PREMIÈRE PARTIE
D'autres fois , la même particule est complétive analytique, elle est propre à décrire les états successifs par lesquels passe le sujet entre les points de départ et d'arrivée , ou , d'une manière plus générale, elle représente une action quelle qu'elle soit pendant qu'elle s'effectue , dans tous ses degrés , avec ses détails , ses circonstances , jusqu'à l'entier épuisement de la chose sur laquelle elle porte ; au lieu que le verbe simple énonce le genre d'action sans se charger de tous ces accessoires. En latin , metiri signifie mesurer , et demetiri, mesurer les subdivisions; vincere, vaincre , et devincere , faire essuyer une défaite complète ; narrare , raconter , et denarrare , raconter au- long, avec toutes les circonstances; pareillement deamare , deflagrare , depeculator , deservire , devorare , describere rendent plus complètes en les détaillant , en les développant , les idées attachées aux simples, amare, flagrare, peculator , servire , vorare et scribere.
Enfin , un dernier trait qui distingue certains mots composés commençant par de , et qui apparaît principalement quand on les compare avec les mots simples , leurs primitifs , c'est qu'ils expriment l'idée commune d'une manière , non-seulement plus complète, mais plus déterminée, plus rigoureuse, plus caractéristique; ce qui fait qu'ils s'emploient très-bien en style de pratique et de chancellerie , c'est-à-dire là où il est besoin surtout de peser ses termes. De est déterminatif par excellence , aussi bien dans les mots composés où il entre que quand il joue en français le rôle de préposition. Il n'y a rien en cela que de conforme à son origine par suite de laquelle il marque ablation , séparation , distinction , définition, détermination. Le latin fournit encore, à cet égard , des instructions décisives. Les verbes simples, flere, plorare , lacrymare, expriment l'action générale de verser des larmes , mais sans spécification , sans indiquer sur quoi et pourquoi , car ils sont intransitifs. Au contraire , deflere , deplorare , delacrymare , sont propres à marquer le sujet des pleurs , et la preuve c'est que d'ordinaire ils prennent un complément direct à l'accusatif. Clamator est un crieur , un criailleur , et se dit de toute personne qui crie ; declamator était le nom spécial donné aux rhéteurs qui faisaient des exercices d'éloquence dans leurs écoles. Finire , terminare, sîgnare , ne s'emploient qu'au propre dans le sens de poser des bornes , ou de marquer , d'imprimer; de finire , determinare , designare', sont comme leurs correspondants français des termes rigoureux, qui indiquent qu'on " circonscrit, qu'on caractérise les choses ou les personnes de manière à les séparer nettement de tout ce qui n'est pas elles. On dit bien legare , pour, donner une commission de particulier à particulier, et delegare, déléguer, envoyer en mission ou en ambassade par acte d'autorité ; de même poscere pour, faire une demande quelconque, et deposcere pour, demander l'extradition d'un transfuge , ou , en justice , la punition d'un coupable.
livrer, DÉLIVRER. Mettre en main, au pouvoir de quelqu'un.
«.Délivrer , dit Gondillac , c'est livrer une chose
à celui à qui elle est due ou à qui on l'a promise : la justice a ordonné qu'on lui délivrât son legs ; cet ouvrier m'a promis de me délivrer dans peu l'ouvrage que je lui ai demandé. » C'est-à-dire que délivrer se rapporte au sujet qui délivre , et le montre comme s'acquittant , comme se déchargeant d'une obligation ; c'est-à-dire qu'ici la particule initiale est ablative. Roubaud le marque d'une manière encore plus expresse, « Celui qui délivre une chose , dit-il , la livre en se libérant , ou en s'acquittant , ou se libère , s'acquitte en la livrant. Délivrer ajoute au sens de livrer l'idée d'une charge dont on s'acquitte , ou d'un marché qu'on exécute. Vous délivrez la chose que vous devez livrer; vous gardez ce que vous ne livrez pas : vous retiendriez à la personne ce que vous avez à lui délivrer. La livraison change la possession; la délivrance acquitte l'un et satisfait l'autre. » «. Nous proposerons aux fermiers généraux de nous livrer du sel au même prix qu'ils le vendent à Genève.» Volt. «Des pêcheurs ayant vendu ce qui se trouverait dans leurs filets, il s'y trouva un trépied d'or, qu'ils refusèrent de délivrer. » Cond.
