DEUXIÈME PARTIE
Buff.— De plus, inhabité est absolu et n'a rapport à aucun état antérieur. « On a des preuves que ces animaux (les chèvres et les brebis) sont naturellement amis de l'homme , et que dans les lieux inhabités ils ne deviennent point sauvages.» Buff. « Au milieu de ces vallons inhabités et de ces roches escarpées, saint Bernard se choisit encore un trou profond. » Boss. Mais ce qui est désert peut être devenu tel, avoir été évacué. Dans les grands froids , la campagne est déserte (J. J.); à l'époque où les ascètes se retiraient dans les solitudes de la Thébaïde , les villes entières étaient presque désertes (Boss.). Après la mort de Louis XIV, « la cour ne parut plus à Madame qu'une solitude affreuse ; elle crut vivre dans une terre déserte et abandonnée. » Mass. La ville de Revel ayant été prise d'assaut par les Russes, ceux-ci furent fort étonnés, en y entrant, de la trouver déserte. Les habitants avaient pu s'embarquer sur quelques vaisseaux de Suède (Volt.). Vous appelez inhabité un quartier peu peuplé d'une ville ; un quartier d'une ville vient-il à être frappé d'une contagion, il est bientôt désert. — Enfin, inhabité est un terme de géographie qui n'a aucune signification accessoire , qui ne donne des lieux dont il est question aucune idée avantageuse ou défavorable ; tandis que désert les représente dans un état de délaissement , de désolation , comme incultes , nus , vides , dépourvus de tout. Dans le Télémaque , Philoctète , déposé par les Grecs dans l'île de Lemnos , voit arriver à lui Néoptolème , et lui crie : « 0 étranger , quel malheur t'a conduit dans cette île inhabitée? 0 qu'il me tarde de trouver sur tes lèvres cette langue que je ne puis parler à personne depuis si longtemps dans cette solitude 1 » Plus haut, il avait raconté comment « il demeura seul , sans secours , sans espérance , sans soulagement, livré à d'horribles douleurs , dans cette île déserte et sauvage. »
Solitaire a aussi son idée propre , comme désert; mais ce n'est pas celle d'abandon et de dénûment, c'est celle de solitude, d'éloignement du monde. Un lieu solitaire est écarté; on y vit retiré, tranquille, loin de la fréquentation des hommes, des regards et du tumulte. « Je m'asseyais dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise. » J. J. ce Paul Emile, malade, s'embarqua pour Vélie, où il demeura assez longtemps près de la mer, dans une maison fort solitaire et fort retirée. » Roll. « Ce sont des trembleurs , ainsi nommés pour avoir pris la fuite dans un combat. Leur extérieur sert à les faire reconnaître , et les humilie si fort qu'ils ne fréquentent que les lieux solitaires. » Barth.
Sauvage réunit les deux nuances de solitaire et de désert. On l'applique à des lieux solitaires en même temps que sans culture et affreux , comme sont ceux qui servent de retraite aux animaux sauvages. J. J. Rousseau dit en parlant de l'Ermitage , petite campagne charmante et très-bien cultivée qu'il habitait à quatre lieues de Paris : « Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait au bout du monde. » On dit un asile solitaire (Acad.), et un sauvage désert (Fen.).
INHUMER, ENTERRER. (EXHUMER, DÉTER- RER). Mettre en terre un corps mort.
Etymologiquement, ces deux mots signifient exactement la même chose , mettre en terre ; car inhumer se compose de in. en, et humus , terre. Seulement, inhumer est de formation latine, et enterrer de formation française : de là toute la différence.
Inhumer l'emporte en noblesse : c'est enterrer avec des cérémonies religieuses , rendre les derniers devoirs ou les honneurs funèbres ; au lieu qu'enterrer exprime simplement l'acte matériel de déposer dans la terre. Le prêtre inhume les morts , le fossoyeur les enterre. On n'inhume pas, on enterre les corps des animaux ; un assassin n'inhume pas, il enterre le cadavre de la personne qu'il a tuée.
