LVI INTRODUCTION
barbares, dérivés du celtique qui était parlé par les Gaulois, ou du germanique ou tudesque, idiome usité parmi les Francs. La part du latin en comparaison de celle du grec y est immense. Le français a été primitivement le latin même, la langue des Romains, qui l'imposèrent à la Gaule, après la conquête, avec toute leur civilisation, leur littérature, leurs idées, leurs lois, leurs institutions politiques civiles et militaires. Par l'établissement du christianisme, dont les ministres parlaient latin ainsi que les maîtres du pays, l'usage de cette langue fut en quelque sorte consacré et se répandit de plus en plus. Aujourd'hui le latin forme dans la lan^e qui se parle en France la partie principale et quant au nonibre des mots et quant à l'excellence des choses que les mots désignent, la partie qui présente les termes propres à exprimer tout ce qui tient à la civilisation et rappelle la culture de l'esprit, tout ce qu'il y a de grand dans l'homme, ses facultés supérieures, ses sentiments les plus nobles, les opérations de son âme, ses idées relatives à Dieu, au beau, au bien et au droit. Le grec, au contraire, compte pour infiniment peu dans l'inventaire des mots présentement usités en français. Jamais il n'a été parlé dans notre pays par toute une classe d'hommes, et, avant la Renais^ sance, il était à peu près totalement ignoré des savants mêmes. Que si depuis lors notre vocabulaire s'est enrichi de quelques termes grecs, ils n'appartiennent point à la langue commune, et ils ont été empruntés pour le service des sciences, la rhétorique, la poétique, la mythologie et la médecine, dont la naissance, la rénovation ouïe progrès date de cette époque. Quant aux mots d'origine celtique ou gauloise et à ceux qui ont été tirés de la langue des Francs, ils sont également peu nombreux et se sont également ajoutés, en différents temps, comme de simples accessoires, à la langue des conquérants romains, qui prédomine d'une manière sensible dans le nouvel idiome. Hais ils se distinguent des autres éléments de cet idiome par un caractère propre, c'est qu'ils se rapportent à quelque chose de populaire ou de rustique, à des genres dldées peu relevés, à des occupationsou à des habitudes communes, sinon grossières, à des penchants bas, aux choses de la campagne ou du ménage, aux animaux et à ce qui les concerne.
Il suit de là relativement à la synonymie française une conséquence importante. Dans cette rencontre de termes fournis par différentes langues mères il s'en est trouvé nécessairement qui signiRaient les mêmes choses et qui avaient appartenu ceux-ci au latin, ceux-là au grec, au celtique ou au tudesque. D'où en français une source particulière de synonymes, à l'égard desquels doit être appliquée une règle de distinction également particulière, mais facile du reste à établir après ce qui vient d'être dit. C'est un principe, en cas de synonymie entre un mot d'origine celtiqueou germanique, et un mot latin ou grec, que celui-ci l'emporte en noblesse, est d'un rang plus relevé, et que souvent c'est un terme consacré ou tech- ' nique. Mais la règle est un peu différente selon que le terme savant vient du latin ou du grec. Dans le premier .cas, il est plus noble que le mot barbare, en ce sens qu'il se dit plutôt au moral et au figuré, et en parlant de choses grandes, considérables; ou bien c'est un terme de jurisprudence ou de liturgie, il n'a cours que dans le langage du barreau ou de l'Écriture. On s'assurera de ce carac-
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tèic en comparant, par exemple, dénigrer et noircir, instrument et outil, succès et réumte, pasteur et pâtre , oblation et offrande, colombe et pigeon, cheval et rosse, itttfmïé et naissance, inhumer et enterrer ^ suspicion et soupçon, indélébile et tne/fafoUe, exhérêder et déshériter, stipendier et soudoyer, construire et frd^ir. On peut Yoir aussi dans la première partie de ce dictionnaire, page 174, ce qui se rapporte à certains termes de même radical , et terminés , les uns en ment, les autres en ion : repaussement , répulsion; isolement, isolation; convertissement , conversion y etc. Nous y supposons, comme ici, que de deux mots également latins celui-là Test davantage qui reproduit plus fidèlement la forme du primitif. Le même rapport a lieu enti*e un mot venant de Fancienne langue latine et un autre qpii ne se trouve que dans la basse latinité, entre sacerdoce et prêtrise, pareiemple. — Quesi deux mots synonymes sont,run d'origine grecque, l'autre d^origme barbare ou latine , le premier se dira plutôt en matières de spéculation, de littérature ou de science, le second sera plutôt du langage commun et se ikà par rapport à la pratique et à la réalité. Nous devons nous borner à citer iai quelques exemples, afin d^ nous faire comprendre : hypothèse et supposition, hyperbole et exagération, épithète et adjectif, antithèse et opposition , antidote et (ontre-poison, antiphrase et contre-vérité, périphrase et circonlocution, problémcUi" (fue ti douteux, problème ei question , métamorphoser et transformer, hétérodoxe et hérétique^ panégyrique et éloge, hydropote et abstème. Ou bien , Tun rappellera une certaine chose chez les Grecs, et Tautre cette même chose chez les Romains, comme Euménides et Furies^ harangue et oraison.
