‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymes, ouvrage qui a obtenu de l'Institut le prix de linguistique en 1853 et en 1858 (volume 2)Chapitre 45 sur 426 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

et Varrité n'est qu'un acte d'administration publique ou privée qui peut être annulé , corrigé ou amendé, d'après quelques considérations nou< velles, par«ceux même qui en sont les auteurs. On rend des arrêts , on prend des arrêtés; les premiers se cassent, les seconds se rapportent quand il y a lieu, v

FOSSE, F08SÉ. Trou £ût dans la terre, excavation.

Fosse offre nécessairement les, mêmes nuances caractéristiques que rôt et arrêt , qui les doivent à ce que nous leur avons accordé , ce que nous ne pouvons refuser à fosse, d'avoir une terminaison insignifiante. Le mot fosse sera donc plus général , plus absolu , et le mot fossé plus particulier , plus relatif. L'un exprimera la chose en elle-même , et sans rapport à l'agent : il y a dans la rivière une fosse dangereuse. L'autre se rapportera à l'action , au travail de l'homme qui a creusé le fossé, à son mode d'action ^ et à son intention. En effet, le fossé n'est jamais, comme quelquefois la fosse , l'œuvre de la nature ou du hasard ; il a une régularité qui lui est propre , et une fin particulière , celle de protéger un édifice , un fort, ou un champ.

SYNONYMIE DES SUBSTANTIFS ORDINAIRES ABS- TRAITS AVEC DBS ADJECTIFS PRIS SUBSTANTI- VEMENT.

Le beau , la beauté. Le vrai , la vérité. Le bon , le juste, Vhonnête; la bonté, la justice, V honnêteté, l'tn/îm, Vinfinité. Le sublime, 'la sublimité. Vutile, V agréable; futilité, VagrémerU. Le solide , la solidité. Etc.

iD^épendamment des noms propres, qui sont toujours en petit nombre , les langues ne renferment que deux sortes de substantifs : les uns génériques , c'est-à-dire signifiant des genres ou des réunions de qualités, comme animal, rivière, arbre , maison; les autres abstraits , c'est-à-dire signifiant une seule qualité trouvée dans divers individus comparés, puis généralisée, tels que beauté, solidité, chaleur , justice. Les derniers, les substantifs abstraits , ont le plus grand rapport avec les adjectifs qui leur correspondent. Outre quils paraissent en dériver quant à la forme , par exemple , beauté de beau , solidité de solide , ils expriment la même qualité ; seulement elle est considérée dans l'adjectif connue attribu ou prédicat, c'est-à-dire en relation nécessaire avec un objet, et dans le substantif, elle est plus abstraite , plus générale , plus indépendante , elle est présentée comme se suffisant à elle-même. Mais le langage ne se borne pas à former ainsi des substantifs en donnant aux adjectifs une terminaison substantive. Quelquefois il en forme d'autres, comme le beau, le solide, le juste, Vhonnête , qui sont l'adjectif lui-même devant lequel on met l'article. De là, la source de nombreux substantifs synonymes, ayant, les uns la terminaison même des adjectifs , les autres la terminaison ordinaire des substantifs. Nous prendrons pour exemple, dans la langue française, le beau, la beauté; le vrai, la vérité; le juste, la justice; VhonnêU, Vhonr*t€té;Vinfini, Vinfinité;

le sublime, la sublimité; VutOe, Vutilité; le solide, la solidité; les extrêmes, les extrémités; le chaud , la chaleur; le sec , la sécheresse , etc. Avant de signaler les différences à établir entre ces synonymes , nous remarquerons que toutes les langues en renferment de semblables. Ainsi , en grec , à l'adjectif àXii6^ç,éç, vrai, correspondent^ à^rf Oeia, la vérité, et, xb aktfiU, le vrai. En latin, on trouve pareillement verum et veritas , honestum et honestas, ptUchrum et pulchritudo. De même en allemand, das Wahre, die Wahrheit, etc. Cette question rentre donc dans la grammaire générale; sa solution importe à toutes les langues , elle doit même intéresser le philosophe curieux de connaître la marche de l'esprit humain dans la formation des idées générales.

