DEUXIÈME PARTIE
être, sinon affirmées et soutenues positivement comme évidentes ou démonstrativement établies, au moins crues avec quelque assurance et sans beaucoup de chances d'erreur.
Le dernier de ces mots diffère bien des trois premiers , d'abord en ce qu'il n'est guère usité , non plus que l'adverbe plausiblement qui y correspond; on n'emploie que l'adjectif plausible. Or" plausible, digne d'être applaudi, digne d'assentiment, est subjectif, il a rapport à l'obligation où nous sommes d'acquiescer à la chose qu'il qualifie. « Qui ne donnerait de bon cœur son consentement à une opinion si plausible ? » Boss. « Si je dis que Marie aime son fils tout entier , quelqu'un pourra-t-il désavouer une vérité si plausible ? »Id. — D'autre part, plausible n'est pas, comme ses synonymes , relatif seulement à l'intelligence , mais aussi à la volonté , quelquefois même il se rapporte uniquement à la volonté : ce qui est plausible se montre moins comme devant être cru que comme devant être agréé ou trouvé bon; c'est quelque chose de juste et de raisonnable qu'on aurait tort de rejeter. Ce mot se dit surtout et proprement d'une excuse : avec quelques degrés de plus , ce qui est plausible deviendrait légitime, tandis qu'avec quelques degrés de plus ce qui est apparent, vraisemblable ou probable serait vrai ou certain, a Excuses vainement plausibles. » Boss. « Jamais chose aucune ne fut attaquée avec des moqueries plus plausibles que la Croix. » Id. « Voilà tout ce que ces hommes peuvent dire de plus plausible pour se justifier. » Fén. « Le parti de la foi n'est-il pas, non-seulement le plus sûr , mais le plus plausible, mais le plus raisonnable ? » Bourd. Des raisons (Fén., J. J.), des arguments (Boss.), des conjectures (J. J.), des systèmes, des conséquences, des inductions, des suppositions (Volt.) plausibles sont moins considérés quant à leur valeur logique que quant à l'inclination qu'ils doivent produire dans la volonté : ils sont admissibles sans peut-être approcher beaucoup de la vérité et de la certitude ; du moins ce n'est pas ce dernier caractère qui frappe en eux.
Restent apparence , vraisemblance et probabilité'.
Apparence , ainsi que l'adjectif apparent et l'adverbe apparemment, annonce la plus faible crédibilité. « Il est vraisemblable ou probable qu'il pleuvra , marque une plus grande assurance que, il y a apparence de pluie. » Cond. Il n'y a pas d'apparence à ce que vous dites, c'est-àdire il n'y a pas la plus légère vraisemblance, pas même un air de probabilité. « Il n'y a nulle apparence de croire que.... » Fén. « Je demande si on peut croire avec la moindre apparence que....» Boss. «Quelle apparence que....?» Bourd., Fén., Volt. — Apparent signifie qui n'est vraisemblable ou probable qu'en apparence , spécieux , ou au moins qui n'a qu'une vraisemblance ou une probabilité superficielle, de première vue. « Grotius étalait des raisonnements apparents, dont la fausseté ne peut soutenir l'examen. » Volt. « L'hérésiarque Marcion répliquait une chose assez apparente et assez spécieuse. » Bourd. <x C'est un des reproches les plus apparents qu'il
me fait. » Boss. « J'en ai touché une raison qui me semble fort apparente.» Id. « Ces philosophes ont forgé des systèmes avec lesquels ils se flattaient de pouvoir hasarder quelque explication apparente des phénomènes de la nature.... Une hypothèse ingénieuse et hardie , qui a d'abord quelque lueur de vraisemblance, intéresse l'orgueil humain à la croire. » Volt. Voilà le mot : ce qui est apparent n'a qu'une lueur de vraisemblance.
