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c'esipi-dire, Mlon le plan de la cosmologie cartésienne, dans cet espace infini qui s'étend an delà des étoiles fixes. C'est dans cette région solitaire, où, poar ainsi dire, la puissance divine elle-même n'a pas encore pénétré, (qu'elle travaille à la construction d'un monde selon les principes de la philosophie nouvelle, et qu'elle continue ses relations avec quelques disciples d'élite instruits comme elle à se séparer de leurs corps sans mourir. Deux de ses disciples, dont l'on est le P. Mersenne, ont conduit notre voyageur près de leur maitre, dans ce monde encore Ignore qui va s'échapper de ses mains; et, à peine revenu sur la terre, il a besoin de nous raconter tout ce qu'il a vu et entendu.
Dans ce récit où l'esprit et l'imagination ne manquent pas, quoique employés d'une manière un peu frivole, se trouve encadrée la discussion, plus ou moins sérieuse, de tous les principes importants et de toutes les parties du système philosophique de Descartes. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, il n'en est point de plus maltraitée que la métaphysique et les règles générales de la méthode ; car c est là précisément que l'esprit d'indépendance et de libre examen^ c'est-à-dire le principe même de toute philosophie, se montre en quelque façon dans son centre, appliqué aux questions les plus élevées et avec une entière conscience de lui-même. Les Méditationt métaphysiques, et tous les écrits qui s'y rattachent, sont, a ce que nous assure le P. Daniel, le plus mécnant, le plus inutile des ouvrages de Descartes. Quant aux raisons qu'il en donne, comme elles ne sont que la reproduction des objections d'Arnauld, de JGasseadt, do P. Mersenne, et de beaucoup d'autres, nous n'avons pas à nous en occuper. Il veut bien admettre que dans le Di»- <!Ours de la Méthode il y ait quelques maximes vraiment sages et utiles ; mais, en revanche, il ne trouve rien d'aussi dangereux que la séparation entière et l'indépendance mutuelle de la philosophie et de la théologie. Il veut, au contraire, quoi que disent les disciples de Descartes, Se l'autorité religieuse ait sur la philosophie la nte surveillance , afin qu'elle n'avance rien -qui puisse blesser mime indirectement le dogme mêlé (Koi/agedu monde de Descaries, I" partie, p. 276). Accordez-lui ce seul point, le droit de surveillance, non-seulement sur les principes, mais sur les conséquences les plus éloignées de tout système philosophique, et vous le trouverez •nr le reste do facile accommodement. II est k)in de tout blâmer dans la nouvelle philosophie «t de toujours blâmer à tort; il ne montre pas pins d'opiniâtreté à admirer tout dans la philo- (ophie ancienne. Voici, dans sa propre bouche, l'enumération de tous les biens qu a produits, même dans l'école, l'avènement du cartésianisme : • Depuis ce temps-là on y est plus réservé à traiter de démonstrations les preuves qu'on apporte de ses sentiments. On n'y déclare pas si aisément la guerre à ceux qui parlent autrement que nous, et qui souvent disent la même chose. On j a appris à douter de certains axiomes qui avaient été jusqu'alors sacrés et inviolables, et en les examinant, on a trouvé quelquefois qu'ils n'étaient pas dignes d'un si beau nom. Les qualités occultes y sont devenues suspectes et n'y sont plus si fort en crédit. L'horreur du vide n'est plus reçu que dans les écoles où l'on ne vent pas faire la dépense d'acheter des tubes de verre. On y fait des expériences de toutes sortes d'eapèces, et il n'y a point maintenant de petit physicien qui ne sache sur le bout du doigt 1 histoire de l'expérience de H. Pascal ■> (ubi supra, JII* partie, p. 131).
Qnant à ce qui regarde la philosophie péripa-
téticienne, il ne se raille pas moins des formes substantielles, des accidents absolus, des espèces intentionnelles, et, comme nous venons de le voir par le passage précédent, des qualités occultes, que des tourbillons, du mécanisme des bétes, des causes occasionnelles et des hypothèses les plus décriées de la nouvelle école. Il raconte avec beaucoup de malice les peines que les péripatéticiens se sont données, et se donnaient encore de son temps, pour découvrir dans les écrits d'Aristote la matière éthérée, la démonstration de la pesanteur de l'air, la théorie de l'équilibre des liquides, et tous les principes de la physique cartésienne, que l'expérience et la raison semblaient avoir confirmés.
Au fond, peu lui importe, soit l'ancienne, soit la nouvelle doctrine; il n'a pas plus de foi dans l'une que dans l'autre, et dans la raison elle-même. Il ne craint pas de dire qu'on est pour Descartes ou pour Aristote, selon les préjuges dans lesquels on a été élevé, selon les habitudes qu'on a données à son esprit, ou selon les passions et les rivalités du moment. Ainsi, Descartes, à ce qu'il nous assure, avait d'abord cherché à gagner les Jésuites. • C'eiit été pour lui, dit-il. un coup de partie, et ses affaires après cela allaient toutes seule. • Hais les Jésuites s'étant déclarés contre son système, cela même engagea les jansénistes et aussi l'ordre de l'Oratoire à en prendre la défense. Les jansénistes le mirent à la mode parmi les dames, et celles-ci lui donnèrent en peu de temps une vogue presque universelle ; à tel point qu'on ne rencontre plus guère de péripatéticiens que dans les universités et dans les collèges. Encore, comme nous l'avons vu tout à l'heure, se mettent-ils l'esprit à la torture pour faire de leur maitre Aristote un bon cartésien {ubi supra, 111* partie, p. Ikk et suiv.). SI, malgré cette
firofonde et sceptique indifférence où le laissent es deux écoles rivales, il s'est décidé avec tout son ordre à prendre parti pour Aristote, c'est
3u'il pense avec Colbert qu'ayant à choisir entre eux folies, une folie ancienne et une folie nouvelle, il faut préférer l'ancienne à la nouvelle (V partie, p. 279). D'ailleurs, fût-il entièrement convaincu de la supériorité du cartésianisme, ce ne serait pas encore pour lui une raison de ne pas le combattre. « On peut, dit-il (III* partie, p. 147), ne pas désapprouver les opinions d'un philosophe considérées en elles-mêmes et se trouver en même temps dans une telle conjoncture, que la pruden.e oblige d'en arrêter le cours. » Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire ; l'esprit des Jésuites s'y révèle tout entier.
Il nous reste peu de chose à dire sur le Traité métaphysique de la nature du mouvement. Ce petit écrit, à part quelques principes généraux qui tendraient à détruire la science de la mécanique, est une critique pleine de bon sens de la théorie des causes occasionnelles, et en général de l'opinion cartésienne sur les rapports de l'&me et du corps. Hais, bien qu'il soit dirigé contre Descartes, il est plein de l'esprit cartésien, c'est-àdire de l'esprit d'observation, et signale la hauts puissance de ces idées nouvelles que ni la ruse, ni la violence, ni les satires les plus spirituelles n'ont pu empêcher de régénérer la science et, jusqu'à un certain point, la société elle-même.
DANTE AUQHIEBI (Florence, 1265. — Ravenne, Vii\). '.e plus grand poète de l'Italie, l'a aussi illustrée comme philosophe :
Theologtis Dantes nulliti* dogmalis expers, ÙHod foveat claro philosophia sinu,
dit l'épitaphe composée par Giovanni del Virgiiio. « Il s'était acquis une telle gloire dans tous les
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genres d'étades, dit un de ses plus anciens biographes, Benvenuto d'Imola, que les uns l'appelaient poite. les autres philosophe, les autres uéotogien. • Ainsi s'exprime également le premier traducteur français de la Divine Comédie, Grangier, dans la dédicace de sa traduction a Henri IV : « En ce poème il se découvre un poète excellent, un philosophe profond et un théologien judicieux. •
Le philosophe seul doit nous occuper ici dans la vie et dans les œavres de Dante. Lui-même nous fait connaître dans son Banquet {Convito) le point de départ de ses études philosophiques. Il était au seuil de la jeunesse (vingt-cinq ans) lorsqu'il perdit la noble dame (Béatrice) qui lui avait inspiré ses premiers chants, et qui^ retrouvée plus tard dans une merveilleuse vision, devait lui inspirer les derniers. Après quelque temps donné au plus violent désespoir, il chercha des consolations dans un autre amour. Or. l'objet de ce nouvel amour c'était, dit-tl, « la très-belle et très-illustre fille de l'empereur de l'univers, i laquelle Pythiigore a donné le nom de philosophie. > Il avait lu, pour faire diversion à sa douleur, la Consolation de Bofice et le traité de PAtnitié de (Ucéron. U y puisa le goiit de la philosophie, et dès lors il fréquenta assidiiment les lieux où on l'enseignait, c'esl-i-dire les écoles des religieux et des philosophes. Suivant Benvenuto d'Imola, Dante étudia la philosophie naturelle et la morale & Florence, a Bologne et i Padoue, et la philosophie sacrée à Paris, où il ne Tint que dans son âge mûr, après son bannissement (1302). C'est pendant son séjour i Paris que se place un tour de force philosophique raconté par Boccace : il aurait soutenu sans désemparer, contre quatorze adversaires, une de ces discussions de quolibet^ si fréquentes dans les écoles du moyen âge. Si l'on en croit Jacques de Serravalle, évéque de Ferme, qui commentait la Divine Comédie au commencement du xv* siècle, Dante serait venu en France avant son entrée dans la vie publique, et il y serait resté assez lontemps pour prendre à l'Université de Paris le grade de bachelier en théologie; le manque d'argent l'aurait seul empêché d^y prendre celui de docteur. Il faut admettre ce témoignage, si l'on veut qu'il ait pu entendre un maître célèbre des écoles de la rue du Fouarre, Sigier de Brabant, que les savantes recherches de M Victor Leclerc ont restitué à l'histoire de la scolastique {Histoire littéraire de France, t. XXI) : il l'a mis, en effet, au nombre des docteurs qui, en l'an 1300, jouissaient déjà de la béatitude du Paradis. Hais on sait qu'il ne laisse échapper aucune occasion de se mettre en scène : s'il avait personnellement connu Sigier, il n'aurait pas manqué de le rappeler.
Les étudds philosophiques de Dante se poursuivirent jusqu'à la fin de sa vie. Une thèse, de Aqua et Terra, imprimée à Venise en 1508, et dont il n'y a aucun motif de suspecter l'authenticité, est présentée, à la dernière page, comme ayant été soutenue par lui à Vérone le 20 janvier 13Î0.
La philosophie n'est étrangère a aucun des ouvrages de Dante. Ses poésies lyriques ellesmêmes contiennent souvent, soit directement, soit snus la forme de l'allégorie, des thè.<tes philosophiques. Le Traité de la langue vulgaire [de Vul'jnrx elofuto), débute par une théorie philosophique du langage, considéré comme une (acuité exclusivement propre à l'homme, et dont l'usage lui a été révélé par Dieu en le créant. Le traité de la Monarchie est le développement delputo une philosophie politique. La Vie nouveltt est comme la préface du Banqttet et de la Divine Comédie, ti, dans o«a deux derniera ouvrage»,
tontes les parties de la philosophie sont représentées.
