêrce (llv. Y), qui a fait usage des travaux spéciaux de ses prédécesseurs fort nombreux et beaucoup

Élus habiles que lui; — l'Anonyme publié par lénage dans le second volume de son édition de Diogène Laérce ; puis la biographie attribuée i Ammonius et qu'on trouve habituellement à la suite de son commentaire sur les Catégorie*; Nunnesius en a donné une édition spéciale in-4, Helmstsdt, 1666. Buhie a réuni toutes ces biographies dans le premier volume de l'édition complète qu'il avait commencée. — Parmi les modernes on peut citer Patrizzi, dans son premier livre des Diseutsiones peripaletica, si hostile contre Aristote; — Andréas Schott, qui a écrit la vie comparée d'Aristote et de Démostnène, in-4, Augsb., 1603 ; — Buhle, et surtout M. Ad. Stahr qui a résumé tous les travaux antérieurs, dans ses Aristotelia, 3 vol. in-8. Halle, 1832 (ail.) ; le premier est consacré tout entier à la biographie. On pourrait ajouter aussi des articles de Dictionnaires, comme celui de Bayle, la Biographie tmiverseUe. l'article de H. Zell, dans l'Encyclopédie générale (ail.). La vie d'Aristote, en anglais, par H. J. W. Blakesley, 1839, etenfin les Biographies résumées des historiens de la philosophie, Brucker, Tennemann, Ritter, Zeller. etc., etc.

Pour la connaissance du système général d'Aristote, d'abord les Œuvres complète» dont la première édition a été publiée par les Aide, 5 vol. in-^, Venise, 1495-1498 ; l'édition de Silburge, II vol. in4, Francf., 1&84-IÔ87, également sans traduction, mais avec des notes courtes et substantielles ; celle de Duval, 1619,

Çlnsieurs fois reproduite ; — celle de Buhle, 791-1800, laissée inachevée au cinquième volume; — celle de l'Académie de Berlin, in-4, 1831-1837, dont il a paru quatre volumes, deux de texte, avec des variantes nombreuses, mais incomplètes, tirées des principaux manuscrits de l'Europe; une traduction latine revue, mai» non refaite de toutes pièces, et des commentaires grecs qui ne sont donnés que par extraits. Il doit paraître encore au moins un volume de commentaires. On ne sait si M. Brandis, l'un des éditeurs avec H. Bekker, y ajoutera des notes. Enfin l'édition complète de la Bibliothèque grecque de Firmin Dldot, avec une table des pins étendues et une traduction latine. — Après les éditions complètes, il faut consulter les Comrmentairei généraux d'Averroès, traduits de l'arabe en latin, 11 vol. in-8, Venise, 1540, et d'Albert le Grand, 6 vol. in-f«, Lyon. 1651. Il n'y a jamais en de commentaire général en grec. — Après les commentaires, les traductions complètes ■ en latin, du cardinal Bessarion, in-f.

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Venise, 1487 j en anglais, de Taylor, 10 vol. in-4, Londres, 1812, peu connue sur le continent, et faite, i ce qu'il semble, avec un peu trop ae précipitation. Deux traductions générales, l^ine en allemand, par une réunion de savants à Stuttgart, l'autre en français, par M. B. Saint-Hilaire, sont commencées et se poursuivent actuellement; cette dernière comprend déjà dii-buit volumes. Enfin deux livres récents, sans parler des historiens de la philosophie, et de Hegel en particulier, peuvent conteibuer à faire connaître la doctrine générale d'Aristote : l'un est en allemand, de M. Biese; l'autre est l'E$sai sur la Métaphysique, par M. Ravaisson, ouvrage très-remarquable, et le plus distingué de tous ceux qui ont été publiés sur ce sujet. H. Brandis a publié les travaux les plus étendus et les plus exacts sur Aristote et ses contemporains de l'Académie, sur son système général et sur ses successeurs. On peut consulter aussi : de Aristotelis operum série et distinclione, par M. Titze, in-8. Leipzig, 1826, et de Aristotelis librorum ordine et auctoritate, par M. Valentin Rose, Berlin, 1854.

