PREMIÈRE PARTIE
de l'avarice , et qa' avaricieux se dit plus proprement lorsqu'il n'est question que d'un acte ou d'un trait particulier de cette passion. Un homme qui ne donne jamais passe pour un avare; celui qui manque à donner dans l'occasion s'attire l'épithète 6! avaricieux. » Plaute et Molière ont mis 1: 'avare sur la scène , et l'ont placé dans diverses situations où il se montre avaricieux. Avare , terme abstrait et absolu , exprime plutôt en ellemême la passion de posséder , de retenir , de garder, sans aucun dessein de faire usage; avaricieux , terme concret et relatif, représente la même passion dans ses effets particuliers, refusant de donner et se faisant sentir aux autres. « Apollon s'est fait architecte pour un roi avaricieux et ingrat. » Laf. « Un avaricieux même qui aime devient libéral. » Pasc. Dans le Légataire, de Regnard, Géronte témoignant sa surprise d'avoir légué sans raison quinze cents francs de rente à un fripon tel que Crispin , celui-ci lui répond :
Ne vous repentez pas d'une œuvre méritoire ;
Voulez-vous, démentant an généreux effort ,
Etre avaricieux même après votre mort ? D'un autre côté, avaricieux exprime une idée plus minutieuse d'avarice. C'est pourquoi ce mot ne se prend jamais en bonne part, comme son synonyme : on est avare du temps , de louanges ; un général est avare du sang de ses soldats.
DOUX, DOUCEREUX. Qui a de la douceur.
Doux est opposé à amer , aigre , âpre , et se dit d'une chose agréable au goût. Ce qui est douce9 reux a tant de douceur qu'il en devient fade et rebutant ; car le mot doucereux indique surabondance, excès de douceur , et par suite saveur désagréable :
Ce vin rouge et vermeil, mais fade et doucereux, N'avait rien qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.
Boil.
Même différence au figuré. L'homme doux dit des choses ou tient une conduite qui charment; l'homme doucereux dit des fadeurs qui lassent et ennuient. On est doux , et on fait le doucereux; c'est-à-dire que le premier mot marque une qualité naturelle, et le second une qualité factice, affectée , exagérée , chargée. « Doucereux courtisans. » Regn. « Les manières de Lauzun étaient toutes mesurées, réservées, doucereuses. » S. S.. a Nos poètes ont rendu les spectacles languissants, fades et doucereux comme les romans. »
FÉN
CHAUD, CHALEUREUX. Qui a de la chaleur.
Chaud est l'expression pure et simple de cette qualité, et signifie l'opposé de froid; chaleureux se dit de ce qui est plein de chaleur. Mais ces deux mots ne sont guère synonymes qu'au figuré , lorsqu'on parle du style et des discours. Alors chaud marque moins de force d'entraînement et de véhémence ; il exprime la qualité plutôt comme concentrée dans le sujet que comme se manifestant par des effets éclatants : une chaude dispute caractérise la dispute sans que la chaleur des disputants frappe beaucoup , comme elle frappe , par exemple , quand on dit qu'un général encourage ses troupes par de chaleureuses paroles, ce Les chaleureux mouvements de l'éloquence. » Charr. Chaleureux enchérit donc sur chaud, et même
quelquefois jusqu'à l'exagération, car il semble indiquer une sorte d'animation qui n'est pas toujours naturelle , et tient de l'emphase.
VAIN , VANITEUX. Fier d'avantages frivoles ou chimériques.
Vain exprime le défaut d'une manière générale et indépendamment des circonstances de temps , de lieu , ainsi que des objets et du degré ; il fait connaître un trait de caractère, Vaniteux se dit de celui qui est ou a été vain dans un certain cas et pour certaines choses déterminées. Ce mot d'ailleurs est plus concret , et la vanité du vaniteux consiste davantage dans la montre et dans les airs. Mais la différence la plus importante, c'est que vaniteux présente tous les détails et toutes les minuties de la vanité poussée à l'excès. Le vaniteux est vain des choses les plus insignifiantes , qui en valent le moins la peine ; c'est une vanité sotte et puérile.
DIFFICILE, DIFFICULTUEUX. Peu accommodant, qu'on n'amène pas sans peine à conclure certaines affaires.
