‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 58 sur 881 · LXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXVI INTRODUCTION

langue qu'ils doivent apprendre par principes; par rapport à la postérité, qu'elle lui assure l'intelligence, dans les écrivains classiques, d'une foule de beautés, qui sans cela vraisemblablement fussent demeurées inaperçues ; et par rapport aux contemporains qui parlent cette langue, qu'elle en éclaire à leurs yeux tout le système par les observations qu'elle est obligée de faire sur la valeur logique d'un grand nombre de modifications grammaticales, ainsi que sur celle des préfixes et des terminaisons. Mais ces recherches ont pour le français un intérêt particulier. Ce qui le distingue, c'est sa grande clarté1. C'est à cette qualité qu'il doit d'avoir en quelque sorte ravi au latin son universalité dans la plus grande partie de l'Europe ; il y forme généralement le complément d'une éducation soignée; il y est devenu l'organe des sciences et de la philosophie, l'organe des idées générales et de la civilisation même, après avoir été celui de la galanterie et de la conversation; et, depuis les conférences de Nimègue, il y a été choisi pour être la langue des traités et de la diplomatie. Charles-Quint l'appelait déjà la langue d' Estât, parce que, dit le cardinal Du Perron, à qui nous devons ce renseignement, « elle est celle entre toutes qui représente le mieux les choses telles qu'elles sont. » Or, comme l'étude de la synonymie des mots a pour effet de les dépouiller de toute obscurité, de toute équivoque, la langue française ne saurait la négliger, à moins de renoncer à sa glorieuse prérogative. De plus, notre langue se fait remarquer entre toutes par un autre caractère bien spécial, qui la dispose plus que toute autre en faveur des travaux dont il est ici question. Nulle ne peut se vanter d'être plus constante, plus fixe, plus une. Dans aucune, les diverses parties de la littérature n'ont été de bonne heure assujetties à des règles plus invariables. Depuis le grand siècle, grâce à l'Académie française, grâce à Malherbe, à Yaugelas, à Boileau et à quelques autres, presque rien n'a été laissé à l'arbitraire de l'écrivain. Qu'on se rappelle la critique du Cid par l'Académie. Aussi, pendant que les Allemands n'entendent plus Klopstock, ni les Italiens Dante, ni les Anglais Shakspeare qu'au moyen de longs commentaires, tous nos auteurs classiques, même ceux d'époques assez reculées, nous sont d'une intelligence facile. La législation des synonymistes devait naturellement trouver place à côté de celle des grammairiens et des littérateurs. C'est en France qu'on a dû s'aviser d'abord de séparer, par des bornes inébranlables, les domaines des mots quasi équivalents. La France a effectivement donné l'exemple, et le traité de Girard, accueilli dès l'abord avec une grande faveur, est devenu le modèle de tous les ouvrages semblables qui ont paru depuis à

1. a Ce qui n'est pas clair n'est pas français. » Riv. « Il n'y a jamais eu de langue où l'on ait parlé plus purement et plus nettement qu'en la nôtre, qui soit plus ennemie des équivoques et de toutes sortes d'obscurités. » Vaug. • Le génie de notre langue est la clarté et l'ordre. » Volt. « Que de choses dans une épilhèteî disait Louis XVIII en parlant d'un de ses discours. J'ai toujours été de l'avis de Bossuet , qui a dit quelque part que , lorsqu'on n'est pas scrupuleux dans le choix des mots , on donne à penser qu'on ne l'est pas davantage sur les choses. Mon peuple est bien persuadé de cette vérité , et les sifflets ne manquent jamais à ceux qui négligent la propriété des termes. Il faut savoir la grammaire et connaître les synonymes lorsqu'on veut être roi de France. » (Mémoires d'une femme de qualité sur Louis JLV III, jv, 93).

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