PREMIÈRE PARTIE
théâtre , et pris arbitrairement de tel mois à tel autre. La journée est tellement relative aux personnes et à leurs occupations , qu'elle se mesure du moment où l'on se lève au moment où l'on se couche , et qu'elle comprend quelquefois le temps seulement que l'on peut y voir pour travailler. La journée d'un ouvrier ne commence et ne finit jamais en même temps que le jour. Marcher à petites journées , c'est ne marcher qu'une partie du jour. Vous direz absolument , le soleil se lève le matin et se couche le soir; et relativement, une matinée fraîche , une belle soirée : matin et soir sont trop absolus ou trop abstraits pour recevoir de ces sortes de qualifications.
TEILLE , YEILLÉE. Ces deux mots se rapportent aussi au temps , et signifient celui qui est destiné au sommeil et qu'on passe néanmoins sans dormir.
Mais la différence , quoique la même au fond , n'apparaît pas avec autant de clarté. La veille était prise chez les Romains pour unité de temps , de même que l'an et le jour : ils divisaient la nuit en quatre veilles. Ce mot exprime dans tous les cas purement et simplement l'état d'une personne qui ne dort point , quand elle pourrait ou devrait dormir. Veillée a rapport à ce qui se fait pendant la veille , outre qu'il indique une veille faite à plusieurs. Les veilles sont pénibles , fatigantes, absolument , en elles-mêmes , en tant que veilles; les veillées sont pénibles , fatigantes, à raison de ce qu'on y fait. La littérature possède les veillées du Tasse.
RANG , RANGÉE. Suite de choses mises sur une même ligne.
Ces deux mots d'abord diffèrent à peu près comme ordre et ordonnance , et par la même raison, savoir que l'un n'a pas, tandis que l'autre a une terminaison significative. Rang est absolu et abstrait: il indique une disposition essentielle , telle qu'elle doit être ; rangée est relatif et concret : il exprime une disposition de fait. C'est précisément la distinction de Condillac : « Il me semble , dit-il , que dans le rang les choses sont disposées suivant la place qu'elles méritent , et que dans la rangée elles sont seulement sur une même ligne. » Rangée, et non pas rang, représente comme ayant eu lieu l'action de ranger ; de là vient qu'on ne dit pas une rangée , mais un rang de dents (Acad.) ou de collines (Bon.).
De plus , rang peut être considéré comme un contenant, dont rangée marque le contenu. Le premier fait abstraction des choses qui composent la ligne ; tandis que le second signifie proprement ces choses , c'est-à-dire la suite des personnes et des objets qui remplissent ou forment le rang. On dit un rang , deux rangs . trois rangs , le rang ne pouvant guère être qualifié que sous le rapport du nombre. Mais on dit une belle rangée d'arbres , par exemple , pour une rangée de beaux arbres.
Rang s'emploie seul et absolument : le premier, le second rang, se mettre en rang; à rangée il faut toujours joindre les noms des choses qui sont en rang : rangée d'hommes, d'arbres, de voitures.
NUE, NUÉE. Amas de vapeurs élevées dans l'air.
Nue exprime la chose en elle-même , et seulement par rapport à son élévation (voy. Nue, nuage); nuée l'exprime par rapport à son contenu. Les synonymistes , Roubaud, Beauzée et Condillac, s'accordent sur ce point. La nuée\ est grosse , chargée , orageuse , prête à crever, a Le tonnerre rompt la nuée et fait couler la pluie. » Boss. « La nuée se résout en pluie. » Volt, a Dans les temps de nuées et d'orages. » Buff. « On entendait le même bruit que font àeuxnuées grosses de foudres et de tempêtes en se choquant avec fracas.» Les. «Nuées sans eau, docteurs sans doctrine. » Boss. «. Les nuées ont enfin enfanté le juste.» Mass. Les nuées, suivant Fénelon, sont des espèces de mers suspendues pour tempérer l'air, et pour arroser la terre quand elle est trop sèche.
Au figuré, comme au propre, nuée emporte une idée d'abondance ou de quantité : une nuée de coups de bâton , une nuée de témoins , d'écrits , d'oiseaux, d'insectes.
HYMEN, HYMÉNÉE. Divinité païenne qui présidait au mariage , et poétiquement , par extension , le mariage lui-même.
