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EULER

Il Dc faut point demander aux Lettrée à une princesse d'Allemagne ce qu'elles ne conliennent pas^ ce qu'Euler n'y pouvait pas et n'y voulait pas mettre , c'est-à-dire un système entier de philosophie. Mais il ne faut point croire, non plus, que les vues philosophiques qu'on y trouve çà et là répandues manquent absolument d'unité. Ce qui frappe l'esprit au premier abord , en lisant l'ouvrage d'Euler, c'est son opposition décidée, ardente, au leibnitianisme. Or, le secret de celte opposition est justement dans les vues propres d'Euler> sur la nature et la communication des substances, lesquelles heurtaient , en effet , de front toute la philosophie des monades.

Euler avait beaucoup médité sur la question, si grave pour un physicien philosophe, de l'essence des corps. Descartes, comme on sait, et avec lui Malcbranche et Spinoza faisaient consister l'essence des corps dans la seule étendue, comme celle des esprits dans la seule pensée; et de même que l'appétit, le désir, l'imagination et la volonté ellesmêmes n'étaient, aux yeux de cette école, que des modes de la pensée, toutes les propriétés réelles des corps se pouvaient déduire de l'étendue avec une rigueur mathématique.

Euler attaque avec force et réfute solidement cette théorie de l'essence des corps. Mais, en vérité, il n'y avait pas grande peine, ni, par conséquent, grand mérite à démontrer, apr& Leibnitz , que l'étendue réduite à elle seule et destituée de tout principe d'activité, se confond avec l'espace géométrique et abstrait, avec le vide, et ne saurait constituer aucun être effectif.

Euler établit donc la nécessité de reconnaître dans les corps une nouvelle qualité essentielle, qu'il appelle Vimpénétrabilité. Mais ici il s'écarte beaucoup du sens profond de Leibnitz. L'impénétrabilité n'est pas pour lui une force véritable, un principe d'activité ré-elle; car il va bientôt y joindre l'inertie, comme propriété aussi essentielle à la matière que l'étendue et l'impénétrabilité elles-mêmes. L'impénétrabilité d'Eulcr (st une sorte de propriété géométrique et logique : c'est l'impossibilité que deux corps occupent lo même lieu. Pourquoi cela? Il ny a pas de pourquoi, suivant Euler; c'est la nature des choses.

Le problème de la nature des corps ainsi résolu, Euler est en possession dun des deux termes d'un problème plus vaste, celui de l'action réciproque des corps sur les esprits et de.s esprits sur les corps.

11 faut d'abord approfondir la nature des esprits. Suivant Euler, ce qui fait l'essence d'un être spirituel , c'est la liberté. Le défaut d'étendue, dc divisibilité, n'est qu'un caractère tout négatif, un trait de différence. La liberté est l'attribut positif, le trait caractéristique de l'esprit. Euler va jusqu'à dire que Dieu même ne saurait dépouiller un esprit dc sa liberté, pas plus qu'un corps de son étendue. De là la possibilité cl , en un sens, la nécessité du péché, avec le déplorable cortège de ses suites nécessaires, l'injustice, 1 inégalité, la douleur. Mais la grâce de Dieu rè^le les motifs de l'action, et partant, l'action elle-même; sa sagesse en prévoit, sa puissance en détermine les suites, sa justice en punit les écarts, sa bonté ouvre un asile inviolable au malheur et donne à la vertu un prix inûni.

Mais écartons cet ordre de problèmes qu'Euler touche d'une main ferme, mais discrète, et qu'il résout, sans les approfondir, avec le

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calme et la confiance d*ane piété que le doute n'effleura jamais. Eoler vient d'établir que l'essence des esprits c'est la liberté, et, par conséquent, l'activité ; or l'essence des corps c'est l'inertie. Se peut-il conce* voir qu'un être inétendu agisse sur un élre étendu ; un être essentiellement actif, sur un être essentiellement inerte? Et si le fait est incontestable, comment l'expliquer?

C'est ici , si je ne me trompe, qu'éclate la faiblesse et l'insufiOsanœ des vues de ce grand géomètre sur un problème où la physique et le calcul ne donnent aucune prise, ne fournissent aucune lumière. Si j'ose le dire, le sens métaphysique a manqué àEuler, et j'en trouve la preuve dans la solution équivoque, mesquine, et au fond tout illusoire, qu'il présente avec une sorte de confiance, du problème fondamental de la métaphysique. Euler discute très-rapidement le système des causes occasionnelles , et le rejette incontinent sans lui faire l'honneur d'une réfutation approfondie. Il se tourne ensuite contre le système de ï harmonie préétablie, et , au milieu de beaucoup de plaisanteries sans portée , et d'accusations qui paraissent sans bonne foi , il dirige contre les leibnitiens des objections d'une force et d'une solidité incontestables.

Le résultat de cette controverse est tout négatif. Euler rejette b théorie de Descartes et de Malebranche et celle de Leibnitz. Hais quelle est la sienne? Et d'abord en a-t-il une?

Il est diflicile de répondre à cette question. Tantôt Euler prétend que 1 union de l'àme et du corps, et en général l'action réciproque des esprits sur les corps, est un mystère impénétrable, à jamais caché à nos faibles yeux ; tantôt il essaye de soulever le voile, et, dans l'impuissance de découvrir une théorie qui lui soit propre, il a l'idée malheureuse de ressusciter la vieille doctrine de Vinflux physique.