Pour la Logique, qui a fourni matière à un nombre presque incalculable do Commentaires, il faudrait consulter surtout les commentateurs grecs : Porphyre, Simplicius, Ammonius, Philopon, David 1 Arménien, pour les Catégories ; Ammonius, Pbilopon, les anonymes, pour l'Herméneia ; Alexandre d'Aphrodise. Philopon, pour les Premiers Analytiques; Philopon, et la paraphrase de Thémistius, pour les Derniers Analytigues; Alexandre d'Aphrodise, pour les Topiques et Us Béfulations des sophistes. — Parmi les modernes, les Commentaires des jésuites de Coîmbre; le Commentaire général de Pacius joint à son édition de VOrganon, in-4, Genève, 1605; celui de Lucius, in-4, Bàle, 1619; le Commentaire spécial de Zabarella sur les Derniers Analytiques; et, de nos jours, la traduction allemande de H. Zell, Stuttgart, 1836; la traduction de M. B. Saint-Hilaire, en quatre volumes; l'ouvrage de H. Franck intitulé : Esquisse d'une histoire de la Logique, précédée d'une analyse étendue de VOrganon d Aristote, in-8, Paris, 1838,

sième volume des Hémoires de l'Académie des sciences morsdes et politiques ; les Elementa lo-

f iees Aristot., TrendeleDburg.inS, Berlin, 1836; édition do VOrganon de M. Waitz, 1846, et l'histoire de la Logique de M. PrantI, en allemand, 18à6. Il a été démontré qu'Aristote n'avait point emprunté sa logique aux Indiens, comme on l'a souvent répété : voy. dans le troisième volume des Hémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, le Uémoire de U. B. Saint-Hilaire sur le Nyâya.

Pour les Lecom de Physique, le Commentaire très-précieux de Simplicius; celui des jésuites de Coîmbre, in-4, 1593; celui de Zabarella, in-f», 1600 ; celui de Pacius avec son édition, in-8, Hanovre : la traduction allemande et les remarques de Weisse, Leipzig, 1829 ; la traduction allemande avec le texte de M. PrantI, 1854. 1a Physique est un des ouvrages d'Aristote qui dans les temps modernes ont été le moins étudiés.

Pour le Traité du Ciel, le Commentaire de Simplicius, et parmi les modernes celui de Pacius ; la traduction française de U. B. Saint- Hilaire. — Pour la Météorologie, les Commentaires d'Olympiodore pour les quatre livres, et celui de Philopon pour le premier ; le Co"?™^": taire des jésuites de Coîmbre, in-4, 159o, ei

l'édition avec notes et commentaires de M. Ide- 1er, 2 vol. in-8, Leipzig, 1834; la traduction française de U. B. Saint-Hilaire, 1863.

Pour le Traité de l'Ame, les Commentaires de Simplicius et de Philopon, la paraphrase de Thémistius, l'ouvrage d'Alexandre d Aphrodise sur le même sujet. — Parmi les modernes, l'excellente édition de H. Trendelenburg avec notes et commentaires, in-8, léna, 1833, et celle de M. Torstrik ; puis les aeux traductions allemandes de Voigt, 1803, et de Weisse, 1829.

Pour l'Histoire des animaux, l'édition et la traduction française de Camus, 2 vol. in-4, Paris, 1783; la célèbre édition de Schneider, 4 vol. in^, Leipzig, 1811. Il est à regretter que Schneider n'ait pu étendre les mêmes soins aux autres traités d'histoire naturelle et de physiologie comparée. Le texte épuré de VHistoxre des animaux a été donné par M. Piccolos;; en 1865.

Pour le Traité de Mécanique, l'édition avec traduction et notes de J. S. de Capelle, in-S, Amsterdam, 1812. .

