‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 179 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

seulement en raison des biens des contribuables , mais en raison composée de la différence de leurs conditions et du superflu de leurs biens. » J. J.

Les choses départies sont de purs dons, des grâces; elles sont sans relation par conséquent aux titres de ceux qui les obtiennent ; en cela tout à fait différentes des choses réparties qui ne sont assignées qu'en raison et en proportion de ce que chacun est en droit d'attendre. Un bienfaiteur laisse une somme pour être départie aux pauvres d'une commune ; le maire la répartit selon ^ les besoins des uns et des autres et le degré d'intérêt qu'ils doivent inspirer.

D'ailleurs, les choses départies sont toujours des biens ou des avantages, parce que ce sont toujours des dons; au lieu que les choses réparties peuvent être des charges, des taxes, des pertes.

DÉTENIR , RETENIR. Ne pas se dessaisir d'une chose , la garder ; ou ne pas laisser aller une personne , la faire demeurer.

Mais dans les deux sens détenir reçoit de sa particule initiale un tel caractère de détermination , qu'il n'est usité que dans le langage de la jurisprudence. Détenir une chose se dit au barreau pour la retenir injustement, contre le droit; et détenir quelqu'un , c'est le retenir en prison.

PRÉFIXES DÉ et CON.

Déférer, conférer.

DÉFÉRER, CONFÉRER. Donner des dignités ou

des honneurs.

On défère par déférence , parce qu'on veut bien considérer le mérite personnel ; on confère suivant un rite et avec les cérémonies d'usage.

Déférer se dit plutôt d'honneurs extraordinaires , et indique que , pour les rendre , il faut déroger à la coutume , et sortir du droit commun : « On déféra à César des honneurs excessifs.» Montesq. « Les Romains ont déféré les honneurs divins aux empereurs. » Cond. « Hérode écoute avec complaisance des applaudissements qui semblent lui déférer des honneurs divins. » Mass. «La couronne obsidionale était le plus grand honneur qui pût être déféré à un citoyen. » Roll. « Les révoltés chassèrent leurs officiers du camp , et d'une voix unanime, déférèrent le commandement à deux simples soldats. » Id. «Crassus fut élu consul, et on déféra la même dignité à Pompée , quoiqu'il ne fût que simple chevalier , qu'il n'eût pas été seulement questeur , et qu'à peine il eût trentequatre ans. » Vert, a Saint Louis ne s'attribuait pas l'honneur d'être le médiateur de tous les rois : il lui était déféré par un libre consentement de tous les princes ses voisins. » Rourd. â L'hôtel de ville de Paris déféra à Louis XIV le nom de Grand: il fat aussi déféré au czar Pierre par les États de Russie. » Volt.

Conférer s'emploie plutôt en parlant des charges et des privilèges légalement et régulièrement accordés par qui de droit. « Sa charge est annuelle , et lui est conférée par l'assemblée générale de la nation. » Rarth. Le roi de Pologne conférait tous les honneurs (Volt.) , toutes les charges (Cond.). « En Suède, le roi confère la dignité

épiscopale. » Cond. Les sacrements sont conférés par les prêtres (Rourd., Volt.). « Les pasteurs doivent exercer le ministère et le conférer à leurs successeurs. » Fén. «Le droit de l'empereur était de conférer tous les fiefs d'Allemagne , quand ils vaquaient faute d'héritiers. » Volt., Cond. a Le pape donne des bulles de tous les évêchés, et s'exprime dans ses bulles comme s'il conférait ces dignités de sa seule puissance. » Volt, a Chez les Romains , c'était le peuple qui , par ses suffrages , conférait toutes les charges et toutes les dignités. » Roll. « A Carthage on achetait par des présents les suffrages de ceux qui conféraient les charges. » Id.

PRÉFIXE E ou EX.

Chauffer, échauffer. Changer, échanger. Lever, élever. Se lancer, s'élancer. Mouvoir, émouvoir. Branler , ébranler.

Deux considérations doivent guider dans la recherche des différences cachées sous la synonymie apparente dont il s'agit ici. La première concerne le rapport naturellement établi entre deux mots synonymes , l'un simple , l'autre composé ; la seconde regarde la valeur propre de la prépositive ajoutée au simple pour former le composé.

