DANIEL
principes , mais sur les conséquences les plus éloignées de tout système philosophique , et vous le trouverez sur le reste de facile accommodement. Il est loin de tout blâmer dans la nouvelle philosophie et de toujours blâmera tort^ il ne montre pas plus d'opiniâtreté a admirer tout dans la philosophie ancienne. Voici^ dans sa propre bouche, Ténumération de tous les biens qu*a produits , même dans Técole, l'avènement du cartésianisme : « Depuis ce temps-là on y est plus réservé à traiter de démonstrations les preuves qu*on apporte de ses sentiments. On n'y déclare pas si aisément la guerre à ceux qui parlent autrement que nous, et qui souvent disent la même chose. On y a appris à douter de certains axiomes qui avaient été jusqu'alors sacrés et inviolables, et en les examinant , on a trouvé quelquefois qu'ils n'étaient pas dignes d'un si beau nom. Les qualités occultes y sont devenues suspectes et n'y sont plus si fort en crédit. L'horreur du vide n'est plus reçue que dans les écoles où l'on ne veut pas faire la dépense d'acheter des tubes de verre. On y fait des expériences de toutes sortes d'espèces, et il n'y a point maintenant de petit physicien qui ne sache sur le boul du doigt l'histoire de l'expérience de M. Pascal » {ubi supra, 3* pariie, p. 137).
Quant à ce qui regarde la philosophie péripatéticienne, il ne se raille pas moins des formes substantielles , des accidents absolus , des espèces intentionnelles, et, comme nous venons de le voir par le passage précédent, des qualités occultes, que des tourbillons, du mécanisme des bêles, des causes occasionnelles et des hypothèses les plus décriées de la nouvelle école. Il raconte avec beaucoup de malice les peines que les péripatéticiens se sont données, et se donnaient encore de son temps , pour découvrir dans les écrits d'Aristote la matière éthérée , la démonstration de la pesanteur de l'air, la théorie de l'équilibre des liquides, et tous les principes de la physique cartésienne, que l'expérience et la raison semblaient avoir confirmés.
Au fond , peu lui importe, soit l'ancienne, soit la nouvelle doctrine; il n'a pas plus de foi dans l'une que dans l'autre, et dans la raison ellemême. Il ne craint pas de dire qu'on est pour Descârtes ou pour Aristote, selon les préjugés dans lesquels on a été élevé, selon les habitudes qu'on a données à son esprit, ou selon les passions et les rivalités du moment. Ainsi, Descartes, à ce qu'il nous assure, avait d'abord cherché à gagner les jésuites. « C'eût été pour lui , dit-il , un coup de partie, et SCS affaires après cela allaient toutes seules. » Mais les jésuites s'étant déclarés contre son système , cela même engagea les jansénistes et aussi l'ordre de l'Oratoire a en prendre la défense. Les jansénistes le mirent à la mode parmi les dames, et celles-ci lui donnèrent en peu do temps une vogue presque universelle ^ à tel point qu'on ne rencontre plus guère de péripatéticiens que dans les universités et dans les collèges. Encore, comme nous l'avons vu tout à l'heure, se mettent-ils l'esprit à la torture pour faire de leur maître Aristote un bon cartésien {ubi supra, 3' partie, p. \kk et suiv.). Si, malgré cette profonde et sceptique indifférence où le laissent les deux écoles rivales , il s'est décidé avec tout son ordre à prendre parti pour Aristote , c'est qu'il pense avec Colbert qu'ayant à choisir entre deux folies , une folie ancienne et une folie nouvelle, il faut préférer l'ancienne à la nouvelle (5* partie, p. 279). D'ailleurs, fùt-il entièrement convaincu de la supériorité du cartésia-
nisme, ce ne serait pas encore pour lui ane raison de ne pas le combattre. « On peut, dit-il (S^ parlie, p. 147; , ne pas désapprouver les opinions d'un philosophe considérées en elles-mêmes, et se trouver en même temps dans une telle conjonclure, que la prudence oblige d'en arrêter le cours. » Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire; Tesprit des jésuites s'y révèle tout entier.
Il nous reste peu de chose à dire sur le Traité métaphysique de la nature du mouveînent. Ce petit écrit, à part quelques principes généraux qui tendraient à détruire la science de la mécanique, est une critique pleine de bon sens de la théorie des causes occasionnelles, et en général de l'opinion cartésienne sur les rapports de l'àme et du corps. Mais, bien qu'il soit diri^ré contre Descartes, il est plein de Tesprit cartésien, c'esl-à-dire de l'esprit d'observation, et signale la haute puissance de ces idées nouvelles que ni la ruse, ni la violence, ni les satires les plus spirituelles n'ont pu empêcher de régénérer la science et, jusqu'à un certain point, la société elle-même.
DAVID l'Arménien. David était resté à peu près inconnu jusqu'au moment où M. Neumann publia, dans le Journal Asiatique (janvier et février 1829;, une notice pleine d'intérêt sur ce philosophe. Auparavant, le nom de David était simplement mentionné, sans aucun détail précis ni de temps ni de lieu , dans le catalogue des commentateurs d'Aristote. C'était sur un titre aussi vague que Fahricius l'avait plusieurs fois cité dans sa Bibliothèque ; et Biîlile, dans le premier volume de son édition d'Aristote, n'avait pu donner sur lui rien de plus positif. Les manuscrits cependant ne manquaient pas. A Florence, à Rome, à Paris, les œuvres du philosophe arménien étaient conservées dans de nombreux exemplaires; mais aucun philologue n'avait pensé ni à les publier, ni même à les analyser. Wyltonbacli, dans ses notes sur le Phédon, avait fait usage du commentaire de David sur les Catégories, mais sans en connaître l'auteur. M. Neumann est venu combler cette lacune et réparer cet injuste silence de la philologie. 11 a montré que l'auteur du Commentaire sur les Catégories et du Commentaire sur V Introduction de Porphyre était le philosophe qui, chez les Arméniens, passait pour le premier des penseurs nationaux, et qui, instruit aux écoles de la Grèce, élève des professeurs d'Athènes, d'Alexandrie et de Constantinople , devait tenir une place distinguée dans l'histoire de la philosophie, jusquela muette sur ses travaux.
David avait traduit et commenté plusieurs ouvrages d'Aristote, particulièrement la Logique, et il avait écrit ses commentaires en grec et en arménien tout à la l'ois. L'usage des deux langues lui était également familier, œrnme l'attestent les manuscrits arméniens et grecs que nous possédrins. Voiei l'indication précise de ses ouvrages philosophiques :
1". Kn arménien setilement : Définition des principes de toutes choses; — Fondements dr la philosophie; — Apophthegmes des philosophes,
2". En anm'fuen et en grec : Comttientaire sur l'Introduction de Porphyre; — (Commentaire sur les Catégories d* Aristote.
3". Kn grec S4'ulem(rnl ; Prolégomènes de ce dernier commentaire.
k". Enfin des traductions des Catégories , dcVlIerménéia, un extrait de^ Analytiques Premiers et Derniers, une traduction de la Lettre à
AUxandrt tur le monde, une traduction du petit traité apocryphe tur les Vices et les Vertus, etc.
David a tait encore quelques autres ouvrages qui sortent du domaine de la philosophie, mais qu'il est bon de mentionner : ce sont des traités théologiques , et entre autres un sermon prononcé dans la chaire d'Athènes , le pxaa , où les élèves devaient porter la parole en public à la 6n de leur stage de sept années. Ce sermon , écrit d'abord en grec, passe pour un des chefs-d'œuvre de la littérature arménienne. David a fait de plus une grammaire arménienne dont il reste des fragments , et il commenta pour Tusagc de ses compatriotes lagrammaire dcDenys deThrace.
