DEUXIEME PARTIE
ANIMAL , BÊTE , BRUTE. Être doué de vie , de sensibilité et de mouvement.
Animal vient d'onimus, âme, souffle, respiration : l'animal est l'être qui respire. Bête paraît dériver du latin edo , es, est, esse, ou vesci, manger , se nourrir : la bête est l'être qui mange. Or, l'action de manger, à la différence de l'action de respirer , ayant rapport à un appétit et à la sensualité, on appelle bêtes les animaux qui sont réduits à leur ventre , en quelque sorte, qui sont privés de raison, chez lesquels l'intelligence est assujettie aux appétits, a Thaïes remerciait les dieux d'être né raisonnable plutôt que bête. » Fén. « Toute la différence qu'il y a entre l'idée d'animal et celle de bête , est que l'idée d'animal n'enferme pas la pensée dans sa compréhension, mais ne l'exclut pas aussi et l'enferme même dans son étendue , parce qu'elle convient à un animal qui pense; au lieu que l'idée de bête l'exclut dans sa compréhension , et ainsi ne peut convenir à l'animal qui pense. » P. R. — Animal exprime le genre , c'est-à-dire un règne particulier de la nature, différent de ceux qui sont marqués par végétal et minéral , et il comprend l'homme ; bête signifie une classe d'animaux de laquelle l'homme est exclu. Ainsi on devra dire, comparer l'homme aux autres animaux , et le comparer aux bêtes; de tous les animaux l'homme est le seul qui marche droit, et l'homme est supérieur aux bêtes. Diogène disait : Lorsque je vois des devins et des gens enflés de leurs richesses , je ne saurais m'empêcher de croire que l'homme ne soit le plus fou de tous les animaux; et quand je considère les gouverneurs, les médecins et les philosophes, je suis tenté de croire que par sa sagesse il est fort élevé au-dessus des bêtes (Fén.). — Entre la bête et l'homme se trouve une opposition qui n'existe pas proprement entre Yanimal et l'homme. Aussi dit-on, bêtes et gens-, il n'y a ni bêtes ni gens. « Pythagore tenait que de l'éther, qui est l'âme du monde , sont tirées toutes les âmes particulières tant des hommes que des bêtes;... et qu'une âme sortant du corps de n'importe quel animal entrait indifféremment dans le corps d'un homme ou dans celui d'une bête. » Fén. Bête, d'où sont formés bétail et bestiaux, fait partie de beaucoup de locutions qui servent à caractériser diverses sortes d'animaux dont l'homme est visiblement exclu : bêtes de somme , bêtes de trait , bêtes farouches ou féroces, bêtes à cornes, à laine , etc.
Mais on ne parle pas toujours avec cette rigueur. Souvent , au contraire , employant le genre pour l'espèce , on donne aux bêtes le nom d'animaux : comparer l'homme aux animaux. Quelle différence y a-t-il donc entre animal et bête désignant seulement ceux des êtres vivants et sensibles qui sont irraisonnables ? — On ne se sert d'animal, en ce cas, que quand il n'est pas besoin d'une grande précision, ou qu'on veut relever et. ennoblir ces rivaux de notre espèce ; au lieu que bête est toujours le terme spécial, et un terme dépréciatif ou méprisant. « Rien ne flatte plus l'appétit de ces animaux (les moutons) que le sel.... Tous les ans, il faut trier dans le trou-
peau les bêtes qui commencent à vieillir et qu'on veut engraisser. » Buff. « Quoi! tout meurt, tout est enterré? Le cercueil vous égale aux frètes , et il n'y a rien en vous qui soit au-dessus ? Votre esprit est infatué des sentences de Montaigne , qui préfèrent les animaux à l'homme , leur instinct à notre raison.... Mais connaître une première nature , adorer son éternité , n'est-ce rien qui nous distingue des bêtes? » Boss. « Sur ces légères ressemblances , les hommes se comparent aux animaux.... Ils oublient leur dignité, et contents de ce qu'ils ont de commun avec les bêtes , ils mènent aussi une vie toute bestiale.... L'homme, animal superbe , qui veut s'attribuer à lui-même tout ce qu'il connaît d'excellent , fait des efforts pour trouver que les bêtes le valent bien, ou qu'il y a peu de différence entre lui et elles. » Id.« On lâcha un second taureau plus fort et plus méchant que le premier. Ozmin regarda dans la car^ rière; il vit que la bêle donnait bien de l'exercice aux cavaliers qui combattaient contre elle.... Ce fier animal avait déjà mis hors de combat deux cavaliers. » Les.