Des preuves intrinsèques fixent la composition du BanquM pendant l'exil do Dante, vers l'an 13fl3. C'est le premier livre de métaphysique écrit en langue vulgaire. U tient, sous ce rapport, dans l'histoire de la philosophie italienne, une place analogue à celle du Discours de la Méthode, postérieur de plus de trois siècles, dans l'histoire de la pbilosopoie française. Ainsi que Descartes, Dante appelle à profiter de ses méditations, ou, comme il le dit, à s'asseoir à sa table philosophique ceux qui n'ont pas eu Vheur de se rencontrer dans les mêmes chemins que lui; et, pour distribuer le pain de la vérité d'une main plu« libérale, il préfère à la langue des savants celle des gens du monde et des femmes. Mais, s'il renonce à la langue des savants, il ne renonce pas à leurs procédés. Le Banquet est tout scolastique, non-seulement par l'abus des divisions, de* distinctions, des syllogismes, mais par l'emploi de deux formes chères aux docteurs du moyen &ge, le commentaire et l'allégorie. Cest un commentaire philosophique, non sur un livre d'Aristote ou sur le Maître des Sentences, mais sur trois Camoni de Dante lui-même, et c'est par là qu'il se justifie surtout de l'avoir éciit en Italien ; car le commentaire suit nécessairement la langue de l'œuvre commentée. Ces trois Camoni sont des poésies d'amour (Dante avoue, dans la Vie nouvelle, que l'italien naissant ne comportait pas encore d'autres sujets); mais l'amour v est pris, grâce à l'allégorie, dans le sens le plus large, et lors même que tout semble s'y rapporter aux beautés sensibles, le commentaire en donne hardiment une interprétation métaphysique. Dante use, dans l'interprétation de sa propre pensée, de tous les raffinements da symbolisme. 11 n'y dislingue pas moins de quatre sens : le littéral, rallégorique, le moral et l'anagogique ou inductif. Une simple invocation aux intelligences qui meuvent le troisième ciel, dans le premier vers d'une des poésies qu'il commente, donne lieu à toute une théorie du ciel, d'après le système de Ptolémée, à une exposition de la nature et de la hiérarchie des anges, et à une classification des sciences, reproduisant allégoriquement l'ordre des sphères célestes : aux cieux planétaires correspondent les sept arts libéraux: aux deux pdies du ciel étoile, i.i physique et la métaphysique; au Premier Mobile, la morale, et à l'Empyrée, la théologie. Ces rapprochements subtils entre l'ordre moral et l'ordre physique se retrouvent partout dans la science comme dans l'art du moyen âge. Ils se fondent sur une harmonie réelle, dans laquelle se manifeste l'unité de la création ; mais employés avec une confiance aveugle, comme procédé de raisonnement, sans tenir compte de 1 imperfection des connaissances acquises et des difl'érences de nature ou de degré qui séparent les divers ordres de vérités, ils ont été l'un des principaux obstacles aux progrès des sciences. Toutes les sciences, en effet, se moulant, en quelque sorte, les unes sur les autres, devenaient solidaires, et l'on ne pouvait changer les idées reçues en physique, sans bouleverser, en même temps, la métaphysique, la morale et la tliéologie elle-même.
Les théories philosophiques du Banqttet sont reprises, avec de nouveaux développements, dans la Divine Comédie, où elles se revêtent de vives et familières images, sans rien perdre de leur précision et de leur vigueur. Dante lui-même rapporte son poème à U philosophie morale, et il lui assigne pour objet la destinée humaine déterminée par le mérite et le démérite {ppitr* dédieatoireau Paradis à Cane delta seata). Mais
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il ne sépare pas la morale des antres sciences dont elle est le principe ordonnateur, comme le Premier Mobile, auquel elle correspond, soutient tout l'ordre du ciel. Aussi une véritable Somme de philosophie et de théologie trouve place dans cette série de dissertations dont il entremêle sans cesse ses tableaux de l'autre vie, soit qu'il parle en son propre nom, soit qu'il fasse parler ses deux guides, Virgile et Béatrice, ainsi que les divers personnages qu'il met en scène.
Dante n'a point proprement une doctrine philosophique. L'aristotélisme scolastique, sons la forme que lui avait donnée saint Thomas, fait le fond de tontes ses théories. Il appelle Aristote le maître de ceux qui savent, et il s'incline
Çresque toujours devant l'autorité du bon frère 'hcymas SÂquin. Sur les rapports des sens avec la raison et ds la raison avec la foi, sur la formation, l'unité et l'immortalité de l'&me. sur la création et la hiérarchie des êtres, sur le libre arbitre et l'origine du mal, sur la division des vertus, il professe le pur thomisme. S'il s'écarte de l'Ange de l'École dans la classification des péchés, c'est pour remonter directement i Aristote, ou ponr s'inspirer d'un autre scolastique, saint Bonaventnre. Il connaît les Arabes Algazel, Avicenne, et celui qui fit le grand Commentaire, Averroés, dont il réfute, par les arguments de saint Thomas, la théorie et l'intellect impersonnel. De Platon, il ne parait avoir lu que le Timée, qu'il ne cite que pour le combattre; mais on reconnaît, dans 1 esprit même de sa philosophie, une sorte de platonisme inconscient, qu'il pojse aans Cicéron, dans Boëce, dans Richard de Saint-Victor, dans saint Bonaventnre et dans saint Thomas lui-même. Comme presque tous les scolastiqnes, il est attiré^ sans le bien connaître, par l'idéalisme platonicien, et contenu par le réalisme péripatéticien, mieux connu et plus conforme aux exigences d'un enseignement dogmatique. Parmi les principes de ta métaphvsique d'Aristole, il s'empare surtout de cette idée de finalité qui fait du moteur suprême le centre commun vers lequel tendent tous les êtres. Il se plaît k montrer un immense courant d'amour circulant partout à traver* la' grande mer de titre. Le mouvement physique, la vie végétative, la vie intellectuelle, forment l'échelle ascendante de l'amour universel. Infaillible dans ses degrés inférieurs, l'amour devient susceptible de bien et de mal, lorsqu'il est éclairé par la raison. Le vice, comme la vertu, procède de lui, suivant qu'il s'arrête sur des biens imparfaits on qu'il tend avec une ardeur persévérante vers le bien suprême. Même quand la volonté devient mauvaise, quand elle poursuit le mal d'autrui par la violence ou par la fraude, elle n'obéit qu'à un amour déréglé de soi-même. Il y a des degrés dans le vice, suivant que l'amour s'éloigne plus ou moins de sa fin, et, d'un autre cdté, les elTorls qu'il fait pour l'atteindre sont la mesure des degrés de la vertu. Les vertus de la vie contemplative sont supérieures à celles de la vie pratique, comme manifestant plus d'amour ; mais, pour chacune de ces deux vies, il est un terme que l'amour humain ne peut dépasser, même an sein de la béatitude céleste. Les anges vont au delà, mais eux-mêmes ne réalisent pas encore la perfection de l'amour. Dieu seul k possède, an sommet de l'être, et il en répand les rayons sur tontes ses créatures, dans la mesure de leur perfection relative. L'Enfer Ini-même est une OBavre d'amour autant qne de justice. Ces cercles superposés dans lesquels les châtiments sont proportionnés au démérite, sont inégalement éloignés de Dieu ; l'amour divin éclaire encore d'une pâle lueur ces limbes où ceux i qui la
foi seule a manqué sont du moins exempts de souffrances, et il ne s'éteint qu'au fond de cet abîme de glace où se dresse, au milieu des traîtres, le corps immense de Lucifer.
Dans sa métaphysique et dans sa morale, Dante, comme tous les docteurs de son temps, ne sépare jamais la philosophie de la théologie. Il n'en maintient pas moins très-fermement leur distinction et leur indépendance mutuelle. Il n'y a pas lieu, sons ce rapport, de faire deux parts dans sa vie, l'une dans laquelle la philosophie aurait remplacé la foi naïve de son adolescence, l'autre qui aurait été marquée par une sorte de conversion religieuse, sous l'influence prépondérante de la théologie. On a faussement interprété dans ce sens la succession symbolique de ses deux amours. La philosophie qu'il expose dans son Banquet, comme ayant remplace dans son àme l'amour de Béatrice, non-seulement est d'une orthodoxie scrupuleuse, mais se montre partout imprégnée de théologie. Quant à Béatrice, lorsqu'elle reprend possession de son àme dans la Divine Comédie, elle est loin d'y représenter la théologie pure et le triomphe de la foi sur ce qu'on appellerait aujourd'hui la libre pensée. Elle-même lui envoie, pour le guider jusqu'à elle, Virgile, le représentant de la science humaine, de « tout ce qne la raison peut voir ici-bas, » et. quand elle se charge à son tour de le diriger, elle ne l'éclairé pas seulement sur la théologie, elle Ini expose aussi des théories philosophiques. Une même doctrine politique est développée dans le Banquet, dans la Dimne Comédie et dans le traité latin de la Monarchie; or cette doctrine repose précisément sur la distinction radicale de la philosophie et de la théologie, distinction considérée par Dante comme le principe de l'indépendance de l'Empire à l'égard de l'Ëglise.
La politique de Dante est la partie la plus originale de sa philosophie. Lui-même, dans le traité de la Monarchie, la présente comme nouvelle. Il avoue qoe ses idées ont varié sur ce sujet. Il avait été élevé dans les principes des Guelfes, il s'est rapproché de ceux des Gibelins. Ce changement a-t-il été amené par le progrès naturel et logique de ses réflexions, ou bien &ntit l'attribner à ses ressentiments d'homme de parti et d'exilé? La question serait tranchée dans le premier sens, si l'on admettait avec un critique allemand, H. Witte, auquel la littérature dantesque est redevable de précieux travaux, que le traité de la Monarchie est une œuvre de sa jeunesse, écrite avant son bannissement, lorsqu'il n'avait encore aucun grief personnel contre les Guelfes. Mais cette hypothèse, contraire au témoignage de Boccace et à une tradition constante, est peu vraisemblable. Elle n'est pas nécessaire d'ailleurs pour la justification de Dante. Sa théorie de l'Empire se rattache évidemment à tout l'ensemble de ses doctrines philosophiques. Il n'appartenait au parti guelfe que par tradition de famille, et il a pu s'en séparer sans apostasie, lorsqu'il a commencé à se faire des convictions personnelles.
L'unité d'une fin commune pour tout le genre hnmain conduit Dante à proclamer la nécessité d'nn empire uniqne, réunissant sons ses lois tous les peuples de la terre. Mais comme, pour atteindre leur fin, les hommes suivent une double lumière, la raison et la foi. le gouvernement universel reçoit deux formes, l'Empire et l'Ëglise, le premier destiné à leur assurer la béatitude terrestre, le second ayant ponr mission de les guider vers la béatitude céleste. Irréductibles entre eux,les deux pouvoirs sont mutuellement indépendants; ils ne relèvent que de la puissance divine, dont ils sont l'on et l'autre une émanation immédiate. L'em-
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perenr est infériear an pape, comme la philosophie est inférieare à la théologie, la béatitude terrestre à la béatitude céleste j mais il n'y a de l'un à l'antre qu'une subordination de déférence.
Ces idées politiques sont en opposition avec celles de saint Thomas et de la plupart des docteurs; mais elles ne sont pas pourcela étrangères i l'esprit du moven âge. Si le moyen &ge se perd par l'excès au morcellement, il ne s'égare pas moins dans la poursuite de l'unité universelle. L'Ëglise y prétend dans l'ordre spirituel; les Césars d'Allemagne, héritiers du titre des Césars de Rome, aspi rent i la réaliser dans l'ordre temporel. Aussi ne conçoit-on que trois théories politiques : la première absorbe l'Empire dans l'Ëglise; la seconde assujettit l'Église & l'Empire ; la troisième investit les deux pouvoirs, chacun dans sa sphère, d'une souveraineté également universelle et pleinement indépendante. L'unité de l'Empire, dans la théorie de Dante, ne s'autorise pas seulement des traditions toujours vivantes de l'Empire romain, elle apparaît comme le couronnement de l'édifice féooal. Elle n'est pas destinée, en effet, à se substituer en tont à la diversité des États. Elle ne fait que les relier entre eux sous la souveraineté de l'empereur, comme les fiefs d'un même royaume sont réunis sons la suzeraineté du roi.
Enfin la politique de Dante appartient encore an moyen âge par l'appareil scolastique sons lequel elle se présente, soit dans les démonstrations en forme du traité de la Monarchie, soit dans les digressions oratoires ou poéirgues du Banguet ou de la Divine Comédie. En discutant des questions sur lesquelles se sont livrées pendant
Slttsieurs siècles tant de batailles de plume et *épée, Dante ne peut se dispenser d'user des mêmes armes que ses adversaires. Quand l'opinion qu'il combat voit dans la subordination de la lune an soleil une preuve convaincante de celle du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, faut-il s'étonner s'il déploie contre un tel argument toutes les ressources de la scolastique et toutes les subtilités de l'interprétation symbolique? Il ne se refuse pas même, dans l'ardeur de la discussion, l'emploi des armes de l'intolérance : « On voudrait, s'écrie-t-il, en réfutant une certaine théorie sur la noblesse d'origine, répondre, non avec des paroles, mais avec le couteau, à une telle marque do bestialité » (Contn/o, IV).