Des trois caractères que ces divers ouvrages assignent à David , philosophe^ théologien, grammairien, le premier seul nous intéresse. Ce que Ton sait de la vie de David se réduit à quelques renseignements fort courts. Il naquit dans un village du Douroupéran, nommé Herlhen, Héréan, ou plus communément Nerken. Il était, au rapport de Nersès, cousin germain de Moïse de Khorène, Tillustre historien de l'Arménie , et il florissait vers 490 , selon le témoignage de Samuel , autre chroniqueur arménien. Il mourut vers le commencement du vi* siècle. Le plus récent des auteurs qu'il mentionne lui-même dans ses ouvrages est Ammonius, fils d'Hermias, qui est de cette époque aussi. David est donc contemporain de Proclus , et probablement il fut son condisciple aux leçons de Sy rianus et d'Ammonius. David fut un des jeunes gens que saint Sahag et Mesrob, régénérateurs de l'Arménie, envoyèrent aux écoles grecques pour y puiser les lumières qui, rapportées dans le pays, en firent alors une nation indépendante et fort supérieure à toutes celles dont elle était entourée.
David se montra digne de cette confiance, et il suffit de lire ses ouvrages grecs pour se convaincre de son mérite. Il est Grec par le savoir et par la diction , et c'est le plus bel éloge qu'on on puisse faire. Rentré dans sa patrie après de longues et fructueuses études , il parait s'être consacré uniquement à la science; son nom, du moins, ne parait point une seule fois dans les agitations politiques dont rArménie fut alors le théâtre.
Son livre intitulé Définition des principes de toutes choses, imprimé en arménien à Constantinople en 1731 , ne paraît être qu'un recueil de nomenclatures; et, d'après le fragment cité par M. Neumann , on peut croire que cet ouvrage n'est qpe le programme d'un cours. En voi<*i le début : « En combien de parties, ou comment une chose est-elle divisée? En deux : substance et accident. — En combien la substance est-elle divisée? En deux : première et seconde. — En combien la substance seconde est-elle divisée? En deux : substance spéculative, substance active. » (]omme on le voit, c'est toujours, sauf le dernier trait, la doctrine péripatéticienne ; c'est un simple emprunt aux Catégories.
L'ou\Tage arménien le plus important et le plus original de David parait être celui qui a pour titre : Fondements de la philosophie. C'est une réfutation en règle du pyrrhonisme. David réduit à quatre propositions le système des sceptiques, et il les combat l'une après l'autre. Il commence par prouver que la connaissance est possible et que la philosophie existe. David y cite fréquemment les philosophes de la Grèce, et surtout Platon, dont il adopte en général le système.
10 DAYD.
Enfin, dans son Recueil des apophthegme$ det anetent philotophei, M. Neumann assure avoir trouvé quelques apophthegmes nouveaux qui ne se rencontrent pas dans les auteurs grecs. I>e plus, M. Neumann ,
Îni a étudié sur les textes originaux tous ces ouvrages , n*hésite point à ire que David doit prendre place parmi les plus ^l^res néoplatoniciens du v* siècle , et que désormais nul historien de la philosophie ne peut plus passer sous silence « le très-grand et invincible philosophe de là nation arménienne. » Ce sont là en effet les épithètes un peu fastueuses et toutes scolastiques dont Tadmiration nationale a entouré le nom de David.
Dans son Commentaire grec sur V Introduction de Porphyre, il suit pas à pas le commentaire d'Ammonius, traitant les mêmes poin^, dans le même ordre, donnant les mêmes solutions, et empruntant parfois des expressions identiques.
Le Commentaire sur les Catégories se divise en deux parties fort distinctes 9 les prolégomènes et le commentaire lui-même. Les prolégomènes sont plus étendus que ceux d'Ammonius et même de Simplicius. C*est une sorte d'introduction générale aux ouvrages d'Aristotc, divisée en dix points. Le second , où il traite de la classiGcation des œuvres du
f philosophe , contient des indications précieuses qui peuvent compléter es catalogues que nous avons. Ainsi , il vient joindre son témoignage à celui de l'anonyme de Ménage, qui était unique jusque-là pour attester qu'à cette époque on possédait un livre d'Aristote en soixante-douze sections, intitulé Mélanges. Il nous apprend , en outre, que le fameux Recueil des Constitutions était rangé par ordre alphabétique; qu'au V* siècle la Politique était partagée en livres comme elle Test aujourd'hui ; et enfin que ce furent les commentateurs attiques d'Alexandrie Îui décidèrent , parmi les diverses éditions des Analytiques déposées ans les bibliothèques, quelle était la véritable. On pourrait encore, avec Îuelque attention, découvrir dans les prolégomènes de David bien 'autres indications précieuses pour Thistoire de la philosophie. Quant au commentaire lui-même, il joint à une élégance de style fort remarquable une exactitude qui traite scrupuleusement, si ce n'est avec originalité, tous les points de la discussion; et c'est un complément trèsutile des travaux d'Ammonius et de Simplicius.
Les œuvres de David , indépendamment de leur valeur propre, en ont une autre toute relative et qui n'est pointa dédaigner. Elles sont, dans l'histoire de la philosophie, un des anneaux de la longue chaîne intellectuelle qui unit l'antiquité aux temps modernes. David représente le mouvement philosophique de la Grèce se propageant en Arménie, et contribuant pour sa part à celui que développèrent les Arabes un peu plus tard. Retrouver dans un monument authentique l'état des études philosophiques en Arménie à la fin du y* siècle, c'est presque, ce semble, conquérir une nouvelle province à l'histoire de la philosophie. L'Arménie, jusqu'à présent, n'y figurait point à ce titre, et pourtant elle le méritait. Elle vivait à cette époque de la vie philosophique de la Grèce. Elle étudiait, comme Athènes elle-même, comme Alexandrie, comme Constanlinople , Aristote et Platon. En un mot, elle prenait rang en philosophie, et si elle n'y joua pas un rôle éclatant, il faut en accuser les circonstances et les difficulté des temps plus encore que le
génie de la nation. La ^oire de David sera de représenter son pays en philosophie comme il le représentait aux écoles d'Athènes.
L'édition générale d'Aristote^ publiée par l'Académie de Berlin, a donné; dans le iv' volume, de longs fragments des Commentaira de David y et entre autres les Prolé§omènes entiers aux Catégories.