Ces difierences, à vrai dire, se montrent sous un jour particulier, suivant les exemples, et elles ne sont pas les seules possibles; mais elles sont les plus considérables, et les autres s'y ramènent pour la plupart. Nous ne saurions rien ajouter à ce qui vient d'être dit sur ce sujet, à moins d'entrer dans des détails qui serûent ici déplacés. Nous avons dû nous en tenir à ces généralités , ne désespérant pas d'être complet, malgré la concision nécessaire dans une pareille ihéOTie.
Vn. utilité de Tétade comparative des mots synonymes.
Quoiqu'il ait &llu commencer par établir la nécessité de ces recherches pour en faire bien concevoir l'objet, elles sont aujourd'hui si peu estimées ou si peu connues, qu'il importe d'en exposer en détail les principaux avantages.
Le premier consiste à dûninuer le nombre des synonymes, en augmentant celui des tenues spéciaux. Les synonymes abondent dans les langues anciennes : dans les langues modernes ils deviennent de plus en plus rares. Le domaine des expressions vagues et indéterminées, sur l'emploi desquelles il semble qu'il ne faille interroger que l'oreille , se restreint et celui des termes à signification fixe, à caractères tranchés, et qu'il y aurait de la honte à confondre avec d'autres, s'étend à proportion. En sorte que, sous le rapport synonymique, comme sous tous les. autres, les langues subissent un continuel perfectionnement en
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vertu duquel le besoin de l'harmonie et de la variété des formes se trouve sacrifié à celui de la netteté et de la rigueur. Or, dans ce travail du temps, les déterminations des synonymistes sont d'une incontestable utilité. Si elles ne l'accélèrent pas toujours, elles en assurent du moins les résultats en les constatant.
Toutefois , il reste et restera toujours dans chaque langue quantité de mots synonymes , c'est-à-dire de ces mots à contours indécis que les dictionnaires ne définissent pas ou qu'ils définissent les uns par les autres, parce qu'ils n'ont entre eux que des différences légères et difficiles à apercevoir. Us composent proprement le domaine du synonymiste^ et à leur égard ses ouvrages penvent seuls être consultés avec fruit
D'abord, en nous apprenant les nuances distinctives de ces mots sans oarac» tères apparents , le synonymiste nous révèle , pour exprimer.nos pensées, des moyens dont jusque-là nous ignorions k valeur. Ce sont des biens dont ii nous enrichit , puisque , les ayant , nous ne savions pas en user, et qu'il nous enseigne à en jouir. Nous sommes loin de faire de notre langue tout l'usage que naos pourrions et que nous devrions en faire. Parmi les mots qui signifient un mèiBe ordre d'idées sous des aspects divers, nous en employons ordinairement un seul dans toutes les occasions; nous négligeons de rendre la variété des nuances; nous nous réduisons à une pauvreté volontaire; nous finissons même par igndrer nos ressources^ On dirait un ouvrier, qui de plusieurs instruments propres pour un certain genre de travail prendrait toujours le même, et ne se donnerait pas la peine de choisir le meilleur et le plus commode dans les différents cas, revenant machinalement à celui dont il a l'iiabîtode et laissant se rouiller tous les autres. Voyez le langage du peuple : les mêmes mots» et œ sont les plus communs , s'y reproduisent sans cesse : lefa sont, parmi les varbes^ faire et dire. Et ce qui , sous ce rappcurt , arrive au peuple par ignorance, arriw également aux gens instruits par négligence d'abord et ensuite parce qu'il es coûterait beaucoup de se soustraire à la routine. De là dans tous les écrits sv des sujets ordinaires un style commun, imiforme, plat, sans caractère, sans précision, sans justesse. C'est à peine si nos écrivains et nos orateurs éminents, au risque de paraître étranges et recherchés dans leur langage, s'appliquent à remplacer l'expression générale et courante par l'expression spéciale ^ pro|^. Qu'il s'agisse» dans le discours , de ç|iielque chose de ttcfaeux à quoi noos sommes en pr(He , k plupart se contenteront éi tous nous nous contentons pour l'ordinaire du mot général , malheur. Mais celui qui tient à bien dire voudra savoir s'il doit préférer in/br^tme, adversité, disgrâce, misère, détresse, aeddmtf revers, échec, traverse, calamité, eatastrophe, désastre, mésaventure, maiencontre ou déconvenue. Qu'un homme aime trop l'argent , y tienne trop , nous nous bornons tous et presque toujours à le traiter A^avare; nous prenons sans cboix Texpreslon la première venue, c'est-à^-dire la plus commune, et nous n'exami-
