DEUXIÈME PARTIE
l'exemple. C'est pourquoi, au lieu que la potence est seulement destinée à donner la mort , le gibet sert aussi et quelquefois uniquement à exposer les coupables aux regards. Lorsque le supplice rappelé par ces deux mots était en usage , il arrivait souvent qu'on ne portait au gibet que les cadavres des malheureux qui avaient été exécutés ailleurs ; on les détachait alors de la potence pour les porter au gibet. Il paraît même qu'àMontfaucon on pendait sous le gibet , et qu'on plaçait ensuite le corps sur le gibet. Voltaire parle d'un homme qui, ayant été condamné à la potence, « fut exécuté sous le gibet de Montfaucon. » Les fourches patibulaires où Tonne faisait qu'exposer les cadavres étaient donc des gibets, mais non pas des potences.
Il est à remarquer enfin que gibet étant plus général est aussi d'un style plus noble. On trouve ce mot , mais non pas celui de potence , dans Bossuet et dans Massillon.
GIGOT , ÉCL ANCHE. Membre de mouton , séparé du corps de l'animal pour être mangé.
L'Académie définissait d'abord le gigot et Yéclanche , la cuisse du mouton , et ne mettait entre ces deux mots d'autre différence , sinon que gigot se dit plus ordinairement qu'e cl anche. Mais dans son édition de 1835 , elle décide <\\Yéclanche est un terme de boucherie et de cuisine , et qu'il signifie , non pas une cuisse, mais une épaule de mouton. C'est effectivement en ce sens qu' éclanche se trouve employé dans Brillât-Savarin. « Nous n'avons rien que de bon , dit l'hôte : bon bouilli , bonne soupe aux pommes de terre , bonne épaule de mouton, bons haricots.— Un frisson de désappointement parcourut tout mon corps. On sait que je ne mange point de bouilli ; les pommes de terre et les haricots sont obésigènes; je ne me sentais pas des dents d'acier pour déchirer Y éclanche. »
Ce qu'il y a de certain , c'est qu' éclanche est presque inusité, et qu'il n'a pas, comme gigot, une étymologie incontestable qui le détermine à exprimer spécialement une partie de l'animal plutôt qu'une autre. Gigot vient de gigue, qui veut dire jambe, et, dans l'animal, jambe de derrière. On ne sait à quel mot primitif rapporter éclanche, écrit dans Nicod, dans Régnier, et même dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie , esclanche. Pour justifier tout à fait la distinction donnée par l'Académie en 1835 , il faudrait que le mot éclanche fût tiré d'un autre qui signifiât épaule , en latin scapula, en allemand achsel.
GLOIRE, HONNEUR. Ces mots signifient, dans une acception abstraite et figurée, ornement, beauté, grandeur, résultant des actions, du mérite , des qualités , et ayant pour effet de distinguer, d'élever, d'ennoblir, d'attirer l'estime, la considération, les hommages. Acquérir de la gloire ou de Yhonneur. Travailler pour la gloire ou pour Yhonneur de la religion, de sa patrie. Être la gloire ou Yhonnenr de son pays. Avoir la gloire ou Yhonneur d'une action, d'une découverte. On doit dire à la gloire ou à Yhonneur de ce prince que.... Jésus-Christ sortit du sépulcre couronné d'honneur et de gloire (Boss.).
Quant au degré d'abord, gloire enchérit sur
honneur, il exprime plus d'éclat, comme on le voit par le dernier exemple. On pourrait en citer bien d'autres, a A Jésus-Christ appartient tout honneur et gloire. » Boss. « Le premier homme était dans Yhonneur et dans la gloire où Dieu l'avait élevé par la création. » Bourd. « Voici deux petits versets ou couplets que j'ai composés à votre honneur et gloire. » (M. Tibaudier à Mme la comtesse d'Escarbagnas.) Mol. a C'est dans toutes ces observances que la piété trouve la gloire de Dieu et Yhonneur de la religion. » Bourd. a Le jour que M. le prince me vint entendre, je parlais du mépris de Yhonneur du monde. Je lui dis que j'appréhendais de condamner devant lui la gloire du monde dont je le voyais si environné. » Boss. « Nous n'avons de zèle qua pour les ministères éclatants; nous fuyons ces soins obscurs et pénibles , qui laissent aux autres la gloire publique du succès , et tout l'honneur de l'ouvrage. » Mass.
Je vous ouvre à tous deux, et vous devez m'en croire ,
Une source éternelle et (Yhonneur et de gloire.