Un homme habituellement difficile ou difficile par caractère se montre difficultueux dans un cas particulier, ce Lorsqu'on m'en fit la proposition , je fis la difficultueuse . » Les. Ensuite, difficultueux enchérit sur difficile : l'homme difficultueux est difficile sur toutes choses , soulève des difficultés à tous propos, où il n'y a pas lieu. « La mère avait bien fait la difficultueuse. » Les. a Oh ! vous êtes trop difficultueux. » Id. « Ah ! que vous êtes difficultueuse. » Id. ce Calmer les soupçons d'esprits faibles et difficultueux. » S. S. ce On ne voit point de gens plus ombrageux , plus difficultueux , plus tenaces , plus ardents dans les procès que les religieux. » Fén. «.Difficile, suivant Condillac, se dit des caractères qu'on a de la peine à contenter, des esprits qui condamnent tout , et qu'on ne sait comment prendre pour avoir leur approbation ou pour en obtenir ce qu'on leur demande; et un homme difficultueux est celui qui, dans les affaires, fait naître difficultés sur difficultés , mais ordinairement de mauvaises difficultés , auxquelles on ne devait pas s'attendre. »
Eux signifie proprement plénitude, abondance, et quelquefois excès de la qualité exprimée par l'adjectif. Si dans avaricieux, dévotieux, vaniteux, difficultueux, elle semble y ajouter une idée de minuties, de petites choses, ce n'est pas que cette signification lui soit essentielle, car elle ne l'a pas' dans doucereux et chaleureux; mais c'est que la manière d'être avare, dévot, etc. , à l'excès consiste à l'être jusque dans les plus petites choses. La désinence latine osus n'emporte pas non plus nécessairement cette seconde idée. Ainsi, gratus signifie agréable, bien venu près de quelqu'un; gratiosus , favori, qui jouit près de quelqu'un d'une grande faveur , qui est dans ses bonnes grâces. Il ne faudrait donc pas non plus en latin se laisser abuser , sur la généralité de cette idée , par des mots tels que perfidiosus et industriosus , qui désignent, l'une une perfidie plus subtile , plus artificieuse que perfidus; l'autre , une industrie plus adroite , plus soigneuse , plus attachée aux petites choses que industrius.
SYNONYMIE DES ADJECTIFS VENANT , L UN D UN VERBE , ET L'AUTRE D'UN SUBSTANTIF CORRES- PONDANT.
Menteur , mensonger. Loueur , louangeur. Passant , passager.
Leur différence de valeur tient à leur différence d'origine- L'adjectif verbal suppose de la part du sujet qualifié action, et' presque toujours action forte, expresse, volontaire, intentionnelle. Au contraire , l'adjectif nominal , ou ne désigne point l'action , ou en désigne une peu prononcée , peu spéciale, involontaire; de là vient que le premier se dit surtout des personnes, c'est-à-dire des agents capables de dessein et de préméditation , tandis que le second s'applique plus particulièrement aux choses. Ensuite , l'adjectif verbal qualifie en raison d'un fait , et l'adjectif nominal en raison d'une qualité constante. Le premier, par cela seul qu'il tient du verbe , marque une qualité temporaire; car l'idée d'un temps précis, passé , présent , ou futur et non continuel , s'attache toujours au verbe , et c'est pourquoi il est appelé en allemand le mot du temps, Zeitwort.
MENTEUR , MENSONGER. Qui trompe en mentant , en faisant considérer comme vrai ce qui est faux.
Ils ne sont synonymes que lorsqu'ils s'appliquent tous deux aux choses , attendu que mensonger ne peut se dire des personnes. L'éclat menteur ou mensonger des biens de ce monde.
