VERBES
Courre , courir. — Fausser, falsifier. Pourrir, putréfier. Capter, captiver.
Les terminaisons er, oir , re, ir , des verbes français , paraissent n'avoir rien de distinctif pour le sens , non plus que en latin are , ère , ère , ire , qui y correspondent; elles servent seulement à mettre de l'ordre parmi les verbes, à les ranger en quatre classes, dont chacune, dans le détail de la conjugaison , est assujettie à des règles particulières. Si elles étaient significatives par ellesmêmes , elles se trouveraient à la fin de verbes de même radical , auxquels elles imprimeraient des sens différents. Or, c'est là un phénomène sans exemple dans notre langue.
Elle possède bien les deux verbes courre et courir , dont le radical est le même, et dont l'un se termine en re, l'autre en ir ; mais ce sont deux synonymes parfaits , et , ce qui le prouve , c'est que le premier tombe en désuétude et ne s'emploie plus guère qu'en termes de chasse, pour dire , poursuivre une bête : courre le cerf, le daim, le lièvre , le loup. Dans Georges Dandin, M. de Sotenville dit à Glitandre : a Quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre. » Mol. Et dans les Fâcheux on lit:
inoc
A-t-OT) jamais parlé de pistolets, bon Dieu
Pour courre un cerf! Id.
Du latin currere on aura formé dans certaines provinces de la France courre , comme de claudere, clore; de muter e, mettre; de prehendere, prendre; et, dans d'autres, courir, comme d'agere, agir; de f réméré, frémir; de vomere, vomir; de convertere , convertir; de quœrere, quérir. Puis , lors du rapprochement et de la fusion des divers dialectes français , on aura préféré la forme sonore , courir , à la forme sourde , courre , qui n'a d'analogue dans aucun autre verbe à l'infinitif, et qui ne passe dans aucun composé, à la manière de courir dans concourir , discourir , parcourir.
Le fait est qu'aujourd'hui courre a un air suranné , que , même en parlant de chasse , on lui substitue courir , à l'actif, courir le lièvre ou le cerf, sans se faire moquer, comme au temps de Vaugelas; au lieu que, autrefois, courre avait une étendue de signification non moins grande que courir. « Quelques-uns faisaient déjà courre le bruit que j'étais venu à bout de résoudre ces difficultés. » Descl « Le due d'Anjou, déjà nommé roi d'Espagne , jouait à toutes sortes de jeux, et le plus ordinairement à courre, comme des enfants, avec messeigneurs ses frères. » S. S. Un gentilhomme étant venu faire son compliment au cardinal de Bouillon sur la mort de Turenne . s'aperçut que le prélat ne savait rien encore et s'enfuit : « Le cardinal fit courre après , et sut ainsi cette terrible mort. » Sév. « Pour exciter sa paresse et s'encourager à courre dans la carrière , on peut agir aussi en vue de la récompense. » Boss. « On ne parlait que de tournois : les' lices étaient préparées vers le palais royal des Tournelles , et le roi (Henri II) , très-adroit dans cet exercice , devait courre en présence de toutes les dames et de tout le peuple. » Id.
Mais , si les terminaisons verbales n'ont point de valeur propre , s'il n'existe point en français deux verbes de même radical, qui tirent de leurs terminaisons différentes une différence réelle de signification , il s'ensuit rigoureusement que notre langue ne renferme point de verbes synonymes , qui aient même radical et dont le sens soit un peu modifié par leurs désinences particulières. C'est pourtant ce qu'annonce le titre de cet article. Comment lever la contradiction?
Il n'y aurait point , il faut en convenir , de verbes synonymes à radicaux identiques , et devant chacun une nuance particulière à la désinence qui lui est propre , si cette désinence était simple. Mais quelquefois elle est composée, et sa première partie peut avoir une signification assignable , qui donne au verbe un caractère distinctif. Ainsi y égaliser, ondoyer, mélanger, se terminent de même que leurs synonymes égaler , onder , mêler ; mais , outre le radical et la désinence , qui sont les mêmes , ils contiennent entre le radical et la désinence une syllabe, is, oy, ang, qui peut être considérée comme faisant partie de la désinence et doit avoir quelque effet sur le sens originairement attaché au radical commun. Si, le radical étant le même, le verbe à terminaison composée appartenait à une autre
SYNONYMES QUI ONT LE MEME RADICAL
conjugaison que son synonyme, comme par exemple , reviser et verdir à l'égard de revoir et de verdoyer, ce n'est pas à cette circonstance que tiendrait sa nuance caractéristique, mais bien toujours à la première partie de sa terminaison ou à ce qui précède sa terminaison proprement dite '.
A . Quelquefois il faut remonter jusqu'au latin, d'où ils dérivent , pour trouver une différence entre deux verbes synonymes de même radical , et autrement terminés. Car c'est le moyen de s'assurer, ou que l'un d'eux a une physionomie plus latine, ou que leurs terminaisons correspondent à des terminaisons latines d'une valeur distincte. Soient d'abord pour exemples les synonymes fausser et falsifier, pourrir et putréfier. Dans fausser et pourrir, les radicaux latins, falsus et put ris , se reconnaissent plus difficilement que dans falsifier et putréfier, qui sont aussi plus latins par leur composition et par leur désinence. Fier est la traduction exacte du latin fcare, venant àeftcere, faire : amplifcare, amplumfacere, faire ou rendre ample , amplifier ; purijicare, purum facere , faire ou rendre pur, purifier, etc. C'est pourquoi fausser et pourrir appartiennent au langage commun, et leurs synonymes au langage didactique, savoir, falsifier à celui de la jurisprudence , et putréfier à celui de la médecine ou de la physique. Sans compter que falsifier, en particulier, étant composé , tandis que son synonyme ne l'est pas , signifie une action de fausser expresse et volontaire.
