SYNONYMIE DES VERBES ACTIFS AVEC CES MÊMES VERBES DEVENUS PRONOMINAUX
Attaquer quelqu'un , s'attaquer à quelqu'un. Imaginer, s'imaginer. Attendre , s'attendre. Apercevoir , s'apercevoir. Etc.
Le verbe actif indique le fait ou l'acte en lui- ' même , ou relativement à l'objet. Le même verbe , ! devenu pronominal , implique l'idée d'un rapport particulier au sujet : il représente l'action comme ! plus personnelle , il exprime un retour vers la ' sujet , il fait penser à lui , aux sentiments qui l'animent, à ses efforts, aux idées qu'il con- ! çoit.
La raison de cette règle est facile à trouver. Le j verbe pronominal renfermant le verbe actif doit d'abord signifier la même chose que lai , et [ comme il y ajoute le pronom, cette addition doit \ avoir pour effet de rappeler de quelque manière ! le sujet ou la personne qui agit. L'action du I verbe, quand il est pronominal, au lieu de se ! porter immédiatement sur l'objet qui ne lui sert i alors que de complément indirect , au moins j pour l'ordinaire , ne l'atteint qu'après avoir , pour | ainsi dire , fait retour vers le sujet et en avoir j
reçu quelque modification. Le verbe ordinaire appelle naturellement l'attention sur l'espèce d'action elle-même ou sur l'objet qui est son complément direct ; et le verbe pronominal , par sa rétroactivité vers la personne , en fait saillir quelque qualité ou la représente comme ajoutant quelque chose d'elle-même à l'action.
ATTAQUER quelqu'un, S'ATTAQUER à quelqu'un. Prendre quelqu'un pour objet de ses attaques et de ses coups.
S'attaquer , c'est se porter à attaquer , attaquer avec résolution , et c'est d'ordinaire à plus fort que soi qu'on s'attaque.
Ah! tu sauras, maraud, à ta confusion, Ce que c'est qu'un Yalet qui s'attjque à son maître. Mot . ( Amphitryon .)
S'attaquer à Dieu (Bourd.), au Créateur (Boss.). Il n'y a dans attaquer d'autre idée que celle du fait : l'ayant trouvé sur son chemin , il l'attaqua. Dans s'attaquer il y a de plus un rapport à la i personne qui s'en prend à quelqu'un , qui l'en- ! treprend , un rapport aux sentiments particuliers j qui l'animent et la rendent si osée , le ressenti- | ment , la haine , la vengeance , l'humeur ou bien ! l'acharnement de sa volonté et l'ardeur de ses poursuites. En deux mots, attaquer n'exprime qu'un simple acte, l'agression, la provocation, un acte d'hostilité , abstraction faite de toute circonstance ; s'attaquer y ajoute l'idée d'un retour j vers le sujet et représente celui-ci ou comme ne ! craignant pas d'attaquer , comme attaquant ou- ! vertement , ou comme animé de telle ou telle ! passion dans son attaque , ou bien encore comme ; prenant à partie avec discernement, par choix et ' préférence , celui-ci ou celui-là , à cause d'un | tort vrai ou prétendu. Ce qui est essentiel dans attaquer , c'est le fait en lui-même , et dans s'at- '■ taquer , c'est la circonstance toute relative à l'agent , d'oser attaquer , d'attaquer avec achar- I nement et passion , et telle personne plutôt que I telle autre.
IMAGINER, S'IMAGINER. Ces deux verbes si- | gnifient se représenter quelque chose dans l'esprit , quand ils ont un nom pour complément immédiat , et se faire ou avoir une opin;on , quand ils sont suivis d'une proposition incidente , commençant par que. Ainsi , on dit , d'une part . imaginer et s'imaginer des fantômes; de l'autre, imaginer et s'imaginer qu'on viendra à bout d'une entreprise.
Or, dans les deux cas, ces mots diffèrent de même, c'est-à-dire en ce qu'ils marquent le fait ou l'acte, l'un simplement, l'autre avec une circonstance prise du sujet, savoir qu'il croit à la chose imaginée, qu'il y donne scn assentiment.
Il importe de suivre cette distinction dans les deux sens où imaginer et s'imaginer paraissent synonymes.
1° Imaginer, s'imaginer. Se représenter, se faire une idée.
