‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymes, ouvrage qui a obtenu de l'Institut le prix de linguistique en 1853 et en 1858 (volume 2)Chapitre 192 sur 426 · TERMINAISON AELE · texte numérisé non relu

TERMINAISON AELE

Vrai y véritable,

Abky latin abiliSy est une terminaison qui correspond exactement à la terminaison t/'dont elle exprime le contraire. Toutes deux sont à base verbale et signifient une disposition, une aptitude ; mais if désigne la puissance , la faculté de faire , able la possibilité , la capacité d'être fait ou de devenir; et, comme à l'une convient la dénomination de facultative active , l'antre peut s'appeler facultative passive. Il n'est personne qui ne comprenne par comparaison , dans les exemples suivants , la valeur de l'une et de l'autre désinence : pénétratif, pénétrable ; imaginatif, imaginable; justificatif y justifiable; explicatif , explicable ; communicatify communicable.

VRAI, VÉRITABLE. Qui n'est pas faux, qui est conforme à la vérité.

Ces deux mots ont évidemment le même radical , verus , vrai , d'où veritas , qui a servi à former v^rtlable. Contrairement à l'analogie, véri" table est à base nominale , ce qui n'empêche pas sa terminaison de conserver son sens général.

La difierence des deux mots se tire de cette double considération . que le premier n'a pas de terminaison significative , le second en ayant une , et que véritable veut dire proprement, non pas vrai , mais qui a de la disposition , de l'aptitude à être vrai. Elle peut s'énoncer sous cette forme générale ; vrai est absolu et objectif; véritable , relatif et subjectif; l'un se considère en soi, in ordine ad se , l'autre relativement à nous , in ordine ad nos; l'un regarde la chose en elle-même, dans sa nature , l'autre l'allégation ou l'affirmation et l'effet produit sur nous. Ce qui est vrai est tel qu'on le dit; ce qui est véritable est dit tel qu'il est et ne trompe point.

Girard , Roubaud et Gondillac ont aperçu et signalé de la même manière le caractère spécial de vrai y mais diversement la relativité de vert fable. Girard et Roubaud ont vu que véitable se rapporte à la vérité de l'affirmation ou du récit , ce que Girard fait bien comprendre par l'exemple suivant : « Quelques historiens soutiennent qu'il n'est pas vrai qu'il y ait eu une papesse Jeaaoe , et que l'histoire qu'on en a faite n'est pas rt'Ktable.9

Mais , de son côté , Condillac a reconnu que les

I. ^iiuinf, dans une acception figurée, ressemble fort à amateur,' car tous deux signifient partisan dé^ claré, et non pas, comme amourrux, homme épris dételle chose. La différence consiste en ce que Iq sentiment 'de Vamant est toujours calme et modéré ^ et ne va jamais jusqu'à la passion, jusqu'à Teagone^ ment. « M. de Belloy était un homme de paix , untani de la verta. » Buf.

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

Ui

choses térUables sont, non-seulement celles qui sont dites, rapportées, alléguées par l'homme. mais encore toutes celles qu'on regarde comme conformes à œ que les hommesen pensent , comme ne les trompant point. Et cette idée plus générale et plus large de la relativité de véritable , il l'a transportée avec raison du sens primitif des deux mots à leur sens dériyé. Voici en propres termes comment il s'en explique :

« Cette histoire n'est pas vériicîble , c'est un «rat roman. Cet exemple suffirait pour faire sentir que vrai ne se dit que du fond de la chose , et que véritable se dit de la chose considérée sous quelque rapport. H me paraît même que ces mots conservent toujears cette différence. Par une vraie histoire, un trot amour, une vraie amitié , on entend seulement que ces choses sont ce qu'elles doivent être : par une véritable histoire , un véritable amour , une véritable amitié, on entend que ces choses ne trompent point. C'est un véritable gentilbonmie , c'est un vrai gentilhomme, ne signifient pas absolument la màne chose. Le premier se dit de celui qui joint la nohiesse des sentiments à la noblesse de la naissance, c'est-à-dire qui réunit en lui tout ce qu'on est en droit d'exiger d'un gentilhomme. Frai se rapporte à la chose considérée en ellemême et comme ayant tout ce qui est nécessaire à son essence , tout ce qui est nécessaire pour qu elle smt parlaitement ce qu'elle doit être : vrai Dieu» vrai bien, vrai repos, vrai or, «rat rubis , vrai portrait , etc. En pareil cas , véritable ne serait pas bien. Celui-ci fait envisager la chose sous deux points de vue, c'est-à-dire en ellemême et par rapport à nous. Je dirai qu'un honune est vrai^ lorsque je le considère en lui-même sans aucun rapport particulier, et ceU signifie qu'il est incapable de déguisement, qu'il aime la vérité pour ia rérité ; je dirai qu'il est véritable , lorsque je le considère dans ses propos , dans ses actions , et cela signifie qu'il ne veut pas tromper. Celui qui est vrai est nécessairement toujours véritable; mais rien n'empêche que celui qui n'est pas vrai n^soit quelquefois véritable. »

