DEUXIÈME PARTIE
Da plus , on est affable envers ses inférieurs . gracieux envers tout le monde.
3° Courtois.
Courtois est un mot à part. « Courtois et courtoisie ont vieilli. » Marm. Dans les Chinois de Regnard, Roquillard, gentilhomme campagnard qui parle une langue surannée, emploie ce terme : « Dès mon premier âge, j'ai pourchassé l'accointance de messieurs du théâtre, parce qu'ils sont volontiers courtois et joviaux.» Courtois , de l'italien cortese , fait du latin corte, ablatif de cors, cortis, cour, signifie originairement ce qui convient aux gens de cour. Il se disait autrefois de celui qui respectait les lois de la chevalerie et était plein de galanterie pour les dames. On lit dans Roland l'amoureux , de Lesage : «Le roi Sacripant , le prince de l'Asie le plus courtois , avait suspendu ses coups à l'approche de la dame pour l'écouter. » Et dans la Pucelle de Voltaire , à propos de Dunois :
Des chevaliers c'était le plus courtois :
Il eût voulu de quelque politesse
Payer au moins les soins de son hôtesse.
Aujourd'hui, courtois rajeunit. On s'en sert heureusement pour qualifier un homme poli à la façon des anciens chevaliers, c'est-à-dire galant envers les dames , loyal envers tout le monde , et religieux observateur de sa parole.
HONORER, RÉVÉRER, ADORER. Rendre des respects , des hommages, un culte ou une espèce de culte.
D'abord, honorer et révérer diffèrent par le degré : le premier de ce mots est moins fort que le second. On honore ce qui a du mérite ou de l'importance , ce qui est grand , considérable , recommandable ; on révère ce qui a beaucoup de mérite ou d'importance, ce qui excelle, ce qui estéminent, parfait, saint ou sacré. « La Grèce a fait éclater pour l'art comique son estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu Y honorer.... La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons. » Mol. « Quand même Marie ne serait dans la gloire que parce qu'elle a été la mère du Rédempteur, ce serait pour nous une raison de Y honorer et de la révérer. » Bourd. « Sainte Geneviève fut honorée par les évêques , par les prélats de l'Église, et, après sa mort, le tombeau d'une bergère fut révéré comme un sanctuaire. » Id. Boileau dit à Racine, à la fin d'une lettre : a Croyez qu'il n'y a personne qui vous honore et vous révère plus que moi. •» Et dans une autre au même : « Témoignez de ma part à M. de Puget à quel point je Y honore et le révère. » « Le peuple juif honorait les pharisiens; il portait aussi respect aux sadducéens. Les esséniens étaient encore plus révérés que les pharisiens et les sadducéens. •» Volt. « Ceux qui possèdent un talent d'administration dans un degré supérieur doivent être honorés et révérés.* Lah. a Sans cesser, ditl'Inca, d'honorer les vertus de mon père, de révérer sa cendre , je puis désavouer un moment de faiblesse qui lui fit oublier mes droits. » Marm.— Ensuite, honorer a rapport aux honneurs qu'on accorde , aux démonstrations , au culte ex-
térieur, et de là vient qu'on dit honorer quelqu'un de quelque chose. «La magnificence sied bien dans les temples , et c'est honorer Dieu que de relever sa maison. » Boss. « Qu'on ne vienne pas nous prescrire en maître la manière dont nous devons honorer le maître universel. » Volt. Un prince qui honore les lettres (d'Al.) , protège , favorise, aide ceux qui les cultivent. Révérer; au contraire, regarde le culte intérieur, le sentiment dont on est pénétré, a Les mystères sont révérés par les philosophes chrétiens. » Volt, a II est étrange de quelle sorte on révère les sentiments des anciens. » Pasc. Révérer une personne qu'on aime , au point de ne lui dire aucun mot d'amour (Mol.). — Nous avons fait servir la peinture et la sculpture à honorer nos vérités , comme les idolâtres s'en servaient pour honorer leurs erreurs.» Volt, a Vous devriez, mes pères, avoir révéré dans ces paroles de M. Arnauld ces saintes vérités. » Pasc.
