INTRODUCTION. LXV
et qu'il n'a pu fixer la terminologie de la science sans en éclaircir les idées, sans faire la science elle-même. « Tandis que je croyais, dit-il, ne m'occuper que de nomenclature, tandis que je n'avais pour objet que de perfectionner le langage de la chimie , mon ouvrage s'est transformé insensiblement entre mes mains , sans qu'il m'ait été possible de m'en défendre, en un traité élémentaire de chimie. » C'est aussi ce qui arrive au synonymiste. Il semble ne s'occuper que de philologie pure ; mais au fond c'est sur les idées qu'il jDpère. Loin de rester sans profit pour l'entendement, son travail, entrepris pour éclaircir les termes et en marquer en quelque sorte les contours, y répand nécessairement la clarté, tant le rapport est étroit entre le signe et l'idée signifiée. De là vient que les progrès intellectuels de l'enfant sont généralement en proportion de la connaissance qu'il acquiert de la valeur des mots. Veut-on, par exemple, expliquer précisément la force de signification inhérente à chacun des mots, Sagesse, prudence , vertu; ou Libre, indépendant; ou Justice, équité, droiture; ou Sobriété, frugalité, tempérance ; ou Honnête, civil, poli, affable, gracieux, courtois ; ou Entendement , intelligence, conception, raison, jugement, sens, bon sens, esprit, génie; on aura moins à déterminer le sens littéral de chacun d'eux qu'à développer les caractères distinctifs de chaque qualité correspondante , d'après la propriété naturelle des termes : d'où l'on voit que le travail du synonymiste sur une famille de mots semblables revient, à vrai dire, à un court traité ayant pour objet celui qui est indiqué par l'idée commune, et que la théorie contenue dans ce traité s'obtient en interrogeant, sur la valeur particulière des mots, l'usage, l'analyse, l'étymologie, ou quelque autre circonstance purement philologique. C'est pourquoi ces sortes d'études peuvent prêter un grand secours aux sciences psychologiques et morales particulièrement *.
S'il existe une telle harmonie entre les mots et les idées, les distinctions du synonymiste ont, au point de vue de la morale et de l'ordre, une haute importance. En fixant la valeur des termes , elles contribuent à prévenir les égarements des esprits, à en refréner la licence, à rendre en quelque sorte inviolables certaines notions communes qui ne peuvent être ébranlées sans que la société et la civilisation soient mises en péril. Service supérieurement apprécié par M. Dupanloup dans son Discours de réception à l'Académie française. L'éloquent prélat a fait voir combien il est nécessaire pour le maintien de l'ordre et la sécurité de la vie humaine que les mots aient des significations distinctes et rigoureuses. Suivant lui , un dictionnaire bien fait sous le rapport des définitions serait une des colonnes de la raison et de la société ; et constater ou rétablir le vrai sens des mots, c'est, en conservant à une nation la vérité et la sagesse, la préserver des perturbations intellectuelles et sociales que les idées fausses ou confuses amènent inévitablement.
Tels sont les avantages principaux attachés dans chaque langue à la comparaison des mots communément réputés synonymes. A quoi on peut ajouter encore : par rapport aux étrangers, qu'elle leur facilite la connaissance d'une
1. Voy. le § vme et dernier de cette introduction, p. lxx et suiv.