Qu'un mot soit le radical pur qui entre comme élément dans un autre commençant par une préposition , c'est déjà une circonstance à remarquer: elle doit produire quelque effet sur le sens , et empêcher les mots d'équivaloir. On aperçoit effectivement , au premier coup d'œil , que le simple se dit plutôt au propre , et le composé au figuré. Cela doit être. Le simple a pour fonction d'exprimer l'idée commune , telle qu'elle est en soi , radicalement, essentiellement, originellement; au lieu que le composé jouit d'une plus grande latitude , et se prête davantage aux acceptions lointaines et détournées. Mais , dans l'examen des synonymes , il ne faut pas attacher trop de prix à cette première différence, car elle se montre d'elle-même, et les dictionnaires la signalent d'ordinaire avec une suffisante exactitude.

Une autre , qui mérite plus d'attention sous le rapport synonymique , consiste en ce que le simple se prend dans un sens général et abstrait , indépendamment de tout rapport, de toute idée accessoire , tandis que le composé a plus d'aptitude à devenir technique , à recevoir une acception spéciale et spécificative , une destination particulière, qui le détermine à signifier telle espèce d'action dans le genre plus étendu marqué par le simple. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple , le mot échange ne se dit guère qu'en termes d'économie industrielle et commerciale.

Cette seconde remarque mène à une troisième plus importante encore. S'il était besoin de prouver que le simple est l'expression absolue et ordinaire, il suffirait de rappeler qu'il s'emploie souvent et seul dans le sens neutre et intransitif : le four chauffe; un homme change à vue d'œil; telle plante commence à lever; à un certain âge les dents branlent; et de même en latin , laborare , piscari n'admettent pas de complément , et signi-

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

fient travailler et pêcher , sans indiquer , comme elaborare et expiscari, ce sur quoi l'on travaille et ce qu'on prend à la pêche. Or , pour ne pas s'en tenir à l'expression générale et ordinaire, à celle qui exprime l'idée simplement , pour lui préférer une expression relative , il faut avoir des raisons. Ces raisons se réduisent à deux. On se propose . d'exprimer en pareil cas , ou une manière d'agir remarquable par les efforts , le soin ou l'ardeur du sujet, en raison souvent des obstacles qu'il rencontre , ou une action remarquable par son contenu , sa durée , ses détails , ses degrés , sa progression , sa perfection , son achèvement. En d'autres termes, le simple se borne à énoncer un certain genre d'action , comme elle se passe d'ordinaire ; le composé ajoute à cette idée celle d'effort ou de violence , d'attention , de précaution , de zèle, d'intention plus marquée, et partant, d'une plus grande difficulté à vaincre. D'un autre côté , au lieu d'être formel et abstrait comme le simple , le composé est matériel , concret , descriptif, complétif ; il montre l'action du commencement à la fin , passant par différentes phases depuis le point de départ jusqu'au but, et s'achevant entièrement.

De sorte que , en résumé , les verbes simples se distinguent par quatre caractères des verbes qui en sont formés, moyennant l'adjonction d'une particule initiale : ils s'emploient de préférence au propre , d'une manière générale , sans rien annoncer de particulier ou de remarquable dans l'agent ni dans l'action. Les composés , au contraire, conviennent mieux au figuré, se disent souvent pour exprimer une espèce particulière d'action , dans le genre signifié par le simple , et de plus, ils ajoutent à l'idée du simple de deux façons, soit en attribuant au sujet plus d'effort ou de soin, soit en peignant l'action pendant son exécution, dans sa prolongation, dans ses détails , et comme arrivant à un développement complet'.