Singulière doctrine, en vérité! Elle consiste à soutenir que l'Ame agit physiquement sur l'Ame. Qu'est-ce à dire? le mot physiquement couvre-t-il ici quelque profondeur? en fera-t-on sortir quelque lumière? ^0D; physiquement veut dire réellement. En somme, la théorie de l'infiux physique se réduit à dire que l'Ame et le corps agissent effectivement l'un sur l'autre. Entendons-nous bien sur ce point. Veut-on dire tout simplement que lorsque l'Ame veut mouvoir le corps, le corps se meut eu effet, et, que lorsqu'un corps extérieur frappe nos organes, notre Ame est réellement affectée? Mais dire cela, c'est poser la question , ce n'est pas la résoudre. Le fait de l'influence de l'Ame sur le corps et du corps sur l'Ame n'est pas contesté ; c'est le comment du fait qu'il s'agit d'expliquer. Malebranche, Leibnitz et tous les philosophes sont pariaitement d'accord sur le fait lui-même; ils ne diffèrent que sur le comment. C'est dans ce comment qu'un métaphysicien eût mis toute la question.

Or, le système de l'influx physique ne propose aucune explication intelligible du comment de la communication des substances. C'est donc un système vraiment dérisoire, et, avec tout le respect qu'on doit au génie mathématique d'Euler, on peut dire que cette résurrection qu'il a essayée d'un système à peine digne de ce nom, consiste au fond à résoudre le problème sans l'apercevoir, et à couvrir son aveuglement ou son ignorance du grand mot d'influx physique. En vérité, quand on est

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si sévère pour les conceptions de Descartes et de Leihnitz, on devrait avoir la main plus heareuse.

Nous retrouvons dans cette faible et imparfaite théorie , comme partout ailleurs 7 le caractère un peu étroit des vues philosophiques d'Euler. On ne saurait lui refuser sans injustice une rare pénétration associée à un admirable bon sens, une certaine fécondité d'aperçus ingénieux , et surtout une netteté de conception incomparable. Mais, au total, Euler a été peut-être un esprit plus ferme qu'étendu, plus ingénieux que profond , et il semble que la nature, qui le doua si richement comme géomètre, lui avait refusé le génie du métaphysicien. Eh. S.

EUXAPE, né à Sardes, en Lydie, dans le ir* siècle de Tère chrétienne, eut pour premier maître Chrysanthe, son compatriote et son parent, qui lui inspira, avec le goût de la littérature et de la philosophie, un zèle ardent pour le polythéisme. A l'âge de seize ans, il alla à Athènes suivre les leçons du sophiste Proœresins, dont l'école était fréquentée par toute la jeunesse païenne de la Grèce et de l'Asie. Ses parents le rappelèrent en Lydie après une absence de cinq années, et il passa le reste de ses jours dans sa patrie. D possédait d'assez grandes connaissances en médecine , et peut-être exerça-t-il la profession de médecin ; car il raconte qu'il pratiqua une opération à Chrysanthe , à défaut du célèbre Oribaze, qui se faisait trop attendre. Eunape avait composé des annales politiques en quatorze livres, qui s'étendaient depuis le règne de Claude II jusqu'à celui d'Honorius et d'Arcadius. On ne possède que des fragments de cette histoire, écrite, au témoignage de Photius, avec peu de mesure; mais le temps a épargné un autre ouvrage d'Eunape , qui n'est pas sans importance pour la philosophie : nous voulons parler de ses Vus des sophistes et des philosophes, dont M. Boissonade a donné , en 1822 , une dernière et savante édition, accompagnée de notes de Wyttenbach (2 vol. in-8°, Amsterdam). Cet ouvrage, que l'auteur entreprit par le conseil de Chrysanthe, est l'histoire, non-seulement des philosophes, mais des rhéteurs, des médecins et de la plupart de ceux qui s'étaient fait un nom dans les sciences ou dans les lettres, depuis le commencement du iir jusqu'à la fin du iv*" siècle de l'èce chrétienne. Eunape nous fait passer en revue vingt-trois personnages, tous plus ou moins célèbres de leur temps, la plupart oubliés de nos jours : Plolin, Porphyre, Jamblique, iEdésius, Maxime, Priscus, Julien, Proaeresius, Epiphonius, Diophante, Sopolis, Imerius, Parnasius, Libanius, Acacius, Nymphidianus , Zenon, Magnus , Oribaze , lonicus, Chrysanthe, Epigonus, Beronicianus. Eunape ne mesure pas l'étendue de ses biographies à l'importance des personnages qui en sont l'objet ; il n'accorde guère plus d'une page à Plotin ; il est moins sobre de détails à l'égard de Porphyre et de Jamblique ; mais il réserve ses récits les plus étendus pour les philosophes et les rhéteurs dont il a été le contemporain ou le disciple, tels que Chrysanthe et Proœresius. Tousses récits, du reste, portent l'empreinte des passions et des préjugés de son temps et de son école. Il est superstitieux comme on l'était alors à Alexandrie , et il pousse jusqu'au fanatisme son attachement pour la religion païenne. Eunape n'est donc pas un écrivain à l'impartialité ni au jugement duquel on puisse tou-

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