Pour la Métaphysique, les Commentaires d'Alexandre d'Aphrodise, publiés pour la première fois, mais non tout entiers, dans l'édition de Berlin, et qui, au xvi* siècle, avaient été traduits en latin par Sépulvéda, le précepteur de Philippe II; le texte grec ae ce commentaire a été donné par H. Hermann Bonitz, Berlin, 1847, in-8; le Commentaire de Philopon, traduit par Patrizzi, mais dont le texte grec n'a pas encore été publié; celui do Thémistius, sur le douzième livre, en latin, traduit de l'hébreu : le texte grec est perdu ; les fragments du Commentaire d'Asclépius de Tralles, publiés dans l'édition de Berlin: les fragments de ceux de Syrianus. traduits en latin au x' siècle, et dont le texte a été publié daùs l'édition de Berlin, t. IV, p. 837-942. — Au moyen &ge, le Commentaire d Avicenne, sans parler de celui d'Averroès; surtout celui de saint Thomas, sans parler de celui de son maître Albert le Grand ; l'Exposition de Duval dans son édition complète d'Aristote. — Et de nos jours, l'édition de H. Brandis, in-8, Berlin, 1 823, et son ouvrage : de Perditis Aristotelis libris deideis et de bono sive philosophia, in-8, Bonn, 1823 ; le Rapport de M. Cousin sur le concours ouvert par l'Académie des sciences morales et politiques, avec la traduction des premier et douzième livres, in-8, 1836; et les deux Mémoires couronnés : Examen critique de l'ouvrage d'Aristote intitulé Métaphysique, par H. Uichelet, de Berlin, Paris, 1836, in-8 ; Essai sur la Métaphysique d'Aristote, par H. F. Ravaisson, ouvrage refait d'après le Mémoire qui avait obtenu le prix, in-8, t. 1, 1837, Paris, Impr. royale ; t. n, 1846, impr. Foumier; la traduction allemande de la Métaphysique, par Hengsterberg, in-8, Bonn, 1824, publiée par U. Brandis, qui devait y joindre un volume de notes qui n'ont point paru ; la traduction française de MM. Pierron et Zévort, très-bon travail que l'Académie française a honoré d'un de ses prix, 2 vol. in-8, Paris, 1840; la traduction allemande avec le texte, notes et commentaires, par M. A. Schwegler, 1847-48; l'édition de M. H. BoniU,1849.A. ces travaux, il faut en ajouter d'autres de moindre étendue : Théorie des premiers principes selon Aristote, par M. E. Vacherot.m-S Paris, 1836; Aristote considéré comme ''"'«''len de la philosophie, par M. a. Jacques. »n-».Paii8, 1837 : du Dieu aAngtot, p«* *" ^^^laoïi, in-8, Wis, 1840..

Pour Thnrot de Cori Uilaire

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chelet, de Berlin, 2 vol. in-8, 1829-1835. — Pour la Poliliqiie, l'édition de Schneider, 2 vol. in-8^ Francfort-sur-l'Oder, 1809 ; l'excellente édition de Gcettling, in-8, léna, 1824 ; celle de M. Stahr^ in-4, Leipzig, 1836-39, avec traduction allemanae ; l'édition de M. Fr. Susemihl, avec la traduction de H. Guillaume de Horbeka, Leiplig, in-8, 1872 : celle de M. B. Saint-Hilaire. 2 vol. in-8, Paris, 1837, Impr. royale, avec traduction française. Cette édition se distingue de toutes les antres en ce qne l'ordre des livres y a été changé et rétabli d'après divers passages du contexte lai-méme. Dans cet ordre, le traducteur a jugé c[iie l'onvrage était complet, ce qu'on avait nié jnsqne-li. Notre langue compte, outre cette traduction avec le texte, cinq autres traductions sans le texte. Celle de Nicolas Oresme, au xiv* siècle, sous Charles V, imprimée en 1489; celle de Louis Leroy. 1568 ,- celle de Champagne, an V de la Répnmique, 2 vol. in-8 ; celle de Hillon, 3 vol. in-8, 1803; enfin, celle de Thurot, in-8, 1824. — jM. Neumann en 1827, M. Stahr, dans son édition de la Politique, et M. Valentin Rose, Ariatolelit p$eudepigraphus , 1863, ont donne les fragments du recueil des Constitutions.

L'édition générale de Firmin Didot donne aussi les fragments du Recueil des Constitutions, p. 219-297, de la collection des Fragments d'Aristote, par H. Em. Heitz, 1869, t. IV de l'édition générale.

Notre langue possède aussi plusieurs traductions de la BMtorique et de la Poétique, ouvrages qni ont donné naissance à une foule de travaux philosophiques et littéraires.

Les dernières traductions de la Rhétorique (1870) et de la Poétique (1858) sont celles de H. B. Saint-Hilaire.

L'Académie de Berlin a proposé pour sujet d'an de ses prix la collection des Fragments d'Aristote, et c'est à cet ordre d'idées que répondent les deux ouvrages de H. Valentin Rose et de H. E. Heitz, 1865.