L'originalité véritable de la philosophie de Dante, c'est la forme populaire dont il l'a re- Têtue. Toutes les questions qui se débattaient dans l'ombre des écoles se produisent au grand jour dans une langue à la fois savante et naïve, qui sait se plier aux plus formidables abstractions et y répandre la lumière et la vie. Et en même temps qu'elles font appel à toutes les intelli-
gsnces, elles s'emparent de toutes les imaginaons par cet ensemble de fictions charmantes ou terribles au sein duq^uel elles tiennent place. Elles provoquent ainsi une curiosité insatiable, stimulée plutôt que rebutée par les obscurités dont le poète philosophe n'a pas voulu les dégager. Il a donné lui-même l'exemple d'un commentaire philosophique de ses poésies dans la langue du penplo. D'innombrables interprètes, dont la chaîne remonte aux premières années après sa mort, suivent à l'envi cet exemple pour la Divine Comédie. Ce n'est pas assez des commentaires écrits, des chaires sont créées dans la plupart des villes d'Italie, pour l'explication du poème sacré. On sait que celle de Florence taX uungnrée par Boccace. Les déUils naïfs dans lesquels ces premiers commentateurs s« croient obligés d'entrer attestent i la fois l'ignorance du public auquel Us s'adressent, et l'universelle avi-
dité de «avoir que l'œnvre de Dante avait excitée.
C'est le triomphe de la scolastique , c'est en
même temps le point de départ de sa décadence.
Le cercle étroit dans lequel s'est enfermée la
fensée du grand poète ne suffît bientêt pins à esprit humain émancipé par lui-même. Malgré ses avertissements, on veut aUer par plu* ^un sentier en philosophant. On veut surtout s'abrenver plus largement à cette antiquité profane dont les poètes et les philosophes jouent dans son poème un rôle secondaire et subordonné, mais déjà plein d'éclat. Aussi on a pu dire (Franz Weçele, Dante 's Leben und Werke) que la Divine Comédie avait été, en Italie du moins, le chant du cygne de la scolastique. Pétrarque, plus jeune que Dante seulement de trente-neuf ans, est déjà nn philosophe de la Renaissance.
Hais la popularité de Dante n'a point en à soulTrir de ce mouvement nouveau. Lui-même y avait contribué sans le vouloir, non-seulement en produisant la philosophie hors de l'enceinte des écoles et en la plaçant sons l'invocation des souvenirs classiques, mais en faisant un choix dans cet enseignement scolastique auquel il prétendait rester fidèle. Il laisse dans l'ombre les théories propres au moyen &ge sur le principe d'individuation, sur les universauz, sur la distinction des deux intellects. Sous ces formes pédantesques dont il a peine i s'aflfranchir, U sait retrouver cette philosophia perennis dont parie Leibniz, qui subsiste k travers tons les systèmes anciens et modernes. Il se fait, pour employer son langage, le citoyen de • cette Athènes céleste où les stoïciens, les péripatéticiens et les épicuriens, par l'effet de la vérité éternelle, se réunissent dans un vouloir commun » {Convito, III). Prises en elles-mêmes, la plupart de ses théories philosophiques peuvent, sans nn anachronisme trop sensible, être mises dans la bouche de Virgile, son guide dans le champ de la science humaine, et, sauf sur les questions de physique, où il ne pouvait devancer les découvertes modernes, elles ont pu garder leur plac» dans l'enseignement et dans les discussions des philosophes. Mêqe après la chute de la scolastique, la Divine Comédie est encore commentée avec enthousiasme par depurs platoniciens comme Landino et par les savants les plus dégagés de l'esprit du moyen êge comme Galilée. La décadence intellectuelle de l'Italie au xvn' siècle y interrompit seule les études dantesques. On sait quelle faveur elles ont reconquise ae nos jours. Non-seulement l'ère des commentateurs s'est rouverte, mais des citations de la Divine Comédie et des Opère minori sont devenues l'illustration obligée de tous les livres de philosophie.
Hors de l'Italie, Dante est moins souvent cité, parce qu'il perd beaucoup i être traduit; mais, au point de vue historigue surtout, il est l'objet d'études non moins patientes et non moins sympathiques. Sa gloire a profité de la réaction qui s'est produite de nos jours en faveur du moyen iige, et elle a contribué à son tour i provoquer les recherches sur l'histoire et sur la pbiloeophie du moyen Age. Les plus ol»curs représentants de la scolastique sont tin s de l'oubli pour éclairelr un passage du poète qui a résumé dans ses vers immortels tonte la science de son temps.
Dans la philosophie de Dante, nn intérêt particulier s'attache i sa politique. Comme sa métaphysique, elle procède du moyen Age, mais elfe va au deli du moyen Age. Elle manifeste, sous la théorie chimérique de l'Empire univers^, le pressentiment déjà très-net de toute* les grandes questions que la politique moderne aspire à résoudre : la fédération des États, sinon sous un chef «inique, du moins sous certaines-
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lois communes, la conciliation des libertés provinciales ou municipales avec la souveraineté du gouvernement central, l'indépendance réciproque du pouvoir spirituel et dn pouvoir tem- Sorel. Dante n'est pas même étranger à ces rêves 0 réformes sociales qui prétendent assurer le libre développement de tontes les vocations naturelles (Paradiso, VIII, discours de Charles Martel). li reste^, en un mot, à tons les points de vue, le pins vivant, non-seulement des poètes, mais des pnilosopbes du moyen &ge.
Les meilleures éditions des œuvres complètes de Dante sont celles de Zatta (4 vol. in-4, Venise, 1758} et de Barbera, avec les commentaires de Flraticelli (4 vol. in-12, Florence, 1857).
Parmi les anciens commentateurs on consultera surtout avec fruit sur la philosophie de Dante ceux de Landino et de Vellutello, réunis en un seul volume in-f' (Venise, 1596), et, parmi les commentateurs et critiques modernes — Italiens : Conti, Sloria deila filosofia (t. II, leçons vii-xi, SanTommaso e Dante); Ferez, la Béatrice svelata nn-12, Palerme, ISSh).— Allemands : Karl Witte, Dante Alighieri 's lyrisehe Qedithteiibenelxt und erklaert (2 vol., Leipzig, 1842); Pbilalethes (le roi Jean de Sixo), Dante Alighieri 's Gcetlliehe Comadia metrisch iibertragen und mit krilisehen Wtd historischen Erlduterungen versehen (3 vol. in-4, Leipzig et Dresde, 1849) ; Franz Wegele, Dante 'sSeben und Werke (in-8. léna, 1852); Emil Rûth, Ètudien iiber Dante AUighieri, in-8, Tnbingue, 1853. — Français : Ozanam, Dante et la philosophie catholique au xni' siècle (Œuvres complètes, t. IV); Paul Janet, Histoire de la teience politique (t. I, liv. II, ch. iv); Charles Jourdain, la Philosophie de saint Thomas d'Aquin (t II, liv. II, ch. m). En. B.
SARAPTI. Terme mnémonique de convention par leqiiel les logiciens désignaient un mode de la troisième figure du syllogisme. Voy. la Logique de Port-Royal, 3' partie, et l'article Syllogisme.
DABn. Terme mnémonique de convention par lequel les logiciens désigiiaient un mode de la première figure du syllogisme. Voy. la Logique de Port-Royal, 3* partie, et l'article Stllogishe.
DAB'WTN (Érasme), né en 1731, àEIston, dans le comté de Nottingham, élève du collège de Cambridge, médecin i. Nottingham, puis à Lichtflçld, enfin à Derby, mort en 1802, jouit, de son vivant et quelque temps après sa mort, comme physiologiste et comme poète, d'une assez grande renommée que l'on a peine à comprendre aujourd'hui. Ses principaux ouvrages sont : Jardin botanique, poème, Londres, 1791. La seconde partie, les Amours des plantes, a été traduite en français par Deleuze, Paris, an VIII, in-12. — Zoonomte ou lois de la vie organique, Londres, 1793-96, 2 vol. in-4, traduite en français par Klnyskens, Gand, 1810,4 vol. in-8; — Phytologie on philosojphie de l'agriculture et du jardinage, liOndres, 1801, in-8; — Traité sur l'éducation des /'emmes, Londres, 1797, in-8; — le Temple de la nature, poëme posthume, publié dans le recueil de ses œuvres poétiques, Londres, 1806, 3 vol. in-8. On volt par ces simples titres tjue les poèmes de Darwin eux-mêmes ont des sujets scientifiques; il chante l'histoire naturelle. En revanche, il y a moins de science que d'imagination dans ses traités en prose. Le seul important est la Zoonomie. dont nous nous contenterons de résumer les idées confuses et bizarres. Elles ont à peine quelque valeur historique, en ce qu'on peut trouver dans quelques-uns des rêves a'É. Darwin une certaine analogie avec une partie de la doctrine philosophique de Lamarclc, de Geoffroy Saint-Hilaire et de H. Ch. Darwin son petit-fils.
Dans la préface de sa Zoonomie, É. Darwin
s'oppose i ceux qui s'efforcent d'expliquer les lois de la vie par celles de la mécanique et de la chimie. Le principe qui anime le corps vivant en est cependant, dit-il, le caractère distinctif. Son plan et son but sont de faire connaître les lois qui gouvernent les corps organisés, de partir de ces lois observées dans les corps les plus simples pour remonter jusqu'à celles qui régissent l'homme, de réduire ces lois en classes, ordres, genres et espèces, et de les faire servir i l'explication des maladies. L'ouvrage se divise donc en trois parties : 1" Physiologie; 2" Patholoçie; 3" Matière médicale. La première seule mérite une rapide analyse, parce que Darwin y prétend tirer de la physiologie une sorte de système métaphysique, prouver que nos facultés intellectuelles sont l'effet nécessaire de nos facultés physiques, et construire une genèse des êtres vivants.
Tonte la nature consiste en deux substances, dont l'une s'appelle esprit et l'autre matière. Mais on ne sait quelles sont la valeur et l'intention de cette distinction, car Darwin n'en fait aucun usage, no s'occupe que de la matière, et a bien soin dedirequ'il laisse à la révélation la considération de la partie immortelle de notre être. De ces deux essences, lapremière a la faculté de commencer ou de produire le mouvement, la seconde celle de le recevoir et de le communiquer. Les lois du mouvement sont donc les lois de la nature entière. Les mouvements de la matière sont primitifs ou secondaires. Les lois des mouvements secondaires, objet de la mécanique, sont connues. Les mouvements primitifs se divisent en trois classes, selon qu'ils dépendent de la gravitation, se rapportent à la chimie on sont des effets de la vie. Les mouvements vitaux sont l'objet spécial de la Zoonomie.
La première chose que prétend établir Darwin, c'est que le sensorium jouit d'une puissance motrice et que ses mouvements constituent nos idées. Qu'est-ce que le sensorium ? li est malaisé
f)Our nous de le savoir et Darwin n'en avait pas ui-méme une idée bien nette ; car le sensorium, dit-il, est non-seulement la substance cérébrale et spinale, les nerfs, les organes du sentiment et les muscles, mais encore le principe vivant, l'esprit d'animation qui vivifie le corps et se manifeste par ses effets. On ne sait même pas quel est ce mouvement qui constitue une idée, au milieu de tous les mouvements fibreux, sensoriatix et autres que Darwin distingue et confond tour à tour. Quoi qu'il en soit dn sensorium, les fibres des muscles et des organes du sentiment sont contractiles et les circonstances de leurs contractions sont les lois mêmes dn mouvement animal. L'esprit d'animation est la cause immédiate de la contraction des fibres, le stimulus des objets extérieurs n'en est que la cause éloi^ée. Une certaine quantité de stimulus '
firoduit l'trrttofton, c'est-à-dire une action de 'esprit d'animation qui détermioe la contraction des fibres. Un certain degré de contraction produit le plaisir on la douleur, la sensation sous ses deux formes. Une certaine quantité de sensation produit le désir ou l'aversion, d'où nait la volition. Tous les mouvements animaux
firoduits simultanément ou successivement sont iés de telle sorte que le second estdisposé àsnivre ou à accompagner le premier, ce qui produit l'association ou la causalion. Le sensorium possède donc quatre facultés ou mouvements, c^està-dire qu'il produit des contractions fibreuses en conséquence 1° des irritations produites par l«s corps extérieurs; 2* des sensitions de plaisir on de douleur ; 3" de la volition; 4* de l'association des contractions fibreuses entre elles. Ces quatre
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sociation. L'irritation est une modification des dernières parties du sensorium provoquée par l'impression du dehors. La sensation est une modification du centre ou de la totalité du sensorium. La volition est une modification du centre ou de la totalité du sensorium, mais qui se termine à ses dernières extrémités. L'association enfin est une modification des dernières parties du sensorium, qui précède ou accompagne les contractions fibreuses. Les idées, qui ne sont autre chose que les mouvements du sensorium, sont donc elles-mêmes de quitro espèces, irrilatives, sensilives, volontaires, associées. La notion d'un objet se produit parce qu'une partie du sensorium, comprimé par cet objet, prend la même configuration yie lui. Raisonner est une opération du sensorium par laquelle nous déterminons deux familles d'idées et rappelons les idées avec lesquelles celles-là ont des rapports de ressemblance ou de différeuce. Juger c'est fixer les bornes de cette différence. Le libre arbitre est la puissance de poursuivre volontairement la chaîne dos idées associées. Toutes ces puissances appartiennent également i l'homme et aux animaux; l'instinct des bétes est en effet une sorte de sagacité, perfectible et raisonnée. Les végétaux eux-mêmes sont des animaux d'un ordre inférieur qui ont leurs plaisirs, leurs amours, leurs penchants et leurs idées.