Mais de a de plus ici le caractère déterminatif; si bien que délivrer est un terme de rigueur, usité seulement au palais et dans les bureaux d'administration , où il signifie une certaine action réglée , soumise à des formalités , demandant des vérifications ou des signatures, a Ces richesses , qui m'appartenaient par la mort de mon frère , ne me furent délivrées qu'après tant de formalités, qu'on peut dire que les officiers de la justice furent mes cohéritiers.» Les. On délivre des passeports , des mandats , des certificats , des permis , la copie d'un acte, les titres d'une acquisition. En un mot , délivrer , comme le dit encore Roubaud, c'est livrer dans les formes ou dans les règles. En langage ordinaire , on dira : je vous livrerai telle ou telle marchandise, pour indiquer simplement le fait de la livraison ; mais devant un tribunal il faudra dire : la marchandise a été délivrée soùs telle ou telle condition.
LAISSER, DÉLAISSER. Quitter , se séparer d'une personne ou d'une chose , ne pas continuer à la garder ou à rester auprès.
Dans cet exemple de est ablatif- en sens contraire : il fait entendre que quelque chose est ôté , non pas à la personne qui agit , mais à la personne ou à la chose vers laquelle l'action est dirigée. Délaisser signifie laisser sans secours ni assistance, à l'abandon, dans l'isolement, dans le dénûment. « Anges saints , faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée. » Boss. On n'est pas plus ou moins laissé.
Ensuite, délaisser doit à sa particule initiale d'être complétif; on délaisse totalement, et pour toujours. Thésée délaissa Ariane. « La justice doit une assistance particulière aux faibles , aux orphelins, aux épouses délaissées et aux étrangers. » Boss. Au contraire, laisser emporte l'idée d'une séparation momentanée : on laisse ses amis pour aller faire un voyage; un matelot laisse sa famille pour courir les mers; on laisse un ami malade pour aller quérir le médecin. J'ai laissé mon ami seul dans sa chambre , est une phrase
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
qui suppose un retour plus ou moins prochain vers mon ami , outre qu'elle n'annonce pour lui aucune privation fâcheuse. — Dans Britannicus Agrippine , abandonnée de tous et réduite à n'être plus rien , s'écrie :
Que dis-je? L'on m'évite , et déjà délaissée.... Ah ! je ne puis , Albine, en souffrir la pensée. Mais dans Iphigénie Clytemnestre dit en s'éloignant un moment de sa fille pour courir à Agamemnon et revenir ensuite :
Auprès de votre époux , ma fdle, je vous laisse. Seigneur, daignez m'attendre, et ne la point quitter.
SÉCHER, DESSÉCHER. Oter l'humidité , rendre sec.
De imprime au second mot une signification ablative et complétive. Quand vous séchez un corps , vous ne lui ôtez rien d'essentiel , dont le besoin se fasse sentir en lui après votre action , vous faites seulement qu'il ne soit plus humide ou mouillé. Ainsi , les vents sèchent les chemins ; on sèche les larmes de quelqu'un. Mais dessécher indique une privation : c'est ravir à un corps son jus , son suc, sa sève, de manière qu'il devienne dur, coriace, sans saveur ou sans vie, en un mot, qu'il se dénature plus ou moins. Après la pluie , les herbes sèchent bien vite , grâce au soleil ; mais si son ardeur est trop grande , elles se dessèchent et meurent, a Viendra l'été, ô herbe terrestre, viendra l'ardeur du grand jugement qui te desséchera jusqu'à la racine.» Boss.
D'ordinaire la différence consiste seulement en ce que la particule initiale dans dessécher est complétive analytique : sécher exprime la sorte de changement ; au lieu que dessécher dépeint le changement s' effectuant ou représente l'état qui s'ensuit comme complet, comme aussi grand qu'il peut l'être. « Dans le nouveau continent , les hommes n'ont ni borné les torrents , ni séché les marais. » Buff. « A mesure que l'on a défriché les terres et desséché les eaux , la température du climat sera devenue plus douce. » Id. «La vertu est comme une plante qui peut mourir en deux sortes : quand on l'arrache , ou quand on la dessèche.... Il arrivera quelque intempérie qui la fera sécher sur son tronc : elle paraîtra encore vivante ; mais elle aura cependant la mort dans le sein. » Boss. Une fleur desséchée est tout à fait séchée et ne conserve pas même l'apparence de la vie. « Dieu, dit l'Ecriture, dessèche les racines des nations superbes. Vous voyez qu'il les dessèche , c'est-à-dire qu'il les fait mourir jusqu'à la racine.» Fén.