Pour l'Histoire de la doctrine arittolélique : Jean Launoy, de Varia Aristot. in Academia paritienti fortuna, avec un supplément de Jonstus, et un autre de Elswich, sur la fortune d'Aristote dans les écoles protestantes, Wittenherg, in-8, 1720. — Recherches critiques sur l'âge et sur l'origine des traductions latines d'Aristote, par Jourdain, in-8, Paris, 1819, ouvrage couronné par l'Académie des inscriptions et belleslettres; 2' édition par son fils, M. Charles Jourdain^ 1843. Pour l'Histoire de la logique en particulier, l'ouvrage de M. Franck et le Mémoire de H. B. Samt-Hilaire, t. II.

Pour la distinction des livres Aeroamatiqtu» et Exotériques : la discussion spéciale de M. F. Stahr, tome II des Aristotdxa, p. 239: celle de H. Ravaisson, Essai sur la UÎUaphystque, 1. 1, p. 210.

Pour la transmission des ouvrages d'Aristote, depuis Théophraste jusqu'à Andronicus de Rhodes et la discussion des passages de Strabon, Plutarque et Suidas, il faut consulter, parmi les travaux parus de nos jours, Schneider, Epime- Ira, 0. II et m en tête de son Histoire des animaux ; Brandis, dans le Musée du Rhin. t. II, p. 23e-254, et p. 259-284, avec les addiuons de Kopp dans le troisième volume de ce recueil ; le deuxième volume de Stahr, Aristotelia. p. 1- 109, et aussi son ouvrage allemand, Aristote «hes les Romains ; B. Saint-Hilaire, préface de la Politique; Ravaisson^ Essai sur la Métaphysique, t. 1, p. 5 et suiv. : Pierron et Zévort, traduction de la Métaphysique, L I, p. 92. Sur ce sujet très-controversé, le travail de M. Stahr est le plus complet. B, S.-H.

ABI8TOXÊME DE Tarekte, disciple immédiat^ mais disciple ingrat d'Aristote. On dit que, dépité de n'avoir pas été choisi, au lieu de l'néophraste, pour lui succéder i la tête de l'école péripatéticienne, il fut un de ceux qui Cherchèrent à répandre des bruits injurieux contre soh mattre. Quoi qu'il en soit, Arisloxène se distingua par son talent et par l'étendue de ses connaissances. Fils d'un musicien, il s'occupa luimême de cet art et y appliqua les leçons qu'il avait reçues du pytha^ricien Xénopbylax. On a conserve de lui un traité en trois livres sur l'harmonie, publié par Meursius et Heibom avec d'autres ouvrages sur la même matière. Lorsque Aristoxène se livra à l'étude de la philosophie, il devint disciple d'Aristote ; mais il ne nous reste aucun ouvrage touchant ses doctrines On suit seulement, par le témoignage de quelques anciens (Cic, fuse, lib. I, c. x, xvin, xxil, — Seitus Emp., Adv. Malhem., lib. VI, c. i), qu'il appliquait ses connaissances musicales à la philosophie et surtout à la psychologie ; par exemple, il disait qne l'&me n'est pas autre chose qu'une certaine tension du corps (inlentio qucedam corporis) : et de même qn'en musique l'harmonie résuite des rapports qui existent entre les différents tons, ainsi, selon lui, l'kaxe est produite par le rapport des différentes parties du corps. On voit par là qu'à l'exemple de tant d'autres péripatéticiens il penchait vers le matérialisme. Voy. Mahne, de ÀT^toxeno, philosopha peripatelico, in-8, Amst., 1793.

ASNAin.D (Antoine), né à Paris, le 6 février 1612, était le vingtième enfant d'un avocat du même nom, qui avait plaidé en 1594, au parlement de Paris, la cause de l'Université contre les jésuites. L'exemple de son père et ses pro-