La partie la plus curieuse de la Zooncmie est la théorie de Darwin sur la génération. L'embryon est une partie de l'individu dont il procède. C'est une sécrétion du sang mile, l'extrémité d'un nerf. Ce point d'entité est un filament vivant qui tient du père une certaine sus:eptibilité d irritation et même quelques habitudes particulières. Le fluide environnant, dans lequel est reçu chez la mère ce filament primitif^ le fait se replier sur lui-mime en un anneau qui devient ainsi le commencement d'un tube. Ce tube augmente par nutrition de grandeur et de volume, mais dans des limites assez étroites. Darwin repousse l'hypothèse des germes emboîtés et qui se développent par la seiiie distension de leurs parties jusqu'aux plus grandes proportions de l'animal parfait. Selon lui, c'est par acquisition de nouvelles parties, par addition de nouveaux orgaiies que se forme l'animal supérieur. Les pairties premières étant irritées éprouvent des besoins, s'adjoignent en conséquence de nouvelles parties ; de ce changement de forme résultent une irritabilité nouvelle, de nouveaux besoins ; de ces besoins do nouveaux organes qui remplissent de nouvelles fonctions. Tous les animaux ont une origine semblable et la diversité de leurs formes ne provient que de la diversité des irritations primordiales au filament primitif. Il n'est donc pas impossible, dit Darwin, dans la première édition de sa ^^nomte, que la totalité des espèces
Srocède d'un petit nombre d'ordres naturels mulpliés et diversifiés par le croisement; par exemple, il n'est pas impossible que tous les animaux à sang chaud, l'homme y compris, n'aient qu'une même origine. Hais plus tard il renverse cotte fragile barrière élevée un instant entre les animaux à sang chaud, les poissons, les insecteSj les vers, selon la classification linnéenne, et il attribue à tous indistinctement la même origine dans un premier et unique filament. n fait plu.i encore : les végétaux ne sont que des animaux inférieurs qui ont leurs sexes et leurs amours (d'oii le poème Us Amours des plantes) ; ils ont donc pu sortir eux aussi de ce même filament primitif. C'est la grande cause première
qui l'a doué de l'animalité, ce sont les diverses circonstances, les mouvements divers de son irritabilité qui l'ont modifié, lui et ses rejetons infinis et ont perfectionné graduellement sa postérité végétale et animale. • Quelle idée sublime de la puissance infinie du grand architecte I La cause des causes I Le père des pères I L'être des êtres ! •
Dans la seconde partie desaZoonomi«, Darwin explique toutes les maladies par un excès ou un défaut ou un mouvement rétrograde des facultés du sensorium; il les divise en conséquence en quatre classes, maladies d'irritation, de sensation, etc., et cnaque classe en trois subdivisions, maladies par excès, par défaut, etc. Enfin dans la dernière il traite des substances qui peuvent contribuer à rétablir la santé.
On voit que les idées de Darwin sont un mélange de celles de Locke, de Ch. Bonnet, de Maillet, de Robinet, qui échappe à toute critique. Cependant un philosophe distingué, compatriote et contemporain de Darwin, Thomas Brown, dans sa première jeunesse, il est vrai, en a entrepris l'examen sous ce titre : Beoiew of Darwin 's Zoonomia, Edimbourg, 1798, in-8. Ce qui donne aujourd'hui quelque intérêt à ce tissu d'hypothèses bizarres, c'est qu'on y trouve l'idée de fa transformation des espèces soutenue plus tard scientifiquement par Lamarck et surtout par Geoflroy Saint-Hilaire. et que le filament primitif d'Érasme Darwin est bien l'afeul de la cellule primordiale de Ch. Darwin, l'auteur contemporain de VOrigine des espèces.
Consultez sur la Zoonomie les Élément» de la philosophie de l'esprit humain, de Dugald Stewart, t. III. A. LT
DATISI. Terme mnémonique de convention par lequel les logiciens désignaient un mode de la troisième figure du syllogisme. Voy . la Logique de Port-Royal, 3* partie, et l'article Syllogishs.
DAVID l'Arménien. David était resté k peu près inconnu jusqu'au moment oii H. Neumann publia, dans le Journal Asiatique (janvier et février 1829). une notice pleine d'intérêt sur ce philosophe. Auparavant, le nom de David était simplement mentionné, sans aucun détail précis ni de temps ni de lieu, dans le catalogue des commentateurs d'Aristote. C'était sur un titre aussi vague que Fabricius l'avait plusieurs fois cité dans sa Bibliothèque: et Buhie, dans le premier volume de son édition d'Aristote, n'avait pu donner sur lui rien de plus positif. Les manuscrits cependant ne manquaient pas. A Florence, à Rome, i Paris, les œuvres du philosophe arménien étaient conservées dans de nombreux exemplaires ; mais aucun philologue n'avait pensé ni à les publier, ni même à les analyser.
Wyltenbach, dans ses notes sur le Phédon, avait fait usage du commentaire de David sur les Catégories, mais sans en connaître l'auteor. M. Neumann est venu combler cette lacune et réparer cet injuste silence de la philologie. Il • montré que 1 auteur du Commentaire sur les Catégories et du Commentaire sur l'Introduction de Porphyre était le philosophe qui, chei les Arméniens, passait pour le premier des penseurs nationaux, et qui, instruit aux écoles de la Grèce, élève des professeurs d'Athènes, d'Alexandrie et de Constantinople, devait tenir une place distinguée dans l'histoire de la philosophie, jnsque-là muette sur ses travaux.
David avait traduit et commenté plusieurs ouvrages d'Aristote, particulièrement la Logique, et il avait écrit ses commentaires en grec et en arménien tout k la fois. L'usage des deux langues lui étiit également familier, comme l'attestent les manuscrits arméniens et grecs que nous
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possédons. Voici l'indication précise de ses ouvrages pliilosophiques :
1* En arménieD seulement : Difinilion des principe» de toutes choses; — Fondements de la pMlosoph'e; — Apophthegmes des philosophes.
3* En arménien et en ffrec : Commentaire sur l'Introduction de Porphyre; — Commentaire gur les Catégories d'Aristote.
3* Êa grec seulement : Prolégomènes de ce dernier commentaire.
4« Enfin des traductions des Catégories, de VHerménéia, un extrait des Analytiques Premiers et Derniers, une traduction de la Lettre à Alexandre sur le monde, une traduction du petit traité apocryphe sur les Vices et les Vertus, etc.
David a fait encore quelques autres ouvrages qui sortent du domaine de la philosophie, mais
Su'il est bon de mentionner : ce sont des traités léologiques, et entre autres un sermon prononcé dans la chaire d'Athènes, le piS(ia, où les élèves devaient porter la parole en public à la fin de leur stage de sept années. Ce sermon, écrit d'abord en grec, passe pour un des chefs-d'oeuvre de la littérature arménienne. David a fait de
plus une grammaire arménienne, dont il reste fragments, et il commenta pour l'usage de
des i
ses compatriotes la grammaire de Denys de Thrace.
Des trois caractères que ces divers ouvrages assignent à David, philosophe, théologien, grammairien, le premier seul nous intéresse. Ce que l'on sait de la vie de David se réduit à quelques renseignements fort courts. Il naquit dans un village du Douroupéran, nommé Uerthen, Héréan, ou plus communément Nerken. Il était, au rapport de Nersès, cousin germain de Moïse de Khorène, l'illustre historien de l'Arménie, et il ilorlssait vers 490, selon le témoignage de Samuel, autre chroniqueur arménien. Il mourut vers le commencement du vi* siècle. Le plus récent des auteurs qu'il mentionne lui-même dans ses ouvrages est Ammonius, fils d'Hermias, qui est de cette époque aussi. David est donc contemporain de Proclus, et probablement il fut son condisciple aux leçons de Syrianus et d'Ammonins. David fut un des jeunes gens que saint Sahag et llesrob, régénérateurs de l'Arménie, envoyèrent aux écoles grecques pour y puiser les lumières qui, rapportées dans le pays, en firent alors une nation indépendante et fort supérieure à toutes celles dont elle était entourée.
David se montra digne de cette confiance, et il suffit de lire ses ouvrages grecs pour se convaincre de son mérite. Il est Grec par le savoir et par la diction, et c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Rentré dans sa patrie après de longues et fructueuses études, il parait s'être consacré uniquement à la science ; son nom, du moins^ ne paraît point une seule fois dans les agitations politiques dont l'Arménie fut alors le Séitre.
Son livre intitulé Définition des principes de toutes choses, imprimé en arménien i Constantinopleen 1731, ne paraît être qu'un recueil de nomenclatures ; et, d'après le fragment cité par H. Neumann, on peut croire que cet ouvrage n'est que le programme d'un cours. En voici le début : « En combien de parties, ou comment une chose est-elle divisée? En deux : substance première et seconde. — En combien la substance seconde est-elle divisée? En deux : substance spéculative, substance active. <• Comme on le voit, c'est toujours, sauf le dernier trait, la doctrine péripatéticienne) c'est un simple emprunt aux Catégories.
I/onvragc arménien le plus important et le
plus original de David parait être celui qui a pour titre : Fondements de la philosophie. C'est une réfutation en règle du pyrrhonisme. David réduit à quatre propositions le système des sceptiques, et il les combat l'une après l'autre. Il commence par prouver que la connaissance est possible et quela philosophie existe. David y cite fréquemment les philosophes de la Grèce, et surtout Platon, dont il adopte en générai le système.
Enfin, dans son Recueil des apophthegmes des anciens philosophes, M. Neumann assure avoir trouvé quelques apophthegmes nouveaux qui ne se rencontrent pas dans les auteurs grecs. De plu.s^ M. Neumann, qui a étudié sur les textes originaux tous ces ouvrages, n'hésite point à dire que David doit prendre place parmi les plus célèbres néo-platoniciens du v* siècle, et que désormais nul historien de la philosophie ne peut plus passer sous silence « le très-grand et invin-, cible philosophe de la nation arménienne. » Ce sont la en effet les épithètes un peu fastueuses et toutes scolastiques dont l'admiration nationale a entouré le nom de David.
Dins son Commentaire grec sur Vlnlroduction de Porphyre, il suit pas & pas le commentaire d'Ammonius, traitant les mimes points, dans le même ordre, donnant les mêmes solutions, et empruntant parfois des expressions identiques.
Le Commentaire sur les Catégories se divise en deux parties fort distinctes, les prolégomènes et le commentaire lui-même. Les prolégomènes sont plus étendus que ceux d'Ammonius et même de Simplicius. C'est une sorte d'introduction générale aux ouvrages d'Aristote, divisée en dix points. Le second, ou il traite de la classification des œuvres du philosophe, contient des indications précieuses qui peuvent compléter les catalogues que nous avons. Ainsi, il vient joindre son témoignage à celui de l'anonyme de Ménage, qui était unique jusque-là, pour attester qu'a cette époque on possédait un livre d'Aristote en soixante-douze sections, intitulé Mélanges. Il nous apprend, en outre, que le fameux Recueil des Coiislitulions était rangé par ordre alphabétique ; qu'au v* siècle la Politique était partagée en livres comme elle l'est aujourd'hui, et enfin que ce furent les commentateurs attiques d'Alexandrie qui décidèrent^ parmi les diverses éditions des AnaUjliques déposées dans les bibliothèques, quelle était la véritable. On pourrait encore, avec quelque attention, découvrir dans les prolégomènes de David bien d'autres indications précieuses pour l'histoire de la philosophie. Quant au commentaire lui-même, il joint à une élégance de style fort remarquable une exactitude qui traite scrupuleusement, si ce n'est avec originalité, tous les points de la discussion; et c'est un complément très-utile des travaux d'Ammonius et de Simplicius.
