PREMIÈRE PARTIE
SYNONYMIE DES ADJECTIFS ORDINAIRES AVEC DES PARTICIPES PASSÉS PRIS ADJECTIVEMENT.
Epais , épaissi. Faible , affaibli. Convive , convié. Haut, haussé. Gros, grossi. Faux, falsifié. Courbe , courbé. Froid , froidi. Uns , unis. Inquiet , inquiété. Cher , chéri. Insigne , signalé. Quitte, acquitté.
Les adjectifs, ainsi que les participes passés, expriment dans les choses ou les personnes la qualité signifiée par le radical commun, mais avec des différences assez sensibles. Ils marquent cette qualité . les premiers , comme inhérente à l'objet , comme lui étant propre et naturelle ; les seconds , comme lui étant survenue , comme acquise , comme étant l'effet d'une modification accidentelle. La qualité exprimée par l'adjectif est présentée comme tenant à la constitution de l'objet, et le fait concevoir tel qu'il est; la même qualité exprimée par le participe est présentée comme tenant aux circonstances, et le dépeint tel qu'on l'a fait, tel qu'il est devenu. Le participe suppose donc un changement de l'état antérieur, idée totalement étrangère à l'adjectif , lequel au contraire désigne la qualité comme habituelle, si c'est une manière d'agir, et comme naturelle , s'il s'agit d'une manière d'être.
La règle est sans exception , elle s'étend à tous les exemples. Qnnaît avec un esprit épais; l'esprit épaissi est l'esprit devenu épais. On dit d'un corps solide qu'il est épais; d'un corps liquide, devenu solide, qu'il est épaissi. Certains hommes ont naturellement la langue si épaisse qu'ils ne peuvent parler qu'avec peine; il arrive à beaucoup de malades d'avoir la langue épaissie. «Quand l'air est plein de brouillards épais ,... » Fén. « Si l'air devenait plus épais, nous nous noierions dans les flots de cet air épaissi. » Id. Un homme est faible par lui-même ; il est affaibli quand il a subi une action qui l'a affaibli ou rendu faible. «Combien de" vierges déjà faibles-par elles-mêmes , encore plus affaiblies par les abstinences , par les jeûnes..., n'ont pris néanmoins jamais aucun relâche? » Bourd. Convive marque un état habituel; convié désigne une qualité reçue, une modification , le résultat d'une invitation ; l'un représente l'homme tel qu'il est , l'autre tel qu'on l'a fait.
Un autre caractère distinctif consiste en ce que l'adjectif est absolu et le participe relatif. La qualité marquée par ce dernier peut aller jusqu'à un très-haut degré sans doute , mais elle n'a pas lieu constamment et sous tous les rapports. Ce qui est haussé peut bien n'être pas absolument haut. Et il en est de même de ce qui est épaissi , grossi , falsifié, courbé, affaibli, froidi, etc., à l'égard de ce qui est épais , gros , etc. « Le duc de Chevreuse et le duc de Beauvilliers étaient unis jusqu'à n'être qu'wn.» S. S. « Quelque uns, car c'est trop peu dire unis, que fussent en tout M. de ChevreuseetM. de Beauvilliers, celui-ci n'approuvait pas les chimères de son beau-frère.» Id. «Je ne sais ce que veut dire cette douce attention distinguée du recueillement. Il ne faut pas distinguer des choses si unies , ou plutôt si unes. » Boss.