Ces quatre distinctions , ou du moins plusieurs d'entre elles , paraissent s'appliquer à la fois à tous les verbes simples , synonymes de verbes composés qui les ont pour radicaux et commencent , par une prépositive 2. Mais , ensuite , il faut

A. Ces différences ressortent de l'examen même des synonymes contenus dans ce chapitre , et ne demandent pas d'autre démonstration; cependant, à l'appui des deux dernières , à cause de leur grande importance, on peut utilement alléguer des exemples empruntés du latin. Parmi les verbes composés de cette langue , commençant par e ou ex , apparaissent entre autres, relativement à leurs simples, comme exprimant de la part du sujet soin, effort ou violence, exornare, exquirere, eligerey excerpere, exscribere, eripere , eniti , evincere , elatrare , expellere , et comme augmentatifs et descriptifs, comme marquant une action concrète, continue, détaillée, qui a un commencement et une fin, et qui s'achève complètement, emori, enecare , enarrare , exacuere , exsedijicare , exsequare , exaggerare , exalbescere , excelsus , exasperare , exaudire , ebibere , epotare , excœcare , excogitare , edocere , eradicitus.

2. Tous les verbes composés, quelle que soit leur particule initiale, ont plus d'affinité pour le sens figuré que le simple, leur radical : ce caractère leur est commun à tous sans exception. Mais ceux qui commencent

consulter la valeur particulière de la prépositive , car cette considération peut faire modifier les différences déjà indiquées ou en faire découvrir de nouvelles.

E ou ex , en latin et en français , désigne l'action de faire sortir , une extraction , un point de départ , et plus volontiers un mouvement de bas en haut. Ainsi, en latin, devolare et defodere signifient , l'un voler de haut en bas , l'autre placer , par rapport à la terre , de haut en bas , c'est-à-dire enterrer; tandis que evolare et effodere ont le sens , celuilà de voler de bas en haut, et le dernier de placer par rapport à la terre de bas en haut , c'està-dire de déterrer.

De l'idée de sortie , comme de celle de déjection , l'esprit passe sans peine à celle de privation ou de cessation. Aussi , la prépositive e a-t-elle cela de commun avec la prépositive de , qu'elle donne- quelquefois au mot composé un sens contraire à celui du radical. Tel est elugere , quitter le deuil, par rapport à lugere , prendre le deuil. On peut y joindre elinguis , sans langue, qui ne parle pas, et le français éreinté, analogue du latin delumbatus , ce qui fait bien voir la ressemblance des deux prépositives sous ce rapport.

CHAUFFER, ÉCHAUFFER. Rendre chaud, donner de la chaleur.

On échauffe plus en grand , et quelque chose qui demande plus de peine : on chauffe une chemise ; on échauffe une chambre.

Ensuite , comme le moyen le plus naturel et le plus simple de procurer de la chaleur est l'approche du feu , le verbe simple chauffer n'en indique jamais d'autre; il reproduit d'une manière propre, essentielle , l'idée de la chaleur : au contraire , on peut produire l'action Réchauffer de bien d'autres façons , par le mouvement , l'exercice ou le frottement. De sorte qu'au simple semble attachée l'idée de l'opération de la nature , et au composé celle de l'opération ou de la coopération de l'homme.

D'ailleurs , échauffer marque progression et une intention particulière d'arriver au but , du soin , de l'attention. L'ouvrier chauffe le fer qu'il travaille ; les oiseaux échauffent leurs petits en les couvrant de leurs ailes. On dira bien que le soleil échauffe les membres languissants d'an vieillard; non pas que le soleil ait besoin pour cela de zèle ou d'effort, mais parce que l'action ne peut se faire que peu à peu. De même , Montaigne dit de nos vêtements qu'ils a nous échauffent , non de leur chaleur, mais de la nôtre, laquelle ils sont propres à couver et à nourrir. »

Enfin , la valeur propre de la prépositive se révèle en ce que souvent échauffer se dit des animaux , pour marquer , non pas qu'on leur donne ou qu'on leur apporte de la chaleur, mais qu'on

par de paraissent plus particulièrement détcrminatifs et spécificatifs. Au contraire, ils n'ont pas ou ils ont à un moindre degré que ceux qui commencent par re, con ou e, le trait distinclif qui consiste à supposer dans l'agent plus d'activité , de soin et d'effort. Enfin, tous sont également complétifs analytiques, c'est-àdire significatifs d'une action continue, détaillée, progressive, dont on voit les phases et qui s'achève tout entière.

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