Sres goûts le portaient à suivre la carrière u barreau ; mais il en fut détourné par l'abbé de Saint-Cyran, directeur de l'abbaye de Port- Royal et ami de sa famille, qui le décida à embrasser l'état ecclésiastique. Après de fortes études de théologie, oii il se pénétra des sentiments de saint Augustin sur la grâce, il fut admis, en 1643, [au nombre des docteurs de la maison de Sorbonne. La même année vit paraître son traité de la Fréquente communion; mais ce livre, dont l'austérité formait un contraste remarquable avec la morale indulgente des jé^ suites, souleva des haines si puissantes, que, malgré l'appui du Parlement, de l'Université et d'une partie de l'épiscopat, l'auteur dut céder à l'orage, et se cacher comme un fugitif. A partir de ce moment, objet de haine pour les uns et d'admiration pour les autres, mêlé activement aux querelles théologiques que les doctrines de Jansénius provoquèrent en France, la vie d'Arnauld fut celle d'un chef de parti, et se passa dans la lutte, dans la persécution et dans 1 exil. En 1656, la Sorbonne l'efTaça du rang des docteurs, pour avoir soutenu cette proposition janséniste, que les Pères de l'Ëglise nous montrent dans la personne de saint Pierre un juste i qui la gr&ce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué. Une transaction entre les partis, conclue en 1669 sous le nom de Patx de Clément VU, lui procura quelques instants d'un repos glorieux qu'il employa a défendre la cause de l'orthodoxie catholique contre les ministres protestants Claude et Jurieu; mais en 1679, de nouvelles persécutions de la part de l'archevêque de Paris, François de Harlay, les rigueurs exercées contre Port-Royal, et les craintes personnelles qu'il inspirait à Louis XIV, l'obligèrent à quitter la France. Il se rendit d'abord à lions, puis à Gand, à Bruxelles, à Anvers, cherchant de ville en ville une retraite qu'il ne

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trouvait pas, et, malgré son grand âge, ses infirmités et les inqniétades de cette vie errante, ne cessant pas d'écrire et de combattre. Il est mort i Liège, le 6 août 1694, i l'&ge de quatrevingt-trois ans.

Considéré comme philosophe, Arnanld appartient à l'école cartésienne par l'esprit et par la méthode. Comme Descartes, il distingue la théologie et la pbilosophiBj la foi et la raison, et, sans assujettir la première à la seconde, il maintient les droits de celle-ci. Il n'accorde pas que la foi puisse être érigée en principe universel de nos jn^ments, ni qu'en dehors de cette règle il n'y ait pour l'esprit aucune certitude : il trouve (Œuv. eompl.. t XXXVIII, p. 97) que « cette

S rétention n est qu'un renouvellement de l'erreur es académiciens et des pyrrhoniens que saint Augustin a jugée si préjudiciable à la religion, qu'il a cm devoir la réfuter aussitôt qu'il fut converti. • Amauld ne s'élève pas avec moins de force contre le préjugé qui attribue aux opinions des anciens le pouvoir de trancher les controverses scientifiques, comme si la raison d'un homme avait aucun droit sur celle d'un autre, et que tous deux n'eussent pas Dieu seul pour maître {Œuv. ccnnpl.j t. XXXVIII, p. 92). Plus il exigeait de l'imelligence une entière soumission a l'autorité dans les matières religieuses, plus, en philosophie, il faisait une large part au travail de la réflexion, au progrès an temps et de l'expérience. Sa maxime constante, le principe qui se retrouve dans tous ses ouvrages, c'est qu'il j a des choses où il faut croirOj d'autres où on peut savoir, et qu'on ne doit m rechercher la science dans les premières, ni se homer à la foi dans les secondes.

De tous les travaux philosophiques d'Arnauld, le plus célèbre est un ouvrage qui ne porte pas son nom, et auquel Nicole paraît avoir contribué, la Logique ou VArl de penser. L'auteur l'a divisé, d'après les principales opérations de l'esprit, en quatre parties, dont la première traite des idées, la seconde du jugement, la troisième du raisonnement, et la quatrième ae la méthode. Les idées sont considérées selon leur nature et leur origine, les différences de leurs objets et leurs principaux caractères. L'étude du raisonnement est ramenée k celle de la proposition et, par conséquent, du langage, dont le rôle et l'influence, comme expression et comme auxiliaire de la pensée, sont appréciées avec une exactitude égalée peut-être, mais non surpassée par i'école de LocKe. La théorie du raisonnement ne diffère que par un degré de précision supérieur de l'analyse qu'en ont donnée Aristote et les scolastiques. Pour la méthode, Arnauld s'en réfère à Descartes, qu'il a même reproduit à la lettre dans son chapitre de l'analyse et de la synthèse, comme il a la bonne foi d'en avertir le lecteur. Ce plan laisse en dehors de la logique la théorie de l'induction et les réiçles de 1 expérience, si savamment exposées par Bacon, 8i habilement pratiquées par Galilée et Copernic. Mais, cette lacune si regrettable exceptée, fArt de penser est un livre parfait en son genre. On ne peut apporter dans l'exposition des arides préceptes de la logique, plus d'ordre, d'élég^ce et de clarté qu'ArnauId, un discernement plus habile de ce qu'il faut dire parce qu'il est nécessaire, et de ce qu'il faut- taire parce qu'il est superflu, un choix plus heureux d'exemples instructifs, une connaissance plus rare de la nature humaine et de ce qui forme le jugement en épurant le cœur. Aussitôt que VArl de penser eut paru, il devint ce qu'il est resté depuis, un ouvrage classique que les écoles d'Allemagne et d'Angleterre ont de bonne heure emprunté i la