Roubaud a déjà traité cette question incidemment, à l'article Chaud et chaleur. Voici ce qu'il en dit : « Le vrai , le faux , le beau , le bon , ne sont pas précisément la vérité, la fausseté, La beauté, la bonté : ils représentent ces qualités comme subsistantes dans des êtres idéaux ou abstraits, ou bien dans quelque sujet vague ou indéterminé. Le vrai est un objet caractérisé ou distingué par la vérité, ou bien une chose conforme à la vérité, ce qu'il y a de conforme à la vérité dans une chose.

« Cette différence distingue généralement les adjectifs érigés en substantifs des noms qui expriment la qualité caractéristique ou distinctive. Vagrément et Vutilité constituent VagréaJble et Vutile : Vutile et Vagréàble ont en partage et en propre Vutilité et Vagrénent.

a L'ancienne philosophie a dit : le chaud ^ le froid, le sec, V humide, pour distinguer les éléments ou les principes des choses. Le chaud est alors l'élément dont la chaleur est la qualité propre. »

La distinction est à peu près juste , mais elle demande à être généralisée, développée et appliquée.

1» Grammaticalement considérés, le beau, le vrai, le juste, etc., ne sont pas des substantifs abstraits , mais des substantifs génériques ; car ils sont tous du masculin , tandis que les noms abstraits sont tous du féminin. Ils représentent donc , en effet , non des réalités ou des fragments de réalités observables , mais des conceptions , des êtres idéaux, indépendants des réalités, et en qui se trouvent réalisées les qualités exprimées par les substantifs abstraits. Ils ne sont pas , comme ceuxci , quelque chose de simplement caractésistique ou qualificatif, mais quelque chose de substantiel et d'essentiel; ce sont des types, pour parler le langage de Platon. Leur caractère distinctif unique , c'est qu'ils sont absolus , c'est-à-dire qu'ils expriment la qualité , abstraction faite des êtres auxquels elle appartient. Au contraire , les noms abstraits la désignent , quand elle n'est point encore arrivée au nec plus uUra de l'abstraction , ou bien , quand elle est reparticularisée et qu'on la fait descendre de la hauteur de l'absolu pour l'ap^ pliquer de nouveau aux objets. En d'autres termes, les noms abstraits s'emploient en parlant d'une chose ou d'une personne en particulie ; iU expriment une qualité appréciable , portée à on èertain

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

degré, oa, dans tons les cas, cette qaalité par rapport à' certaines circonstances particulières. Les noms-adjectifs se disent dans le sens le plus ▼aste, le plus général, sans égard ni aux choses, ni aux personnes , ni aux circonstances , quelles qu'elles soient. C'est là la différence essentielle. Lies suivantes n'en sont que les développements ou les conséquences.

2* Les substantifs abstraits s'emploient rarement sans un complément indirect commençant par de; c'est tout le contraire pour les substantife-adjectii^. La heaati d'une femme, la mérité d'un récit, la /t»tice et Vhonnêteié d'un procédé , la solidité d'un édifice , les^ertrémitét d'un bftton , etc.

3* C'^t à cause de leur caractère d'absolu et d'indéternûnation que les substantifs-adjectifs, à la difTèrence des autres, s'emploient bien sans Varlicle dans les exjHiessions telles que celles-ci : Il fait, ou j'ai cAiiiid ou froid.

4* Lfô substantifs-adjectifs ne s'emploient pas avec les adjectifs qui marquent plus ou moins. On reconnaît à on objet une grande beauté, à un magistrat une grande justice , mais non un grand beau , un grand juste.

S* Les substantifs-adjectifs ne se prennent pas non plus comme les autres dans le sens partitif. On dit qn'un homme a quelque honté^ quelque honnêteté dans le caractère , et non pas quelque boa, quelque honmâe.

G* Dans les langues, le grec , le latin et l'allemand, qui, outre des substantifs masculins et féminins , en possèdent qui ne sont ni l'un ni l'autre, et que, pour cela, on appelle neutres (neutrum, ni l'un ni l'autre), les substantifs-adjectifs /entrent toujours dans cette dernière classe; ce qui contribue encore à leur faire perdre tout caractère de relation.

']• Comme les substantifs-adjectifs n'ont rapport à aucune réalité , ils expriment quelque chose d'invariable, de permanent, d'étemel, de non contingent. La heauiéy la juiiiee, la vérité ^ peuvent TarJer, et varient en effet d'un pays à l'autre; mais le becw, le juste, le vrai demeurent.