Toutefois , on n'use pas d'une si grande précision dans le langage commun ; on se sert aussi & enterrer pour dire mettre en terre suivant certains rites. «C'est qu'alors on ne veut exprimer aucune solennité, mais indiquer autre chose, l'endroit de la sépulture , par exemple. Voltaire traite d'infâme l'ancienne coutume d'enterrer les morts dans les églises , parce qu'il s'en exhale une odeur pestilentielle. « Abraham, étant dans la Palestine , demande aux seigneurs du pays jusqu'à la terre où il enterra sa femme Sara. » Boss. a Je mourrai dans la terre où vous serez enterrée et j'y choisirai ma sépulture, disait Ruth à Noémi. y> Id. « Encore qu'il soit écrit qu'Achaz fut enterré dans la cité de David , l'Écriture marque expressément qu'on ne le reçut pas dans le sépulcre des rois d'Israël. » Id. « Mme la princesse de Conti veut être enterrée à sa paroisse simplement, comme la moindre femme.» Sév. «Le cardinal de Tournon fut svMrré dans l'église de la Propagande sans aucune pompe. » S. S. Après le combat on enterre les morts sur le champ de bataille. « Le carnage fut si grand et la fuite si prompte , qu'il ne resta personne pour enterrer les morts. » Roll.
Mais on préfère et il faut préférer inhumer, s'il s'agit , non d'un simple enterrement, mais de funérailles, c'est-à-dire d'un enterrement fait avec pompe. On enterre tout le monde , on inhume les rois; on enterre de toutes les manières, on inhume avec de grandes cérémonies, de grands honneurs. « Les rois qui ont bâti les pyramides n'ont pas eu le pouvoir d'y être inhumés , et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. » Boss. « Au lieu de traîner sur la claie ce prétendu suicide , on Yinhuma avec la plus grande pompe. » Volt. « Les soldats russes commandés pour garder, dans le château de Mittau , les caveaux où étaient inhumés les grands-ducs de Courlande. » Id. « Si les Anglais ont inhumé le célèbre Oldfield à côté de leurs rois , ce n'était pas son métier, mais son talent qu'ils voulaient honorer. » J. J. a Les honneurs des obsèques de Marlborough et leur magnificence égalèrent, à peu de chose près, celles des rois d'Angleterre : il fut inhumé à Westminster , dans la chapelle de Henri VII. » S. S. à Ma mère n'était point fâchée que son mari fût inhumé avec éclat.... Scipion alla donc prendre les mesures nécessaires pour rendre les
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
funérailles superbes. » Les. « François de Borgia fut déterminé à quitter le monde par la vue du. cadavre d'une reine et d'une impératrice, qu'il eut ordre de faire solennellement inhumer. » Bourd. « Le corps de Tatius fut porté à Rome , où il fut inhumé en grande pompe. » Roll. l
ININTELLIGIBLE , INCOMPRÉHENSIBLE , IN- CONCEVABLE. Insaisissable à notre esprit.
Inintelligible, c'est ce qui ne peut être entendu; car notre verbe entendre répond exactement au latin intelligere , d'où vient inintelligible. « Cela ne s'entend point; cette phrase est inintelligible. » Volt, a II me fait un crime d'écrire pour être entendu; je n'envie à personne le profond savoir qui n'engendre que des écrits ini?itelligibles . » J. J.
Ces trois mots diffèrent donc comme Entendre, comprendre et concevoir (voy.p. 573).
Inintelligible se rapporte à l'expression seule : jargon (J. J.), style (Volt.), phrase (In.), inscriptions (Id.), maximes (Mass.) inintelligibles. « Entasser sur la Trinité force discours inintelligibles. » J. J. a On a expliqué Aristote de mille façons, parce qu'il était inintelligible. » Volt. « Platon fut inintelligible comme les autres philosophes , mais plus éloquent. » Id. ce On ne sait ce que c'est qu'une âme légitimée : c'est une expression inintelligible. » Lah. ce Ce style brusque jette beaucoup d'obscurité dans le dis cours : et c'est ce qui est arrivé à Thucydide , surtout dans les harangues , qui sont , en beaucoup d'endroits, presque inintelligibles. » Roll.
