SYNONYMIE D'UN VERBE A L'INDICATIF AVEC CE MÊME VERBE AU SUBJONCTIF
CroyeZ-vous qu'il le fera? Croyez-vous qu'il le fasse?
Ces deux tours de phrase ont cela de commun , qu'ils peuvent être l'un et l'autre employés par un homme qui doute , qui est dans l'incertitude et qui interroge quelqu'un pour en sortir.
Mais d'abord croyez-vous qu'il le fera ? annonce toujours une chose future , et quelquefois , croyezvous qu'il le fasse ? une chose présente : vous venez d'ordonner à quelqu'un d'aller faire sur-lechamp telle ou telle chose ; et vous me demandez presque aussitôt après , croyez-vous qu'il la fasse? c'est-à-dire qu'il soit actuellement à la faire.
Cette première distinction est insuffisante ; car le subjonctif qu'il fasse répond également dans notre langue au futur et au présent de l'indicatif d'où il se forme , et il y a des cas où les deux tours s'emploient pour exprimer un doute relativement à une action future : croyez-vous qu'il le fasse signifie pour lors croyez-vous qu'il doive le faire?
La différence en pareil cas est difficile à saisir. Pour la trouver et la concevoir nettement, il faut se faire une idée exacte des rôles de l'interrogation et du subjonctif dans le discours.
On interroge quelqu'un pour savoir ce qu'il pense. L'interrogation ne suppose essentiellement qu'un doute , celui qui se rapporte à l'opinion de la personne interrogée. Quand je vous demande : Pleuvra-t-il? Viendrez-vous avec nous? Quel parti prendrons-nous? il se peut que je sache très-bien à quoi m'en tenir sur tous ces points , et que je veuille seulement connaître ce qu'il vous en sera ble. Je dois sortir dans quelques heures; une personne m'engage à ne le point faire, parce qu'il doit pleuvoir , le ciel étant chargé de nuages. Quelques instant après , le ciel est parfaite ment pur , le soleil brille , je demande à la même personne : Eh bien! pleuvra-t-il? sachant bien qu'il ne pleuvra pas , et n'ayant de doute que sur la pensée ou l'aveu de la personne à qui je parle-
De son côté , le subjonctif a par lui-même et essentiellement pour caractère de marquer le doute sur ce qui fait l'objet du discours : il n'est pas probable qu'il vienne , je n'espère pas qu'il vienne , supposé qu'il vienne.
Ces simples notions peuvent seules aider à dé couvrir une distinction vraie entre ces deux façons de parler si approchantes l'une de l'autre.
Dans croyez-vous qu'il le fera ? il n'y a pas nécessairement deux doutes tombant , l'un sur votre croyance , l'autre sur l'événement futur dont il s'agit ; il se peut qu'il n'y en ait qu'un , le premier. Je suis persuadé qu'il ne le fera pas , et
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
c'est comme si je disais : Est-il possible que vous soyez assez bon pour croire qu'il le fera? Au contraire , quand je dis : Croyez-vous qu'il le lasse? mon doute porte à la fois, et sur votre sentiment à l'égard du fait , et sur le fait luimême ; c'est comme si je disais : Je ne sais s'il le fera, qu'en pensez-vous?
La difficulté est la même et se résout de même quand les deux verbes sont au présent , l'un au présent indicatif, l'autre au présent subjonctif : Croyez-vous que la lune est habitée et soit habitée ? Quel parti croyez-vous qu'on doit prendre et qu'on doive prendre ? En me servant du premier tour, je ne témoigne qu'un doute, celui qui a rapport à votre sentiment , soit que j'aie moi-même une idée arrêtée sur la chose dont il s agit, soit que je n'aie pas dessein de mettre cette chose même en question. Mais quand j'use du subjonctif, je doute doublement, et touchant votre opinion , et touchant la chose sur laquelle je vous interroge. Lorsque Joaddit à Abner dans Athalie:
Quel conseil, cher Abner, croyez-vous qu'on doit
suivre? Rac.
Joad n'est point incertain , il veut seulement sonder les dispositions d'Abner. Mais il montrerait de l'indécision s'il disait : Quel conseil croyezvous qu'on doive suivre?
Du reste , quand même , après croyez-vous , le verbe à l'indicatif indiquerait déjà quelque doute sur la chose en question , ce ne serait à proprement parler qu'une suspension de jugement, que de l'indifférence entre le oui et le non ; au lieu qu'avec le verbe au subjonctif on exprime un doute positif, de l'incrédulité. Un prêtre qui enseigne des enfants , et un philosophe qui dispute sans avoir encore une opinion faite , diront : Croyezvous qu'il y a un Dieu et qu'il prend soin de ce qui nous regarde? Mais un athée dira en secouant la tête : Croyez-vous qu'il y ait un Dieu et qu'il prenne soin de ce qui nous regarde ?