DEUXIÈME PARTIE
peine perdue , quand elle ne servirait qu'à prouver que l'on doit et que l'on peut les approfondir. » Id.
1° CRI, CLAMEUR; — 2° CRIERIE, CRIAIL- LERIE, CLABAUDERIE. Voix haute et poussée avec effort.
Cri et clameur appartiennent au langage ordinaire. Crierie, criaillerie et clabauderie ne sont que du style familier.
1° Cri, clameur.
Le cri , du latin quiritare , crier au secours ou à l'aide , est quelque chose de distinct ; la clameur, latin clamor, cri , vocifération , huée , est quelque chose d'immodéré et de confus. Par des cris nous exprimons nos sentiments et nos idées , et chaque situation a son cri particulier; mais la clameur n'est souvent que du bruit , qu'un mélange de cris tumultueux. Les cris de Paris ont tous une signification propre ; on n'entend sur un navire qui fait naufrage que des clameurs effroyables.
J'entends de tous côtés les clameurs des soldats , Et les sons de la guerre,, et les cris du trépas.
Volt.
N'entends-tu pas de loin la trompette guerrière , Les cris des malheureux roulants dans la poussière, I Des peuples, des soldats les confuses clameurs, Et les chants d'allégresse et les cris des vainqueurs? i
Id.
Cessez , et retenez ces clameurs lamentables , Faible soulagement aux maux des misérables.... Dieu sait que dans ces murs la mort'nous environne, Et les cris des Thébains sont montés vers son trône.
(Le grand prêtre dans OEdipe.) Id.
Mais la différence la plus généralement observée entre cri et clameur , c'est que , la clameur supposant de la passion et de l'emportement , ce mot se prend plus volontiers en mauvaise part. On dit les cris de l'opprimé (Acad.) , et les clameurs de la cabale (Volt.) ou de la calomnie (J. J.). Le sage respecte le cri public, et méprise les clameurs des sots. La destruction de Port- Royal excita les cris de tout le royaume (d'Al.); Louis XIV eut le courage , malgré les clameurs de l'hypocrisie intéressée, d'accorder sa protection au Tartufe (Id.). «Vos supplications publiques sont plutôt les clameurs charnelles d'une multitude de coupables qui gémissent de se voir enlever les objets de leurs crimes , qu'une assemblée de véritables pénitents , qui , par leurs cris et leurs pieux gémissements , viennent témoigner leur repentir. » Mass.
2° Crierie , criaillerie , clabauderie.
Crierie est familier , rien de plus. Criaillerie est méprisant. On ne peut supporter les crieries d'un avocat (Labr.) qui parle trop haut; mais dans la traduction de YApocolokintosis de Sénèque, par J. J. Rousseau, Claude dit à Hercule, en parlant des avocats de Rome : « Soyez sûr qu'il vous a mieux valu purger les étables d'Augias que d'essuyer leurs criailleries ; vous avez avalé moins d'ordures. » Bossuet écrit à une religieuse : a II faudrait éviter sur les réceptions , les crieries qui semblent vouloir imprimer des nécessités. » Et, d'autre part, J. J. Rousseau se moque de l'extravagante criaillerie de certaines actrices de son temps. — Outre cela, crierie
s'emploie de préférence au pluriel et marque une suite d'actions, une répétition continuelle de cris ; au lieu que criaillerie se met bien au singulier pour désigner un genre de cris. «A Sparte, on accoutumait de bonne heure les enfants à ne se point livrer à la mauvaise humeur, ni à la criaillerie, ni aux pleurs. » Roll. Dans Tartufe, Tartufe dit à l'exempt :
Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie. Mol,
Quant à la clabauderie, de clabauder, aboyer ou faire du bruit mal à propos , elle a cela de particulier, qu'elle est toujours dirigée contre quelqu'un et consiste à en mal parler. Il n'en est pas ainsi des crieries et des criailleries , de celles des avocats ou des enfants, par exemple. « Le prédicateur a clabaudé beaucoup contre les philosophes ; mais ses clabauderies ont été vox clamantis in deserto. » Volt. « Quelque supérieur qu'on puisse être au public , il n'est point agréable d'en essuyer les clabauderies. » J. J. « Je voudrais tâcher de fixer à peu près l'idée qu'on doit avoir des ouvrages de M. Rameau, car je compte pour rien les clabauderies des cabales pour et contre. » Id. « Nous fûmes avertis, Mme de Saint-Simon et moi , des vacarmes et des propos du comte et de la comtesse de Roucy.... Je dis à M. le duc d'Orléans les clabauderies et les propos qui me revenaient d'eux de toutes parts.» S. S.
