‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 565 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Y aversion pour une personne avec laquelle on ne sympathise pas, qu'on est loin de 'porter dans son cœur; on a du dégoût, de la répugnance pour celle dont on ne veut pas se servir , avec laquelle on ne peut se résoudre à agir , à traiter, à s'allier.

Le dégoût n'est pourtant pas la même chose que la répugnance. On a du dégoût pour ce dont on se dégoûte, pour ce dont on se déshabitue; c'est un détachement, un renoncement qui suppose un usage déjà existant. La répugnance, au contraire , a pour objet quelque chose qu'on n'a pas encore goûté, qui n'a pas encore été éprouvé, dont on ne s'est pas encore servi. On dit le dégoût de la vie , et avoir de la répugnance pour un mariage proposé. Certaines maladies donnent du dégoût pour des aliments dont on- se nourrissait volontiers jusque-là ; les sauvages témoignent de la répugnance quand ils commencent à user de nos aliments. A un certain âge la lecture des romans n'inspire plus que dégoût; parmi les enfants auxquels on apprend à lire, il s'en trouve qui ont de la répugnance pour la lecture. Un employé quitte son emploi par dégoût; on refuse un emploi par répugnance. Un roi prend du dégoût de son ministre et le renvoie (Boss.); « Louis XIV n'aimait pas Fénelon.... Mme de Maintenon détermina ce prince , malgré sa répugnance , à le choisir pour précepteur de son petit-fils. » D'Al.

Malveillance, inimitié, animosité, — ressentiment , rancune.

La malveillance est une haine cachée; Yinimitié , une haine ouverte; et Y animosité, une haine ardente.

La malveillance , le contraire de la oienveillance, est une simple disposition à vouloir du mal , une passion honteuse comme l'envie , à laquelle elle ressemble beaucoup, et cherchant comme elle à se satisfaire par des moyens détournés et de sourdes menées. « Juste -Lipse reprochant à Dion sa malveillance contre Sénèque, reconnaît une disposition tout opposée dans Tacite , dont la bienveillance, dit-il, favorise partout Sénèque. » Lah. « H se contint pour ne pas lui attirer la malveillance des envieux. » Marm. « On attribue cet incendie à la malveillance. » Acad.

L'inimitié , le contraire de l'amitié (in amicus , non ami , ennemi) , est déclarée , publique ; c'est en quelque sorte la haine considérée sous le point de vue social, produisant des démêlés, des injustices, des divisions, se manifestant par des attaques en plein air, par des guerres ou des procès. « Ce fut en ce temps qu'éclatèrent les inimitiés qui avaient commencé depuis longtemps entre Boniface VIII et Philippe le Bel. » Boss. « Sous le consulat de Sylla, Yinimitié entre lui et Marius fut portée aux derniers excès, et devint une guerre en forme. » Roll. «De quoi entendons-nous parler .plus ordinairement que de procès, de contestations, d'inimitiés, de calomnies, de fourberies, d'impostures, d'injustices, de vexations? » Bourd. — Du reste, comme Yinimitié prend sa source dans des oppositions d'intérêts, elle n'empêche pas de rendre

justice à ceux qui en sont l'objet, de les estimer même tout en cherchant ou en saisissant l'occasion de les combattre et de leur nuire. ce Les grands hommes du siècle de Louis XIV se respectaient mutuellement, malgré la concurrence , et même malgré Yinimitié. » Lah.

V animosité (du latin animosus, animé, ardent , impétueux) est quant à .la force le comble de la haine , la haine active , persécutrice -, furieuse ou acharnée. Aussi dit-on bien Y animosité de la haine (Bourd.). « Il ne s'agit pas seulement de haine, il s'agit â.' animosité : il s'agit d'un concours très-actif de tous à l'exécution du projet. » J. J. » Son innocence reconnue ne servirait qu'à transformer en rage Yanimosité dont il est l'objet. » Id. <c II ne pouvait surmonter Yanimosité des esprits, extraordinairement échauffés. » Boss. « Les deux partis s'affaiblirent réciproquement sans rien relâcher de leur animosité et de leur fureur. » Vert. « On reproche à Philippe le Bel une animosité peut-être trop acharnée contre Boniface VIII et contre sa mémoire. » Volt. « Us en sont venus aux mains avec une animosité et un acharnement aussi grand que s'ils combattaient contre «les Carthaginois. »