France, et qui peu à peu a pris dans l'enseignement la place des indigestes compilations héritées de la scolastique.

En métaphysique, comme dans les autres parties de la- philosophie, Amauld est le continuateur fidèle de Descartes sur presque tous les points ; car on ne peut considérer comme un indice de sérieux dissentiment les objections respectueuses qu'il adressa au P. Hersenne contre les Méditations, et sur lesquelles il n'insista plus, après avoir vu la Réponse. Hais dans le sein même du cartésianisme, il s'est fait une

filace comme métaphysicien par sa théorie de a perception extérieure opposée à la vision en Dieu^ de Malebranche, et a l'hypothèse ancienne des idées représentatives. Si par idées on entend des modifications de notre &me qui, outre le rapport qu'elles ont avec nous-mêmes, en ont un second avec les objets, Arnauld consent à admettre l'existence des idées j mais si on les considère comme des images distinctes des perceptions, et interposées entre l'esprit et les choses, il nie que rien de semblable se trouve dans la nature. Premièrement l'expérience ne nous fait découvrir aucun de ces êtres qui ne sont ni les pensées de l'intelligence, ni les corps. En second lieu, elle nous montre fort clairement que la présence locale de l'objet, et, pour ainsi dire, son contact avec l'esprit, n'est pas une condition indispensable de la perception, puisque celle-ci a lieu pour des choses très-éloignees comme le soleil. Troisièmement, si l'on admet que Dieu agit toujours par les voies les plus simples, il a dû donner à notre &me la faculté d'apercevoir les corps le plus directement qu'il se peut, et, par conséquent, sans le secours de CCS intermédiaires qui n'ajoutent rien à la connaissance. Quatrièmement, si nous n'apercevions les choses que dans leurs images, nous ne pourrions pas dire que nous les voyons ; nous ne saurions pas qu'elles existent. Hais ce qui parait à Arnauld le comble de l'extravagance, c'est l'application paradoxale que Halebranche lait de ce principe, c'est l'opinion que l'esprit voit tout en Dieu. Ou chaque objet de la nature nous est représenté par une idée particulière de la pensée divine^ telle pierre^ telle plante, tel animal, par telles idées, ce qui est inadmissible, même aux yeux de Halebranche ; ou bien nous apercevons tous les objets dans le sein d'une étendue intelligible, infinie, ce qui ne donne pas lieu à de moindres difficultés. Car d'abord, 1 existence de cette étendue intelligible que Dieu renferme seul, et qui ne se trouve pas dans l'ime, est un

Sroblème j de plus, sa nature est assez difficile déterminer, et, pour peu qu'on s'égare en cherchant à la définir, on peut être conduit & se représenter Dieu sous une forme matérielle ; enfin, par cela seul qu'elle comprend tous les corps en général, elle n'en comprend spécialement aucun, et n'explique pas les idées particulières que nous nous formons des objets individuels : c'est à. peu près comme un bloc de marbre qui ne représente rien, tant que le ciseau du sculpteur ne lui a pas donné une forme déterminée. Ce qu'il faut reconnaître, parce que l'expérience nous l'atteste, c'est que l'àme atteint les corps extérieurs sans idées représentatives, sans images créées ou incréées, directement, immématement, en vertu de la faculté de penser que Dieu lui a départie. Telle est la conclusion à laquelle Amauld arrive dans son trait* des Vraies et des Fausses idées contre ce qu'enseiane l'auteur de la Recherche de la vérité, dans la Défense de cet ouvrage et dans plusieurs lettres i Halebranche. Appliquée a la perception extérieure, cette conclusion a du moins le mé>

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