Mais , quoique dans le participe passé la qualité n'apparaisse pas comme absolue , elle y est plus saillante que dans l'adjectif, elle y appelle davantage l'attention ; précisément parce qu'elle n'y est que par accident, elle s'y fait remarquer davantage. Aussi le participe se met toujours après le substantif, au lieu que l'adjectif peut se mettre avant ; et il est certain que , placé après le substantif, un qualificatif a quelque chose de plus spécial et sur quoi l'on insiste plus particulièrement. Sur ce vers de Racine :
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée, Marmontel observe que le participe inquiétée est plus expressif qu'inquiète. « On ne dit pas , ajoutet-il, être inquiet en faveur de quelqu'un. En pareil cas , Mme de Sévigné dit toujours : Je suis inquiétée , inquiète lui aurait paru faible. »
Prenons , pour y appliquer ces distinctions , les deux mots cher et chéri. Ce qui nous est cher est aimé de nous dans l'ordre naturel, parce qu'il est dans nos goûts , dans nos habitudes de l'aimer ; les personnes qui nous sont chères sont celles avec qui nous nous trouvons dans des rapports naturels de parenté , ou habituels d'amitié. Chéri exprime une affection qui sort du cercle commun, qui pourrait bien ne pas être , qui est plus spéciale , qui a lieu pour un fait particulier , ou dans une circonstance accidentelle, qu'on remarque davantage et dont on a , en quelque sorte , droit d'être surpris. Une mère ne parle guère de son fils , sans dire , mon cher fils , parce que dans son cœur l'idée de fils et celle qu'exprime cher sont intimement unies l'une à l'autre ; mais dans un moment de tendresse elle l'appelle son fils chéri. « Mes parents sont partis ce matin , en accablant des plus tendres caresses une fille chérie , et trop indigne de leurs bontés.... Une secrète angoisse étouffait mon âme après le départ de ces chers* parents. » J. J. Un roi cher à son peuple l'est habituellement, constamment; un roi chéri de son peuple s'est attiré par quelque action particulière une affection plus vive , mais qu'il peut perdre prochainement.
Deux synonymistes , Roubaud et M. Guizot , se sont déjà servis , mais l'un sans les généraliser , et l'autre sans les généraliser assez , des mêmes principes de distinction. Nous placerons ici leurs articles, parce que les synonymes qui y sont traités rentrent dans la classe de ceux dont nous venons de nous occuper plutôt que dans toute autre.
« INSIGNE, SIGNALÉ. Ce qui a ou porte des signes , des traits qui le font remarquer , reconnaître, distinguer. »
«.Insigne, simple adjectif, indique proprement ce que la chose est en elle-même. Signalé , participe du verbe signaler , désigne proprement , en cette qualité , que la chose est devenue ou a été faite telle. »
Il est impossible de mieux exprimer la différence principale qui existe entre les synonymes de cette sorte. L'auteur développe ensuite les différences accessoires qui en résultent relativement aux deux mots qu'il considère uniquement. « La chose signalée est marquée et remarquée ; la chose insigne est marquante et remarquable. On est si-
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
gnalé par des traits particuliers , et insigne par des qualités peu communes. Votre piété est signalée par des actions , par des œuvres d'éclat : elle est insigne par sa hauteur, par sa singulière éminence: Vous êtes signalé par ces actions et insigne par cette éminence de vertu : du moins les Latins employaient ainsi le mot insignis : Insignem pietate virum , dit Virgile. Plusieurs exploits signalés annoncent une insigne valeur, comme plusieurs crimes signalés annoncent un insigne scélérat. Ce qui est insigne est fait pour être signalé. On dit une faveur insigne ou signalée, un insigne ou signalé fripon, un bonheur ou un malheur insigne ou signalé, etc. Signalé marque l'éclat, le bruit, l'effet que produit la chose : insigne n'exprime que la qualité, le mérite , le prix de la chose. Ce qui frappe estsignalé , ce qui excelle est insigne. Nous en revenons toujours aux idées premières des mots. Ainsi, un insigne fripon, un très-grand fripon, n'est un fripon signalé qu'autant qu'il a donné des preuves éclatantes de friponnerie. On sent combien un bonheur est insigne , on voit combien il est signalé. Le bonheur insigne est une grande faveur inespérée de la fortune ; et un bonheur signalé porte les traits les plus forts et les plus manifestes de cette extrême faveur. Une grâce insigne n'est signalée qu'autant que tout le prix en est manifeste. On dit un insigne fripon , xminsigne coquin ; on ne dira guère un insigne héros, un insigne orateur; mais l'orateur et le héros sont signalés comme le coquin et le fripon. Pourquoi cette différence ? parce qu'un coquin et un fripon peuvent l'être sans être connus , mais que vous ne pouvez savoir et dire que quelqu'un est un héros ou un orateur insigne qu'autant qu'il s' estsignalé par ses actions ou par ses discours , et dès lors vous direz plutôt signalé qu'insigne. »
Si le premier principe de distinction n'a pas échappé à Roubaud, M. Guizot a parfaitement saisi le second dans son article Quitte , acquitté.