La vraisemblance , à son tour , est logiquement moins forte que la probabilité. Ce qui est vraisemblable est conforme au train ordinaire des choses ; il n'y a pas contradiction ni impossibilité à ce qu'il soit : ce qui est probable peut être prouvé (probare) , est fondé sur des raisons positives qui portent à y croire. « Au défaut de l'évidence, nous devons appuyer nos opinions sur des probabilités ; il serait mal de se contenter de vraisemblances et encore plus mal de juger sur Yapparence. » Cond. ce Une lueur de vraisemblance. » Volt. — Une autre différence entre ces deux mots liés par une synonymie assez étroite , c'est que la vraisemblance approche proprement de la vérité , et la probabilité de la certitude. La vraisemblance consiste dans le plus ou moins d'exactitude d'une représentation , et la probabilité dans le plus ou moins de force des raisons qui portent à croire à une chose : une idée , un récit , un bruit , un poëme , un roman , sont vraisemblables , ils rendent les. choses comme elles sont ou ont été ; une opinion , une doctrine , un argument, sont probables, ils ont une certaine force de conviction qui détermine à y croire. On ne dirait pas qu'un poëme et un roman sont probables , pas plus qu'on ne doit' dire qu'un argument est vraisemblable.
APPARITION, VISION. Manifestation surnaturelle. Dieu a quelquefois favorisé des hommes d'apparitions ou de visions; l'Ecriture et les légendes en rapportent beaucoup d'exemples. Ne pas croire aux apparitions et aux visions. Avoir une apparition (Sév., S. S.) ou des apparitions (Volt.); avoir une vision (Boss., Volt.) ou des visions (Volt.). On dit bien qu'une apparition (Boss.) ou une vision (S. S.) est arrivée à quelqu'un.
Mais apparition est objectif, et vision subjectif. Apparition, action ou fait d'apparaître, regarde l'objet ou la chose qui se montre, qui devient visible ; vision , action de voir , se rapporte à la personne dont la vue est frappée du phénomène. L' apparition de la croix dans le ciel sous Constantin et la vision de cet empereur sont encore un sujet de dispute. La Bible parle souvent des apparitions de Dieu et des visions des prophètes. L' apparition d'un saint annonce qu'il s'est présenté aux regards de quelqu'un; la vision d'un saint exprime ce qu'il a vu lui-même , étant non plus en spectacle , mais spectateur.
Les histoires à! apparitions , de fantômes et d'esprits (Laf., Lah.) amusent toujours, même ceux à qui elles font peur; les visions, les ravissements et les extases (Bourd.), disent les mystiques, ne sont accordés qu'aux âmes qui s'en sont rendues dignes par une longue pratique de
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
l'oraison. L'artifice a quelquefois employé de fausses apparitions pour tromper des esprits faibles : les fausses visions sont des illusions ou des rêves de cerveaux malades ou échauffés.
Apparition se dit très-bien de l'objet même qui se rend sensible à la vue : prendre quelqu'un pour une apparition (Les.); autrefois les apparitions s'enfuyaient le matin au chant du coq (Volt.). Vision rappelle visionnaire; il emporte plutôt l'idée d'une disposition à croire aux esprits et à des scènes purement fantastiques : un homme incapable de vision (Sév.).
APPAS , ATTRAITS , CHARMES. Qualités d'une femme qui font qu'elle plaît.
Appas a le plus grand rapport avec appât , pâture dont on se sert pour allécher les animaux. A proprement parler , les appas promettent du plaisir ; ils excitent le goût et l'envie de posséder l'objet afin d'en jouir. C'est un terme erotique et un peu libre , qui est relatif à la beauté matérielle des formes, à celle de la gorge, des bras et de la taille. Les mots d'attraits et de charmes n'ont pas ce caractère de sensualité ; ils supposent de la grâce autant ou plus que de la beauté; c'est moins sur les sens que sur l'esprit et sur l'âme qu'une femme fait impression par ses attraits et par ses charmes.