DAVID DE Dînant y philosophe scolastique, fiit disciple d'Amaury de Chartres. Il était mort, selon toute apparence , en 1209; car il n'est pas compris dans le décret rigoureux dont quatorze disciples d'Amaury furent alors frappés par un concile tenu à Paris : la sentence ne mentionne que ses ouvrages désignés sous le titre de Quatrains [Quatemulï], qui sont condamnés au feu, et dont les possesseurs doivent se défaire dans un délai déterminé, sous peine d'être considérés comme hérétiques. Albert le Grand attribue è David de Dinant un livre des Atomes, où il renouvelait, non pas les hypothèses cosmologiques de Leucippe et de Démocrite, comme on pourrait le présumer d'après un pareil titre, mais bien au contraire la doctrine de l'école d*£lée sur 1 unité de l'être. Selon David de Dinant, tous les objets de l'univers peuvent se rapporter à trois classes, les corps, les âmes, les idées. La matière première, sans attribut et sans forme, constitue l'être et la substance des corps, dont les qualités se réduisent, par conséquent, à de vaines apparences qui ne présentent rien de réel en dehors de la sensation de l'âme et du jugement. La pensée est aux âmes ce que la matière est au corps, et enifin Dieu est le principe des idées. On ne trouve rien jusque-là , dans les opinions de David de Dinant, qui soit entaché de panthéisme; mais il parait que, poussant plus loin sa doctrine, il identifiait la pensée et la divinité avec la matière première. En effet, dans le cas où ces trois principes seraient distincts, ils ne pourraient i'élre évidemment qu'à raison de leurs différences; mais ces différences introduiraient dans leur nature un élément de composition ; de simples qu'ils doivent être et qu'ils sont, ils deviendraient complexes. Ils ne peuvent donc pas être différents , et s'ils ne le sont pas , ils doivent être ramenés à un seul dans lequel ils se confondent. Albert cite cet argument sous le nom d'un disciple de David de Dinant, appelé Baudouin, et contre lequel il nous apprend que lui-même disputa. La plupart des autres moyens de preuve allégués par David étaient, selon l'usage du temps, quelques textes des anciens , plus ou moins détournés de leur sens véritable, tels qu'une citation d'Orphée, une autre de Sénèque, et les vers célèbres de Lucain au IX* livre de sa PharsaU, sur l'union intime des hommes et de Dieu. Cependant, si on en croit Albert, celui de tous les écrivains qui nous a laissé le plus de renseignements sur cette école encore peu connue, David de Dinant se serait particulièrement attaché à Alexandre d' Aphrodise, et n'aurait fait que reproduire les opinions de ce célèbre commentateur. Quelle qu'en soit l'origine, point difficile que nous avons déjà touché ailleurs {Voyez l'art. Ahàurt), la doctrine de David forme dans tous les cas un des épisodes les plus curieux de l'histoire philosophique du moyen âge. Condamnée de bonne heure par l'autorité religieuse, elle n'a exercé que peu d'influence sur les siècles suivants; mais, comme qrmptAme de l'état des esprits au commencement du xiu* siècle, elle
mérite de la part de Thistorien une attention sérieuse qu'elle n'a pas toujours obtenue. Consultez Martennc, Novus Thesaurtis Anecdot., t. it, p. 166. — Albert le Grand, Lib. Phys., lib. i, tr. 2, c. 10, 0pp., t. ii, p. 23;5wmmtt TheoL, pars 2, tr. 1 , quaest. 4, Opp», t. xviii, p. 62. — Saint Tbomas, Contra GeniileSy lib. i, c. 17; Comm. in Magistrum sent., lib. ii, dist. 17, quaîst. 1. — Histoire littéraire de la France, i, XVI. C. J.
DÉDUCTIOX [de deducere, tirer de, faire sortir de]. Ce terme a été employé dans les temps modernes pour désigner l'opération inlellectuelle qui consiste à déterminer une vérité particulière en la tirant et la faisant sortir d'un principe général antérieurement connu. C'est l'opposé de Vinduction , qui consiste à s'élever de vérités particulières à la détermination d'un principe général.
Quand l'objet particulier qu'il s'agit. de déterminer est directement observable, il n'y a qu'à employer l'observation; mais il arrive souvent que les objets sont trop éloignés de nous dans le temps ou dans l'espace pour que nous puissions les atteindre par l'observation. Souvent aussi nous ne voulons pas seulement connaître ce qui est , mais ce qui doit être, l'absolu et le nécessaire, et l'observation ne nous sufQt pas, attendu que l'observation ne nous donne que ce qui est dans un moment, dans un lieu, et non ce qui doit être partout et toujours, nécessairement et absolument. Si nous ne savons rien de l'objet à déterminer, rien que son existence, il n'y a rien à faire; mais si nous connaissons quelqu'une de ses qualités , et possédons ainsi sur lui quelques données, il faut voir si par ces données on peut le rattacber à quelque principe général dans lequel la qualité cberchée est évidemment unie à la qualité connue. Si cela se peut , nous affirmons alors du particulier ce que nous avons affirmé du général; voilà ce qu'on appelle (/erfutrc. Par exemple, soit à déterminer si Pierre est mortel; je sais de lui qu'il est homme, et cette donnée me permettant de le rattacher à ce principe général tous les hommes sont mortels, je puis faire sortir de cette affirmation générale cette affirmation particulière : Pierre est mortel.
La forme de la déduction est le syllogisme, qu'Aristote {Prem, Analyt., liv. 1, c. 1") a défini «une énonciation dans laquelle certaines assertions ét^mt posées, par cela seul qu'elles le sont, il en résulte nécessairement une autre assertion différente de la première. »
11 résulte de cette définition, et de ce qui précède, que la déduction n'est pas et ne saurait être une opération primitive. On ne commence pas par déduire, c'est-à-dire par tirer la connaissance du particulier de celle du général; il faut, auparavant, être entré en possession delà connaissance du p:énéral. Il faut, pour déduire, posséder un principe général ou évident par lui-même et nécessaire, ou acquis par une légitime induction, ou même précédemment démontré. Alors seulement on peut essayer de ne plus étudier les individus en eux-mêmes, et de tirer la connaissance d'une de leurs propriétés des autres propriétés connues dans le général. Mais les principes généraux nous viennent de deux sources bien différentes, et présentent des caractères bien distincts. Les uns se forment immédiatement en nous et nous apparaissent tout d'abord évidents, invariables^ nécessaires et indépendants de toute réa-
lisation; ce sont les principes absolus que nous donne la raison , faculté de l'absolu ; soit pour exemple ce principe : Tout 'phénomène commençant suppose une cause. Les autres sont dégagés par nous à la suite d'observations, d'expériences, de comparaisons, d'abstractions nombreuses; ils sont toujours relatifs à une réalisation donnée, et sont indéGniment perfectibles. Ce sont les principes inductifs ou obtenus par voie d'induction ; par exemple : Les volumes des gaz sont en raison inverse des pressions.
Or , la déduction emploie ces deux sortes de principes généraux , et les connaissances qu'elle tire de ces principes sont de la même valeur que les principes d'où elle les tire. Si elle part des principes absolus et nécessaires , elle en fait sortir des conséquences d'une certitude absolue, complète et invariable comme ces principes eux-mêmes : elle est le procédé qui constitue les sciences de raisonnement pur, comme les mathématiques, où les vérités acquises sont à jamais invariables. « Il est évident, dit Aristote {Dem.Analyt., liv. i, c. 8.), que si les principesd'où on tire la conclusion sont universels, il y a nécessité que la conclusion soit une vérité éternelle. » Si la déduction part des vérités générales obtenues par voie d'induction, les vérités qu'elle en fait sortir sont marquées du même caractère de contingence, de relativité et de perfectibilité indéGnie ; mais la valeur de la conséquence n'en est pas inGrmée pour cela. Tant que subsisteront les lois de l'univers et l'ordre qui a permis de dégager ces principes, ces principes seront vrais, et les conséquences vraies comme les principes. « Quant à la démonstration et à la science du cours ordinaire des choses, évidemment elles sont éternelles dans Fessence de ces choses » {ubi supra). Et c'est là ce qui permet de se ser\'ir de la déduction pour appliquer les vérités générales obtenues par induction, et même pour les vériûer et s'assurer si elles sont exactes, et si les faits s'accordent avec les lois que nous avons cru découvrir. En effet, d'après la manière dont sont formées les vérités inductives, tout ce qui est vrai du genre doit être vrai de l'individu , puisque le genre ne contient que des qualités communes. Or, 1° ou l'ordre de l'univers est nul de plein droit, et il n'y a plus à compter sur lui , ou par la déduction nous pouvons tirer des principes généraux que fournit l'induction des applications qui constituent les arts ; 2** si la loi de tel genre est légitimement formulée , tel individu de ce genre devra y être soumis. On expérimente sur cette déduction, et si le résultat est en contradiction avec la loi, c'est une preuve que celte loi n'est point celle du genre, et que la génération qui l'a formulée est à recommencer. Ainsi, dans la science, comme dans les applications de la vie, l'induction et la déduction se supposent l'une l'autre, et sont dans un rapport tel que la seconde ne peut exister sans la première , et que la première peut et doit être appliquée et vériûée par le moyen de la seconde.