Brute, quelle qu'en soit l'étymologie, renchérit sur bête. «. L'amour charnel abestist et abrutist toute la sagesse. » Charr. « La brute est une bête tout à fait bête. » Cond. De là vient que , pour porter au comble la qualification de bête, nous disons bête brute. « 0 homme, qui que tu soisi, qui te fâches de n'être pas une bête brute , à qui la lumière de ta raison et l'honneur de ta liberté esta charge....» Boss. C'est le mot propre pour exprimer la plus grande distance entre l'homme et les autres êtres animés. « Il y a probablement une distance immense entre l'homme et la brute, entre l'homme et les substances supérieures. » Volt. « Le singe et le perroquet ont paru à l'homme des êtres privilégiés, intermédiaires entre lui et la brute. » Buff. a En mettant l'homme dans la classe des animaux, nous ne dérogeons point à sa noblesse, nous n'ôtons rien à la supériorité de la nature humaine sur celle des brutes. » Id. « Cette espèce d'intelligence des brutes , quoique infiniment inférieure par son principe à celle de l'homme, suppose cependant des projets communs et des vues relatives. » Id. — Mais brute ne dit pas seulement plus que bête , il dit aussi autre chose. Bête ne regarde que l'intellectuel; brute a. également rapport au moral , aux sentiments , à la conduite , ainsi que les adjectifs brut et brutal. La bête manque de raison, d'esprit, de capacité; la brute en manque absolument; ces qualités sont chez elle ensevelies, étouffées (obrulœ), et, de plus, elle se livre d'une manière grossière, violente , effrénée , à la satisfaction de ses appétits , à ses instincts et à ses penchants ignobles « Les Juifs étaient plus brutaux que les brutes mêmes. » Boss. « Quant aux mœurs des Moscovites, ils vivaient en brutes, ayant. une idée con^ fuse de l'Eglise grecque , de laquelle ils croyaient être. » Volt, ce On ne trouve à l'origine que des hommes plongés dans la plus affreuse barbarie, et conduits par des passions brutales dont ils étaient les victimes. Ces sauvages , pareils aux brutes , paraissaient n'avoir comme elles qu'un instinct grossier. » Cond. a L'homme au-dessus
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
de la bête par le don d'intelligence et par le rayon de la lumière de Dieu qui lui a été communiqué , oubliant le caractère de sa grandeur . s'est honteusement dégradé lui-même , il s'est réduit au rang des brutes insensées par un honteux asservissement à sa chair , en ne lui refusant rien de tout ce qui la peut remplir. » Bourd.
Lorsque ces mots se prennent comme termes injurieux qu'on applique aux hommes , les différences sont exactement les mêmes entre bête et brute. Quant à animal , il semble exprimer, mais à un moindre degré , et par rapport aux formes seulement , le sens de bête ou celui de brute , ou tous les deux à la fois ; en sorte qu'on appelle animal un homme quelque peu stupide ou grossier, ou bien quelque peu stupide et grossier.
ANTÉRIEUR , PRÉCÉDENT, ANTÉCÉDENT. Adjectifs qualificatifs d'une chose par rapport à une autre qui vient après.
Pour mettre antécédent hors de question, il suffit de remarquer que c'est un terme didactique ou d'école , et non pas un mot qui appartienne , comme les deux autres, au langage commun. Voy. première partie , article Antécédent , 'précédent, p. 155.
Quant à antérieur et à -précédent , l'un est relatif, l'autre absolu. Antérieur exprime une comparaison formelle et s'emploie bien avec un régime : un événement antérieur à un autre. Précédent implique aussi une comparaison, mais il ne la marque pas d'une manière aussi précise , et de là vient qu'il ne prend pas de régime : le chapitre précédent, cet hiver et le 'précédent. Étant relatif, antérieur peut recevoir différents degrés: une chose est plus ou moins antérieure à une autre , elle lui est antérieure de tant de mois , de tant d'années; mon droit est bien antérieur au vôtre (Volt.). Précédent se dit d'une manière absolue, sans aucune addition, sans aucune indication de quantité.