8* Les substantife-adjectife appartiennent essentiellement aux sciences spéculatives , et les autres anix sciences empiriques, ou môme aux beauxarts. Aristote et la philosophie scolastique prétendaient expliquer toutes les choses naturelles avec le dMud , le froid , le sec et Vhumide ; la p}iysîque moderne étudie la chaleur et Vhumidité, JL 'esthétique traite du "beau; la critique étudie la heauté dans les ceuvres de l'imagination. La morale s'occupe du Um , la logique du vrai; les moralistes observateurs , tels que Labruyère et Larochefoucanld , recherchent la JKinté des actions , et les sciences recherchent chacune un certain genre ^ vérité. Longin a fait un traité du sublime , qui ne roule en particulier et exclusivement ni sur la nbltmif^du style, ni sur la sublimité âts pensées , ni sur aucune autre sublimiié que ce soit. On ipersoDDiâé la beauté, la vérité, la justice, et TVtouf on en a, fait des êtres du sexe féminin. Le km le frai , le jvsU sont trop loin des réalités

pour que l'imagination ait pu songer à s'en emparer , afin de les revêtir de formes.

Entrons dans les détails. Deux systèmes ont régné en philosophie depuis Platon et Aristotf sur les idées que représentent les substantifsadjectifs, savoir : celui qui les considère comme des types dont les substantifs abstraits marqueraient les manifestations, et celui qui ne voit, dans les substantifs-adjectifs , que la qualité abstraite au suprême degré. Tout en constatant dans les synonymes que nous allons examiner les distinctions établies plus haut , nous remarquerons que certains substantifs-adjectifs paraissent plus ûivorables au système platonicien et d'autres au système d'Aristote.

Le BEAU , la BEAUTÉ.

Le beau est absolu , la beauté relative. Le beau c'est le beau en soi , le beau véritable , le beau type , c'est un idéal que les artistes s'efforcent de réaliser, et, loin que le beau soit beau par sa conformité à la beauté, comme dit Roubaud , il semble plutôt que la beauté est dans les objets une modification qu'on doit considérer comme une manifestation ou une application du beau. Du reste , le beau , c'est quelque chose de vague ou plutôt d'étendu qui s'applique à tout ce qui est beau sans exception; ce n'est point une idée acquise , mais plutôt une conception par laquelle nous nous représentons une qualité , telle qu'elle doit être , et non telle qu'elle est. La beauté est relative : elle se dit de ce qui a la grâce, la forme, les proportions requises par la mode, les mœurs, les usages, pour qu'un objet soit beau. Il y en a de bien des sortes : <t Comme on dit beauté poétique, on devrait dire aussi beauté géométrique , beauté médicinale. » Pasg.

Le VRAI , la VÉRITÉ. Ces deux mots sont plus synonymes que tous les autres , et ce qui fait qu'on hésite davantage dans l'emploi de l'un ou de l'autre , c'est que tous deux sont très-abstraits , très-éloignés des réalités. Cependant il n'y h point à s'y tromper.

La vérité est le vrai relatif, le vrai qui se démontre et s'acquiert par tel ou tel moyen. Le vrai est un type de «^rif^, un idéal, une conception à laquelle sont conformes toutes les vérités. Quand Boileau dit , rien n'est beau que le vrai , il exprime d'une manière absolue , nette , précise , tranchante , tout ce qui a été , est , ou sera vrai , tout ce qui est susceptible de posséder la qualité marquée par cet adjectif; il ne reste plus rien à désirer, on n'attend plus que l'auteur détermine de quelle vérité il entend parler. Pascal appelle l'homme « juge de toutes choses, imbécile ver de terre , dépositaire du «rat. » — « Dieu et le vrai, dit-il encore, sont inséparables; et, si l'un est ou n'est pas , s'il est certain oU incertain , l'autre est nécessairement de même. » Mais quand il parle du vrai relatif, c'est-à-dire de celui qui s'acquiert , et par tels ou tels moyens , il se sert du mot vérité. « Nous connaissons la vérité, disent les dogmatistes , non-seulement par raisonnement, mais aussi par sentiment et par une intelligence vive et lumineuse. »

Le BON, la BONTÉ; le JUSTE, la JUSTICE; 'HONNÊTE, l'HONNÊTETÉ.

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