Volt.
« Dans le travail , le général , exposé en spectacle aux yeux de toute l'armée , y trouve Yhonneur et la gloire. » Roll. — La gloire suppose des actions, des qualités, des efforts, des talents extraordinaires, et c'est proprement l'admiration qu'elle excite; Yhonneur ne demande pas tant d'excellence , et il produit dans les autres un sentiment plus commun, celui de l'estime ou du respect. La gloire est plus grande encore , en ce qu'elle n'est pas resserrée en un cercle aussi étroit, en ce qu'elle a plus d'étendue dans l'espace et dans le temps. De tout cela il suit qu'il est plus difficile et plus rare d'acquérir de la gloire que de Yhonneur.
Quant à la nature de ces deux choses , Yhonneur a un caractère moral qui est moins essentiel à la gloire. Ce qui est glorieux nous illustre, nous fait connaître partout ; ce qui est honorable témoigne en faveur de notre honnêteté , de notre probité , de notre délicatesse , nous fait connaître comme hommes de bien. Aux grandes actions la gloire; aux bonnes actions Yhonneur. On peut être indifférent pour la gloire; il n'est pas permis de l'être pour Yhonneur. Le contraire de la gloire, c'est l'obscurité; le contraire de Yhonneur, c'est la honte. Sans gloire {inglorius), on vit inconnu ou ignoré ; sans honneur , on est un infâme. « La seule gloire qui ait jamais touché mon cœur, c'est Yhonneur que j'attends de la postérité , et qu'elle me rendra parce qu'il m'est dû. » J. J.
Enfin, honneur a plus de rapport à l'effet, aux marques d'estime données à ce qui est honorable : rendre des honneurs.
Un autre en a la gloire (de ce triomphe), et j'ai part à Yhonneur. Corn.
L'excès de nos malheurs paraît un noir abîme,
Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur. (Antiochus à Séleucus dans Rodoguné). Id.
GLOSE, COMMENTAIRE. Ce par quoi onéclaircit ou on interprète un texte.
La glose est au commentaire comme la version
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
à la traduction, elle est plus littérale : elle ne consiste guère qu'à mettre à côté des mots rares , peu usités ou obscurs (en grec ylûGcai), des mots plus connus et plus intelligibles de la même langue. Le commentaire (de commentari, discuter, disserter) est plus libre , il développe davantage , il paraphrase : c'est une suite de notes ou de remarques sur tout ce qui peut paraître difficile à comprendre. On dit une glose , et non un commentaire , interlinéaire ; le commentaire est trop étendu pour pouvoir tenir entre les lignes du texte. D'un autre côté , commentaire se place bien et se trouve souvent après glose , parce qu'il suppose plus de détails et marque plus d'indépendance relativement à ce qu'on veut rendre clair. « Malheur à tout grammairien dont les productions auront besoin de glose et de commentaire ; d'autant plus obligé à la clarté qu'il doit l'enseigner aux autres , il.... » D'Al. « Le dessein de l'Exposition n'a rien de commun avec les gloses et les commentaires que ce pape a défendus. » Boss. « Quelque sublimes que soient les ouvrages d'Homère , ils lui font moins d'honneur que les productions de ses descendants , qui n'en sont que les gloses brillantes ou de beaux commentaires. » Buff.
Il semble aussi que la glose, apparemment à cause de son caractère de servilité et du peu de connaissances qu'elle exige, se prenne plus volontiers en mauvaise part, « Les lois ont été si équivoques, que mille interprètes se sont empressés de les commenter; et comme la plupart n'ont fait leur glose que comme on fait un métier pour gagner de l'argent , ils ont rendu le commentaire plus obscur que le texte. » Volt. On a toujours dit, et en dit aujourd'hui plus que jamais , glose et gloser , de préférence à commentaire et à commenter , pour indiquer figurément et familièrement une interprétation maligne, une critique. « Tous les habitants furent choqués de mon ostentation, et firent là-dessus des gloses peu honorables pour moi. » Les. « Les complices de Nymphidius glosaient sur la vieillesse et l'avarice de Galba. » J. J. « Voilà M. de Metz à s'impatienter , à gloser sur l'inutilité de ce qui se débitait. » S. S.
A quels discours malins le mariage expose !
Je sais que c'est un texte où chacun fait sa glose.
Boil.
Plus on crut pénétrer, moins on fut éclairci , Le texte fut souvent par la glose obscurci. Id.