A mon retour d'Àrgos je passai dans ces lieux , Et ce passage offrit la princesse à mes yeux ; Je vis tous les appas dont elle est revêtue , Mais de l'œil dont on voit une belle statue : Leur brillante jeunesse observée à loisir Ne porta dans mon âme aucun secret désir. Mol. On dit bien des appas flétris :
Il faut se marier : vous êtes dans un temps, Où les appas flétris s'effacent pour longtemps. Regn. En second l^eu , quoique les appas , à la rigueur , puissent être naturels , ce mot est plus propre que les deux autres à exprimer quelque chose d'emprunté et de factice , des parures , des ajustements, qui font paraître avec avantage. C'est que Y appât est une pâture , non pas naturelle , mais apprêtée pour une fin. « Les appas d'une coquette. » Gir. ce Les dames prennent quelquefois leurs appas sur leur toilette. » Id. «Cette belle n'eut pas le temps de lui faire l'honneur de le ruiner; elle lui tira seulement quelques plumes les premiers jours; mais s'étant aperçu que les appas dont il était épris n'étaient qu'artificiels , il s'en dégoûta , et il en fut quitte pour le vin du marché. » Les. Psyché, portant une boîte à Vénus de la part de Proserpine, fait la réflexion suivante :
Ce trésor de beauté divine , Qu'en mes mains pour Vénus a remis Proserpine , Enferme des appas dent je puis m'emparer; Et l'éclat en doit être extrême, Puisque Vénus , la beauté même , Les demande pour se parer. Mol.
Troisièmement enfin, et toujours en conséquence de l'étymologie , le mot d'appas implique l'idée d'une espérance trompée, soit que la beauté de la personne ait fait illusion sans dessein de sa part, soit plutôt que la déception résulte d'un piège qu'elle ait tendu volontairement. Aglaure , sœur de Psyché , dit aux princes , amoureux de celle-ci :
Vous aimez un objet dont les riants appas Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent, Et son cœur ne vous tiendra pas Tout ce que ses yeux vous promettent. Mol. oc Le monde orne de faux appas toutes les créatures qu'il comprend dans son enceinte pour ta cher de nous surprendre par ce vain éclat. » Boss.
Il semble aussi que le mot d'appas est plus fade que ses synonymes. Molière y joint souvent les épithètes de célestes et de divins.
On croirait d'abord qu' attraits et charmes ont plus de ressemblance entre eux. On dit des attraits charmants (Mol.) et des charmes attrayants (Id.). On trouve quelquefois l'un et l'autre de ces mots accompagné de celui de grâces.
De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue.
Mol.
« Déployez sans réserve, pour gagner votre mère, les grâces éloquentes , les charmes tout-puissants que le ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche. » Id.
Attraits , ce qui attire , ce qui tire à soi , exprime un effet doux et modéré , et comme le premier degré d'intérêt inspiré par un objet aimable. Les attraits nous inclinent. On dit bien de faibles attraits (Mol.).
De mes faibles attraits le roi parut frappé.
(Esther.) Rac; Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane , A son trône , à son lit daigna l'associer, Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératrice Qu'un peu d'attraits peut-être et beaucoup d'artifice.
Id.
Les sœurs de Psyché , jalouses de leur cadette , conviennent pourtant que Elle a quelques attraits , quelque éclat de jeunesse.
Mol.
Elles s'écrient dans leur dépit :
Quelle fatalité secrète , Ma sœur, soumet tout l'univers Aux attraits de notre cadette?
Toutes les dames d'une voix,
Trouvent ses attraits peu de chose. Id.
Charmes est le pluriel de charme , enchantement. Ce mot marque le plus haut degré de l'impression; c'est comme le superlatif d'attraits. Je ne sais quel attrait et quel charme invisible En un instant a pu me rendre si sensible. Regn. Sans Vattrait du plaisir, sans ce charme vainqueur, Qui des lois de l'hymen eût subi l'esclavage? Volt. Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes; Sitôt que je la vis je lui rendis les armes , Un objet si puissant ébranla ma raison. Malh. « Alcibiade sentit tout le mérite de Socrate, et ne put résister aux attraits et aux charmes de son éloquence douce et insinuante. » Roll. Les charmes nous enchantent , nous transportent par une force secrète , mystérieuse , toute-puissante , irrésistible. Si les attraits nous plaisent et nous font aller doucement vers l'objet , les charmes nous enlèvent ; c'est en quelque sorte l'effet d'une vertu occulte et magique. « Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument , car il faut que ce soit ou par une étrange faiblesse de son amant ou par de plus secrets et