Les œuvres de David, indépendamment de leur valeur propre, en ont une autre toute relative et qui n'est point à dédaigner. Elles sont, dans l'histoire de la philosophie, un des anneaux de la longue chaîne intellectuelle qui unit l'antiquité aux temps modernes. David représente le mouvement philosophique de la Grèce se propageant en Arménie, et contribuant pour sa part a celui que développèrent les Arabes un peu plus tard. Retrouver dans un monument authentique l'état des études philosophiques en Arménie à la fin du v* siècle, c'est presque, ce semble, conquérir une nouvelle province à l'histoire de la philosophie. L'Arménie, jusqu'à présent, n'y figurait point à ce titre, et pourtant elle méritait d'y figurer. Elle vivait à cette époque de la
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Tie philosopbiqne de la Gr%:e. Elle étndiait,. comme Athènes elle-même, comme Aleiandriej comme Constanlinople, Aristote et PUton. En on mot, elle prenut ranç en philosophie, et si elle n'y joua pas on rôle éclatant, il laut en a:* caser les circonstances et les difficultés dn temps pins en.ore que le génie de la nation. La gloire de Davia sera de représenter son pays en philosophie comme il le représentait aaz écoles d'Athènes.
L'édition générale d'Aristote, publiée par l'Académie de Berlin, a donné, dans le IV' volame, de longs fragments des Commentaires de Odvid, et entre antres les PrcUgomènes entiers au Catégories. B. S.-H.
DAVXD DE Dmix, philosophe scolastique, fut, suivant quelques historiens, dis:iple d'Amanry de Chartres. Il était mort, selon toute apparence, en 1209, car il n'est pas compris daas le décret TJgonreox dont (jnatorze disciples d'Amaury furent alors frappés par un concile teno à Paris : la sentence ne mentionne son nom qn'i propos de Qxtatraitu, Qtialemuli, qu'elle lui attribue et qu'elle condamne au feu, en ordonnant à tous ceux qui possèdent l'ouvrage, de s'en défaire dans le délai d'un mois sous peine d'être considérés comme hérétiques. Soos le nom de David, Albert le Grand cite un autre livre, le Liber tomorum, Liber de tomis^ titre auquel il est aisé de reconnaître, soit le célèbre traité de Jean Scot de Divisione natura, soit nn abr^ quelconque de ce traité. Cependant quoique la doctrine de David de Dinan offre certaines analogies avec celle de Scot, elle en diffère par d'autres côtés, et arrive en plus d'un point à des conclusions nouvelles qui sont très-graves. Selon David tous les objets de l'anivers peuvent se rapporter à trois classes, les corps, les &mes, tes idées. La matière première, sans attribut et sans forme, constitue l'être et la substance des corps, dont par conséquent les qualités se réduisent à de vaines apparences, qui ne présentent rien de réel en dehors de la sensation de l'ime et du jugement. La pensée est aux tmes ce que la matière est au corps. Dieu est le principe des idées. On ne trouve rien jusqne-la, dans les opinions de David de Dinan, qui soit entaché de
rithéisme j mais poussant plus loin sa doctrine, identifiait la pensée et la divinité avec la matière première. En effet, si ces trois principes étaient distincts, ils ne pourraient l'être, disaitil^ qu'à raison de leurs différences; mais ces différences introduiraient dans leur nature un élément de composition: de simples qu'ils doivent être et qu'ils sont, ils aeviendraient complexes. Ils ne peuvent donc pas être différents, et s'ils ne le sont pas, ils doivent être ramenés i un seul principe, dans lequel ils se confondent. Albert cite cet argument sous le nom d'un disciple de David, appelé Baudouin, contre lequel il nous apprend que lui-même disputa. La plupart des autres moyens ou preuves alléguées par David étaient selon l'usage du temps, quelques textes des anciens, plus on moins détournés de leur sens véritable, tels qu'une citation d'Orohée, une antre de Sénèque et les vers célèbres de Lucain, au IX' livre de la Phariale, sur l'union intime des hommes et de Dieu. Cependant, si on en eroit Albert, celui de tous les écrivains qui nous a laissé le plus de renseignements sur cette école encore peu connue, David de Dinan se serait particulièrement atUcbé i Alexandre d'Apbrodisias, il n'aurait fait qne reproduire les opinions do ce célèbre commentateur. Il est constant que dès le commencement dn ziii* siècle divers écrits d'Alexandre étaient connus en OecMent, et que Le* théories qu'ils renferment
attirèrent bientôt la réprobation de l'évéque de Paris, Gaillanme d'Auvergne. Or le fond de ces théories, c'est assurément l'identité de la pensée et de la matière, considérées l'une et l'antre comme indéterminées : ce qui est la doctrine propre de David. Quelle qu'en soit l'origine, cette doctrine est nn des épiso^les les plus curieux de l'histoire de la philosophie au moyen lige. Ccmsnltez Martène, A'otna thésaurus Aneedot.,\.Vl , p. 166: — Albert le Grand, 0pp., t. II, p. M, et t. XVIIIjp. 62 ; — Saint Thomas, Contra GentUes. I, ivii ; — Ch. Jourdain, Mémoire des sources phtlosophiçues des hérésies SAmaury de Chartres et de David de Dinan, dans les Mémoires deCA- Cad. des inscriptions, t. XXVI, î' partie. C. 1. DÉDUCTION (de deducere, tirer de, faire sortir de). La déduction est une forme du raisonnement qui consiste i. déterminer une vérité particulière en la tirant et la faisant sortir d'un
frincipe eénéral antérieurement connu. C'est opp<»é de Vindueiion, qui consiste à s'élever de vérités particulières à la détermination d'un principe eénéral.
Quand l'objet particulier qu'il s'agit de déterminer est directement observable, il n'y a qu'à employer l'observation ; mais il arrive souvent que tes objets sont trop éloignés de nous dans le le temps on dans l'espace pour que nous puissions les atteindre par l'observation. Souvent aussi nous ne voulons pas seulement connaître ce
que lohservation ne nous donne que ( qui est dans un moment, dans un lieu, et non ce qui doit être partout et toujours, nécessairement et absolument. Si nous ne savons rien de l'objet i déterminer, rien que son existence, il n'y a rien à faire j mais si nous connaissons quelçjn'une de ses qualités, et possédons ainsi sur lui quelques données, il faut voir si par ces données on peut le rattacher à quelque principe général dans lequel la qualité cherchée est évidemment unie à la qualité connue. Si cela se peut, nous affirmons alors du particulier ce que nous avons affirmé du général; voilà ce qu on appelle déduire. Par exemple, soit à déterminer si Pierre est mortel ; je sais de lui qu'il est homme, et cette donnée me permettant de le rattacher i ce principe géni-ral tous les hommes sont mortels, je puis faire sortir de cette affirmation générale cette affirmation particulière : Pierre est mortel.
La forme de la déduction est le syllogisme, qu'Aristote {Prem. Analyt., liv. I, ch. i) a défini • une énonciation dans laquelle certaines assertions étant posées, par cela seul qu'elles le sont, il en résulte nécessairement une autre assertion différente de la première. »
Il résulte de cette définition, et de ce qui précède, que la diduetion n'est pas et ne saurait être une opération primitive, puisque pour tirer la connaissance du particulier de celle du général, on doit, auparavant, être entré en possession de la connaissance du général. Alors seulement on peut essayer de ne plus étudier les individus en eux-mêmes, et de tirer la connaissance d'une de leurs propriétés des autres propriétés connues dans le général. Mais les principes généraux nous viennent de deux sources bien différentes, et présentent des caractères bien distincts. Les uns se forment immédiatement en nous et nous apparaissent tout d'abord évidents, invariables, nécessaires et indépendants de toute réalisation; ce sont les principes absolus que nous donne la raison, faculté de l'absolu ; soit par exemple ce principe : Tout phénomène eommenfant suppose une cause. Les autres sont
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dégagés par nous à la suite d'observations, d'ex-
fériences^ de comparaisons, d'abstractions nomrenses ; ils sont toujours relatifs à une réalisation donnée, et sont indéfiniment perfectibles. Ce sont les principes inductifs ou obtenus par voie d'induction ; par exemple : Les volumes des ga% sont en raison ancerse des presiiom.
Or, la déduction emploie ces deux sortes de principes généraux, et les connaissances qu'elle tire de ces principes sont de la même valeur que les principes d'où elle les tire. Si elle part des principes absolus et nécessaires, elle en fait sortir des conséquences d'une certitude absolue, complète et invariable comme ces principes eox-mémes : elle est le procédé qui constitue les sciences de raisonnement pur, comme les mathématiques, où les vérités acquises sont i jamais invariables. « Il est évident, dit Aristote (Dem. Analyt., liv. I, ch. vin), que si les principes d'où on tire la conclusion sont universels, il y a nécessité que la conclusion soit une vérité éternelle. • Si la déduction part des variétés générales obtenues par voie d'induction, les vérités qu'elle en fait sortir sont marquées du même oarauïtère de contingence, de relativité et de perfectibilité indéfinie ; mais la valeur de la conséquence n'en est pas infirmée pour cela. Tant que subsisteront les lois de l'univers et l'ordre qui a permis de dégager ces principes, ces principes seront vrais, et les conséquences vraies comme les principes. « Quant à la démonstration et à la science du cours ordinaire des choses, évidemment elles sont éternelles dans l'essence de ces choses • {ubi supra). Et c'est là ce qui permet de se servir de la déduction pour appliquer les vérités générales obtenues par induction, et même pour les vérifier et s'assurer si elles sont exactes et si les faits s'accordent avec les lois que nous avons cru découvrir. En effet, d'après la manière dont sont formées les vérités inauctives^ tout ce qui est vrai du genre doit être vrai de l'individu, puisque le genre ne contient que des qualités communes. Or, 1" ou il n'y a pas d'ordre dans l'univers, ou par la déduction nous pouvons tirer des principes généraux que fournit l'induction des applications qui constituent les arts: 2* si la loi de tel genre est légitimement formulée, tel individu de ce genre devra y être soumis. On expérimente sur cette déduction, et si le résultat est en contradiction avec la loi, c'est une preuve que cette loi n'est point celle du genre et que la généralisation qui Va formulée est i recommencer. Ainsi, dans la science, comme dans les applications de la vie, l'induction et la déduction se supposent l'une l'autre, et sont dans un rapport tel que la seconde ne peut exister sans la première, et que la première peut et doit être appliquée et vérifiée par le moyen de la seconde.
L induction doit sa légitimité et sa puissance irrésistible à ce principe nécessaire et absolu sur lequel elle repose : Dam les mêmes cireonstoncer, et dans Us mêmes substances, les mêmes effets résultent des mêmes causes. De même, la déduction doit la sienne à ceux de ces mêmes principes qui lui servent de base et de fondement. Quand elle conclut l'identité des effets et des phénomènes, de l'identité de cause et do substance, elle s'appuie sur le même principe que l'induction, en l'appliquant à sa manière. Quand elle prend, pour arriver à sa conclusion, un intermédiaire entre l'objet donné et la qualité à découvrir, et que. du rapport de convenance qui unit cet intermédiaire d'un cAlé i l'objet et de l'autre & la qualité cherchée, elle conclut le même rapport de convenance entre l'objet et 1« qualité; elle n'est qu'une application
de cet axiome : Deux choses comparées à une troisième, et trouvées semblables à cette troisième, sont semblables entre elles, axiome qu'on pourrait appeler principe de déduction, comme on appelle l'antre principe d'induction.
Ainsi, les deux procédés inductif et déductif, et les vérités qu'ils nous donnent, reposent sur les principes premiers qu'ils supposent et desquels se tire, même à notre insu, par une nécessité de notre constitution intellectuelle, toute l'autorité que nous leur donnons. 11 faut bien - 'il en soit ainsi, pour qu'il y ait quelque chose
d'inconoilionnel et O'aDsolu, â qu
ment se référât et qui lui servit de base, quel-
aue chose, en un mot, de nécessaire, qui brill&t e tout l'éclat d'une évidence propre, constante, ineffaçable, toute la chaîne des vérités inductives et déductives flotterait en l'air et ne tiendrait à rien.