MONTRER, DÉMONTRER. Prouver, établir, faire voir qu'une chose est , ou est telle ou telle.
On aperçoit sans peine dans démontrer son double caractère complétif analytique et déterminatif. On montre , quand il n'est besoin que d'une indication, ce sur quoi il n'y a qu'à jeter les yeux pour comprendre ou pour croire; on démontre par des raisonnements ce qui ne se comprend qu'avec effort. Démontrer emporte qu'on fait passer l'esprit par une suite d'idées. Le physicien montre la divisibilité des corps ; le métaphysicien démontre Y existence de Dieu , la divisibilité de la matière à l'infini , l'immortalité de l'âme. On se sert bien de montrer quand il s'ag;t
d'une preuve qui conclut du fait à la possibilité. « Passez la mer , dépouillez votre père , montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume. » Labruyère (parlant du prince d'Orange). « Dans ma neuvième satire , je pense avoir montré assez clairement que , sans blesser l'État ni sa conscience , on peut trouver de méchants vers méchants. » Boil. On montre qu'un corps tombe , et on démontre selon quelle loi.
D'ailleurs , à démontrer s'attache l'idée d'une preuve rigoureuse , irrésistible , et produite avec appareil , ou du moins conformément à des règles dont il n'est pas permis de s'écarter; on ne se sert guère de ce terme que dans l'école et en matière de sciences.
VOUER , DÉVOUER. Se dépouiller de quelque chose pour en faire offrande à Dieu , à la patrie ou à une personne qu'on révère.
Ils correspondent de tout point aux mots latins vovere et devovere , dont le second , en vertu de sa particule initiale , est ablatif et complétif. C'est une remarque que font expressément Gardin pour le latin , et Roubaud pour le français. Vouer annonce un simple renoncement , et dévouer un sacrifice ; celui-ci exprime le détachement sur tout ou un plus grand détachement. Vouer a rapport à l'engagement , à la promesse qu'on fait de céder , d'abandonner telle chose ; ce qui caractérise dévouer , c'est la plénitude du renoncement , la totale abnégation. C'est pourquoi on ne dit pas se vouer , mais se dévouer à la mort , le sacrifice n'admettant ici aucune réserve. « Siméon et Marie , au jour de la purification , se dévouent à Dieu comme des hosties. » Boss.
On voue ses services à un prince , en se mettant à sa disposition; quand on est dévoué à quelqu'un , on est tout à sa disposition , on lui est entièrement soumis , jusqu'à ne plus s'appartenir, ce On se voue à Dieu ou au public , dit Condillac , lorsqu'on s'engage à donner tous ses moments à l'un ou à l'autre ; on se dévoue à une personne à qui on se donne entièrement, de sorte qu'on n'a plus d'autres intérêts que les siens. »
Une femme qui quitte le monde pour entrer dans le cloître se voue à Dieu (Bourd.). Mais ce Marie s'est dévouée saas exception à Dieu , dans les plus rigoureux sacrifices qui devaient être les épreuves de sa vertu. » Id. Et les religieuses de Port-Royal s'étaient dévouées d'une manière pleine et entière au mystère de l'Eucharistie (Pasc). D'autre part , les prêtres sont spécialement voués au Seigneur (Bourd.). Mais « combien y a-t-ilde prêtres qui veuillent soutenir les fatigues du sacerdoce , y consumer leur vie , s'y dévouer et s'y sacrifier? » Id. On est voué à Dieu par le baptême , dévoué par le martyre. Deux personnes se vouent l'une à l'autre par le mariage; Eustache de Saint-Pierre se dévoua pour sa patrie.
COULER, DÉCOULER. Se mouvoir, ou passer avec fluidité , se répandre.
De dans le second mot est dégradatif et analytique. L'action de découler se fait de haut en bas , d'une manière lente et continue ; elle a trait à un point de départ, à quelque chose d'élevé d'où tombe le liquide : ainsi l'eau découle d'une voûte , du linge étendu ; la sueur, du front ; le sang, d'une