L'hymen est le fait , et l'hyménée l'état du mariage. La terminaison à'hyménée le rend propre à signifier le cours , la durée , les circonstances et toute l'étendue de la chose exprimée synthétiquement par hymen. L'hymen joint les deux époux , et ils vivent unis par les nœuds de l'hyménée ou sous les lois de l'hyménée. »
Puisque avec Calphurnie un paisible hyménée Par des liens sacrés tient son âme (de César)enchai~
née. - Corn.
On célèbre , on conclut , on achève un hymen. De leur hymen fatal troublons l'événement. Rac.
Un hymen qu'on souhaite Entre gens comme nous est chose bientôt faite. Mol. « Le moment fixé pour l'hymen arriva. » Montesq.
En un mot hymen regarde ou désigne seulement les noces et leur célébration. Mais l'hyménée s'étend à tout le temps de l'union et à ce qui résulte de cette union.
L'hyménée est un joug. Bon,.
Aussi dit-on sous l'hyménée comme on dit sous le joug , sous une loi.
Et vivre en frère et sœur sous un saint hyménée.
Corn.
Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée , Que si, contre son gré, sa main m'était donnée. Mol. a Souhaitez à votre reine les douceurs. d'un règne florissant et d'un heureux hyménée. y> Les. &V hyménée fait prospérer le lit nuptial dans la famille. » Mabm. « Il est temps, dit le hibou, que le blond hyménée me donne des enfants gracieux comme moi. » Fén. « Je fus le seul fruit de cet hyménée. » Les.
DESTIN*, DESTINÉE. Ces mots désignent une chose stable , arrêtée , fixée , ordonnée , statuée , déterminée d'avance.
Roubaud les a parfaitement distingués, a Par la terminaison du mot, dit-il, la destinée annonce particulièrement la chaîne , la succession , la série des événements qui remplissent le destin. On dit , unir ses destinées , s'attacher à la destinée de quelqu'un , suivre ou finir sa destinée; toutes ma-
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
nières de parler qui prouvent que la destinée a un cours , et qu'elle résulte d'une somme: d'événements.» •
Second caractère , saisi avec non moins de sagacité par le même synonymiste. « Destin emporte une idée de fatalité, de nécessité, de prédestination absolue , de force invincible ; destinée rappelle l'idée d'une vocation, d'une destination particulière , d'une sorte de prédestination par laquelle nous sommes appelés-à un tel genre dévie ou de sort. » L'emploi de destin est bien quelquefois relatif, mais non pas au même degré; on dira difficilement le destin d'un seul homme, mais plutôt, le destin des grands hommes, le destin des empires, le destin des combats.
Un troisième caractère , également signalé par Roubaud, et dont le premier dérive, c'est que destin exprime plutôt la cause , et destinée l'effet: le destin est ce qui destine ou prédestine , et destinée la chose ou la suite des choses qui est destinée ou prédestinée. Le destin veut, et ce qu'il veut est notre destinée. Nous accusons le destin, et nous subissons notre destinée. Le destin est contraire ou propice, la destinée heureuse ou malheureuse. Le sage se soumet au destin, et remplit sa destinée. On dit également, mon destin, et ma destinée; mais la première expression signifie le génie ou le sort qui me persécute ou me favorise; et, la seconde, la série réglée, préordonnée de ce qui doit m'arriver , ou bien , Tune , le tissu total et synthétique des événements de ma vie , l'autre , ces mêmes événements détaillés , considérés dans leurs éléments et dans leur durée.— « Le pêcheur marcha en remerciant son destin , et Zadig courut en accusant toujours le sien.» Volt.
J'ai vécu, j'ai rempli ma triste destinée. Id.
RENOM, RENOMMÉE. Très-grande réputation.
On dit d'une manière abstraite et absolue un homme de renom ou sans renom, c'est-à-dire dont on parle ou dont on ne parle pas beaucoup. On dit d'une manière concrète et relative , la renommée d'un homme , attaquer la renommée d'un homme (Boss.) , c'est-à-dire ce qu'on en publie de bon ou de glorieux. Une sultane de renom (Laf.) est une personne d'un grand nom; on trouve que la beauté d'une chose passe sa renommée (Volt.), c'est-à-dire ce qu'en rapporte la voix publique. On augmente le renom , on ajoute à la renommée : l'un se considère comme quelque chose d'idéal et d'indivisible , l'autre comme un tout composé de parties. « Quelques-uns , pour étendre leur renommée , entassent sur leurs personnes des pairies , des colliers d'ordre , la pourpre , etc. » Labr.