Dans sa plus grande simplicité, la déduction suppose au moins trois idées : l'idiée du principe en général, l'idée des données, et l'idée déduite ou sortant nécessairement des deux premières. Dans ce cas il n'y a qu'un genre et qu'une donnée intermédiaire ; mais il pourrait y en avoir une série plus ou moins longiue, sans que la nature de l'opération changeât en rien. Un genre peut rentrer comme espèce dans un genre plus élevé, mais toujours ce qui est affirmé en général pourra être affirmé du particulier qu'il comprend, et, s'il est vrai de dire : deux choses égales à une troisième sont égales entre elles; il est aussi vrai d'ajouter que si l'une des trois est égale à une quatrième, elles sont toutes quatre égales entre elles: et ainsi de suite.
Les règles de la déduction se tirent de la nature de cette opération et du but qu'elle se propose. Comme la déduction établit un rapprochement entre un principe général connu et déterminé et les données d'un objet particulier à déterminer dans ce qu'il a d'inconnu, il est nécessaire, 1' de vérifier le principe général, c'csli-dire do voir s'il est un principe légitimement acauis, et d'en déterminer exactement la nature et la portée ; 2° d'examiner les données de l'objet
fiarticulier, de s'assurer qu'elles suffisent pour e rattacher au principe général, afin de ne point s'exposer i ne pas aller du même au même, et à rapporter au genre connu un individu qui, mieux étudié dans ses données, ne saurait lui être assimilé.
Quand on considère la déduction dans sa forme, dans le syllogisme, on ajoute aux règles précédentes celles qu'exige l'emploi des formes verbales.
Le mot déduction n'a été employé dans le sens que lui donne actuellement la philosophie, ni par les Latins, ni par les scolastiques. Les lexicographes ne le donnent pas, et on ne le trouve que dans la dernière édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie. Cela vient de ce que c'est dans les derniers temps seulement que cette opération intellectuelle a été distinguée de sa forme, et désignée par un nom oui marque ses rapports avec l'induction. Précédemment elle n'avait été étudiée que dans la forme syllogistique. Consultez : Aristote, Premiers Analytiques; — Logique de Port-Royal ; — Logique de Bossuet ; — Waddington, Essais delogiqtic;— Stuart Mill, Logique fnduclive et déduclive, trad. en français par L. Peisse. Voy. Syllogisme, Méthode, i- D- J-
DÉFINITION. Proposition par laauelle on détermine soit le sens d'un mot, soit la nature d'une chose.
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Toute chose a son caractère propre, une nature, essence, forme ou quiddité, comme on voudra l'appeler, qui la fait être ce qu'elle est et qui la distingue des autres choses. C'est ainsi qu'un triangle n'est pas un cercle, que l'éléphant diffère du lion, et que l'homme s'élève au-dessus de tous les êtres animés par la prérogative de la raison.
Fixer ce caractère qui constitue la véritable essence do chaque chose, contingente on nécessaire, sensible ou idéale^ naturelle ou artificielle, tel est le r6lc do la définition dans son sens le plus vaste. Elle offre, pour ainsi parler, la réponse que cherche notre esprit, quand il se demande ce qu'est Dieu, ou rame, ou la matière, on tout autre objet. Il ne faut pas seulement y voir un simple procédé, mais une partie fondamentale de la science des êtres. Elle équivaudrait i cette science elle-même, si, outre la nature des choses, la raison ne voulait en pénétrer l'origine et la nn.
La définition, ainsi comprise, ne doit pas être confondue avec la description familière au poète et à l'orateur, qui, s'adressant à l'imagination, ne saisissent des objets que le cété sensible, l'enveloppe extérieure, et ne s'occupent pas dufond. C'est an fond que la définition proprement dite s'attache, et elle omet les accidenls. Djins un végétal, par exemple, elle fait abstraction de la tige, du nombre des feuilles et de l'éclat de la corolle, qui peuvent varier sans que la plante soit altérée ; mais elle expose la structure intime de la fleur et du fruit, qui sont des parties essentielles.
La définition doit aussi être distinguée de la démonstration. Démontrer, c'est faire voir qu'il y a un rapport entre tel attribut et tel sujet, sans expliquer la nature du sujet ni celle de l'attribut, qui est supposée déjà connue ; c'est prouver, par exemple, que tout cercle a ses rayons 'gaui, sans di terminer ce qu'est un cercle, ni un rayon, et en partant de ces idées comme suffisamment éclaircies; c'est établir enfin qu'une chose est ou n'est pas, et nullement dire quelle elle est. La définition suit la marche contraire, néglige le point de vue de rexistencej et n'envisaçe que l'essence. Le géomètre qui définit le triangle ne fait qu'assigner le caractère d'une figure possible ; et quand un astronome explique les causes de l'éclipsé, il ignore si, à l'heure même, la terre s'interpose entre lo soleil et la lune ou la lune entre le soleil et la terre. La seule définition qui implique l'eristence du sujet défini est celle de l'être parfait, qu'on ne peut concevoir sans ju(^r aussitôt qu'il existe.
Enfin, parmi les définitions elles-mêmes, les logiciens aistingncnt celles qui se rapportent aux mots dont elles fixent le sens, ou définitions nominales, et celles qui se rapportent aux choses, ou définitions réelles.
Ce qui caractérise les premières, c'est qu'elles sont arbitraires, et ne sauraient être contestées, tandis qu'on doit le plus souvent exiger la preuve des secondes. Chacun est le maître, en elîpt, d'attribuer aux termes qu'il emploie la signification que bon lui semble ; et si j'avertis, par exemple, que j'appellerai du nom de cercle toute figure qui a trois côtés et trois angles, on peut me bl&mer de détourner une expression de son sens ordinaire, mais non me contester que j y ai attaché un sens nouveau, ni m'imputer en cela aucune erreur. Hais nous n'avons pas sur la nature des choses le même pouvoir que sur les mots : il ne dépend pas de nous de leur prêter des attributs qu'elles ne possèdent pas ; et, quand nous le faisons, c'est le résultat d'une méprise qu a est toujours permis de reloyer
En outre, puisque les définitions nominales sont arbitraires, non-seulement elles ne supposent pas l'existence de leurs objets, elles neo supposent même pas la possibilité, et peuvent s'appliquer aussi bien aux termes qui signifient une chose contradictoire, comme une chimère, qu'à ceux qui désignent un être véritable. Cn des caractères de fa définition réelle est, as contraire, d'envelopper la possibilité de son snje^ car il ne saurait être défini s'il n'a une essence propre, laquelle ne peut être connue par l'entenaemcnt, qu'autant qu'elle n'implique aucune contradiction. Que si le principe de la possibilité nous échappe, si nous ne connaissons de la chose que les accidents ou quelques effets, comme le bruit on la lumière qui accompagne la foudre, la définition se réduit à indiquer certaines propriétés qui conviennent au sujet; elle facilite l'appUcation du terme qui le désigne; mais c'est tout; elle est réelle en apparence, et au fond purement nominale.
On a quelquefois demandé si la définition de choses ne rentrerait pas dans la définition de mots, ou réciproquement. Pour (j[ui saisit bien le caractère de I une et de l'autre, il est manifeste qu'une semblable réduction n'est pas fondée, à moins qu'on ne veuille ne tenir nul compte du langage, on bien ne voir dans la pensée qu'an système frivole de signes arbitraires. Il est vrai de dire cependant que les définitions réelles peuvent aussi, à certains égards, être regardées comme nominales, dans tes cas où celui qni les considère ignorait à la fois le nom et la nature de la chose définie. Par exemple, quand un terme nouveau estappliquéàun objet nouveau, comme une nouvelle substance, une espèce animale inconnue, un phrnomène inaperçu, on ne saurait évidemment définir la nature de cette substance, de cette espèce, de ce phénomène, sans déterminer par là même la signification du mot arbitrairement choisi pour les désigner.
Voyons maintenant comment procède l'esprit dans les définitions.
Soit l'homme à définir.
La nature humaine comprend plusieurs éléments essentiels, comme l'être, l'organisation, le sentiment, la pensée. Mais chacun de ces éléments pris à part la dépasse, c'est-à-dire se retrouve dans des choses difTérentcs de l'humanité. L'être se retrouve dans tout ce qni existe ; l'organisation dans les plantes : le sentiment dans les animaux; la pensée en Dieu. Je n'aurai donc pas défini l'homme, en lui attribuant on la pensée, ou le sentiment, on la vie organique, on simplement l'existence. Cette attribution incomplète ne suffira pas pour donner une idée de ce qui est, et même elle exposera à le confondre avec ce dont il difl'ère.
Si je veux le caractériser pleinement, je dois chercher nne formule qui non-seulement convienne à sa nature, mais qui n'exprime qu'elle, qui y soit tellement propre qu'elle ne puisse s^appliquer à aucune autre espèce que l'hnmanlté,
Or, il est facile de voir que cette formule adéquate ne peut être que l'expression synthétique de tons les attributs humains qui se déterminent l'un l'autre en se combinant, et qui tous réunis donnent la représentation exacte de notre nature commune.
Le sentiment, la vie organique et la raison doivent donc é^lement figurer dans la définition de l'homme. Il est un être organisé, sensible et raisonnable.
Hais la forme de cette définition peut aisément être simplifiée. Tous les objets de la pensée forment nne série dont chaque terme est com-
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pris dans ceux qui le précèdent^ et comprend à son tour ceux qui lo suivent. L'individu est dans l'espèce, l'espèce dans le genre, le genre inférieur dans nn genre plus élevé, tous les individus, toutes les espèces et tous les genres dans la catégorie suprême de l'être. Les attributs passent ainsi de classe en classe, en s'augmentant de l'une i l'autre, et il suit de là qu'on peut réunir sous une appellation générique tons ceux que l'objet à déBnir emprunte à la classe immédiatement supérieure.
La vie organique et le sentiment appartiennent an genre des êtres animés, dont I homme fait partie; i renonciation successive de ces deux propriétés, je puis donc substituer le nom du genre qui les résume, et dire : l'homme est an animal, en ajoutant qu'il est doué de raison, pour achever de déterminer sa nature.
Les attributs généraux de l'humanité sont les seuls éléments qui entrent dans cette définition ; mais on peut aussi définir les choses, et on les définit mémo d'une manière plus instructive et plus profonde, en indiquant quelle en est l'origine ou quel en est le but. Les géomètres avaient le droit de définir la sphère un solide dont la surface a tons ses points i une égale distance d'un point intérieur appelé centre ; ils ont préféré dire qu'elle est un solide engendré par la révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre. Quand j'énonce que la quadrature est la formation d'un carré équivalent à une ligure, je suis moins complet que si j'ajoute par une moyenne proportionnelle. Serait-ce définir une montre que d'en exposer le mécanisme et d'en taire l'usage T
Mais, quels que soient l'objet et le mode de la définition, on doit remarquer qu'il faut toujours aboutir & nn genre qui la comprend et i une différence qui la caractérise. Dans les deux définitions de la sphère, elle est rangée dans la catégorie des solides, et déterminée par l'addition d'une idée particulière. Les usages d'une montre servent de même & la reconnaître entre toutes les autres machines avec laquelle on la classe.
Voilà le fondement du principe posé par Aristote, et avoué par la plupart des logiciens, que toute définition se fait par le genre et la différence, on autrement, consiste à placer un objet dans une classe déterminée, et à indiquer les caractères qui le distinguent do tous les objets de la même classe.
Et, comme chaque genre a plus ou moins de compréhension, il n'est pas indi fièrent de choisir un genre ou un autre. Il faut s'arrêter à celui qui renferme immédiatement le sujet. Ce n'est pas la même chose de dire : l'homme est un être, ou l'homme est un animal doué de raison : car, dans le premier cas, je n'indique pas qu'il est autre chose qu'une pure iniclligencc, et je montre dans le second qu'il est un corps uni à un esprit.
Les logiciens ajoutent que la définition doit convenir à tout le défini et au seul défini, (oli definilo et $oti deftnito; en moins de mots, être
Sropre et universel, ce qui di coule également e tout ce qui précède.
Ils veulent enfin qu'elle soit réciproque, par où ils entendent que le sujet et l'atlrihut doivent pouvoir être pris indifféremment l'un pour l'antre. Ce dernier caractère est ce qui distingue la définition des propositions pures et simples dont les formes ne sont pas convertibles. L'or est iaune ; voilà une proposition : car l'idée de couleur n'est pas adéquate à l'idée d'or, puisqu'il y a d'autres cnoses que l'or qui sont jaunes, et que l'or, de son cêté, n'a pas cette unique pro-
priété. Une étoile est un astre qui brille de sa
Ïiropre lumière ; voilà une définition, parce que e sujet et l'attribut sont deux idées égales, ou, pour mieux dire, une seule idée exprimée de deux manières difl'ércntcs: par un seul mot dans le premier membre, et par un assemblage de mots dans le second.