Ces verbes, considérés seulement dans le cas où ils ont un nom pour complément immédiat, signifient tous deux se repréienler quelque chose dans l'esprit. Imaginer, c'est se représenter quelque chose d'idéal, qu'on feint, qu'on crée, qu'on invente , sans aucun égard à la réalité de la re-
présentation. S'imaginer, imaginer à soi, pour soi , c'est se représenter quelque chose à quoi l'on croit , à quoi l'on s'attache , qu'on s'impose , qu'on se persuade. Il y a deux manières d'avoir de l'imagination ; elles sont exprimées par ces deux verbes. Imaginer , c'est être créateur, c'est avoir de l'imagination , en ce sens qu'on est capable de se former des représentations idéales, hypothétiques. S'imaginer n'est pas seulement conceptif , il joint la croyance à la représentation ; c'est avoir de l'imagination , en ce sens qu'on se laisse aisément entraîner à croire à ses conceptions. Dans imaginer se trouve l'imagination du poète , de l'inventeur ; dans s'imaginer l'imagination du rêveur. Dans imaginer, l'imagination produit; dans s'imaginer , elle impose la croyance à quelque chose d'imaginé. Imaginer des fantômes et des périls , c'est simplement en produire l'idée dans son esprit; se les imaginer, c'est de plus croire qu'ils existent et avoir peur de sa création : Hoffmann imagine des fantômes , l'enfant s'imagine des fantômes. Pour faire de son imagination un usage convenable , il faudrait n'imaginer que les choses qui peuvent être , et ne s'imaginer que les choses qui sont. Imaginer est plus original, plus inventif; s'imaginer est plus logique, plus abstrait , et ce verbe emportant une croyance est très-rarement suivi d'un nom , mais presque toujours il est suivi d'un infinitif ou d'une proposition incidente , commençant par que. Les géographes ont imaginé des lignes et des cercles qui coupent le globe en tous sens , mais sans se les imaginer. « Il n'est pas besoin de s'imaginer aucun vide. » P.R. C'est-à-dire qu'il n'existe réellement aucun vide. Dans les^ sciences hypothétiques, comme la géométrie, on dit à chaque instant , imaginez telle ou telle chose , une ligne qui, etc. Quand on se sert de s'imaginer, c'est qu'il y a croyance à la réalité de la chose. «Il est absurde de s'imaginer des infinis en divers genres. » Fén. C'est-à-dire qu'il existe de tels infinis. a II n'y a rien de si déraisonnable que de s'imaginer une infinité d'êtres sur de simples idées de logique. » Mal. C'est-à-dire encore qu'il existe une infinité d'êtres. » M. Jourdain : « Je vous dis que ces souliers me blessent. » — Le maître tailleur : « Vous vous imaginez cela. » Mol. ce Les Juifs s'imaginaient le Messie tout autre qu'il ne devait être. 5) Boss.
2° Imaginer, s'imaginer. Se faire ou avoir une opinion.
Ces deux verbes , suivis d'une proposition incidente , commençant par que , signifient , non plus se représenter quelque chose , se faire une idée , mais se faire ou avoir une opinion. Leurs différences sont alors analogues à celles qui les distinguent dans le premier sens. Imaginer marque une opinion hypothétique, relative à la possibilité; s'imaginer une opinion sur la réalité. Il imagine qu'il en viendra à bout, c'est-à-dire il conçoit comme possible d'en venir à bout; il s'imagine qu'il en viendra à bout , c'est-à-dire il est dans la ferme persuasion qu'il en viendra à bout. Scapin dit à Octave : ce Imaginez-vous que je suis votre père qui arrive , et répondez-moi fermement. » C'est à dire, non pas, imaginez, faites l'hypo-
thèse , concevez comme possible que je sois votre père , mais persuadez-vous que je le suis réellement. Nos bons auteurs , qui emploient quelquefois imaginer que , quoique Beauzée l'ait nié , le font suivre ordinairement du verbe pouvoir. J. J. dit de ses ennemis : ce Sans doute , ils n'imaginent pas qu'on puisse sincèrement croire en Dieu. » Et ailleurs : ce Je n'imaginais pas même qu'on pût vouloir nuire à quelqu'un qu'on devait aimer. » ce Ils n'imaginaient point qu'il fût possible de traverser les Palus-Méotides. » Montesq. ce Rome n'imaginait point qu'elle pût être , si elle ne commandait pas. 5> Id. C'est-à-dire ne concevait pas l'idée d'elle-même comme possible sans le commandement. Imaginer équivaut à concevoir ; s'imaginer à penser, se persuader. On imagine qu'une chose peut être ; on s'imagine qu'elle est. On peut se tromper dans les deux cas , mais l'erreur est bien plus grande