L'induction doit sa légitimité et sa puissance irrésistible à ce principe nécessaire et absolu sur lequel elle repose : Datis les mêmes circonslances, et dans les mêmes substances, les mêmes effets résultent des mêmes causes. De même, la déduction doit la sienne à ceux de ces mêmes principes qui lui servent de base et de fondement. Quand elle conclut l'identité des effets et des phénomènes, de l'identité de cause et de substance, elle s^appuie sur le même principe que l'induction , en l'appliquant à sa
manière. Quand elle prend ^ pour arriver à sa conclusion , un intermédiaire entre Tobjet donné et la qualité à découvrir , et que, du rapport de convenance qui unit cet intermédiaire d un calé à Tobjet et de l'autre à la qualité cherchée, elle conclut le même rapport de convenance entre l'objet et la qualité , elle n'est qu'une application de cet axiome : Deux choses comparées à une troisième, et trouvées semblables à cette troi-sième, sont semblables entre elles, axiome qu'on pourrait appeler |>rtncipe de déduction , comme on appelle l'autre principe d*induction.
Ainsi le double procédé inductlf et déductif, et les vérités qu'il nous donne y reposent sur les principes premiers qu'ils supposent et impliquent, et desquels se tire, même à notre insu y et par une nécessité de notre constitution intellectuelle, toute l'autorité que nous leur donnons. Il faut bien qu'il en soit ainsi , pour qu'il y ait quelque chose de fixe et de stable en la croyance humaine. S'il n'y avait pas quelque chose de primitif, d'inconditionnel et d'absolu , à quoi le raisonnement se référât et qui lui servit de base, quelque chose, en un mot, de nécessaire , qui brill&t de tout réclat d'une évidence propre, constante, ineffaçable, toute la chaîne des vérités inductives et déductives flotterait en l'air et ne tiendrait à rien.
Dans sa plus grande simplicité , la déduction suppose au moins trois idées : l'idée du principe général, l'idée des données, et l'idée déduite ou sortant nécessairement des deux premières. Dans ce cas il n'y a qu'un genre et qu'une donnée intermédiaire; mais il pourrait y en avoir une série plus ovi moins longue, sans que la nature de l'opération changeât en rien. Un genre peut rentrer comme espèce dans un genre plus élevé , mais toujours ce qui est afGrmé du général pourra être afOrmé du particulier qu'il comprend, et, s'il est vrai de dire : deux choses égales à une troisième sont égales entre elles ; il est aussi vrai d'ajouter
Îue si Tune des trois est égale à une quatrième , elles sont toutes quatre gales entre elles ; et ainsi de suite.
Les règles de la déduction se tirent de la nature de cette opération et du but qu'elle se propose. Comme la déduction établit un rapprochement entre un principe général connu et déterminé et les données d'une particularité à déterminer dans ce qu'elle a d'inconnu , il est nécessaire, 1* de vérider le principe général y c'est-à-dire de voir s'il*est un principe légitimement acquis, et d'en déterminer exactement la nature et la portée; 2^ d'examiner les données de la particularité , de s'assurer qu'elles suffisent pour la rattacher au principe général, afin de ne point s'exposer à ne pas aller du même au même , et à rapporter à la généralité connue une particularité qui, mieux étudiée en ses données, ne saurait lui être assimilée.
Quand on considère la déduction dans sa forme, dans le syllogisme, on ajoute aux règles précédentes celles qu'exige l'emploi des formes verbales. Voyez l'art. Syllogisme.
Le mot déduction n'a été employé dans le sens que lui donne actnelleinent la philosophie, ni par les Latins, ni par les scolastiques. Les lexicographes ne le donnent pas , et on ne le trouve que dans la dernière édition (1835) du Dictionnaire de f Académie, Cela vient de ce que c'est dans les derniers temps seulement que cette opération intellectuelle a été distinguée de sa forme, et désignée par on nom qui marque ses
npporls avec rindacbon. Précédemment elle n'avait été étudiée qpie dans la tonne syllogistique. J. D.-J.
DÉFINITION. Proposition où Ton détermine soit le sens d'un mot, aoit la nature d'une chose.
Toute chose a son caractère propre , une nature ^ essence, ibrme ou qoiddité, comme on voudra rappeler, qui la fait être ce qu'elle est et qui la distingue des autres choses. C'est ainsi qu'un triangle n'est pas un cercle, que l'éléphant diffère du lion, et que l'homme s'élève audessus de tous les êtres animés par la prérogative de la raison.
Fixer ce caractère qui constitue la véritable essence de chaque chose, contingente ou nécessaire, sensible ou idéale, naturelle ou artificielle, tel est le rôle de la définition dans son sens le plus vaste. £lle offre, pour ainsi parle*, la réponse que cherche notre esprit , quand il se demande oe qu'est meu , ou l'âme, ou la matière, ou tout autre objet. 11 ne faut pas seulement y voir un simple procédé, mais une partie fondamentale de la science des êtres. Elle équivaudrait à cette science elle-même , si , outre la nature des choses, la raison ne voulait en pénétrer Torigine et la fin.
La définition, amsi comprise, ne doit pas être confondue avec la desoription familière au poète et à l'orateur, qui, s'adressant à l'imagination , ne saisissent des objets que le càté sensible, l'enveloppe extérieure, et ne s'occupent pas du fond. C'est au fond que la définition proprement dite s'attache, et elle omet les accidents. Dans un végétal , par exemple, elle fait abstraction de la tige, du nombre des feuilles et de l'éclat de la corolle, qui peuvent varier sans que la plante soit altérée; mais elle expose la structure intime de la fleur et du fruit, qui sont des parties essentielles.
La définition doit aussi être distinguée de la démonstration. Démontrer, c'est faire voir qu'il y a un rapport entre tel attribut et tel sujet, sans expliquer la nature du sujet ni celle de l'attribut, qui est supposée déjà connue; c'est prouver, par exemple, que tout cercle a ses rayons égaux , sans déterminer ce qu'est un cercle , ni un rayon , et en partant de ces idées comme suffisamment éclaircies ; c'est établir enfin qu'une chose est ou n'est pas, et nullement dire quelle elle est. La définition suit la marche contraire , néglige le point de vue de l'existence^ et n'envisage que l'essence. Le géomètre qui définit le triangle ne fait qu'assigner le caractère d'une figure possible ; et quand un astronome explique les causes de l'éclipsé, il ignore si, à l'heure même, la terre s'interpose entre le soleil et la lune ou la lune entre le soleil et la terre. La seule définition qui implique l'existence du sujet défini est celle de l'être par* fait , qu'on ne peut concevoir sans juger aussitôt qu'il existe.
Enfin, parmi les définitions elles-mêmes , les logiciens distinguent celles qui se rapportent aux mots dont elles fixent le sens, ou définitions nominales, et celles qui se rapportent aux choses, ou définitions réelles.