Est-il nécessaire de faire observer que la d^ finition doit joindre la clarté à l'exactitude, qui autrement serait obtenue en pure perte? « Une définition obscure, dit Aristote, ressemble i ces tableaux de mauvais peintres, qui sont inintelligibles à moins d'une inscription pour en expliquer le sujet. » Il est donc essentiel, lorsqu on définit, d'éviter les métaphores, qui voilent trop souvent les pensées et peuvent donner lieu à de graves méprises. On doit, an contraire, rechercher la précision, qui produit la netteté et qui fait que la parole n'est, pour ainsi dire, que l'idée devenue sensible dans le discours.
Si nous avons bien fait comprendre le procédé de la définition, on voit que ce procédé consiste à développer la série des éléments que renferme une idée. Étant donné un objet dont la notion est indéterminée, analyser cette notion pour l'éclaircir: voilà en deiu mots toute la définition.
Une conséquence à tirer de là, c'est que tous les objets ne peuvent être définis, mais uniquement ceux dont la nature est complexe. Je puis définir l'homme; pourquoi? Parce que l'homme est un ! ' ■ '
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l'être aont la simplicité s'y i entrevu cette vérité, que Pascal et Arnanid ont mise dans tout son jour. Il ne fallait donc pas en rapporter la découverte à Locke, comme on t'a souvent fait.
Par une raison différente, les individus tels
3ue Socrato, Pierre, Paul, échappent aussi à la éfinilion : car ils ont la mémo essence, et ils ne se distinguent les uns des autres que par le nombre et d'antres accidents qui ne sont pas susceptibles d'être formulés avec rigueur. Tout ce que je puis faire est d'indiquer les caractères qui servent à les reconnaître, comme la pénétration, la douceur, la fermeté, les traits du visage, l'attitude du corps, etc.
Une autre conséquence de la nature de la définition, c'est que l'analyse du sujet pouvant être fautive, soit qu'on ait omis des attriouts essentiels, ou qu'on ait tenu compte d'éléments inutiles, elle est elle-même dans beaucoup de cas hypothétique et infidèle. A quoi se réduisent les définitions du sec, de l'humide et de tant d'autres phénomènes naturels, si péniblement élaborés par Aristote? Qui peut dire oii iront celles qu'on donne maintenant de l'eau et de l'air, lorsque la chimie aura fait de nouveaux progrès? Pour démontrer une définition, il faudrait établir l'exactitude dç la division qui y sert de buse, et le plus souvent on ne le peut.
Les conceptions rationnelles n'ont aucun avantage sur les données expérimentales, et il est également ou même plus délicat de les déterminer avec une entière certitude. On dispute encore sur la nature du temps, de l'espace, du bien et du beau. La vraie définition de la substance avait échappé aux cartcsiens et n'a été donnée que par Leibniz. N'est-il pas arrivé à tonte une secte de philosophes de méconnaître les attributs essentiels de I âme, au point de la confondre avec la matière? Les définitions se ressentent du défaut de nos méthodes ei, en général, elles partagent toutes les vicissitude» de la connaissance humaine ; imparfaites dans l'origine, elles se rectifient à mesure que l'esprit avance.
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Il n'y a qu'une science, la géomêtne, oà elles aient une évidence immédiate, qui a fait décerner aux mathématiques le nom de sciences exactes par excellence. A quoi tient cette clarté, cette rigueur, cette absolue et irrésistible certitude d'une classe particulière de définitions ? Cest, comme l'a très-bien vu Kant, que les figures, et en général les objets de la géométrie, sont aes produits de la pensée, gui y met précisément ce qu'elle veut, et qui sait tout ce qu'elle y met, à peu près comme l'horloger connaît une pendule, l'ar exemple, décrire un cercle, c'est tracer une figure terminée par une courbe dont les points sont à une l'gale distance d'un point intérieur qu'on appelle centre : le mot de cercle résume le fait: lia définition l'expose, et il ne reste an géomètre qu'à en tirer les dernières conséquences. Il en est de même pour les triangles, pyramides, ellipses, etc., que nous pouvons toujours construire en aussi grand nombre qu'il nous plaît ; tout y est d'une clarté parfaite pour l'intelligence, parce qu'elle engendre elle-même le sujet à définir. Comme, au contraire, les substances, le temps, l'espace, les phénomènes nous sont donnés par la nature, et que nous ne les créons pas; nous les ignorons d'abord, et plus tard nous ne parvenons à les connaître que par un travail lent et peu sûr de la réflexion.
Les ouvrages oii la théorie de la définition est exposée sont innombrables ; il nous suffira d'indiquer parmi les anciens : Aristote, Derniers Analytiques, liv. II ; Topiques, liv. VI ; et parmi les modernes : Pascal, Réflexions sur la Géométrie; — Logique de Port-Roijal, 1" partie, ch. xn, xni et xiv; 2' partie, ch. xvi; — Locke, Essais sur VEntend. hum., liv. Ill, ch. m et IV : — Leibniz, Nouv. Essais sur l'Entendement humain, liv. III, ch. m et iv; — Kant, Logique, trad. par J. Ilssot, Paris, 1840, § 99 et sniv.; — Laromiguière, Leçons de Philosophie, !'• partie, leçons XII et xm. C. J.
SEQÉRANDO (Marie-Josepb), né à Lyon le 29 février 1772, fut élevé chez les oraloriens de cette ville. En 1794, lors du siège de Lyon par les armées républicaines, il prit les armes pour la défense de sa cité natale, fut fait prisonnier et n'échappa à la mort que par miracle. Contraint, pour sauver sa vie, de chercher un asile à l'étranger, il se réfugia d'abord en Suisse, et de là dans le royaume de Napics. En 1796, après un exil qui avait duré environ trois années, l'établissement du Directoire permit à H. Degérando de rentrer en France. Il passa quelques mois à Lyon ; mais bientôt, cédant aux instances de Camille Jordan, son parent et son ancien condisciple, oui le pressait do le suivre à Paris, il vint s'établir dans cette ville. Au 18 fructidor, il fut assez heureux pour sauver la liberté de son courageux ami, qu'il déroba aux recherches de la police et accompagna dans sa fuite en Allemagne. Agé alors de vingt-cinq ans, et resté sans emploi, malgré sa capacité et son intelligence précoces, il résolut d'embrasser la carrière des armes qu'entouraient de prestige les brillantes victoires de l'armée d'Itane, et s'engagea comme chasseur au sixième régiment de cavalerie. Vers le même temps, la Classe des Sciences morales et politiques mettait au concours cette curieuse question, empruntée à la philosophie de Condillac: • Quelle est l'influence des signes sur la faculté de penser? » M. Degérando concourut, obtint le prix, et en reçut la nouvelle peu de temps après la bataille de Zurich, & laquelle il avait pris part. Ce premier triomphe, qui tut suivi de succès non moins brillants dans d'autres luttes académiques, fixa ■*att«ntion du gouvernement sur II. Degérando,
devant lequel s'ouvrit une carrière plus cooformo à sa vocatioii que l'état militaire. Attaché, en 1799, au ministère de l'intérieur par Lucien Bonaparte ; élevé, en 1804, au poste de secrétaire général par M. de Champagny; en 1805, il accompagna Napoléon dans son voyage en Italie ; il est nommé maître des requêtes en 1808; fait ensuite partie de la junte administrative de Toscane et do la consulte établie près les États romains; reçoit, eu 1811, le titre de conseiller d'État, et. en 1812, est appelé à l'intendance de la Catalogne. Lors de la chute de l'empire, M. Degérando conserva la position élevée qu'il devait moins encore aux circonstances qu'à son noble caractère et à ses talents éprouvés; mais ayant été envoyé, pendant lès Cent-Jours, en qualité de commissaire extraordinaire dans le département de la Moselle pour y organiser la défense du territoire national, il fut mis à l'écart durant les premiers mois de la seconde restauration. Rentré peu de temps après au conseil d'État, il joignit sa voix à celles de MH. Allent, Bérenger, Cormenin, etc., pour défendre avec fermeté le maintien des ventes nationales et le respect des droits acquis pendant la révolution et l'empire. En 1819, il ouvrit, à la Faculté de droit de Paris, un cours de droit public et administratif que les ombrageuses défiances du pouvoir suspendirent en 1822, mais qu'il reprit en 1828, sous le ministère ré| arateur de M. de Martignac. Animé du noble désir d'être utile à ses semblables, il consacrait les loisirs que lui laissaient les affaires et le culte assidu des lettres à la propagation des découvertes utiles et à des œuvres ae oienfaisance. Le gouvernement de Juillet reconnut les longs services de M. Degérando, en l'élevant, en 1837, à la pairie-, il faisait depuis longtemps partie de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et de celle des sciences morales et politiques. Il est mort le 9 novembre 1842, à l'âge de soixantedix ans.
Ce n'est pas ici le lieu de considérer dans U. Degérando l'administrateur sage et intègre, dont le court passage a laissé les plus honorables souvenirs en Italie et en Catalogne ; ni le pnbUciste consommé qui a si longtemps éclairé le conseil d'État de ses lumières, et dont l'enselgnomcnt a fondé en France la théorie du droit administratif; ni même l'homme de bien, membre dévoué de plusieurs sociétés charitables et auteur d'utiles ouvrages consacrés à la bienfaisance; parmi tant de litres divers que M. Degérando s est acquis à la reconnaissance des amis de leur pays, nous n'avons à apprécier que ses travaux en philosophie.
Vers l'époque où commence la carrière philosophique de M. Degérando, la doctrine de Condillac était en possession d'une autorité exclusive et absolue. Les rares adversaires qu'elle conservait gardaient un silence prudent, et ses nombreux admirateurs n'hésitaient pas à la présenter avec plus d'enthousiasme que de réflexion, comme le dernier mot de U raison humaine sur les problèmes qui l'intéressent le plus. Cédant au préjugé universel, M. Degérando suivit d'abord la pente oti les meilleurs esprits étaient alors engagés. Son premier ouvrage, travail ingénieux sur les signes et l'art de penser, considérés dans leurs rapports mutuels (4 vol. io-9, 1800), reproduit en général la méthode et les théories du maître. Le point de dépirt de 1 auteur est ce principe, universellement accepte, dit-il, par les philosophes de nos jours, que l'origine de toutes les connussan.es humaines est dans la sensation, ou, ce qui revient an même, dans l'impression des objets extérieurs
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sur nos organes. Réduit aux seules facultés (]ue la sensation enveloppe, la perception, l'attention, le jugement, l'imagination, la réminiscence et la mémoire, l'homme ne pourrait acquérir le petit nombre des idées indispensables à son existence : la limite de ses besoins marquerait celle de son savoir. Mais à la lumière de l'analogie, il découvre chez son semblable des facultés pareilles aux siennes, se rapproche de lui, cherche à s'en faire comprendre, imagine le langage, le perfectionne, et, par le moyen de ce merveilienx instrument, modifie ses premières connaissances, en acquiert de nouvelles et recule à l'infini le domaine de sa raison. Le langage est la condition des idées complexes et abstraites, ainsi que du raisonnement qui consiste à substituer à un sinie, dont la valeur ne SDurrait être saisie immédiatement par l'esçrit, 'autres signes dont les idées sont plus voisines de nous. Il suit de là que la plupart des jugements dont un raisonnement se compose, n'ont pour objet que d'apprécier la valeur de nos signes^ ils sont vrais ou faux, selon que cette appréciation l'est elle-même, et le langage se trouve Atre à la fois la source principale de nos connaissances et de nos illusions.
