DEUXIÈME PARTIE
1° Apaiser se dit des personnes aussi bien que des choses ; calmer ne se dit guère que des choses :
Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d 'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée : J'ai cru que des présents calmeraient son courroux. [Athalie.) Rac.
a Une pénitence vaine , bien loin d'apaiser Dieu , outrage Dieu ; bien loin de calmer nos consciences, les déchire de mille remords.» Bourd. «Les larmes attendrissent l'époux, l'adoucissent, Y apaisent, calment sa. colère, en contentant son amour.» Boss. « Apaisons le Seigneur par le changement de nos mœurs : calmons nos passions et nos ennemis domestiques ; et nous verrons bientôt l'Europe calmée , les ennemis de la France apaisés et la paix rétablie partout. » Mass.
2° Quand apaiser et calmer se disent tous deux des choses , apaiser s'applique plutôt à celles qui , comme la guerre , arrivent , sont des accidents , des faits , et calmer à celles qui , comme la mer , sont permanentes , subsistent. On apaise l'orage , et on calme la mer ; on apaise les remords , et on calme la conscience; on apaise les passions, et on calme l'âme. « A l'instant Dieu apaise l'orage , et commande aux vents et à la mer de se calmer.» Mass. « Les remords s'apaisent, la conscience se calme. » Id. « La solitude calme l'âme , et apaise les passions que le désordre du monde a fait naître. » Id.
3° Comme primitivement calmer ne se dit pas seulement de la mer , mais aussi de ses mouvements , il s'ensuit que ce mot convient quelquefois à l'égard des choses qui arrivent, des événements , aussi bien qu' apaiser. Mais , au lieu qu'apaiser a rapport à des choses qui ressemblent à la guerre , c'est-à-dire violentes et destructives , calmer s'emploie de préférence quand il s'agit d'une simple émotion , d'un trouble léger. On apaise des querelles (Fén., Regn.), un incendie (Mass.), des terreurs (Id.), des remords (Id., Bourd.), la fureur (J. J.); on calme la curiosité (Id.), les scrupules (Volt.), l'impatience (Mass., Montesq.), l'inquiétude (J. J. , Montesq.), l'ennui (Rac). « Vos remords ne sont-ils pas apaisés , vos troubles calmés?» Mass. « L'aimant peut, en certaines circonstances , suspendre et calmer les irritations nerveuses , et apaiser les douleurs aiguës. » Buff.
4° Quand apaiser et calmer regardent les mêmes choses, ils marquent des effets un peu différents. Apaiser , c'est faire cesser absolument ; et calmer , c'est seulement modérer ou faire cesser momentanément. La douleur apaisée est cessée : la douleur calmée est seulement adoucie , ou elle a cessé et pourra revenir encore. On apaise un incendie en l'éteignant , des pleurs et des cris (Montesq. , J. J.) en y mettant fin, une querelle en la terminant ; on commence à calmer, on calme peu à peu ou un peu (J. J.).
Autant que je le puis, je cède à tes raisons,
Elles calment un peu l'ennui qui me dévore. Rac. « Cela calme la douleur pour un instant. » Buff. ce Ces renonciations calmaient , pour le moment présent, une tempête de douze années. » Volt. •» Il calma d'abord un peu les choses. » Boss.
« Les premiers rayons du soleil calmèrent un peu mes inquiétudes. » Les. « Ces ménagements du consul semblaient avoir un peu calmé l'indignation de Philippe. « Roll. — Les conventions apaisent les esprits , que les négociations , les promesses , des paroles de douceur n'avaient fait que calmer, Pacifier n'est d'usage qu'au propre : on pacifie des troubles, des querelles, des différends, en les faisant cesser , et en y substituant la paix Mais, au lieu qu'on apaise de toutes les manières , on ne pacifie que d'une seule , par voie de négociation et d'accommodement : la pacification suppose un pacificateur , un médiateur. De plus , on apaise la guerre , et on pacifie plutôt avant la guerre et pour la prévenir : on apaise , quand la paix a été rompue ; on pacifie, quand elle n'a été que troublée et pour empêcher qu'on n'en vienne aux éclats. Don Juan étant sur le point de se battre en duel avec le frère de sa femme , Sganarelle lui dit : a II vous serait aisé de pacifier toutes choses. » Mol. «Après cette lettre de soumission, les choses n'étaient- elles pas encore en état d'être pacifiées P » (Affaire du quiétisme.) Fén. ce Aucun des cardinaux ne s'employait à pacifier les troubles que les véritables ennemis de la France cherchaient à susciter. » S. S. « Une petite guerre s'élève entre l'électeur de Trêves et la noblesse d'Alsace. Charles-Quint est trop occupé de ses vastes desseins pour penser à pacifier ces querelles passagères. » Volt. « Pythagore s'appliquait fortement à pacifier les guerres dans l'Italie , et les factions intestines qui troublaient les villes. Il ne faut faire la guerre, disait-il souvent, qu'à ces cinq choses : aux maladies du corps, à l'ignorance de l'esprit, aux passions du cœur , aux séditions des villes , et à la discorde des familles. » Roll. — Nos tribunaux apaisent les différends que les juges de paix n'ont pu pacifier.