Le ressentiment et la rancune sont des passions qui diffèrent des trois précédentes en ce qu'elles sont beaucoup plus déterminées quant à leur origine et quant à leur objet. Elles ont pour cause un fait particulier, une offense personnelle , et tendent à un but bien précis, à rendre la pareille, à tirer vengeance de ce seul fait, au lieu d'en vouloir à toute la personne pour toutes sortes de motifs et de chercher à lui nuire de toutes les façons. « Esprit de ressentiment : on vous a offensé, c'est une action particulière qui vous a indisposé contre celui qui l'a commise. » Boss. ce Esprit de ressentiment et de vengeance, a Id. «Telle est l'offense, tel doit être le ressentiment. » Les.

Ressentiment remonte par l'étymologie au verbe latin sentir e; rancune paraît venir d'un mot de la basse latinité , rancor. C'est pourquoi ressentiment convient à tous les styles , même au plus noble , tandis que rancune , d'où a été formé rancunier , est une expression familière, ce Rancune est banni du style noble. » Marm. On lit dans une tragédie de Voltaire : ce Point de ressentiment. » Et dans une comédie de Destouches: « Point de rancune , mon enfant. » Pour ce qui regarde l'idée propre de chacun de ces termes , le ressentiment a aussi quelque chose de plus noble , de plus généreux , de plus franc , de plus impétueux, qui éclate d'abord. «Il faut (pour intéresser dans la tragédie) qu'un grand crime soit nécessaire , il faut qu'il soit commis dans la chaleur du ressentiment. » Volt. La rancune est plus durable, plus dépendante du fond du caractère, plus couvée, plus sournoise, et par conséquent plus basse, ce Les gens flegmatiques et froids, en dedans, sont haineux, vindicatifs, implacables; ils savent conserver, déguiser, nourrir leur rancune jusqu'à ce que le moment de l'assouvir se présente. » J. J. On dit un vif ressentiment (Roll.), et une vieille rancune

(Acap,, Dest.); un fier ressentiment (Volt.), et une. petite rancune (Lah.).

HAÏR , DÉTESTER , ABHORRER. Avoir en aversion.

Haïr est moins fort que détester, qui se met d'ordinaire après. « Dieu dit au pécheur : Je te forcerai éternellement à te considérer de la sorte , afin que tu te haïsses et que tu te détestes éternellement toi-même. » Bourd. « Dans les fables de Phèdre, les crimes sont représentés sous d'affreuses couleurs qui leur attirent le mépris , la haine et la détestation publique. » Roll. « Il semble prendre à tâche de faire haïr et détester sa domination. » Id.

Haïssez , détestez l'époux , J'y consens, et vous l'abandonne. Mot.

a Ces rois sont craints comme ils veulent l'être ; mais ils sont haïs, détestés. » Fén. « Rien n'est plus affreux que ce qui arrive chez vous (en Angleterre) -, de tout temps j'ai haï le peuple , aujourd'hui je le déteste. » Dudeff.

Déteste-moi : c'est peu de me haïr. Laf. Haïr paraît aussi exprimer une aversion moins grande qu'abhorrer. « L'âme, dans l'enfer, pensera à ce péché qu'elle haïra, qu'elle abhorrera, comme la source irrémédiable de son malheur. » Bourd.

Veux-tu Clarice encor?— Je la hais, je Y abhorre.

Dest.

azémon'.

Et tu permets ce crime?

TEUCER.

Il m'a désespéré ,

Il m'accable d'effroi ; je le hais, je X abhorre.

Voi.t.

Que si détester et abhorrer diffèrent l'un et l'autre de haïr par le degré , ils diffèrent l'un de l'autre par l'espèce : on déteste par raison ; c'est le goût, la nature sensible ou le cœur qui abhorre.

On déteste ce qu'on ne peut estimer, ce que l'on condamne , ce qu'on juge très-mauvais , détestable. « Bien loin de détester les auteurs de ces maximes , vous avez de l'estime pour eux. » Pasc. « Montaigne parle de ses vices pour les faire connaître , et non pour les faire détester : il ne prétend pas qu'on l'en doive moins estimer. » P. R. « Ces philosophes pratiquaient ce qu'ils condamnaient , adoraient ce qu'ils méprisaient , professaient ce qu'ils détestaient. » Bourd.