Adorer, à son tour , renchérit sur révérer. Ce qu'on adore n'est pas seulement parfait, éminent, saint ou sacré, mais divin. Ce mot ne se dit proprement que de Dieu ; il vient du latin adorare , de ad os, à la bouche , à cause que les anciens saluaient les dieux en portant la main à la bouche. « L'homme est porté à adorer Dieu, parce que nous sommes portés naturellement à révérer ce qui est parfait. » Boss. a Les vérités divines sont proposées pour être aimées, révérées et adorées par les hommes. » P. R. « Est-ce rendre à Jésus-Christ un vrai respect, en tant qu'il est le pain de vie , que de se contenter seulement de le révérer et de Y adorer , sans le manger? » Bourd. « La croix est respectée , révérée, adorée par le premier roi du monde. » Id. « Les chrétiens n'adorent qu'un seul Dieu, et ne révèrent dans les bienheureux que la vertu même de Dieu qui gît dans ses saints. » Volt. « Comment faisaient ceux qui adoraient le soleil , ou qui du moins révéraient dans le soleil l'image du dieu de l'univers? » Id. On révère les demi-dieux, les héros, les saints , les prophètes , les génies , ce qui leur ressemble ou ce qui en vient ; on adore Dieu ou les dieux , les attributs divins , ou ce qu'on prend pour Dieu, une idole. Les sabéens ont adoré les étoiles (Volt.). — Adorer se dit ensuite dans un sens hyperbolique , en parlant d'une personne ou d'une chose dont on fait son idole, qu'on traite, qu'on aime comme une divinité. « Je sais , puisque l'usage pardonne maintenant ce terme , jusqu'à quel point Condê était adoré dans cette province. » Bourd. « Qualités qu'on adorerait dans les princes de la terre, s'ils voulaient s'en prévaloir, et dont le Dieu jaloux a souvent permis qu'ils ne fussent pas touchés, peut-être afin que l'honneur qu'on leur rendrait n'allât pas jusqu'à l'idolâtrie. » Id. « Ce grand roi (le roi de Prusse , Frédéric) , qui honore et protège les lettres, est béni, célébré, adoré par elles.» D'Al. «Les charmes du sexe que j'ai toujours adoré. » J. J. « Il Yadore ! C'est encore un de leurs termes, adorer! toujours au delà du vrai. Les honnêtes gens aiment leurs femmes; ceux qui les trompent les adorent. » Beaum.
HONTE , PUDEUR. Sentiment pénible de tris-
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
tesse et d'aversion excité par l'idée d'une chose ou d'une action moralement mauvaise.
Mais d'abord la honte regarde plutôt la conduite passée et touche de près au remords.
Allez, allez mourir de honte et de regret. Mol.
La victoire , Créo» , n'est pas toujours si belle ;
La honte et les remords vont souvent après elle.
Rac.
La pudeur , au contraire , a toujours rapport à la conduite future et signifie une certaine retenue, une crainte de mal agir. « Les ornements de votre sexe sont la retenue et la pudeur. » Bourd.
Voire fils me défend de poursuivre.
Instruite du respect qu'il veut vous conserver, Je l'affligerais trop si j'osais achever. J'imite sa pudeur, et fuis votre présence Pour n'être pas forcée à rompre le silence. Rac.
On a honte d'avoir fait une chose , et la pudeur de ne pas la faire. On éprouve de la honte , on a de la pudeur. On a honte de ses défauts et de ses fautes; la pudeur empêche de prendre des défauts e.t de commettre des fautes. On rougit de honte à l'idée de ce qu'on a fait ou dit; on rougit par pudeur à l'idée qu'on offensera peut-être les mœurs. La honte rend confus, humble, repentant; et la pudeur, timide. Voltaire fait dire à une femme déshonorée , qui écrit à son amie : a De quels termes oserai-je me servir pour l'exprimer mon nouveau malheur? Gomment la pudeur pourra-t-elle parler de la honte ?» « Il n'y a que le premier obstacle qui coûte à vaincre la pudeur; onavale après la honte. » Boss. « L&pudeur est la crainte de la honte , à quoi que ce soit qu'on l'attache.... Un homme qui demande et qu'on refuse éprouve de la honte, et une certaine pudeur empêche l'homme bien né de demander. »Suard.