1. « G«tt6 p«avr«té , di8«tt déjà Pasquier , ae prOTient 4e la disette de notre langue , tins de bovmémei et de notre paseHe. »
nrrRODucnoR. lix
Bons pas si, pur rapport à rhomme en qnesCkm, il ne taadrait pas wàevx nous serfir des mois, mfërieiewCj Mwhé^ intêresféy sordide^ eras$eux^ ladre, vilain, ^ichejwesqmn, Is^tfi. ATonsHiOQs à désigner l'action d'induire en errenr, le ▼erbe tftmiper nous mîSt, nous deseendons rarement jusqu'aux spécialités mar* quèes par iAtuer, décevoir^ en imposer, leurrer, surprendre, amuser, donner le change jûUraper, doper, enjôler, embabouimer. Et pourtant, suîyant la remarque judidoKe dé Labruyère : « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent TmiiTe wae seule de nos pensées il n'y en a qu'une qui soit la bonne; tout ce ^ ne Test point est faitde et ne satisâdt point un homme d'esprit qui veut se&ire entendre^. » Goame il se trouve des hommes qui ne connaissent etn'ac* ceptent volontiers de monnaies que celles de cuivre, de même il en est à qui Pinstrucfioti if a point appris les acceptions précises des mots qui stgnirientune même idée cbaeonavec raie tmance distincte : permis à cevx-là de ne £dre usage que des expressions communes et courantes. Mais les expressions spéciales, caractéristiques, chargées d'accessoires particuliers, doivent-^lles rester renfer* mées dans les trésors de notre littérature classique comme des capitaux qui n'ont i^us cours? Et qui devra savoir nettement les valeurs.de ces monnaies d'argent, d*or et de papier, et les remettre en circulatioii , si ce n'est l'homnoie instruit qui pense le pins et qui prétend le plus à rendre ses pensées avec une parfûte exaetitndeT
Cette ignorance volo«tab« de tout ce que peut notre langue pour satisfaire aux liesoms de te. pensée produit les extravagances du néologisme. Au lieu de n'accuser qae soi de cette pémirie réelle , on s'en fyrend à la langue eDemèrne, et an Itea d'7 remédier en en supprimant la cause, c'est-à-dire en se mettant à étudier et à recueQlîr toutes tes richesses du vocabulaire , on aime mieux 7 suppléer par des créations arl»traires ou des emprunts à l'étranger. Assurément, ceux qui «e croient obligés, pour r^idre leurs idées, d'avoir recours à ce fiital expédient , ne soupçonnent' même pas toutes les imances, tontes les ddlicatesees, toutes les variétés de ngnffîcations d'une langue qui ne leur fournit pas des moyens suffisants d'expresrion, uniquement parce qu'ils ne prennent pas ht peine de les Idi demander. Novateurs par défaut de savoir, assez semblables à des femmes coquettes qui , possédant un assortiment d'habits de tontes formes, pour toutes les saisons et toutes les circonstances, ne laisseraient pas d'en adieter de temps en temps de nouveaux , moins bien fSrits pent-ètre et 'moins commodes, simplement pour s'épargner la peine de visiter en détail toute leur garde-robe et d'en tenir un compte exact. S'ils cou-
1. Uass ses Cemmentaires sur ComeUle et ailleun, Voltaire ne cesse de répéter que le mot propre est partout de rigueur. « Qae le mot propre est nécessaire 1 et qae sans lui tout languit et rérolte 1... Sins le mot propre rien n'est beau , il n'y a point de bons vers, on n'exprimé jamais bien ce qu'on pense.... Nos bons écrivains, Fènelon, Bossuet, Racine, Despréauz, employaient toujours le mot pR^re. » « La propriété des termes , dit d'Alembert , est le caractère distînctif des grands écrivains ; c'est par là q;uc leur style est toujours au niveau de leur sujet ; c'est à cette qualité qu'on reconnaît k vrai talent d'écrire , et non à l'ait futile de déguiser par un vain colons des idées communes. »