Ainsi , en résumé , i^rat qualifie les choses en elles-mêmes , d'une manière absolue , et signifie qu'elles sont ce qu'elles doivent être , il regarde le vrai idéal, essentiel*, véritable les qualifie relativement à nous , et signifie qu'elles sont dites par nous ou qu'elles sont par rapport à nous comme il faut pour qu'il n'y ait pas mensonge ; il regarde cette vérité morale en quelque sorte qui tait qu'on dit vrai , qu'on ne ment ni ne trompe.

TERMINAISONS XBLK iT iAT.

DéshonorabU , déshonorant. Convenable^ convenant. Effroyable , effrayant.

A la rigueur, il ne saurait y avoir de synonymie entre les adjectifs en abU et les adjectifs en eat , car les uns expriment la possibilité d'une qualité dont les autres marquent la réalité : déshonorable , qui est capable de déshonorer , déshonorant, qui déshonore; convenable, qui est de nature à convenir, convenant, qui convient; ef-

royable, qui est propre à efl^yer, effrayant, qui effraye.

STR. FRAHÇ.

Vais, ce qui en fonde la synonymie, c'est que les adjectifs en able se prennent aussi dans le sens de la réalité ; de telle sorte que ce qui est déshonorable , convenable , effroyable, tout comme ce qui est déshonorant, convenant, effrayant, déshonore, convient, effraye.

Cependant leur différence est facile à trouver. Ce qui frappe principalement , sinon uniquement , dans l'adjectif en able, c'est la propriété; et, dans l'adjectif en ant , c'est l'action , l'effet présent. Le premier, quoiqu'il puisse avoir aussi un verbe pour base, est un pur adjectif, et, à la différence du second , ne participe à aucune des propriétés du verbe. La qualité est présentée par l'un comme inhérente au sujet, comme permanente et durable , et par l'autre conmie actuelle , passagère, spéciale, comme se manifestant dans des circonstances déterminées. Une chose déshonorable ou convenable déshonore ou convient partout et toujours, essentiellement; une chose déshonorante ou convenante ne déshonore ou ne convient que dans le moment et dans le cas particulier. C'est, d'une part, une qualité fixe, de droit, qui ne dépend pas de l'application; de l'autre, une qualité de fait. Que d'actions déshonorables ou convenables ne sont ni déshonorantes ni convenantes dans certaines conditions , grâce à. l'opinion , à la mode , aux usages et aux préj ugés 1 Et que d'actions jugées désiionorantes ou convenantes, ne seraient pas trouvées déshonorables ou convenables , si l'on avait égard à toutes les circonstances où se sont trouvés ceux qui les ont. faites l

EFFROYABLE, EFFBAYANT. Qui cause une grande peur. Le radical de ces deux mots est le même, ^ot, d'où l'on a formé effroyable et effrayer; ce dernier a été écrit et prononcé à l'italienne, effrayer, et de ce verbe sont sortis effrayant et frayeur.

Effrayant exprime une qualité de fait, efftoyable une qualité de droit, ou une qualité de droit et de fait en même temps; en sorte qu'un spectacle effrcy mt effraye, et qu'un spectacle effroyor ble est bien fait pour effrayer, doit effrayer, ou est capable d'effrayer, et effraye.

La chose effrayanU frappe et produit tout son effet en on seul coup : une figure effrayante frappe de crainte , mais seulement pendant qu'elle agit. «La vue d'un objet effrayant fait de vives et de fortes impressions sur le cœur. » Boss. La chose effroyable a un fond d'effroi , en quelque sorte , ce qu'on redoute en elle c'est elle et ses suites, et non son impression du moment; peut-être même n'en produit-elle aucune. <t Tout chemin qui conduit à un précipice est effroyable, fûl-il couvert de roses. » Fbn. La peur vous saisit à la vue d'un objet effrayant , même quand il uc serait pas à craindre ; un objet effroyable est à craindre , même quand il ne vous fait aucune impression*

Ce qui est effrayant ne l'est souvent qu'à raison de notre ignorance et par l'effet instantané qu'il produit : le cri des oiseaux de nuit est effrayanlt (BoiL.). Voltaire dit de Rome :

Ce colosse {|^m/aii« , dont le moade est toulé.

En pressam Tanivers , est lui-même ébranlé.

raSHIËBE PAKTIE

Ce qui est elTroyàhîe n'est pas tel seulement de fait, mais par nature, et demeure toujours tel. Un monstre effroycMe (Mol.); les effroyables cachots où sont tourmentées les âmes rebelles (Boss.).