1° APATHIE, INDOLENCE; — 2° INDIFFÉ- RENCE , INSENSIBILITÉ. Ces quatre mots représentent tous l'âme comme n'étant point émue et comme ne se portant point à agir.
Vapathie et Yindolence se distinguent de Yindifférence et de l'insensibilité par deux caractères frappants. Elles sont d'abord plus générales et plus absolues ; ce sont plutôt des défauts du caractère , des qualités permanentes qu'on considère en elles-mêmes et indépendamment de toute application. L'indifférence et l'insensibilité om quelque chose de plus déterminé , de plus accidentel, de plus relatif; on ne les conçoit que par rapport à des impressions particulières qui devraient agir sur l'âme. On n'est point apathique et indolent à quelque chose , mais on y est indifférent ou insensible. On languit dans l'apathie et l'indolence; on ne languit point dans l'indifférence et l'insensibilité.
Ensuite , bien que l'effet de toutes ces qualités soit l'inaction, c'est ce côté qu'on considère principalement dans l'apathie et l'indolence , au lieu que , dans l'indifférence et l'insensibilité , c'est surtout l'inaccessibilité de l'âme aux impressions. L'apathique et l'indolent manquent de mobilité; l'indifférent et l'insensible, d'irritabilité. Apathie et indolence s'emploient plutôt quand il s'agit
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
d'actions à faire-, ils signifient des qualités morales qui ont une grande affinité avec la paresse. Indifférence et insensibilité se disent bien aussi quand il s'agit de simples impressions à recevoir , au théâtre , par exemple , sans considération de conduite à tenir ultérieurement.
1° Apathie , indolence.
V apathie (du grec àrtà6eia , impassibilité , stupeur) est plus absolue encore que l'indolence (du latin in dolere, ne pas éprouver de douleur). Ce n'est pas seulement comme un sommeil, c'est une léthargie complète , une sorte de maladie , de paralysie, qui engourdit l'âme durant toute la vie et la rend morte pour tout ce qui tend à la pousser à l'action. Il ne manque peut-être à Vindolent que d'être plus animé; Yapathique est inanimé , c'est une souche ou une bûche. « Essayez d'animer l'indolent d'une activité suivie ; de glacer par l'apathie l'âme bouillante de l'impétueux. » Volt.
A la rigueur , et quoi que semble en penser Voltaire , l'indolent peut être tiré de son état ; un grand malheur domestique, par exemple, peut l'en faire sortir ; mais l'apathie est incurable , et c'est ce qui la rend si dégradante. « Ces études retirent un prince de l'oisiveté, de l'indolence et des vains amusements de la cour. » Roll. Saint- Simon dit de Monseigneur, fils de Louis XIV, « qu'il était tout noyé dans la graisse et dans l'apathie. »
L'apathie tient au tempérament, et c'est un état où on est pour ainsi dire pétrifié , dont on n'a pas conscience et dont on ne jouit pas. « C'est aux extrémités du globe que la nature engourdie par le froid laisse encore subsister cinq ou six espèces d'animaux ; ils y vivent dans un calme apathique, qu'on peut regarder comme le prélude du silence éternel qui doit régner dans ces lieux. » Buff. L'indolence , au contraire , est quelquefois un état choisi ou gardé à dessein , dans lequel on se complaît parce qu'on y trouve son bonheur : un indolent épicurien (Roll.), un voluptueux indolent (Volt.).
2° Indifférence , insensibilité.