CRIME ; — FAUTE , FORFAIT ; — PÉCHÉ , DÉ- LIT. Mauvaise action.
Crime est l'expression commune , qu'il s'agisse du degré ou de l'espèce. Au contraire, faute et forfait ont rapport au degré et désignent, faute quelque chose de léger, et forfait quelque chose de grave ou d'énorme , tandis que , de leur côté , péché et délit signifient des espèces, savoir : péché un violement de la loi divine ou des préceptes de la religion; et délit, une violation des lois positives ou civiles.
1° Quant au degré, crime (latin crimen) ne le détermine point : il y a de grands crimes comme il y en a de petits , d'irrémissibles comme il y en a de pardonnables. — Il n'en est pas de même des fautes : elles n'ont de leur nature aucune gravité ; ce sont des faiblesses, comme l'indique l'étymologie, fallere, faillir, être en faute, défaillir, manquer. Elles peuvent être involontaires , provenir d'ignorance ou d'inadvertance, et, dans tous les cas, ne supposant point la malice du cœur, elles rendent blâmable et répréhensible plutôt que punissable. « Ce ministre était dur. Des plus petites fautes il en faisait des crimes , et les punissait avec la dernière rigueur. » Roll. « Je hais les lois de Dracon , qui punissaient également les crimes et les fautes , la méchanceté et la folie. » Volt. « L'impératrice Catherine n'hésite pas de mettre l'intolérance au rang des fautes, j'ai presque dit des délits. » Id. « J'étais homme et j'ai péché; j'ai fait de grandes fautes que j'ai bien expiées , mais le crime jamais n'approcha de mon cœur. » J. J. a Si j'ai écrit des choses répréhensibles, on peut m'en blâmer, on peut supprimer le livre. Mais pour le flétrir, pour m'attaquer personnellement , il faut plus ; la faute ne suffît pas, il faut un délit, un crime. » Id. Les fautes
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
excitent des regrets; les crimes, des remords. — D'autre part , le forfait {faire fors ou hors , excéder , faire quelque chose d'excessif ou d'énorme) , est le comble du crime , le crime horrible , inouï. « Je dirai les crimes de Benjamin et les vengeances d'Israël; je dirai des forfaits inouïs et des châtiments encore plus terribles. » J. J. « Quand l'inégalité est grande , c'est le siècle des attentats. On commet hardiment les plus grands crimes, et les succès paraissent justifier les forfaits. » Cond. a Si jamais vous avez rencontré des suppliciés , par la qualité de la peine vous avez souvent jugé de l'horreur du crime , et il vous a semblé voir quelque idée de leurs forfaits dans leurs faces défigurées. » Boss. Du reste , forfait exprime quelquefois un crime grand , non pas dans le sens d'atroce , d'exécrable , mais dans celui d'illustre; le forfait emporte alors l'idée d'une sorte d'élévation, a Dans le Triumvirat, Fulvie n'a aucun des caractères et des grands motifs qui peuvent ennoblir au théâtre la scélératesse et les forfaits. » Lah. « Dans les premiers temps où brillaient de si beaux exemples d'humanité , on vit éclore des crimes atroces et inouïs. Quelques-uns de ces forfaits ont existé sans doute; mais les autres ne durent leur origine qu'à la poésie qui , chargeant les caractères des principaux personnages de l'antiquité de couleurs effrayantes , a transformé les faiblesses en crimes et les crimes en forfaits. » Barth.