Un grand renom l'est par le bruit , par l'éclat : aussi dit-on bien un vain renom (Beaum.) : une grande renommée l'est par le nombre et la nature des choses qui en font le sujet.
VOL , VOLÉE. Mouvement ou allure des oiseaux an. moyen de leurs ailes. •
Vol est absolu , et volée relatif : un oiseau a le vol bas ou élevé, et non la volée basse ou élevée. Un oiseau a le vol tel ou tel , et il prend sa volée : le vol est la chose commune à tous les oiseaux ; la volée est essentiellement relative aune espèce.
D'autre part, la volée, en conséquence de la terminaison du mot, est ce qui est contenu dans un vol , ce qu'un oiseau peut parcourir d'espace en volant une seule fois : les hirondelles, dit-on, traversent la Méditerranée tout d'une volée.
Enfin , vol est énonciatif et exprime ou attribue quelque chose d'ordinaire ; volée est descriptif, et on s'en sert quand on veut signaler quelque particularité remarquable : un oiseau a le vol vif , fort, lent ou rapide ; mais il fait craquer son bec ou produit beaucoup de bruit avec ses ailes en prenant sa volée (Buff.).
La volée est encore un vol singulier , en ce que , le plus souvent , c'est un vol pour s'échapper; aussi, donner la volée à un oiseau, c'est lui donner la liberté (Buff.) , et , au figuré , prendre sa volée, c'est de bonne heure s'affranchir de tutelle ou de surveillance. S'envoler, c'est prendre sa volée, et non pas son vol , comme les dictionnaires le disent à tort. Lorsque la perdrix, qui a fait la blessée pour attirer le chasseur et sauver ses petits, voit ceux-ci hors de danger , Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit. Laf.
« Le moindre mouvement inquiète le faisan; l'ombre d'une branche agitée suffit pour lui faireprendre sa volée. » Buff. Buffon parle d'une alouette prise avec ses petits , et qui leur était tellement attachée , « qu'elle ne songea jamais à prendre sa volée, comme elle l'aurait pu cent fois. » — Un oiseau prend son vol toutes, les fois qu'il se met à voler.
TOUR , TOURNÉE.. On va faire un tour , un tour de jardin , un tour de promenade . ou une tournée.
« Le mot tour , dit Roubaud , n'exprime que le chemin , le circuit qu'on fait pour revenir au lieu d'où l'on est parti ; et le mot tournée fait allusion à des particularités du voyage ou de la course , à une suite de lieux qu'on a parcourus , à différentes opérations qu'on a faites dans ce tour. » Cela est si vrai que le tour se fait par désœuvrement , dans les moments de loisir ; au lieu que la tournée signifie le plus souvent la course d'un fonctionnaire public ou d'un commis voyageur, ayant pour but de remplir certaines missions.
D'ailleurs, on dit bien pendant une tournée, et non pendant un tour : ce J'ai perdu dans mes fréquentes tournées les trois quarts de mes paperasses. » Volt, ce Le roi de Prusse alla voir l'armée de l'empereur : tandis qu'il faisait cette tournée.... » Id.
RIS, RISÉE. Action de rire.
Risée, comme veillée, marque un tout, un ensemble : c'est le ris de plusieurs personnes; et ce mot se qualifie par rapport à ses éléments ., une grande risée, une risée universelle; au lieu, que ris se qualifie par rapport à sa nature , un ris agréable , dédaigneux , forcé , amer.
Ensuite, ris se prend d'une manière abstraite et absolue pour l'action de rire , et n'en détermine en aucune sorte le sujet et le contenu; c'est, au contraire, ce que fait risée, qui signifie un ris par moquerie, ou une moquerie, ou même quelquefois la personne dont on rit , tant ce dernier mot est concret , tant il est propre à marquer ce qui compose le ris. sa matière. Troubler les sacrés