Il faut toutefois le reconnaître, malgré les liens étroits qui le rattachent à l'école de Condillac, H. Dogérando n'accepte les doctrines de cette école que sons bénéfice d'inventaire et avec une réserve intelligente. C'est ainsi qu'il n'adopte pas sans restriction la célèbre maxime
Su'une science bien étudiée n'est qu'une langue ien faite, et que les contestations et les erreurs ne sont dues qu'à l'imperfection de nos signes. Il croit peu, on, pour parier plus exactement, il ne croit pas à la possibilité d'une langue philosopbiqne exempte de défauts, et, au lieu de déclamer inutilement contre les vices des idiomes vulgaires, il pense que les philosophes devraient 'plnt6t s'occuper d'en faire valoir les avantages. Il ne se montre guère plus favorable au projet d'appliquer à la métaphysique les procédés de l'algèbre en réduisant le raisonnement an calcul ; déclare même, en propres termes, qu'une pareille tentative n'est qu'une chimère. Enfin, H. Degérando réhabilite le syllogisme comme laforme primitive et essentielle de la pensée; il rend hommaee à la rigoureuse exactitude de la logique des écoles, et il s'incline devant Aristote comme devant le penseur le plus profond, le génie le pins éminemment didactique qui se soit montré sur l'horizon de la philosophie.
Ces jugements, d'une impartialité si rare en France, il y a un demi-siècle, annonçaient chez H. Degérando une rectitude et une libéralité de vues qu'on retrouve, encore i^u'étouffce par des préjugiès d'école, dans son mémoire de la Génération de» connaiisances humaines, publié en 1802 (Berlin, 1 vol. in-8). U. Degérando avait pris pour épigraphe cette phrase de Locke : • L'expérience est le principe de nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur source. > Après une revue rapide des systèmes amiens et modernes sur l'origine des idées, il s'attache à la théorie des idées innées, qu'il s'applique à combattre sous toutes ses formes. Une dernière partie de l'ouvrage, consacrée à l'analyse des lacaltés de l'àme, a pour objet de montrer comment l'expérience engendre toutes les connaissances humaines: il est à remarquer que H. Degérando y considère la réflexion, c'est-à-dire la oonsciente, i l'exclusion des sens, comme la source des idées de substance, d'unité et d'identité. Ce mémoire, que l'Académie de Berlin couronna, contient le germe d'un ouvrage bien supérieur, et qui formera dans l'avenir le prin-
cipal titre de H. Degérando, nous voulons parler de son Histoire comparée des systèmes de philosophie relativement aux principes des connaissances humaines, dont la première édition parut en 1804 (Paris, 3 vol. in-8).
Ce qui manque à la plupart de nos historiens, c'est l'unité, et ce défaut tient à la multitude presque inunie des faits dont l'historien doit nous dérouler le tableau. U. Degérando pensa qu'on pourrait y échapper en rattachant l'exposition des systèmes philosophiques à l'analyse d'une question tellement liée à toutes les autres, qu'elle eût déterminé constamment et d'une manière infaillible le caractère dominant et les destinées des systèmes; et comme il n'y a pas en philosophie de problème [lus important que la question de l'origine et du fondement des connaissances humaines, il s'arrêta à ce point de vue pour tracer l'histoire des écoles anciennes et modernes. Son ouvrage se divisait en deux parties : la première toute narrative, où il se bornait à exposer les doctrines; la seconde on il en appréciait les caractères et la valeur; celle-ci ne comprenait pas moins de quatorze chapitres et formait la moitié de l'ouvrage entier. Certes, ni la méthode ni le plan de H. Degérando ne sont irréprochables; sa méthode est arbitraire; elle dérange, comme l'a très-bien fait remarquer M. Cousin, la proportion et l'ordonnance naturelles des systèmes, pour y substituer une ordonnance factice qui présente les idées, non sous le point de vue de 1 auteur, mais sous celui de l'historien; son plan est impraticable, car on ne peut séparer d'une manière absolue l'exposition et la critique d'un système, et, de plus, il entraine à des répétitions fâcheuses. Hais ces réserves une fois faites, nous devons reconnaître l'importance et la nouveauté du service que M. Degérando rendait à la philosophie. L'Hittoire comparée des systèmes a ramené les es-
Frits au culte des grands noms, si négligé par école de Condillac, et maintenant encore, malgré le progrès des études historiques, elle offre une lecture pleine d'intérêt. Par la vérité des détails et par l'étendue des aperçus, elle est incomparablement supérieure à tous les essais du même genre qui avaient jusque-là
paru en France, entre autres à l'abrégé insuffisant et fautif de Dcsiandes. L'érudition en est exactej les cadres ^ont à peu près complets, et, ce qui vaut mieux, elle respire au plus haut point l'amour de la science, le sentiment de la dignité de l'homme et une généreuse confiance dans l'avenir. Les préférences de l'auteur pour la méthode expérimentale sont visibles; mais il tempère, par le désir d'être impartial, tout ce qu'il y a d'exclusif et d'étroit dans son point de vue. S'il ne rend pas entièrement justice à la profondeur de Kant, il discute librement et n'accepte pas toujours les conclusions de l'idéologie. Il est même assez curieux de suivre dans l'^ts- (oire comparée le progrès des opinions de M. Degérando, qui; après s'être séparé de Condillac sur les questions de détail, finit par répudier son principe, contester la rigueur de ses analyses et de son langage, et distinguer l'activité de l'âme de la sensibilité. M. Degérando juge Locke beaucoup plus près de la vérité que Condillac; cependant il ne le croit pas à l'abri do tonte er-^ reur sur des points d'une haute importance. Il blâme, par exemple, sa théorie du jugement, et rejette ce dangereux paradoxe, que nous n'avons aucune idée de la substance, ou que cette idée ne consiste que dans la reunion des qualités. « Car, dit-il (t. III, p. 209), si nous n'avions aucune idée de la substance, nous ne pourrions avoir celle de la qualité, qui est sa
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oorrélative; et la réunion de plusieurs qualités ne forme point encore une substance, mais seulement une qualité complexe. > M. Degérando, disciple infidèle de ses maîtres, voyait aussi chaque jour s'étendre l'intervalle qui le séparait de leurs doctrines, et semblait vaguement pressentir la réforme heureuse qui s'est accomplie dans les années suivantes. Le commerce assidu des grands monuments de l'histoire, en agrandissant ses vues, l'avait de plus en plus détaché des influences d'école et de parti.
Pendant la durée du régime impérial et les commencements de la Restauration, H. Degérando, bien qu'absorbé par les affaires, trouva le temps de refondre la première édition de son Histoire, dont une seconde édition parut en 1823 (Paris, 4 vol. in-8). Cotte édition ne dilTère en rien de la première sous le rapport du plan et de la méthode ; mais elle s'est enrichie de développements et d'additions si considérables, qu'elle peut passer pour un ouvrage entièrement nouveau. U est vivement à regretter que l'auteur n'y ait pas mis la dernière main. Los volumes parus s arrêtent, comme on sait, an renouvellement des lettres et de la philosophie au 3tT« siècle.
Parvenu au seuil de la vieillesse, M. Degérando mit au jour son beau livre du Perfeclionnement moral et de l'éducation de soi-même, que l'Académie française couronna en 1825. LMaée fondamentale de cet ouvrage, où la spéculation se mêle à la pratique, la théorie aux préceptes on proportion à peu près égale, c'est que la vie de l'homme n'est en réalité qu'une grande éducation dont le perfectionnement est le but. Cinq mobiles principaux sollicitent la volonté humaine; ce sont les sensations, les affections, la pensée, le devoir, la religion. Le perfectionnement consiste à poursuivre avec ordre et par le développement harmonieux de toutes nos facultés, les fins que ces mobiles nous révèlent. Il suppose donc deux conditions : l'une, l'amour du bien, ce mouvement éclairé, libre, généreux de l'àme, qui se porte avec un dévouement aussi entier que sincère vers tout ce qui est excellent; l'autre, l'empire de soij par lequel l'homme excite, modère, dirige, réprime ses affections et SCS pensées, et commande à sa volonté ellemême. Les fruits de l'amour du bien sont : la justice, la bonté, la droiture d'intention ; ceux de l'empire do soi, la modération^ la force d'âme, l'indépendance, la bonne direction de l'activité ; un juste accord de ces deux puissances produit la grandeur d'&me, la dignité du caractère, la paix intérieure. Aimer le bien et le maîtriser, voilà donc le terme où doivent tendre tous nos efforts. Pour l'atteindre, il faut cultiver en nous la sensibilité, vivre dans la méditation et le silence, apprendre à nous connaître, veiller sur nous-mêmes, tourner i profit toutes les circonstances et jusqu'à nos fautes. Cette analyse décolorée permet de saisir l'ensemble de la doctrine ; mais elle ne donne qu'une idée ;ort insuffisante du livre. Écrit avec chaleur et conviction, plein de vues élevées, de sages conseils, et do nobles espérances, le Perfeclionnemeni moral est au nombre des ouvrages qu'il faut avoir lus pour en apprécier tonte la valeur.
En résumé, H. Degérando était doué d'un esprit laborieux et souple, qui s'appliquait avec une merveilleuse aisance a une grande variété d'objets. Peut-être avait-il moins de profondeur que d'étendue et surtout que de facilité. Il entrevoyait un horizon assez large, mais dont il ne démêlait bien clairement ni les contours, ni les divers aspects. Hais, à défaut d'une doctrine
originale, il a laissé d'estimables travaux, développements heureux de la théorie de Locke et de Condillac sur les rapports des signes et de la pensée. Par son Histoire comparée des systèmes, U a préparé de nouveaux matériaux et ouvert une nouvelle voie à l'activité des esprits. Enfin, malgré le caractère un peu indécis de sa doctrine métaphysique, il n'a jamais varié sur les grandes vérités de la religion et de la morale, et à l'enthousiasme avec lequel il les expose, on voit qu'elles avaient passé de son esprit dans son cœur et dans sa vie. Consacré également par la vertu et par la science, son nom demeurera dans l'avenir, sinon comme un des plus glorieux, du moins comme un des plus justement vénérés de la philosophie contemporaine.
Outre les ouvrages mentionnés dans le cours de cet article, H. DegSrando en a laissé an grand nombre d'autres, parmi lesquels nous incUqnerons les suivants : Considérations sur diversa méthodes d'observation des peuples sauvages, in-8, Paris, 1801; — Éloge de Dumarsais, discours qui a remporté U prix proposé par la seconde classe de l'inslilul national, in-8, ib., 1805: — le Visiteur du pauvre, in-8, ib., 1820; 3* édition, ib., 1826 : — InstitiUes du droit administratif, 4 vol. ln-8, ib., 1830; — Cours normal des instituteurs primaires, ou Directions relatives à l'éducation physique, morale et intellectuelle dans les écoles primaires, in-8, ib., 1832; — de l'Éducation des sourds-muets, 2 vol. in-8, ib.^ 1832 ; — de la Bienfaisance jjublique, 4 vol. in-8, ib., 1838. IL Cousin a consacré à l'examen de l'Histoire comparée des systèmes un article de ses Fragments de phiiosopnie contemporaine. C. 1.
DËism: (de Deus, Dieu). Il n'existe point dans la langue philosophique do terme plus vague, plus mal défini que celui-là et dont on ait abuse davantage. Si I on no consulte que l'étymologie, le déisme est la croyance en Dieu, on le contraire de l'athéisme. Alors le déisme n'est plus un système, il est le fond même de la raison et de la nature de l'homme, il est la croyance du genre humain. Hais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend ordinairement, et peu s'en faut que, dans le langage et dans l'esprit do certains hommes, déisme et athéisme no soient devenus synonymes. Le nom de déiste, inconnu do l'antiquité et du moyen âge, a été pris d'abord dans une acception purement théologique : on le donnait aux sociniens ou nouveaux ariens qui niaient la divinité de Jésus-Christ. Plus tard on l'a étendu à tous ceux qui, n'admettant que les
Principes de la religion naturelle, c'est-à-dire existence de Dieu, I immortalité de l'àme et la règle du devoir, rejettent les dogmes révélés et le principe même de l'autorité en matière religieuse, liais ce dernier sens est loin d'être adopté généralement. Ainsi Clarke , dans son Traite de l'existence et des attributs de Dieu (t. II, ch. u), distingue quatre classes de déistes : les uns ne reconnaissent qu'un Dieu sans providence, indifférent aux actions des hommes et aux événements de ce monde, un moteur intelligent qui, après avoir tiré l'univers du chaos, l'abandonne à lui-même et aux lois générales dont il a été pourvu ; les autres s'élèvent jusqu'à l'idée d'une providence, dans ce sens que Dieu , après avoir produit le monde, le gouverne par sa sagesse et continue à donner l'impulsion à tous les phénomènes de la nature ; mais en même temps ils détruisent tontes les bases de la morale et de la croyance à une vie future, en soutenant qne 1rs lois établies par les hommes sont l'unique source de nos idées d'obligation et de méilte, et la seule règle d'après laquelle nos actions sont ju-