Seul, antérieur annonce une priorité vague, qui suppose entre les deux choses plus ou moins d'intervalle ; -précédent désigne une priorité immédiate , qui fait concevoir les deux choses comme se touchant. Aussi , antérieur se dit seulement avec l'article numérique un , et précédent se dit plutôt avec l'article défini le : dans un siècle antérieur , dans le siècle précédent. Un événement antérieur est arrivé auparavant ; l'événement précédent est le dernier arrivé avant celui dont on parle. Pour découvrir l'origine de notre civilisation, il faut remonter à des âges antérieurs , et même jusqu'à des âges très-reculés ; les âges précédents ont ignoré l'usage de la vapeur.
Outre cela , antérieur est plus abstrait , se rapporte proprement aux actions et signifie primitivement une priorité de temps; un acte (Beaum.), un engagement (J. J.), un contrat (Acad.) antérieur ; une découverte (Acad.), une alliance (J. J.) antérieure. Précédent est plus concret, se rapporte davantage aux objets et à leur ordre, a. J'ai votre numéro 8 et tous les précédents. » J. J. Cela se trouve dans un des précédents chapitres de ce livre. Des prétentions, des liaisons, des habitudes, des idées antérieures (J. J.); j'ai supposé dans une précédente lettre que.... (Id.).
ANTIPHRASE, CONTREVÉRITÉ. Façons de parler qui ne doivent pas être prises au pied de la lettre , parce qu'elles sont employées pour faire entendre le contraire de ce qu'elles signifient ordinairement.
L'antiphrase, du grec àvrî<ppa<7tç, contradiction, • ou plutôt contre diction , contre locution , se réduit à un seul mot , à une simple dénomination : c'est par antiphrase qu'on impose tel ou tel nom à une chose ou à une personne , qu'on l'appelle de tel ou tel nom. « Le nom de bœuf que le roitelet porte dans plusieurs provinces lui est donné par antiphrase à cause de son extrême petitesse. » Buff. « On croit que Ptolémée Philopator avait empoisonné son père, et c'est ce qui lui fit donner le surnom de Philopator (amateur de son père) , par antiphrase. » Roll.
Et le doux Caveirac, et Nonnotte, et tant d'autres. (Vers d'une satire de Voltaire. ) « Le doux Caveirac est ici par antiphrase. Il n'y a rien de si peu doux que son Apologie de la révocation de Védit de Nantes et de la Saint-Barthélémy. » Volt. — Mais la contrevérité est une proposition entière : on dit (Sév. , J. J.) , on débite (J. J.) des contrevérités et non des antiphrases. « Les louanges, dans le style du monde, sont souvent des contrevérités déguisées. » Bourd.
Tant que son âme à son corps est soumise , Un demi-dieu peut faire une sottise ; Et tout d'un temps ses éloges vantés Se convertir en contre vérités. J. B. Rotjss. «L'écriteau où vous me louez sur l'amitié , qu'en dites-vous ? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une satire suivant votre pensée ; mais vous serez peut-être le seul qui la preniez pour une contrevérité. » Sév. « Le langage vulgaire , en fait d'astronomie , n'est qu'une contrevérité perpétuelle. On dit que le soleil chaque jour tourne avec les étoiles autour de la terre, etc.. Rien de tout cela n'est vrai. » Volt.
Toutefois , contrevérité peut se prendre aussi dans le sens individuel et solitaire d: 'antiphrase , c'est-à-dire pour représenter une simple qualification ou imposition de nom. Alors la différence qui sépare les deux mots tient à celle de leur origine. Antiphrase est savant et plus particulièrement usité en termes de rhétorique. « Rochemore vous appelait furie , mais c'était par antiphrase, comme disent les doctes. » Volt. Il en est tout autrement de contrevérité , c'est un mot du langage commun. « Hector Boétius , dans son histoire de l'Ecosse, rapporte que l'on conserve encore quelques os d'un homme nommé, par contrevérité , le Petit- Jean , qu'on croit avoir eu quatorze pieds de hauteur. » Buff.
APAISER, CALMER, — PACIFIER. Faire cesser un trouble, empêcher un mouvement mauvais, désagréable ou dangereux.
Apaiser, de à paix, signifie, à la lettre, induire ou ramener à paix ou à la paix : on apaise proprement la guerre , et des combattants ou des ennemis. Calmer, c'est établir le calme ou la tranquillité qui règne sur la mer , quand les vents ne soufflent pas : on calme proprement la mer et ses agitations. De là résultent les différences suivantes.