Menteur est plus fort que mensonger; il semble indiquer des promessses faites et qu'on ne tient pas ; et , comme dans ce sens , il se prend métaphoriquement , on ne l'emploie que dans le style élevé. Un récit menteur diffère bien d'un récit mensonger: la première expression emporte que lemensonge est dans la personne qui fait le récit , et la seconde qu'il réside dans la chose même. Faire un récit menteur, c'est mentir volontairement, en faisant un récit qu'on sait être faux ; un récit mensonger contient des faussetés , mais on l'ignore. En un mot, menteur rappelle l'action du verbe mentir , l'habitude de mentir , et mensonger , l'état constant de ce qui a la qualité exprimée par le substantif mensonge. On ne dit menteur que des choses considérées comme des personnes qui cherchent à tromper, ou bien des choses qui sont faites par des personnes à dessein de tromper. La renommée est menteuse (Volt.); la menteuse antiquité (J. J.) ; oracles menteurs (Laf. , Volt.). « Le néant paraît quelque chose; mais il n'est rien qu'un néant menteur : que ne fait-il point espérer? Mais dans le fond que donne-t-il? » Fén. Langage menteur (Rac); paroles menteuses (Mol.). «La nature humaine est partout orgueilleuse , partout menteuse, et veut toujours en imposer. » Volt. Mensonger qualifie les choses propres à tromper , mais non pas destinées pour tromper. Plaisirs mensongers (Acad.); allusions (Lah.), légendes (Volt.) mensongères. Les romans sont des produc* tions mensongères (Lah.). La peinture et la poésie sont des arts mensongers (J. J.).
Je l'ai vu, ce n'est point une erreur passagère Que produit du sommeil la vapeur mensongère. Volt.
LOUEUR, LOUANGEUR. Qui loue ou donne des louanges.
Loueur ne se dit que des personnes ; louangeur se dit aussi des choses : plume louangeuse (J. J.); discours ou ton louangeur (Acad.); histoires louangeuses (Lah.). Loueur qualifie en raison d'un fait unique , au lieu que louangeur marque plutôt une habitude constante : ainsi, La Fontaine dit qu'en donnant au prince de Gondé , à l'égard de César , sinon la préférence , mais la concurrence du moins, il croirait être un loueur modeste. Les hommes sont , suivant Alceste ,
Sur toutes les affaires , Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires. Mol « Corbinelli a fait une épître contre les loueurs excessifs. » Sév. Mais louangeur n'a aucun rapport à un cas présent , à des faits particuliers ; il exprime une habitude de louer à tous propos , sans préméditation et comme par instinct. « Le cardinal Dubois était doux, bas, souple, louangeur, admirateur. » S. S. « Bonnard avait le défaut d'être un peu louangeur.» Lah. «Horace, qui n'est pas louangeur, appelle Sophocle le grand Sophocle.-» Id. Enfin , loueur est une qualification plus relative à la personne qui loue , et louangeur une qualification plus relative aux louanges qu'il donne : un loueur perpétuel fait sans cesse l'action de louer; un louangeur fade , fastidieux , emphatique , donne des louanges fades , fastidieuses , emphatiques.
PASSANT, PASSAGER, se disent des personnes qui se transportent d'un lieu à un autre.
Par leur sens , ces termes se rapprochent beaucoup plus , l'un du verbe passer , et l'autre du substantif passade. Le passant ne fait que passer; ce mot indique un trajet très-court , et qui ne dure qu'un instant. Le passager met plus de temps à passer; c'est un voyageur qui séjourne quelque peu sur le navire qui le transporte. On dit de l'homme qu'il n'est que passager sur cette terre , parce que son passage y dure au moins quelque temps. Par la raison contraire , passant a souvent été employé dans les épitaphes : Arrête , passant. En outre, passant exprime réellement l'action de passer , et passager un état : on arrête les passants; sur un navire il y a des soldats et des passagers.
SYNONYMIE DES VERBES NEUTRES AVEC LES MÈM VERBES DEVENUS ACTIFS ET ACCOMPAGNÉS DU PRONOM PERSONNEL.
Passer, se passer. Mourir, se mourir. Pâmer, se pâmer. Panacher, se panacher. Noircir, se noircir. Amender, s'amender. Pourrir, chancir, moisir; se pourrir, se chancir, se moisir. Etc.
Beaucoup de verbes, dans notre langue, ont à peu près la même signification , employés sous la forme neutre et sous la forme pronominale. Nous disons presque indifféremment, par exemple , que la beauté passe et se passe; qu'on meurt et qu'on se meurt; qu'on pâme et qu'on se pâme; que le lait épaissit et s'épaissit ; que les animaux engraissent et s'engraissent ; que la campagne embellit et s'embellit; que l'heure approche et s'approche. De là autant d'expressions synonymi-