Ce qui caractérise les premières, c'est qu'elles sont arbitraires, et ne sauraient être contestées, tandis qu'on doit le plus souvent exiger la preuve des secondes. Chacun est le maître, en effet, d'attribuer aux termes qa'il emploie la signification que bon lui semble j et si j'avertis,
par exemple y que j'appellerai du nom de cercle toute figure qui a trois côtés et trois angles^ on peut me blâmer de détourner une expression de son sens ordinaire ^ mais non me contester que j'y ai attaché un sens nouveau, ni m'imputer en cela aucune erreur. Mais nous n'avons pas sur la nature des choses le même pouvoir que sur les mots : il ne dépend pas de nous de leur prêter des attributs qu'elles ne possèdent pas ; et, quand nous le faisons , c'est le résultat d'une méprise qu'il est toujours permis de relever.
£n outre, puisque les définitions nominales sont arbitraires , nonseulement elles ne supposent pas l'existence de leurs objets, elles n'en supposent même pas la possibilité, et peuvent s'appliquer aussi bien aux termes qui signifient une chose contradictoire, comme une chimère, qu'à ceux qui désignent un être véritable. Un des caractères de la définition réelle est , au contraire, d'envelopper la possibilité de soif sujet; car il ne saurait être défini s'il n'a une essence propre , laquelle me peut être connue par l'entendement, qu'autant qu'elle n'implique au^u^d contradiction. Que si le principe de la possibilité nous échappe, si nous ne connaissons de la chose que les accidents ou quelques effets, comme le bruit ou la lumière qui accompagne la foudre, la définition se réduit à indiquer certaines propriétés qui conviennent au sujet ; elle facilite l'application du terme qui le désigne; mais c'est tout; elle est réelle en apparence, et au fond purement nominale.
On a quelquefois demandé si la définition de choses ne rentrerait pas dans la dcHnition de mots, ou réciproquement. Pour qui saisit bien le caractère de l'une et de l'autre, il est manifeste qu'une semblable réduction n'est pas fondée, à moins qu'on ne veuille ne tenir nul compte du langage , ou bien ne voir dans la pensée qu'un système frivole de signes arbitraires. 11 est vrai de dire cependant que les définitions réelles peuvent aussi, à certains égards, être regardées comme nominales, dans les cas où celui qui les considère ignorait à la fois le nom et la nature de la chose définie. Par exemple , quand un terme nouveau est apphqué à un objet nouveau , comme une nouvelle substance, une espèce animale inconnue, un phénomène inaperçu, on ne saurait évidemment définir la nature de cette substance, de cette espèce, de ce phénomène, sans déterminer par là même la signification du mot arbitrairement choisi pour les désigner.
Voyons maintenant comment procède l'esprit dans les définitions.
Soit l'homme à définir.
La nature humaine comprend plusieurs éléments essentiels, comme l'être, l'organisation, le sentiment, la pensée. Mais chacun de ces éléments pris à part la dépasse , c'est-à-dire se retrouve dans des choses difl'érentes de l'humanité. L'être se retrouve dans tout ce qui existe ; l'organisation dans les plantes; le sentiment dans les animaux; la pensée en Dieu. Je n'aurai donc pas défini l'homme, en lui attribuant ou la pensée, ou le sentiment, ou la vie organique, ou simplement l'existence. Celte attribution incomplète ne sufQra pas pour donner une idée de ce qu'il est, et même elle exposera à le confondre avec ce dont il difi*ère.
Si je veux le caractériser pleinement, je dois chercher une formule qui non-seulement convienne à sa nature, mais qui n'exprime qu'eUe,
qui y soit tellement propre qu'elle ne puisse s'appliquer à aucune autre espèce que Thumanité.
Or, il est facile de voir que cette formule adéquate ne peut être que l'expression synthétique de tous les attributs humains qui se déterminent l'un l'autre en se combinant , et qui tous réunis donnent la représentation exacte de notre nature commune.
Le sentiment, la vie organique et la raison doivent donc également figurer dans la définition de l'homme. Il est un être organisé , sensible et raisonnable.
Mais la forme de cette définition peut aisément être simplifiée. Tous les objets delà pensée forment une série dont chaque terme est compris dans ceux qui le précèdent, et comprend à son tour ceux qui le suivent. L'individu est dans l'espèce, l'espèce dans le genre, le genre inférieur dans un genre plus élevé, tous les individus, toutes les espèces et tous les genres dans la catégorie suprême de l'être. Les attributs passent ainsi de classe en classe, en s'augmentant de l'une à l'autre, et il suit de là qu'on peut réunir sous une appellation générique tous ceux que l'objet à définir emprunte à la classe immédiatement supérieure.
La vie organique et le sentiment appartiennent au genre des êtres animés , dont l'homme fait partie ; à renonciation successive de ces deux propriétés , je puis donc substituer le nom du genre qui les résume , et dire : l'homme est un animal , en ajoutant qu'il est doué de raison , pour achever de déterminer sa nature.
Les attributs généraux de l'humanité sont les seuls éléments qui entrent dans cette définition ; mais on peut aussi définir les choses, et on les définit même d'une manière plus instructive et plus profonde, en indiquant quelle en est l'origine ou quel en est le but. Les géomètres avaient le droit de définir la sphère un solide dont la surface a tous ses points à une égale distance d'un point intérieur appelé centre ; ils ont préféré dire qu'elle est un solide engendré par la révolution d'un demicercle autour de son diamètre. Quand j'énonce que la quadrature est la formation d'un carré équivalente une figure, je suis moins complet que si j'ajoute par une moyenne proportionnelle. Serait-ce d éfinir une montre que d'en exposer le mécanisme et d'en taire l'usage?
Mais, quels que soient l'objet et le mode de la définition , on doit re-* marquer qu'il faut toujours aboutir à un genre qui la comprend et à une différence qui la caractérise. Dans les deux déHnitions de la sphère, elle est rangée dans la catégorie des solides, et déterminée par l'addition d'une idée particulière. Les usages d'une montre servent de même à la reconnaître entre toutes les autres machines avec lesquelles on la classe.
Voilà le fondement du principe posé par Aristote , et avoué par la plupart des logiciens, que toute définition se fait par le genre et la différence, ou autrement, consiste à placer un objet dans une classe déterminée, et à indiquer les caractères qui le distinguent de tous les objets de la même classe.
Et , comme chaque genre a plus ou moins de compréhension , il n'est pas indifférent de choisir un genre ou un autre. Il faut s'arrêter à celui qui renferme immédiatement le sujet. Ce n'est pas la même chose de dire : l'homme est un être, ou l'homme est un animal doué de raison; car, dans le premier cas, je n'indique pas qu'il est autre chose qu'une
pure intelligence 9 et je montre dans le second qu'il est un corps uni à un esprit.
Les logiciens ajoutent que la définition doit convenir à tout le défini et au seul défini, toU dffinito et soli thfmito; en moins de mots, être propre et universelle, ce qui découle également de tout ce qui précède.
Ils veulent enfin qu'elle soit réciproque , par où ils entendent que le sujet et raltribut doivent pouvoir être pris indifféremment l'un pour l'autre. Ce dernier caractiTe est ce qui distingue la définition dos propositions pures et simples dontles formes ne sont pas convertibles. L'or est jaune; voilà une proposition : car l'idée de couleur jaune n'est pas adéquate à l'idée d'or, puisqu'il y a d'autres choses que l'or qui sont jaunes, et que l'or, de son côté, n'a pas cette unique propriété. Une étoile est un astre qui brille de sa propre lumière ; voilà une définition , parce que le sujet et l'attribut sont deux idées égales , ou , pour mieux dire, une seule idée exprimée de deux manières différentes : par un seul mot dans le premier membre, et par un assemblage de mots dans le second.