Incompréhensible se rapporte à la nature des choses. « Dieu est incompréhensible. » Pasc. , Volt. « Le moyen d'union de l'âme et du corps me paraît absolument incompréhensible. » J. J. « L'homme doit comprendre qu'il est un monstre incompréhensible. » Pasc. ce Cherchons le repos de notre esprit en nous perdant dans l'abîme sans fond d'une vérité (celle de la grâce) aussi assurée qu'elle est incompréhensible. » Boss. a Quelque incompréhensibles que soient les effets de la nature, quelque compliqués qu'ils nous paraissent, nous les jugerons comme les plus évidents et les plus simples. » Buff. a La destruction des templiers est un des événements les plus incompréhensibles . » Volt, œ On cherche du merveilleux , il est partout, puisque les moindres ouvrages de la nature sont incompréhensibles. » Id. Voltaire reproche à Lefranc de Pompignan
K . Enlre exhumer et déterrer, la différence est la même. Le premier est un terme distingué qui signifie un acte d'autorité; le second est un mot du langage commun qui désigne l'action matérielle de fouir la terre pour en retirer un corps mort. « Sous Henri II, le seigneur de Monins, commandant de Bordeaux , ayant été massacré par des séditieux , le connétable Anne de Montmorency, gouverneur du Languedoc, vint avec un maître des requêtes interdire le parlement; il fit exhumer le corps du seigneur de Monins, par tous les officiers du corps de ville, qui furent obligés de le déterrer avec leurs ongles. » Voi/r. — Au figuré, ces deux mots se disent de l'action de découvrir des choses profondément cachées. Seulement, exhumer est d'un style plus relevé, plus choisi, et déterrer appartient au langage vulgaire: exhumer des titres, déterrer des litres.
d'avoir, dans une ode, appelé Dieu un être inintelligible. Il ajoute avec raison qu'il fallait mettre incompréhensible, d'autant qu'inintelligible exprime toujours un défaut, et qu'mcompréhensible peut être appliqué aux choses saintes et respectables , comme les mystères de la religion. Ce qui est incompréhensible est de sa nature impénétrable à notre raison; nous ne pouvons nous en rendre compte; nous y trouvons une obscurité , non pas de forme ou de termes , mais de fond , essentielle , et qui demande , non pas une définition de mots, mais un éclaircissement ou une explication de chose, un dénoûment, une solution, a Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous (celui de la transmission du péché originel) , nous sommes incompréhensibles à nous - mêmes. Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme. » Pasc.
Incompréhensible s'emploie bien quelquefois en parlant d'un discours ou d'un livre; mais c'est moins en ayant égard au sens littéral qu'aux idées qui échappent, ou dans lesquelles on croit voir des difficultés ou des contradictions. « Jésus- Christ avait dit qu'il pourrait détruire le temple et le rebâtir en trois jours. Un tel discours était incompréhensible pour les Juifs charnels. » Volt. « Il est permis , en lisant l'Écriture , de ne pas comprendre les passages qu'on trouve incompréhensibles. » J. J. a Rabelais est incompréhensible; son livre est une énigme inexplicable : c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme , avec des pieds et une queue de serpent : c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. » Labr.
Inconcevable, dont on ne peut se faire une idée, signifie d'abord au propre ce que l'imagination ne peut se représenter, a Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je ne puis pas même imaginer le combat , et le chaos de l'univers m'est plus inconcevable que son harmonie.» J. J. Mais ensuite et le plus souvent il se prend, comme incompréhensible, pour qualifier une chose à l'égard de laquelle notre raison succombe , est impuissante.
Alors, incompréhensible est objectif, et marque plutôt l'impossibilité de la chose à être saisie par la raison; de là vient qu'il sert à former un substantif qualificatif , incompréhensibilité. Inconcevable est subjectif, et fait plutôt songer à la faiblesse de notre raison : ce Dieu nous est incon; cevable, misérables apprentis que nous sommes.» Boss.
D'ailleurs, incompréh nsible n'est pas précisément la même chose qu'inconcevable. Je ne puis m'expliquer ce qui est incompréhensible je n'en ai pas une idée claire; c'est pour moi quelque chose de mystérieux : ce qui est inconcevable n'entre pas dans mon esprit , me paraît incroyable. L'un marque l'obscurité de la chose et notre ignorance à son égard; l'autre, l'énormité, l'étrangeté de la chose et notre étonnement. Votre conduite est incompréhensible ; on ne peut en apercevoir la raison ou les motifs,
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