Cependant honte se dit aussi, comme pudeur, en parlant des actions à faire , et marque aussi une certaine retenue. Mais alors même il garde avec le passé un rapport dont il n'y a pas la moindre idée dans pudeur. La honte nous retient-, quand le sentiment de nos fautes ou de nos imperfections nous empêche de nous montrer , de parler ou de faire toute autre démarche ; la pudeur nous retient , quand nous n'osons pas dire ou faire quelque chose de peur de blesser l'honnêteté, a La honte d'un aveu. » J. J. « Certains pauvres sont retenus chez eux par la honte. » Bourd. « Une honte criminelle me retenait encore ; je frémissais dans la seule pensée d'aller révéler mes infamies à un prêtre : pécheur sans pudeur et sans retenue , je me trouvais un pénitent timide et craintif. » Mass. « Philoclès crut que le malheureux Protésiias , plein de honte et de ressentiment, ne voudrait point le voir; mais il se trompait , car les hommes corrompus n'ont aucune pudeur , et ils sont toujours prêts à toute sorte de bassesses. » Fén.
Enfin , il se peut que la honte , comme la pudeur , soit uniquement excitée par la prévision d'un mal à venir, et indépendante de toute considération du passé . Dans ce cas , elle est plus étendue que la pudeur; c'est un genre dont la pudeur est une espèce. Aussi l'Académie définitelle justement Impudeur une honte honnête , c'està-dire relative à l'honnêteté. La, honte et la pudeur
I nous empêchent de commettre , l'une , quelque 1 action mauvaise que ce soit , et l'autre , seulement celles qui sont contraires à l'honnêteté , aux bien- I séances, à la modestie. Un homme sans Jionfe, éhonté, non-seulement ne rougit pas de ses fautes et de ses vices , mais encore est prêt , n'hésite pas à se livrer à tous les désordres ; un homme sans pudeur , impudent, est comme les philosophes cyniques , il brave l'honnêteté , les convenances, la décence. Ensuite, la honte suppose plutôt la crainte de se déshonorer aux yeux du. public, de perdre l'estime des autres, et c'est pourquoi il y a une mauvaise honte, le respect humain; et pudeur marque plutôt la crainte de s'avilir, de se dégrader, de perdre sa propre estime. L'une nous empêche de rien faire contre l'opinion, et l'autre de rien faire contre l'honneur, contre le sentiment de notre dignité.
Lafontaine a dit à la fin de la fable des Deux Amis :
Qu'un ami véritable est une douce chose ! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même.
Voltaire critique dans ce passage l'emploi qui y est fait du mot pudeur, et trouve que, pour la propriété, celui de honte eût été préférable. Rien déplus juste, puisqu'il s'agit ici d'exprimer le sentiment de confusion causé par l'aveu de sesbesoins, c'est-à-dire d'un défaut, d'une chose fâcheuse dans l'estime des hommes , et point du tout la crainte de porter atteinte à l'honnêteté. Mais Bossuet , ayant à parler de choses délicates , difficiles à rendre enfermes décents, et craignant de blesser inévitablement les oreilles chastes , dit bien à ses auditeurs : « Épargnez-moi la pudeur de repasser sur des choses si pleines d'ignominie. »
1° HONTE, DÉSHONNEUR; — 2° INFAMIE, TURPITUDE, IGNOMINIE, OPPROBRE. Avilissement , flétrissure , diminution ou perte de la réputation.
Honte et déshonneur sont les termes ordinaires et les moins expressifs. Infamie, turpitude , ignominie et opprobre signifient une grande honteou un grand déshonneur. « Un repentir si cuisant ne mène point au remords : et quiconque est si sensible à la honte ne sait point braver Yinfamie. » J. J. « Entraînée du déshonneur à Yinfamie sans trouver de prise pour m'arrêterr d'une amante abusée je devenais une fille perdue. » Id. « La loi maudissait celui qui découvrait la honte et la turpitude de ceux qui lui avaient donné la vie. » Mass. « Honte pour honte, il n'y a pas à balancer sur le choix d'une honte passagère et particulière (celle qu'on éprouve en avouant ses péchés à un confesseur) , pour éviter à la fin des siècles une ignominie universelle et éternelle. » Bourd. «Un adversaire ardent, avide, haineux , s'efforce de verser sur moi la honte et l'opprobre. » Beaum. Infamie, turpitude, ignominie et opprobre se mettent volontiers à la suite de honte et de déshonneur, comme y ajoutant, comme enchérissant ou marquant un degré de plus; les mettre avant, serait une faute.
1' Honte, déshonneur. Expressions simples représentant l'idée commune à son plus bas degré.