L'indifférence se rapporte plus à l'esprit , Vinsensibilité à la sensibilité et au cœur. La première consiste à ne pas mettre de différence entre une chose et les autres, à ne pas la distinguer de la foule; la seconde à rester froid aux impressions, à ne pas les ressentir. L'indifférence a lieu à l'égard de tout ce qui pourrait ou devrait intéresser, fortune , entreprises , spectacles , découvertes , sciences , matières religieuses , philosophiques ou politiques ; l'insensibilité a lieu à l'égard de tout ce qui pourrait ou devrait affecter, émouvoir, comme maux , coups , reproches , plaintes , railleries, et autres choses semblables. D'ordinaire, les vieillards deviennent indifférents , ce qui les empêche de prendre aucune part aux affaires, d'en faire cas , de s'en soucier ; les personnes qui ont beaucoup souffert deviennent insensibles, c'est-à-dire inaccessibles à la compassion , à l'humanité , et par suite à la bienfaisance. L'indifférence touche au mépris; l'insensibilité est plus voisine de la dureté.
En philosophie morale , l'indifférence est une
qualité de l'esprit, l'insensibilité une qualité du cœur. Pour être indifférent en ce sens , il faut que la raison demeure dans un état de neutralité et d'indépendance par rapport aux passions, qu'elle ne prenne le parti, qu'elle n'épouse les intérêts d'aucune, mais qu'elle les juge toutes avec impartialité et en retranche l'excès ; l'insensibilité ferme l'entrée du cœur à la tendre amitié , à la noble reconnaissance , à tous les sentiments les plus justes et les plus légitimes. L'une établit dans l'âme le calme et la tranquillité de la sagesse ; l'autre détruit l'homme lui-même , en fait un être sauvage et isolé , presqu'un monstre. « L'indifférence de saint François de Sales n'était pas une indolence , ni l'insensibilité des nouveaux mystiques, qui se glorifient de voir tous les hommes , non pas malades , mais damnés , sans s'en émouvoir. Le saint évêque demande partout qu'on désire pour un ami, pour un père , ce qui convient. » Boss.
APOCRYPHE, SUPPOSÉ. On qualifie ainsi un écrit qui n'est pas authentique, c'est-à-dire de l'auteur et de l'époque auxquels on le rapporte, et qui par conséquent ne mérite pas de créance. Ces épithètes s'appliquent ensuite à l'auteur prétendu lui-même et aux faits qu'il raconte , ou à des faits semblables. — a Ces quatre Évangiles furent appelés authentiques , par opposition aux autres nommés apocryphes. » Volt. « Quelle justesse de critique m'est nécessaire pour distinguer des pièces authentiques des pièces supposées! » J. J.
Mais apocryphe vient du grec àuoxpucpoç , caché , ignoré , dont l'auteur est inconnu ; supposé est le participe d'un verbe français. On se sert plutôt d'apocryphe en termes d'érudition et relativement à l'antiquité ; et de supposé en parlant d'écrits modernes. Outre les Évangiles véritables, il y en a eu d'apocryphes (Volt.) ; le Testament du cardinal de Richelieu est un livre supposé (Id.). Il y a une histoire apocryphe du procès que les Ëgyptiensfirent aux Juifs pardevant Alexandre lorsqu'il passa par Gaza (Volt.); Voltaire se plaint d'un libelle imprimé de son temps à Lausanne et qui contenait des lettres supposées sur quelques pairs anglais, sur le roi de Prusse, sur Calvin. Ou bien, par rapport au même livre , on préfère apocryphe ou supposé suivant qu'on se place au point de vue des anciens ou au nôtre. « Eusèbe de Césarée ne s'avisa jamais de soupçonner que Sanchoniaton fût un auteur apocryphe.... Sanchoniaton ne peut être un auteur supposé. On ne pouvait avoir aucun intérêt à faire cette lourde friponnerie. » Volt.
D'autre part, ce qui est apocryphe se considère en soi , comme devant inspirer de la défiance ; ce qui est supposé a rapport à un agent et à sa manière d'agir : un écrit ridiculement (Volt.) , effrontément (Id.) , odieusement supposé. Ce qui est apocryphe est d'une main inconnue ; ce qui est supposé est de la main d'un fripon. Tenez pour suspect un écrit apocryphe , et pour faux un écrit supposé. «Aubéri, biographe de Richelieu, traita le prétendu Testament de ce cardinal de livre apocryphe et supposé. » Volt. Un fait (Buff.) , une anecdote (Volt.) , un conte