Quoique ayant même radical , efjftoyabU a plus de rapport avec elfroi , et effrayant avec frayeur; or, on ne dit pas qu'un tyran est la frayeur, comme on dit qu'il est V effroi de ses sujets, et c'est parce que le mot frayeur et le mot effrayant ne marquent pas, comme effroi et cflVoyabic, une qualité permanente , mais bien nne qualité passagère , considérée toute par rapport à son effet du moment.

TERMINAISONS ÀBIÊ et EUX.

Pitoyable , piteux. Haûsàble^ odieux. Déleeiable, délicieux.

La terminaison eux est plutôt active que passive , et c'est pourquoi il existe en assez grand nombre des adjectifs en eux , synonymes d'adjectifs en ant. C'est , au contraire , parce que la terminaison ^uâ; se prend rarement dans le sens passif , que fort peu d'adjectiÉs de cette désinence ont des synonymes parmi les adjectifs en àble. Tels sont cependant , piteux , odieux et délicieux , par rapport à pitoyable , haissable et délectable , puisqu'ils signifient comme ceux-ci, qui est ou doit être pris en pitié , haî , goûté arec délices.

Quant à leur différence , elle se déduit de la nature de leurs bases et de la valeur précise de leurs terminaicons. Les premiers sont à base nominale: piUux vient de pitié, odieux du latin odiumj haine, et déliciettx de délice; les autres sont à base verbale, pitoyable étant formé du verbe inusité pttoyer, le môme à peu près que apitoyer , haïssable de haïr , et délectable du latin deleotare , agréer. De là il suit que l'adjectif en eux qualifie la chose en elle-même, au lieu que l'adjectif en able la fait considérer d'une manière relative , comme capable d'éprouver un effet , d'exciter de notre part un sentiment.

Et de la valeur comparée des terminaisons il résulte , d'une part , que l'adjectif en eux exprime avec plénitude et en abondance , au superlatif en quelque sorte , la qualité marquée simplement et sans aucun accessoire de cette espèce par l'adjectif en able; et, de l'autre, que le premier présente en fait ce que l'autre suppose simplement en puissance.

PITOYABLE , PirEUX. Qui fait quTonest un objet de pitié. Ëtat , ton piteux ou pitoyable, c'està-dire à faire pitié.

Pt'teua; signifie proprement qui excite , et pttoyable , qui doit exciter la pitié ; ce qui n'empêche pas ces deux mots d'ôtre synonymes , vu la facilité avec laquelle l'esprit passe de la réalité à la possibilité et réciproquement.

Piteux concentre l'attention sur la chose qualifiée : elle est de nature très-mauvaise ou dans une «orte de bassesse et de dégradation. « Mes yeux sont dans un iv^piteux état. • Volt. «Quoiqu'il fût ll»rt bien vêtu, il avait un air piteiix qui ne prévenait pas les yeux en faveur de fa bourse. » Les.

Le pis toi que l'on mit en pitemx équipage

Le paufre poliger : adieu planehes , earrenac. (Le lardinier el son seigneur.) Lftv.

Pitoyable est une qualification relative, qui rappelle expressément la propriété qu'a la chose d'être prise en pitié. « Ce que je voyais m'inspirait de la compassion : je m'approchai du vieillard et lui demandai pourquoi il restait dans le pitoyable état où il se trouvait. » Les. « Pisistrate se blessa lui-même , se fit porter tout sanglant au milieu de la place publique, et dit que «es ennemis l'avaient mis dans Tétat ptlof^le où on le vcryait : la populace s'émut.» Fin. «Hélas! mm cher C«ton, te voilà en pitoyable état. L'horrible plaie I a» (César à Gaton.) ^< Hais toi, à qui je lais pitié, d 'où vient que tu m'as suivi de si près?» (Caton à César.) Fbn.

Dans un piteux état, on est loin d'être à son aise; dans un état pitoyable, on est digne de compassion. Ainsi, piteuse mine, pOeuee chair, présentent des qualifications solitaires et tout à fait indépendantes de l'effet que sont susG^)tii»ies d'éprouver les choses pitoyables. Si piteux se prend toujours familièrement et rarement au sérieux , c'est précisément parce que ce mot est peu propre à marquer que la chose est digne de compassion.

HAlSSikBLB , ODIBUX. Qui est ou raad vn objet de haine. .

Du latin odi, je hais , a été l^ii odàn», haine , d'où vient édtostM, odieux, plein de haine, qui en excite beaucoup. Du même odi, oéire, on a formé hoir; d'où hùissabie, à haïr, pnopre à être ha!.