Oui, j'eslime en Minos le guerrier politique;

Mais je déteste en lui le maître tyrannique.

Volt.

« Bientôt il (ce roi) fut haï , méprisé , détesté. » Fén. « Je condamne et je déteste tous les sens impies qu'on a voulu donner à cet ouvrage. » Id. a Cette espérance (d'une récompense éternelle) ne doit-elle pas me faire mépriser, détester le monde ? » Mass. « Ce prince philosophe détestait le fanatisme de ces prêtres séditieux et méprisait leurs querelles. » D'Al.

On abhorre ce qu'on ne peut souffrir, ce pour quoi on éprouve une grande antipathie , un sentiment de dégoût ou de répugnance insurmontable. « Un grand aime le Champagne , abhorre le brie....» Labr. Mariane dit à Orgon, qui veut lui faire épouser Tartufe :

Sauvez-moi du tourment d'être à ce que ]' abhorre.

Mol.

« Obligez-moi à tout ce que mes sens et mon amour- propre abhorrent le plus. » Bourd. « L'âme chrétienne abhorrait comme un monstre le péché. y> Id. a Oui, je le soutiens, que je me hais souvent.... Quand je me trouve amolli..., je me trouve presque semblable aux méchants, je me fais mon procès , je m'abhorre , je ne puis me supporter. » Timon. Fïn. ce Dès que le duc d'Orléans paraissait, il se faisait à l'instant même un vide autour de lui.... Le roi voyait son neveu abhorré comme un parricide. » Marm.

C'est le propre d'un esprit vrai de détester les erreurs, les hérésies, les mensonges, tout ce qui est contraire aux principes , aux règles , à ce qui est légitime. C'est le propre d'une âme bien née d'abhorrer la cruauté, l'ingratitude, la lâcheté, la bassesse , tout ce qui révolte nos sentiments d'humanité ou d'honneur.

HALEINE , SOUFFLE. L'air rejeté par la respiration.

L'haleine est cet air tel qu'il sort de la bouche naturellement et sans effort ; le souffle est ce même air tel qu'il sort de la bouche , volontairement poussé et modifié en conséquence. L'/ialeine s'échappe en s'exhalant doucement par le jeu spontané des organes ; le souffle est chassé par quelqu'un qui souffle , qui lance son haleine en contractant la bouche de manière à n'y laisser qu'une étroite ouverture. C'est une différence considérable-, car, suivant l'un ou l'autre mode d'émission , l'air sorti des poumons produit des effets tout autres. Votre haleine échauffe , vous refroidissez avec votre souffle; le souffle a perdu» par la pression des lèvres , la chaleur de 17ialeinet

On retient son haleine : c'est quelque chose qui va ou part de soi-même. Mais le souffle est quelque chose qui n'existe que par nous ou dirigé par nous : d'un souffle nous renversons un objet (Font.); tel souffle, et non telle haleine, est nécessaire pour articuler telle, lettre ou tel mot (Marm.).

Tous les vents attentifs retiennent leurs haleines.

Le seul Zéphire est libre, et d'un souffle amoureux

Il caresse Vénus , se joue à ses cheveux. Laf.

L'haleine, épandue de son propre mouvement, sans aucune participation de la volonté, est nécessairement plus faible et moins sensible que le souffle , qui par la contrainte et l'impulsion acquiert un degré de force remarquable. Quand vous êtes placé devant une bougie , votre haleine la fait vaciller; avec votre souffle vous l'éteignez. On dit l'haleine du printemps (Buff.), les douces haleines des zéphyrs (J. B. Rouss.); et le souffle impétueux des vents (Agad.), un souffle impétueux et violent (Roll.) , le souffle de la colère de Dieu (Marm.).

Les oiseaux sont sans voix, les zéphyrs sans haleine, Et les ruisseaux dans leurs cours arrêtés.

Les aquilons fougueux régnent seuls sur la terre....

Du tribut que la mer reçoit de nos fontaines,

Indignés et jaloux , leur souffle mutiné Tient les fleuves chargés de chaînes,

Et soulève contre eux l'Océan déchaîné.

(Cantate contre l'hiver). J. B. Rouss.

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