Est-il nécessaire de faire observer que la définition doit joindre la clarté à l'exactitude , qui autrement serait obtenue en pure perle? « Une définition obscure, dit Aristole, ressemble à ces tableaux de mauvais peintres, qui sont inintelligibles à moins d'une inscription pour en expliquer le sujet. 1) Il est donc essentiel, lorsqu'on définit, d'éviter les métaphores, qui voilent trop souvent les pensées et peuvent donner lieu à de graves méprises. On doit, au contraire, rechercher la précision, qui produit la netteté et qui fait que la parole n'est, pour ainsi dire, que ridée devenue sensible dans le discours.
Si nous avons bien fait comprendre le procédé de l'esprit dans la définition , on voit que ce procédé consiste à développer la série des éléments que renferme une idée. Etant donné un objet dont la notion est indéterminée, analyser celte notion pour l'éclaircir : voilà en deux mots toute la définition.
Une conséquence à tirer de là, c'est que tous les objets ne peuvent élrc définis , mais uniquement ceux dont la nature est complexe. Je puis définir l'homme; pourquoi? Parce que l'homme est un sujet composé, qui se prête, par conséquent, à l'analyse ; mais je ne i)uis pas définir l'être, dont la simplicité s'y refuse. Aristole avait entrevu celte vérité, que Pascal et Arnauld ont mise dans tout son jour. 11 ne fiillail donc pas en rapporter la découverte à Locke , comme on l'a souvent fait.
Par une raison difi'érente, les individus tels que Soirate, Pierre, Paul , échappent aussi à la définition ; c^ir ils ont la même essence , et ils ne se distinguent les uns des autres que par le nombre et d'autres accidents qui ne sont pas susceptibles d'être formulés avec rigueur. Tout ce que je puis faire est d indiquer les caractères qui servent à les reconnaître, comme la pénétration, la douceur, la fermeté, les traits du visage, l'attitude du corps , etc.
Une autre conséquence de la nature de la définition, c'est que l'analyse du sujet pouvant être fautive, soit qu'on ait omis des attributs essentiels, ou qu'on ait tenu compte d'élémenl^s inutiles, elle est elle-même dans beaucoup de cas hypothétique et infidèle. A quoi se réduisent les défînitioas du sec , de l'humide et de tant d'autres phénomènes naturels,
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si péDiblemenl élaborées par Aristote? Qui peut dire où iront celles qu*oii donne maintenant de Teau et de l'air, lorsque la chimie aura fait de nouveaux progrès ? Pour démontrer une définition , il faudrait établir Texactilude de la division qui y sert de base, et le plus souvent on ne le peut pas.
Les conceptions rationnelles n'ont ici aucun avantage sur les données expérimentales, et il est également ou même plus délicat de les déterminer avec une entière certitude. On dispute encore sur la nature du temps, de l'espace, du bien et du beau. La vraie définition de la substance avait échappé aux cartésiens , et n'a été donnée que par LeibnitE. N'est-il pas arrivé à toute une secte de philosophes de méconnaîtra les attributs essentiels de l'âme, au point de la confondre avec la matière ? Les définitions se ressentent du défaut de nos méthodes et, en général^ elles partagent toutes les vicissitudes de la connaissance humaine ; imparfaites dans l'origine, elles se rectifient à mesure que l'esprit avance.
Il n'y a qu'une science, la géométrie, où elles aient une évidence immédiate, qui a fait décerner aux mathématiques le nom de sciences exactes par excellence. A quoi tient cette clarté , cette rigueur, cette absolue et irrésistible certitude d'une classe particulière de définitions ? C'est, comme l'a très-bien vu Kant, que les figures, et en général les objets de la géométrie, sont des produits de la pensée, qui y met précisément ce qu elle veut, et qui sait tout ce qu'elle y met, à peu près comme l'horloger connaît une pendule. Par exemple, décrire un cercle^ c>st tracer une figure terminée par une courbe dont tous les points sont à une égale distance d'un point intérieur qu'on appelle centre : le mot de cercle résume le fait ; la définition l'expose, et il ne reste au géomètre qu'à en tirer les dernières conséquences. Il en est de même pour les triangles, pyramides, ellipses, etc., que nous pouvons toujours construire en aussi grand nombre qu'il nous plaît; tout y est d'une clarté parfaite pour Tintelligence, parce qu'elle engendre elle-même le sujet à définir. Comme, au contraire, les substances, le temps, l'espace, les phénomènes nous sont donnés par la nature , et que nous ne les créons pas; nous les ignorons dabord, et plus tard nous ne parvenons à les connaître que par un travail lent et peu sûr de la réflexion.
On n'exigera pas que nous rappellions les innombrables ouvrages où la théorie de la définition est exposée ; il nous suffira d'indiquer, parmi les anciens : Aristote, Derniers Analytiques, liv. ii ; Topiques, liv. vi; et parmi les modernes : Pascal , Réflexions sur la Géométrie, — Logique de Port-Royal, !'• partie, c. 12, 13 et 14; 2* partie, c. 16. — L6cke, Essais sur l'Entend, hum., liv. m , c. 3 et 4. — Leibnitz , Nouv. E$sais sur [^Entend. Atim.^liv. m, c. 3 et 4. — Kant, Logique , irad. par J. Tissot, Paris, 1840, § 99 etsuiv. — Laromiguière^ Leçons de Philosophie, i'** partie^ leç. 12 et 13« C. J.
DEGÉRANDO (Marie- Joseph), né à Lyon le 29 févri» 1772, fdt élevé chez les oratoriens de cette ville. En 1793, lors du siège de Lyon par les armées républicaines, il prit les armes pour la défense de sa cité natde, fut fait prisonnier et n'échappa à Ja mort que par miracle. Contraint, pour sauver sa vie , de chercher un asile à l'étranger, il se réfugia d'aterd en Suisse ^ elde là dans lei royaame de Naples. En 1796,
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après un exil qui avait duré environ trois années y rétablissement du I Directoire permit à M. Degérando de rentrer en France. Il passa quel-
ques mois à Lyon; mais bientôt , cédant aux instances de Camille Jordan, son parent et son ancien condisciple , qui le pressait de le suivre à Paris , il vint s établir dans cette ville. Au 18 fructidor, il fut assez beureux pour sauver la liberté de son courageux ami , qu'il déroba aux recbercbes de la police et accompagna dans sa fuite en Allemagne. Agé alors de vingt^inq ans , et resté sans emploi , malgré sa capacité et son expérience précoces, il résolut d'embrasser la carrière des armes qu'entouraient de prestige les brillantes victoires de l'armée d'Italie , et s'engagea comme chasseur au sixième régiment de cavalerie. Vers le même temps, la Classe des Sciences morales et politiques mettait au concours cette curieuse question, empruntée à la philosophie de Condillac : « Quelle est l'influence des signes sur la faculté de penser? » M. Degérando concourut, obtint le prix, et en reçut la nouvelle peu de temps après la bataille de Zurich , à laquelle il avait pris part. Ce premier triomphe, qui fut suivi de succès non moins brillants dans d'autres luttes académiques, fixa l'attention du gouvernement sur M. Degérando , devant lequel s'ouvrit une carrière plus conforme à sa vocation que l'état militaire. Attaché, en 1799, au ministère de l'intérieur par Lucien Bonaparte; élevé, en 180V, au poste de secrétaire général par H. de Champagny; en 1805, il accompagne Napoléon dans son voyage en Italie ; il est nommé maître des requêtes en 1808 ; fait ensuite partie de la junte administrative de Toscane et de la consulte établie près les Etats romains; reçoit, en 1811, le titre déconseiller d'Etat, et, en 1812, est appelé à l'intendance de la Catalogne. Lors de la chute de l'empire , M. Degérando conserva la position élevée qu'il devait moins encore aux circonstances qu'à son noble caractère et a ses talents éprouvés ; mais ayant été envoyé, pendant les Cent-Jours, en qualité de commissaire extraordinaire dans le département de la Moselle pour y organiser la défense du territoire national , il fut mis à l'écart duranl les premiers mois de la seconde restauration. Rentré peu de temps après au (v)nseil d'Etat, il joignit sa voix à celles de MM. AUent, Bérengcr, Cormenin, etc. , pour défendre avec une sage fermeté le maintien des ventes nationales et le.respect des droits acquis pendant la révolution et l'empire. En 1819, il ouvrit, à la Faculté de droit de Paris, un cours de droit public et administratif que les ombrageuses défiances du pouvoir suspendirent en 1822, mais qu'il reprit en 1828, sous le ministère réparateur de M. de Martignac. Animé du noble désir d'être utile à ses semblables, il consacrait les loisirs que lui laissaient les affaires et le culte assidu des lettres à la propagation des découvertes utiles et à des œuvres de bienfaisance. Le gouvernement de Juillet reconnut les longs services de M. Degérando en l'élevant, en 1837, à la pairie; il faisait depuis longtemps partie de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, et de celle des Sciences morales et politiques. 11 est mort le 9 novembre 1842, à l'Âge de soixante-dix ans.
