INTRODUCTION. XVII
temps qu'érudit, Beauzée était logicien. Girard avait prétendu perfectionner dans le langage l'instrument de la conversation; pour Beauzée, le langage est surtout le moyen de communiquer la vérité. Le livre des synonymes, aux yeux de ce dernier, ne doit plus être une œuvre de goût, passagère comme lui et composée de morceaux sans liaison où l'on se propose de plaire par leur variété même ; ce doit être une œuvre de science qui laisse des résultats durables, une œuvre de logique où l'on détermine à jamais les rapports des idées par ceux des mots, et dont les parties doivent être disposées selon l'analogie essentielle des idées. Les synonymistes ne cultivent pas un champ pour recommencer sans cesse; ils concourent à élever un édifice qu'on verra s'achever tôt ou tard; ou, pour parler sans figure, en employant les termes mêmes de Beauzée, de tous ces essais partiels « résultera quelque jour un excellent dictionnaire, qui nous manque jusqu'à présent. » Cette idée est tout à fait étrangère à Girard : en traitant de la synonymie des mots, il déclare étudier cette partie de l'art de bien dire, qui regarde la beauté de l'expression, qui fait parler en homme d'esprit, et dont le bon goût décide ; tandis qu'il se défend d'avoir rien à démêler avec la grammaire qui s'occupe de la pureté du langage et à qui l'usage dicte des règles. Girard donnait donc des conseils relativement au choix qu'il faut faire des mots, dans l'occasion, pour parler avec esprit : Beauzée plus positif, se souciant moins de la parole que de la pensée, ayant appris par la comparaison d'un grand nombre de synonymes quelle en est la nature commune et quelle peut en être l'utilité, comprit qu'il s'agissait là d'une science lexicologique, relevant de l'usage comme la grammaire, et comme elle prescrivant des règles absolues. Et pendant qu'il invitait les gens de lettres à se mettre à l'œuvre, à préparer des matériaux, Gondillac réalisait déjà l'idéal et construisait l'édifice en composant pour le prince de Parme son dictionnaire des synonymes. Rien de plus naturel. C'était à des philosophes, à des philosophes aussi pratiques, aussi versés dans la théorie du langage, à considérer la synonymie en grand, à en déterminer le plan et le but. On ne s'étonnera pas par conséquent que d'Alembert se soit placé aussi à ce point de vue général ; on s'étonnerait plutôt du contraire : après Girard et Beauzée, il demandait « une main patiente et habile, qui, en achevant ce grand et utile édifice, rendît à la langue française un service immortel. »
Roubaud, de son côté, n'est ni philosophe, ni logicien, ni classificateur; c'est un pur philologue uniquement préoccupé des détails et accoutumé à prendre tout par le menu. Chose étrange ! autant Beauzée a peu soupçonné la méthode toute scientifique qu'allait appliquer Roubaud à la distinction des synonymes, autant Roubaud est peu entré dans les vues d'ensemble de Beauzée. Dans l'esprit de Roubaud, la question delà certitude prime toutes les autres, même celle de l'utilité. Comment songerait-il à rapporter les travaux antérieurs et à y joindre les siens en les coordonnant tous pour le plus grand avantage du public ? A ses yeux les premiers sont à refaire parce qu'ils manquent d'autorité, parce qu'ils sont entachés d'un vice provenant de la méthode. Quand il les cite, c'est pour les réfuter. Publiciste plein d'une ardente philanthropie, et, comme Court de Gébelin,