« On s'est acquitté quand on a payé tout ce que l'on doit pour le moment; on est quitte quand on ne doit plus rien du tout. On a acquitté différents billets à termes , mais on n'est quitte que quand le dernier est payé. C'est ici le lieu d'établir une distinction entre les participes des verbes réciproques et les adjectifs correspondants. Les premiers expriment l'action ou la rappellent ; les seconds expriment le résultat de cette action , l'état où se trouve celui qui l'a faite. Lorsqu'on s'est acquitté de tout ce que l'on devait, on est quitte. On s'est acquitté d'un emploi tant qu'on l'a exercé ; on n'en est quitte que quand on ne l'exerce plus. On s'est acquitté d'une commission sans être quitte de celles qu'on pourra avoir à faire dans la suite. On s'acquitte mal , en général , des choses dont on désire être bientôt quitte. On a beau s'être acquitté journellement de ses devoirs , on n'en est jamais quitte. »
Nous n'avons rien à ajouter à ce que dit l'auteur du caractère distinctif du participe passé, par rapport à l'adjectif correspondant , sinon qu'il convient aux participes passés de tous les verbes , et non pas seulement aux participes passés des verbes réciproques.
SYNONYMIE DES ADJECTIFS DONT LES UNS SERVENT A FORMER DES SUBSTANTIFS ET DONT LES AUTRES SONT FORMÉS DE CES SUBSTANTIFS.
Dévot , dévotieux. Avare , avaricieux. Doux , doucereux. Chaud, chaleureux. Vain, vaniteux. Difficile , difficultueux.
Leurs différences résultent de deux circonstances principales : l'une , c'est que les adjectifs primitifs n'ont pas ou peuvent être considérés comme n'ayant pas de terminaison significative ; la seconde , c'est que les adjectifs nominaux ou dérivés ont tous la terminaison eux , laquelle jouit d'une valeur particulière. Étant dépourvus de terminaisons significatives, les adjectifs primitifs désignent un état abstrait , une qualité possédée sans rapport au temps, au lieu, au degré, aux actes de détail qui en émanent et en prouvent l'existence: tandis que leurs synonymes sont analytiques, distributifs et concrets, c'est-à-dire se rapportent à toutes ces circonstances , à toutes ces particularités étrangères aux premiers, et peignent les points de vue, les effets divers de la qualité. En deux mots, les uns sont absolus et simplement énonciatifs de la qualité , les autres sont relatifs ou propres à rappeler cette même qualité avec différentes modifications et dans le détail. D'autre part , en vertu de sa valeur propre , la terminaison eux donne aux adjectifs dérivés le sens de plénitude, de surabondance, souvent même d'excès , et , comme tout excès est condamnable , elle les fait prendre en mauvaise part. Que si déjà le primitif entraînait une idée défavorable , elle renchérit et montre le défaut poussé jusque dans les plus petits détails , elle le peint s'appliquant aux plus petites choses , aux moindres circonstances.
DÉVOT , DÉVOTIEUX. Qui pratique exactement les devoirs de la religion.
Dévot exprime la chose d'une manière abstraite et synthétique , et dévotieux d'une manière concrète et distributive : on est dévot par caractère et toujours ; on est dévotieux quand on montre de la dévotion par de certaines pratiques déterminées et dans des circonstances particulières. « Épicure . dit Roubaud, n'était pas dévot; mais, dans les temples il était fort dévotieux. » «Le dévotieux , ajoute-t-il, se distingue du dévot, surtout par l'habitude extérieure , l'air , le ton , l'accent , la contenance propre àla chose. » — Ensuite , le dévot a de la dévotion , et le dévotieux est plein de dévotion; celui-ci pousse la dévotion jusqu'à l'excès, il s'attache avec l'attention la plus minutieuse , et la recherche la plus affectée dans les manières , aux plus petits détails et aux plus petites pratiques du culte. « Les enfants , femmes et vieillards seraient donc plus susceptibles de religion, plus scrupuleux et dévotieux. » Charr.
AVARE , AVARICIEUX. Qui aime trop l'argent , qui y tient trop.
Avare caractérise ce défaut intrinsèquement et en général , avaricieux le dépeint extérieurement et dans les cas particuliers. « il me semble , dit fort bien Girard , qu'avare convient mieux lorsqu'il s'agit de l'habitude et de la passion même