Ce n'est pas ici le lieu de considérer dans M. Degérando l'administrateur sage et intègre, dont le court passage a laissé les plus iionorables souvenirs en Italie et en Catalogne; ni le publiciste consommé qui a si longtemps éclairé le conseil d'Etat de ses lumières, et dont renseigne-
ment a fondé en Franco la théorie du droit administratif; ni même l'homme de bien , membre dévoué de plusieurs sociétés charitables et auteur d*utiles ouvrages consacrés à la bienfaisance; parmi tant de titres divers que M. Degérando s'est acquis à la reconnaissance des amis de leur pays , nous n*avons à apprécier que ses travaux en philosophie.
Vers répoque où commence la carrière philosophique de M. Degé* rando ^ la doctrine de Condillac était en possession d'une autorité exclusive et absolue. Les rares adversaires qu'elle conservait gardaient un silence prudent , et ses nombreux admirateurs n'hésitaient pas à la présenter avec plus d'enthousiasme que de réflexion, comme le dernier mot de la raison humaine sur les problèmes qui l'intéressent le plus. Cédant au préjugé universel , M. Degérando suivit d'abord la pente où les meilleurs esprits étaient alors engagés. Son premier ouvrage , travail ingénieux sur les signes et Tart de penser, considérés dans leurs rapports mutuels {k vol. in-8% Paris , 1800) , reproduit en général la méthode et les théories du mattre. Le point de départ de Fauteur est ce principe y universellement accepté, dit-il, par les philosophes de nos jours, que l'origine de toutes les connaissances humaines est dans la sensation, ou, ce qui revient au même, dans l'impression des objets extérieurs sur nos organes. Réduit aux seules facultés que la sensation enveloppe, la perception, l'attention, le jugement, l'imagination, la réminiscence et la mémoire, l'homme ne pourrait acquérir le petit nombre des idées indispensables à son existence : la limite de ses besoins marquerait celle de son savoir. Mais à la lumière de l'analogie, il découvre chez son semblable des facultés pareilles aux siennes, se rapproche de lui, cherclje à s'en faire comprendre, imagine le langage, le perfectionne et, par le moyen de ce merveilleux instrument, modifie ses premières connaissances, en acquiert de nouvelles et recule à l'infini le domaine de sa raison. Le langage est la condition des idées com- Jlexes et abstraites, ainsi que du raisonnement qui consiste à substituer un signe , dont la valeur ne pourrait être saisie immédiatement par l'esprit, d'autres signes dont les idées sont plus voisines de nous. Il suit de là que la plupart des jugements dont un raisonnement se compose, n'ont pour objet que d'apprécier la valeur de nos signes; ils sont vrais ou faux , selon que cette appréciation l'est elle-même , et le langage se trouve être à la fois la source principale de nos connaissances et de nos illusions.
Il faut toutefois le reconnaître , malgré les liens étroits qui le rattachent à l'école de Condillac , M. Degérando n'accepte les doctrines de cette école que sous bénéfice d'inventaire et avec une réserve intelligente. C'est ainsi qu'il n'adopte pas sans restriction la célèbre maxime qu'une science bien étudiée n'est qu'une langue bien faite, et que les contestations et les erreurs ne sont dues qu'à l'imperfection de nos signes. Il croit peu , ou , pour parler plus exactement , il ne croit pas à la possibilité d'une langue philosophique exempte de défauts, et, au lieu de déclamer inutilement contre les vices des idiomes vulgaires , il pense que les philosophes devraient plutôt s occuper d'en faire valoir les avantages. Il ne se montre guère plus favorable au projet d'appliquer à la métaphysique les procédés de l'algèbre en réduisant le raisonnement
au calcal ; il déclare même , en propres termes , qu'une pareille tentative n*cst qu'une chimère. Enfin M. Degérando réhabilite le syllogisme comme la forme primitive et essentielle de la pensée; il rend hommage à la rigoureuse exactitude de la logique des écoles , et il s'incline devant Aristote comme devant le penseur le plus profond , le génie le plus éminemment didactique qui se soit montré sur l'horizon de la philosophie.
Ces jugements^ d'une impartialité si rare en France , il y a un demisiècle y annonçaient chez M. Degérando une rectitude et une libéralité de vues qu'on retrouve, encore qu'étouffée par des préjugés d'école, dans son mémoire de la Génération des connamances humaines , publié en 18Q2 (Berlin, 1 vol. in-8*). M. Degérando avait pris pour épigraphe cette phrase de Locke : « L'expérience est le principe de nos connaissances , et c'est de là qu'elles tirent leur source. » Après une revue rapide des systèmes anciens et modernes sur l'origine des idées , il s'attache à la théorie des idées innées, qu'il s'applique à combattre sous toutes ses formes. Une dernière partie de l'ouvrage, consacrée à l'analyse des facultés de l'àme, a pour objet de montrer comment l'expérience engendre toutes les connaissances humaines; il est à remarquer que M. Degérando y considère la réflexion, c'est-à-dire la conscience, à l'exclusion des sens, comme la source des idées de substance, d'unité et|d'identité. Ce mémoire, que TAcadémie de Berlin couronna, contient le germe d'un ouvrage bien supérieur, et qui formera dans l'avenir le principal titre de M. Degérando, nous voulons parler de son Histoire comparée des systèmes de philosophie relativement a\iœ principes det connaissances humaines, dont la première édition parut en ISO^- (Paris, 3 vol. in-8«).