A le prendre rigoureusement , -oâiomx exprime plutôt comme un fait ce que haiuabk présente comme une capacité ou un devoir. Ce qui est odieux excite effectivement beaucoiq} de haine; ce qm est ka/S$$able est bon oa propre À être haî.

Ce qui est ha^tiàble est à hair, digne de haine , méprisable; ce mot est pour la théorie, pour la conception ou la possibilité. « Nous sommes ho/(ssables: la raison nous en convainc. Or, BuUe autre religion que la chrétienne ne propose de se haïr.» Pasc. «Je ne hais point les hommes -par inhumanité; je ne les hais que parce qu'ils sont haïssables (Timon). » Fén. « Il est bien ikit, ses manières sont agréables et polies; et à le bien examiner oe n'est pas un mortel haïssable. » Le^ <— Ce qui est odieux est effectivement chargé de haine, très-haï, méprisé. «Ma vie passée. Seigneur , vous a été ùès-odieuse par sa négligence continuelle. » Pasc.

Elle m'est odieuse , et Thorreur est si forte.. .. Mol. « Qu'y a-t-il de plus odieux dans le monde qu'un homme intéressé ?... Qu'y a-t-il , encore une fois , non-seulement de plus heMsable dans l'idée clu inonde, mais même de plus hai.» Bouro.

Mais ces mots a'emploient aussi tous deux, tantôt pour marquer le fait ou la séalité, tantôt pour exprkner la capacité ou la posaâ>ililé. Alocs ils diffèrent par leur degré de fone.

C'eAee qu'ont bien senti Condiliac etiloubaud. « On est haïsioble , dit le premier , parce qu'-on a un caractère désagréable ; on estodteuxpanequ^aa

sTRomniES QUI ont le même radical.

1 un caractère méprisable , Ticieux. » Koùbaud exprime la même pensée en d'autres termes. « Si l'objet haïssable est digne de haine , dit-il , l'objet odieux est digne de toute votre haine. Avec certains défauts, on est haïssable; avec certains vices , on est odieux. * — s Pour ne se répandre que sur les dehors , Tincivilité n'en est que plus haïssable , parce que c'^t toujours un défaut visible et manifeste. 3» Labr. «C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise que celle que le succès ne saurait justifier. « Id.

Enfin, ajoutons que odieux est plus relatif à la nature de la, chose qualifiée , et haïssable à l'effet qu'elle produit sur nous, au sentiment qu'elle provoque.

fiÊLEdABLB, DELICIEUX Très-agréahle.

Ce qui est délectMe paraît devoir êtreca qu'est en réalité l'objet délicieux; car délectable veut dire capable de délices, capable d'en produire, au lieu que délideus signifie , qui en est plein, c Le plaisir des sens est le perpétuel séducteur de la vie humaine : l'attention au beau et au délectable a commencé la séduction du genre humain. » Boss. « Si la concupiscence n'est pas de Dieu , la d^^toUe représentation (du théâtre) qui en étale tous les attraits , n'est pas non plus de lui. 9 Id. « Adam s'approcha d'un arbre fleuri et délectable. » lo. «lA fismme donc vit que le fruit de ce bois était bon à manger, et beau aux yeux, d'un aspect détedoble. « Yolt. < La vigne du Seigneur est la maÎBUi dlsraêl et les hommes de Juda en sont le germe d^leOoble; j'ai attendu qu'ils fissent des actions de justice et Us ne produisent qu'iniquité.» Pssc.

Mats si ce qui eât délectakie est apparent et promet d'agréer, ee qui est délicieux agrée actuellement: on respire ici un air délicieux (Rbon.); il fait ici un temps délicieux (Ssv.); nous faisons des lectures délicieuses (In.); Cash est ime contrée délicieuse (Tolt.).

En second lieu , quand délectable se prend aussi comme délicieux pour signifier une qualité , non plus virtuelle , mais effective , il est moins fort, s Fatre plaisiT , c'est produire dans notre ftme une modification délectable , touchante , satisfaisante. » P. A. < La vérité plaît à un géomètre par l'éclat dont elle brille avant que de lui plaire par la satlstacliou délicieuse qui en suit toujours la pleine démonstration.» In. »

TEBUINAISON IBL£.

Ea latin, ibUis équivaut à abilis; de même, en français, ible à able. Ce sont deux manières de terminer les adjectifs à base verbale , qui expriment qu'une chose peut subir telle action , être mise dans tel état, qui marquent la possibilité, la capacité d'être fait ou de devenir ce qui est signifié par le radical ; ce sont , pour le dire en moins de mot;;, les désinences ordinaires et indlUéremment employées des facultatif)» -passifs. Camprehensibilis j compréhensible ^ qui peut être compris ; sensUnlis , sensible , qui peut être senti ; pUusibUis, plausible^ qui peut être approuvé, agréé.

Page 1