D'autre part , on aura peine à déterminer en quoi diffèrent capter et captiver, à moins de rechercher dans le latin la valeur des terminaisons qu'ils reproduisent. Tous deux viennent de capere , prendre , et signifient gagner , séduire , s'emparer de l'esprit de quelqu'un. Mais l'un est traduit proprement du verbe fréquentatif, captare, et l'autre a été formé de l'adjectif captivus. En conséquence, capter veut dire prendre et prendre encore , travailler à prendre, à obtenir, tâcher d'avoir; il peint l'empressement, \cs soins, les obsessions, qu'on emploie pour circonvenir ; il exprime toujours une séduction volontaire ou artificieuse. Captiver, rendre captif, mettre en état de captivité, rappelle seulement combien grand, est l'effet produit, peut-être sans dessein et sans art , sur la personne dont on se rend maître et qu'on met en quelque sorte dans les fers. De là une différence assez notable entre capter et captiver la bienveillance , le suffrage , la persuasion de quelqu'un.
Capter marque l'effort : on cherche à capter, ce Cela ne fit qu'irriter l'envie que j'avais de les servir pour capter leur bienveillance. » Les.
Vous êtes le parterre , et je suis l'orateur Qui veut capter la bienveillance Du malévole spectateur. Dest.
« Forcés par leur peu d'esprit de renoncer au suffrage des gens instruits , ils ont pris le parti de capter au moins celui de la foule ignorante. » Lah. « Le dialogue sophistique cherche à capter ma persuasion. » Marto. ce Tous les petits soins, toutes les recherches, tous les avisements les moins prévus coulent de source chez lui pour qui il veut capter, » S. S. ce S'il était possible que vous m'eussiez prodigué tant d'avances, de caresses et de cajoleries de toute espèce pour capter ma confiance et mon amitié.... » J. J.
Captiver marque l'effet : il arrive , on a le bonheur ou le pouvoir de captiver. « Il a été charmé de ma promesse; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance si je lui tiens parole. » Les. ce II est tel qu'il faut pour tromper les yeux du peuple et pour captiver ses suffrages. » Vauv. « J'ai poussé jusqu'à la bassesse des avances pour captiver sa bienveillance qui me paraissent avoir fort mal réussi. » J. J.
TERMINAISON 1SEH.
Égaler, égaliser. Revoir, reviser.
ÉGALER, ÉGALISER. Rendre égale une chose ou une personne; ou bien rendre égales des choses ou des personnes ; ou bien rendre uni , plan , un chemin , un terrain , une allée.
Egaliser ne s'est dit pendant longtemps qu'en termes de pratique. Voltaire déclare que c'est parler allobroge que de s'en servir dans le langage ordinaire. C'est néanmoins ce que nous faisons aujourd'hui communément, sans nous croire et sans être barbares. Il se peut même que bientôt égaler ne s'emploie plus dans ce sens.
Quoi qu'il en soit , égaler et égaliser sont deux verbes tout français et formés l'un et l'autre de l'adjectif égal, dérivé lui-même du latin œqualis. S'ils diffèrent , ce ne peut être qu'en raison de la syllabe is , qui se trouve dans le second et qui manque dans le premier. Mais is est emprunté de l'adjectif radical latin œqualis , dans lequel il n'a pas de valeur propre, parce qu'il n'y annonce que la déclinaison , et qu'en général les désinences adjectives et nominales simples, indicatives de la déclinaison seulement, sont aussi indifférentes pour le sens , que dans les verbes les désinences simples de l'infinitif , qui marquent uniquement à quelles conjugaisons ils appartiennent. D'autre part, quoique la syllabe is soit originairement latine, elle ne suffit pas à elle seule pour donner au mot tout entier un air d'é • rudition et de noblesse , comme s'il s'écrivait et se prononçait équaliser.
Tout ce qu'on peut dire pour distinguer ces deux verbes, tous deux usités et par conséquent distincts, c'est que le premier est simple et le second composé; circonstance instructive, quand même on ignore le sens de l'élément contenu dans le composé, ou que cet élément n'a véritablement pas de sens , comme il arrive ici.
Égaler étant simple et égaliser composé, le premier doit être regardé comme l'expression ordinaire , et le second comme une expression qu'on n'emploie que quand il s'agit d'une action d'égaler, remarquable sous quelque rapport. Le premier a un sens très-étendu , très-large , à tel point qu'il se dit parfois , non plus pour, rendre , mais pour , être ou devenir égal : la recette égale la dépense; sa prudence égale son courage. Même alors qu'il est synonyme d'égaliser et qu'il signifie rendre égal, il a une valeur moins stricte , moins rigoureuse, mais plus vague, plus lâche, plus trouble , parce qu'il est moins spécial , et s'emploie plutôt quand il est question de grandeurs morales à comparer mentalement, à assimiler, que lorsqu'on parle de grandeurs physiques qu'on rend effectivement égales en agissant sur elles. '
Égaliser , au contraire , ce n'est point rendre égales en idée , par une comparaison , des grandeurs morales , mais en réalité des choses physiques ; et , dans tous les cas , c'est rendre égal en travaillant à rendre tel, avec intention, avec un soin particulier et afin d'établir l'égalité entre deux choses inégales , mais faites pour être