2° Quant à l'espèce , crime la fait tout aussi peu connaître ; il représente des mauvaises actions de toutes sortes , au lieu que péché et délit sont spéciaux , ont chacun son domaine distinct , le péché offensant Dieu, et le délit la société, ..péché étant -exclusivement du style religieux, et délit exclusivement du langage de la jurisprudence. Au crime le remords sert d'expiation; au péché, la pénitence prescrite par le prêtre; au délit, la punition infligée par le juge. Dans le monde , dans la société , dans l'histoire , on parle de crimes ; dans l'Église , de péchés ; devant les tribunaux, de délits. — Que, dans le droit français actuel , crime s'emploie concurremment avec délit et signifie spécialement une violation grave de la loi ou la violation d'une loi importante , il n'est pas besoin de le remarquer ici. La langue ordinaire ne reconnaît d'autre différence entre le crime et le délit, sinon que crime est un mot commun , qui convient dans toutes les bouches , tandis que délit est un terme de droit et de palais , qui se dit seulement en parlant des lois humaines , de leurs dispositions ou de leur application. « Médée et Jason, coupables de la mort d'Absyrte , allèrent se faire expier dans l'JE-à par Circé. Jason enfonça son épée en terre ; ce qui signifiait que sa femme et lui avaient commis un crime avec l'épée..,. Les Juifs étaient obligés par la loi d'avouer leur délit lorsqu'ils avaient volé leurs frères. » Volt. « On a gravé quelques lois pénales sur des colonnes. Si de pareils monuments pouvaient se multiplier au point d'offrir l'échelle exacte de tous les délits, et celle des peines correspondantes , on verrait plus d'équité dans les jugements , et moins de crimes dans la société. » Barth.
CROULER, S'ECROULER, S'ÉBOULER. Tomber en s'affaissant.
Crouler et s'écrouler, ayant même radical, diffèrent peu l'un de l'autre. — Crouler énonce un fait en général, sans le décrire. « Ce galant homme était du naturel des rats , qui se hâtent de sortir d'un logis lorsqu'il est prêt de crouler.» S. S. a On étaye comme on peut la maison prête à crouler, et on laisse le soin de la rebâtir à son successeur. » Volt. — S'écrouler, au contraire, est concret, montre un fait particulier s'accomplissant dans telles ou telles circonstances, de telle ou telle manière. « Cet édifice vint tout d'un coup à s'écrouler. » Acad. «Il y eut à Sparte un terrible tremblement de terre ; le Taygète et les autres monts furent ébranlés jusque dans leurs fondements : plusieurs de leurs sommets , détachés de leur place, s'écroulèrent. » Roll.
Entre crouler et s'écrouler, d'une part, et s'ébouler, de l'autre , la différence, tenant à celle des radicaux, est plus considérable. Crouler, du grec xpoueiv , pousser, et analogue du latin rueref tomber, fondre avec violence et précipitation , se dit des choses qui tombent en ruine d'une manière violente et avec fracas ; mais s'ébouler signifie se diviser en boules , en portions ou en mottes qui roulent. Crouler et s'écrouler s'emploient en parlant de choses solides qui ne peuvent tomber sans secousse , sans déchirement et sans éclat ; au lieu que s'ébouler convient proprement quand il est question de certaines choses accumulées , dont les parties se séparent aisément les unes des autres. Un édifice s'écroule; un monceau de terra ou de quelque autre chose semblable s'éboule.
a La fin de l'impie est presque toujours sans honneur ; tôt ou tard il faut enfin que cet édifice d'orgueil et d'injustice s'écroule. » Mass. « Quel est l'édifice bâti par l'imagination humaine qui n'ait des murs qui s'écroulent ? » Volt.
Puisse le temple horrible où mon sang va couler,
Sur ma cendre, sur toi, sur les tiens s'écrouler/ Id. k Toutes les fois que les voûtes des cavernes minées par les eaux ou ébranlées par quelque tremblement viennent à s'écrouler. » Buff. ce Autrement, il n'y aurait plus de sûreté pour personne, et la société s'écroulerait par ses fondements. » J. J.
ce Cette abbesse fit fermer de bonnes murailles son abbaye , qui ne l'était auparavant que d'une méchante clôture de terre éboulée presque partout.» Rac. « Les soldats de Pyrrhus ne pouvaient s'approcher du bord (de la tranchée) ni s'y tenir fermes, à cause que la terre, qui ne venait que d'être remuée, s'éboulait facilement. » Roll. ce Nous avions si mal pris la pente , que l'eau ne coulait point ; la terre s'éboulait et bouchait la rigole. » J. J. «Il y a une mine d'or en Franche- Comté, que Véboulement des terres n'a pas permis de suivre. » Buff. « Sur la poudre de charbon on amoncela , en forme de dôme , autant de poudre de grès qu'il pouvait en tenir sur la caisse sans s'ébouler. » Id.
Des remparts, avec tous les ouvrages qui sont dessus , s'écroulent sous les coups du canon.
Ces remparts menaçants , leurs tours et leurs ouvrages ,