dans le second que dans le premier. J'imagine que je réussirai, c'est-àdire je conçois mon succès comme possible; je m'imagine que je réussirai, c'est-à-dire je me persuade , j'ai la confiance que je réussirai , comme si mon succès était actuel , ou tout au moins assuré, ce Quelques anciens ont imaginé que la voie lactée était (c'est-à-dire pouvait bien être) le chemin que tenaient les moindres divinités pour se rendre au conseil du grand Jupiter. » Fén. S'ils se sont trompés , c'est une erreur hypothétique , idéale , théorique , un petit mécompte , et non une déception, puisqu'ils ont affirmé, non que la chose était, mais qu'elle pouvait bien être K
\ . Se figurer a le même sens général que imaginer et s'imaginer, savoir : se faire une idée, et se faire ou avoir une opinion. Mais, au lieu d'être créateur comme imaginer, et décevant comme s'imaginer, il est figuratif, pittoresque; il ne donne pas l'être à ce qui n'est point, il représente ce qui est, il en met sous les yeux, de l'esprit les formes, la disposition, tous les traits. Ce n'est plus l'imagination de l'inventeur ni celle du rêveur que désigne se figurer, c'est ce que Voltaire appelle l'imagination de détail et d'expression , celle qui n'est qu'ouvrière, qui travaille sur quelque chose de donné, celle qui distingue le grand écrivain et qui consiste à concevoir vivement le comment, la manière, les circonstances d'un fait ou l'extérieur d'un objet, ses formes et ses couleurs. Quand on parle d'un géant, nous nous figurons aussitôt un homme de haute stature, robuste, etc. ce Les peintres peignent les choses comme on se les fgure. » Mal. Et réciproquement on se figure les choses comme les peintres les peignent. Effectivement, se figurer est synonyme de se peindre. .Figure-foi Pyrrhus , les yeux étincelants, Entrante la lueur de nos palais brûlants — Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue —
Rac.
Ce qu'on se figure est un tableau ou en tableau dans l'esprit. « Figurez-vous le spectacle d'un homme souffrant, w Mass.« Tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires. » Fléch. « Je me figure assez, sans lavoir, cette magnificence. » Mot,. « Saint Augustin , voyant la cour des empereurs de Rome si pompeuse et si magnifique, se figurait par proportion la magnificence etla beauté delà cour céleste. » Bourd. — En fait d'opinion se figurer, ne signifie pas, comme ses deux synonymes, une supposition toute gratuite. Se figurer, par exemple, qu'on est malade, n'est pas une fiction toute pure , c'est une croyance ou une pensée fondée sur quelques indices; mais s'imaginer qu'on est malade est le fait d'un malade imaginaire, ce Que
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
ATTENDRE , S'ATTENDRE. Avoir l'idée qu'une chose arrivera et y compter.
L'un se rapporte plus à la chose qui doit arriver et à son arrivée , et l'autre à la personne. On attend plus ou moins longtemps ; on s'attend à ce qu'on attend avec confiance. S'attendre exprime la même chose qu'attendre , mais avec cette circonstance , qu'il marque en même temps comment le sujet attend , c'est-à-dire avec persuasion que la chose ne manquera pas d'arriver ; de sorte que , si la chose n'arrivait pas , il serait bien trompé. On attend un héritage , une récompense ; et on s'attend à un héritage , à une récompense : dans le premier cas , on espère la chose sans trop y compter ; dans le second , on l'espère et on regarde son accomplissement comme assuré, comme infaillible. S'il s'agit d'un malheur, la conviction qu'il arrivera fait que s'attendre représente la personne comme résignée. Ensuite, et toujours conformément à la règle, on attend plutôt ce qu'on ne craint ni n'espère , comme le retour des saisons , une réponse à laquelle on est à peu près indifférent , tandis qu'on s'attend à ce qui importe beaucoup ou excite vivement l'intérêt. Enfin , on attend les choses ordinaires, et on s'attend aux choses extraordinaires. Le juste attend une récompense au delà de cette vie ; le soldat qui vient de faire une action d'éclat s'attend à une récompense. On attend le retour des saisons ; et des personnes , à l'apparition de certaines comètes , s'attendent à la fin du monde. C'est que les motifs de croire sont , d'une part , communs , généraux , et , de l'autre , particuliers au sujet , puisés en luimême.
APERCEVOIR, S'APERCEVOIR. Découvrir, arriver à voir.