Ce qui manque à la plupart de nos historiens, c'est l'unité, et ce défaut tient à la multitude presque infinie des faits dont l'historien doit nous dérouler le tableau. M. Degérando pensa qu'on pourrait y échapper en rattachant l'exposition des systèmes philosophiques à l'analyse d'une question tellement liée à toutes les autres, qu'elle eût déterminé constamment et d'une manière infaillible, le caractère dominant et les destir nées des systèmes ; et comme il n'y a pas en philosophie de problème plus important que la question de l'origine etdu fondement des connaissances humaines , il s'arrêta à ce point de vue pour tracer l'histoire des écoles anciennes et modernes. Son ouvrage se divisait en deux parties : la première toute narrative , où il se bornait à exposer les doctrines; la seconde où il en appréciait les caractères et la valeur; celle-ci ne comprenait pas moins de quatorze chapitres et formait la moitié de l'ouvrage entier. Certes, ni la méthode ni le plan de M. Degérando ne sont irréprochables; sa méthode est arbitraire; elle dérange, comme l'a très-bien fait remarquer M. Cousin, la proportion et l'ordonnance naturelles des systèmes, pour y substituer une ordonnance factice qui présente les idées, non sous le point de vue de l'auteur, mais sous celui de l'historien ; son plan est impraticable, car on ne peut séparer d'une manière absolue l'exposition et la critique d'un système, et, de plus, il entraîne à des répétitions fâcheuses. Mais ces réserves une fois faites , nous devons reconnaître l'importance et la nouveauté du service que l'œuvre de M. Degérando rendait à la philosophie. V Histoire comr
paré$ i€8 iystèmes a ramené les esprits aa culte des grands noms^ si négligé par l'école de Condillac^ et maintenant encore, malgré le progrès des études historiques , elle offre une lecture pleine d'intérêt. Par la vérité des détails et par l'étendue des aperçus y elle est incomparablement supérieure à tous les essais du même genre qui avaient jusque-là para en France, entre autres à l'abrégé insufûsant et fautif de Deslandes. L'érudition en est exacte; les cadres sont à peu près complets, et, ce qui vaut mieux , elle respire au plus haut point l'amour de la science , le sentiment de la dignité de l'homme et une généreuse conOance dans l'avenir. Les préférences de l'auteur pour la méthode expérimentale sont visibles; mais il tempère par le désir d'être impartial, tout ce qu'il y a d exclusif et d'étroit dans son point de vue. S'il ne rend pas entièrement justice à la profondeur de Kant, il discute librement et n'accepte pas toujours les conclusions de l'idéologie. Il est même assez curieux de suivre dans l Histoire comparée le progrès des opinions de M. Degérando , qui , après s'être séparé de Condillac sur des questions de détail , finit par répudier son principe, contester la rigueur de ses analyses et de son langage, et distinguer l'activité de Tàme de la sensibilité. M. Degérando juge Locke beaucoup plus près de la vérité que Condillac ; cependant il ne le croit pas à l'abri de toute erreur sur des points d'une haute importance. Il blâme, par exemple, sa théorie du jugement, et rejette ce dangereux paradoxe, que nous n'avons aucune idée de la substance , ou que cette idée ne consiste que dans la réunion des qualités, c Car, dit-il (t. m , p. 209) , si nous n'avions aucune idée de la substance, nous ne pourrions avoir celle de la qualité, qui est sa corrélative; et la réunion de plusieurs qualités ne forme point encore une substance, mais seulement une qualité complexe. » M. Degérando, disciple infidèle de ses maîtres, voyait ainsi chaque jour s'étendre Tintervalle qui le séparait de leurs doctrines, et semblait vaguement pressentir la réforme heureuse qui s'est accomplie dans les années suivantes. Le commerce assidu des grands monuments de l'histoire, en aggrandissant ses vues, l'avait de plus en plus détaché des influences d'école et de parti.
Pendant la durée du régime impérial et les commencements de la Restauration, M. Degérando, bien qu'absorbé par les affaires, trouva le temps de refondre la première édition de son Histoire, dont une seconde édition parut en 1823 (Paris, 4 vol. in-S*"). Cette édition ne diffère en rien de la première sous le rapport du plan et de la méthode; mais elle s'est enrichie de développements et d'additions si considérables, qu'elle peut passer pour un ouvrage entièrement nouveau. Il est vivement à regretter que l'auteur n'y ait pas mis la dernière main. Les volutâes parus s'arrêtent, comme on sait, au renouvellement des lettres et de la philosophie au xv* siècle.
Parvenu au seuil de la vieillesse , M. Degérando mit au jour son beau livre du Perfectionnement moral et de Véducation de soi-même, que l'Académie française couronna en 1825. L'idée fondamentale de cet ouvrage , où la spéculation se mêle à la pratique , la théorie aux préceptes en proportion à peu près égale, c'est que la vie de l'homme n'est en réalité qu'une grande éducation dont le perfectionnement est le but. Cinq mobiles principaux sollicitent la volonté humaine; ce sont les sen-
satîonSy les affections^ la pensée, le devoir, la religion. Le perfectionnement consiste à poursuivre avec ordre et par le développement harmonieux de toutes nos facultés , les fins que ces mobiles nous révèlent. Il suppose donc deux conditions : Tune , lamour du bien , ce mouvement éclairé, libre, généreux de l'àme, qui se porte avec un dévouement aussi entier que sincère vers tout ce qui est excellent; l'autre, Tempire de soi par lequel l'homme excite, modère, dirige , réprime les affections et ses pensées et commande à sa volonté elle-même. Les fruits de lamour du bien, sont la justice, la bonté, la droiture d'intention ; ceux de l'empire de soi, la modération , la force d'âme, l'indépendance, la bonne direction de l'activité ; un juste accord de ces deux puissances produit la grandeur d'âme, la dignité du caractère, la paix intérieure. Aimer le bien et le maîtriser, voilà donc le terme où doivent tendre tous nos efforts. Pour l'atteindre, il faut cultiver en nous la sensibilité, vivre dans la méditation et le silence, apprendre à nous connaître, veiller sur nous-mêmes , tourner à profit toutes les circonstances et jusqu'à nos fautes. Cette analyse décolorée permet de saisir l'ensemble de la doctrine ', mais elle ne donne qu'une idée fort insuffisante du livre. Ecrit avec chaleur et conviction, plein de vues élevées, de sages conseils et de nobles espérances, le Perfectionnement moral est au nombre des ouvrages qu'il faut avoir lus pour en apprécier toute la valeur. En résumé, M. Degérando était doué d'un esprit laborieux et souple^
Jui s'appliquait avec une merveilleuse aisance à une grande variété 'objets. Peut-être avait-il moins de profondeur que d'étendue et surtout que de facilité. Il entrevoyait un horizon assez large , mais dont il ne démêlait bien clairement, ni les contours, ni les divers aspects. Mais, à défaut d'une doctrine originale, il a laissé d'estimables travaux, développement heureux de la théorie de Locke et de Condillac sur les rapports des signes et de la pensée. Par son Histoire comparée des systèmes, il a préparé de nouveaux matériaux et ouvert une nouvelle voie à l'activité des esprits. Enfin, malgré le caractère un peu indécis de sa doctrine métaphysique, il n'a jamais varié sur les grandes vérités de la religion et de la morale, et à l'enthousiasme avec lequel il les expose, on voit qu'elles avaient passé de son esprit dans son cœur et dans sa vie. Consacré également par la vertu et par la science , son nom demeurera dans l'avenir, sinon comme un des plus glorieux, du moins comme un des plus justement ivénérés de la philosophie contemporaine. Outre les ouvrages mentionnées dans le cours de cet article, M. Degérando en a laissé un grand nombre d'autres, parmi lesquels nous indiquerons les suivants : Considérations sur diverses méthodes d'observation des peuples sauvages, in-8', Paris , 1801; — Eloge de Dumarsais, discours qui a remporté le prix proposé par la seconde classe de l'Institut national, in-8°, ib., 1805; — Le Visiteur du pauvre, in-8% ib., 1820; 3* édition, ib., 1826; — Institutes du droit administratif, 4 vol. in-8'*, ib. , 1830 ; — Cours normal des instituteurs primaires, ou Directions relatives à l'éducation physique , morale et intellectuelle dans les écoles primaires, in-8°, ib., 1832; — De l'Education des sourds-muets , 2 vol. m-8«», ib., 1832 ; — De la Bienfaisance publique , 4 vol. in-8*', ib., 1838. M. Cousin a consacré à l'examen de V Histoire comparée des systèmes un article de ses Fragments philosophiques. C. J.