On aperçoit ce qui se montre , on s'aperçoit de ce qu'on remarque; on aperçoit facilement une chose apparente , on s'aperçoit aisément quand on a de la sagacité. Apercevoir marque le fait en luimême et plutôt relativement à l'objet qu'au sujet; s'apercevoir suppose , de la part du dernier, effort, recherche, attention ou grande finesse du regard. On aperçoit une maison; on s'aperçoit de ce qu'on a plus ou moins longtemps épié , afin de le voir , ou de ce qu'on surprend à force de pénétration , comme d une intelligence ; d'une ruse , d'une intrigue , ou enfin de ce qu'on a intérêt a découvrir, comme un vol.
SAISIR, SE SAISIR. Prendre tout d'un coup, mettre la main sur.
Saisir exprime en elle-même et sans aucune circonstance l'action ordinaire d'occuper , de s'emparer. « Les enfants ne peuvent d'abord ni marcher ni saisir. » J. J. Se saisir a plus rapport au sujet qu'il représente comme plein d'ardeur et d'avidité , comme se jetant sur la chose ou la personne, comme l'envahissant, comme la garrottant et l'étreignant. « A peine un grand est-il débarqué que Théophile l'empoigne et s'en saisit. »
si, après cela, il se trouve encore quelques théologiens qui se figurent qu'en décriant ces propositions j'ai en vue de les décrier eux-mêmes, je déclare que cette fausse idée ne saurait venir que des mauvais artifices de l'équivoque. » Boil.
Labr . — Saisir fait penser à l'objet saisi , et se saisir au sujet saisissant; saisir un objet, c'est le prendre; s'en saisir , c'est s'en rendre maître.
TAIRE, SE TAIRE. Taire une chose, se taire sur une chose ; n'en point parler.
Tous deux désignent une prétermission volontaire; mais le second ajoute à l'idée commune celle d'une circonstance particulière au sujet. 11 suppose de sa part soin , précaution , discrétion , force de volonté , ou bien des considérations qui lui sont propres. On se tait malgré l'envie qu'on a de parler , on se contraint , on se fait une sorte de violence , et on est assez maître de soi pour ne point révéler ce qui ne doit point être su; ou bien on a par devers soi des raisons toutes particulières de croire que cette révélation entraînerait des inconvénients. Il y a des choses qu'il faut toujours taire; il y en a d'autres à l'égard desquelles chacun , suivant les circonstances , a droit de juger s'il lui convient de se taire. « Il serait honteux de taire des vérités importantes à l'humanité. » Raynal. J. J. Rousseau aurait mieux fait de taire ses fautes que de les révéler au public. « Il se tait et fait le mystérieux sur ce qu'il sait de plus important. » Labr. ce La vérité est que les plus discrets s'en taisent et n'osent en rire qu'entre eux. » J. J. « Elle ne peut se taire de votre beauté.» SÉv. ce Vous chicanez inutilement sur le principe lorsque vous êtes obligé de vous taire sur les conséquences qui suffisent pour anéantir le précepte de J. C.» Pasc. ce La princesse des Ursins se taisait sur le traitement qu'elle recevait , et le supportait avec un courage mâle et réfléchi. »S. S. — On dit dans le même sens , et il faut distinguer de la même manière , cacher une chose , et se cacher d'une chose, ce J'ai travaillé moi-même à ce livre , et je ne m'en cache pas. » J. J. ce PoLtrot ne se cache pas du dessein qu'il avait conçu d'assassiner le duc de Guise à quelque prix que ce fût. » Boss.
RÉSOUDRE, SE RÉSOUDRE À. Prendre un parti, se déterminer à agir de telle ou telle manière.
Résoudre, c'est simplement sortir de l'indécision ; se résoudre , c'est en sortir avec peine , en se faisant violence : il en coûte de se résouche, on n'y parvient qu'en luttant contre soi-même. A la fin, par nos raisons gagnée , Elle se résolut à souffrir la saignée. Mol.
Celui qui est résolu de faire une action n'éprouve plus d'embarras, sait à quoi s'en tenir sur la conduite qui lui convient ; celui qui s'est résolu à la faire a trouvé en lui-même une résistance qu'il a dû vaincre, ce J'ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule : et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue à accepter le diamant.» Mol.
SENTIR , SE SENTIR; RESSENTIR , SE RESSEN- TIR. Éprouver quelque chose d'agréable ou de fâcheux. On se sent de la goutte et des infirmités de la vieillesse , comme on les sent. On ressemât l'influence, ou l'on se ressent de l'influence de la température , d'une doctrine , d'une administration bonne ou mauvaise; on ressent la munificence d'un prince , ou l'on s'en ressent. Se sentir et se ressentir ne présentent pas l'ac-