DEUXIÈME PARTIE
des chagrins et de la tristesse une maladie habituelle de l'homme. » Montesq.
Mais d'abord la tristesse diffère bien de la mélancolie.
Triste , latin tristis , dérive de tritus , écrasé , broyé , foulé , d'où vient aussi notre mot contrition. Mélancolie est formé de deux mots grecs, piXaç, noir, et XoMi, bile, et signifie bile noire ou atrabile. La tristesse a des causes précises, celles mêmes de l'affliction, c'est-à-dire de grands malheurs, des accidents funestes ; c'est la suite de Y affliction , ce en quoi se change Y affliction, quand elle dure, et après qu'elle a un peu perdu de sa première violence. « Après que plusieurs mois furent passés , elle sortit de cette violente affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de langueur. » Delaf. La cause de la mélancolie est un je ne sais quoi , ou une 'prédisposition du tempérament, « Platon fut naturellement mélancolique. » Fén. Lafontaine appelle le lièvre un mélancolique animal. « Pour la tristesse naturelle qui vient de la mélancolie, elle ne vient que du corps -, ainsi le régime et les remèdes la diminuent. » Fén. La tristesse est plutôt accablante , et la mélancolie , vague : l'une fait gémir, et l'autre rêver; l'une accable l'âme par le souvenir douloureux des malheurs qu'on a réellement éprouvés, l'autre n'a pas de cause fixe, c'est une inclination à tout voir en noir, une simple disposition à la tristesse. « Comme le charme de la musique , si doux dans la mélancolie, s'efface dans une profonde tristesse, ces morceaux me firent peu de plaisir. » J. J. « Sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d'entretien. La musique remplira les vides du silence , le laissera rêver et changera par degrés sa douleur en mélancolie. » Id. — Un autre caractère commun à la tristesse et à Y affliction , c'est que l'une et l'autre se montrent au dehors , se manifestent par des signes que tout le monde reconnaît; la mélancolie, au contraire, est tout intérieure , renfermée dans l'âme on dans le caractère. « Les Caraïbes ont le visage triste, et ils paraissent être mélancoliques. » Buff.
Le chagrin, quelle que soit l'étymologie du mot, est toute autre chose : il a d'autres causes et produit d'autres effets. Il ne vient ni de grands malheurs et de Y affliction , comme la tristesse , ni du tempérament , comme la mélancolie , mais des tracasseries et des amertumes de la vie, des désagréments, des déboires, des contrariétés, des mortifications. « Darius était fort affligé de la mort de celle qu'il aimait le mieux de toutes ses femmes; Démocrite, pour le consoler, lui promit de la faire revivre, en cas que Darius lui pût fournir dans ses États trois personnes à qui il ne fût jamais rien arrivé de désagréable. Darius n'ayant pu venir à bout de remplir cette condition , le philosophe prit sujet de là de lui faire connaître qu'il avait grand tort de s'abandonner à la tristesse , puisqu'il n'y avait aucun homme dans tout le monde qui fût exempt de chagrin. » Fén. « Au travers de tout votre courage et de la bonté de votre tempérameut , qui se défait aisément de toute mélancolie, il me paraissait que n'ayant pas obtenu ce que vous domandiez à la
cour, il vous en était resté au fond du cœur quelque léger chagrin. » Sév. — Ensuite , la tristesse et la mélancolie sont des états de langueur : le chagrin est un état d'aigreur , d'iritation et de dépit : on est miné , rongé par le chagrin.
Si l'homme triste est affligé, consterné, atterré, et le mélancolique sombre et rêveur, le chagrin est piqué , aigri , maussade , acariâtre. — Si la tristesse, comme l'affliction d'où elle dérive , peut aller jusqu'au désespoir, et la mélancolie jusqu'au spleen, le chagrin peut être poussé jusqu'à la plus grande exaspération, jusqu'à la rage. — Pour ne point- succomber sous le poids de la tristesse, il faut de la constance , beaucoup de philosophie ; le seul remède contre la mélancolie , ce sont les divertissements et les dissipations ; à moins d'un grand empire sur soi-même et d'une grande égalité d'humeur, on ne saurait échapper au chagrin et résister à son action dévorante.
III. Ennui, malaise, inquiétude , — déplaisir, mécontentement. Peines légères, soit en ellesmêmes , soit eu égard aux choses qui en sont les causes ou les objets.
L 'ennui est l'état d'une âme rebutée , affaissée^ qui ne prend goût à rien. On y tombe surtout dans la solitude, loin des personnes qu'on chérit, dans l'abandonnement , dans la captivité , en un mot dans toutes les positions où rien n'intéresse , où on regarde tout d'un œil indifférent. Les ennuis de la vieillesse , les ennuis du cloître, « Le monde a ses soucis et ses caprices ; la retraite , ses tristesses et ses ennuis. » Mass. «. Commencez à supporter les premiers dégoûts de la dévotion , à dévorer les premiers ennuis. » Boss. Gil Blas parle de ses ennuis dans la tour de Ségovie.
Le malaise est une peine qui consiste à être mal à l'aise , peu commodément. Sans exprimer précisément le mal , ce mot suppose l'absence du bien , et le soupçon d'un mieux possible , indéterminé. C'est une incommodité légère, et de toutes les situations pénibles, la moins pénible.
V inquiétude, à'in quietus, non tranquille, désigne un besoin de mouvement. C'est l'état pénible d'une âme qui , dans l'appréhension d'un mal à venir, remue, tracasse. L'inquiétude a donc deux caractères distinctifs relativement à Yennui et au malaise : elle est active , et elle a rapport à l'avenir.'
V ennui , le malaise et Yinquiétude ont un caractère commun, le vague. Dans Yennui, on languit, sans trop savoir pourquoi ; dans le malaise, on n'est pas ou on ne se trouve pas bien, sans trop savoir pourquoi ; dans Yinquiétude , on ne tient pas en place , on s'agite , sans trop savoir pourquoi.
V ennui est un vide ; le malaise , une gêne ; et Yinquiétude , une impatience.
Le déplaisir et le mécontentement sont aussi de légères peines, des peines peu durables, et qui n'ont pas de causes bien graves. Ils diffèrent de Yennui , du malaise et de Yinquiétude en ce qu'au lieu d'impliquer quelque chose de vague, ils sont produits par quelque événement fâcheux bien précis , par telle ou telle contrariété réellement éprouvée. « Vennui doit être bien distingué de
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
tout autre mécontentement qui a une cause déterminée. » Lah.
Une première différence entre ces deux mots , c'est que ce sont les choses qui nous déplaisent, et les personnes qui nous mécontentent. — Mais ensuite, déplaisir, qui est un terme plus général, se dit bien aussi des peines qui nous viennent des personnes. Il se distingue alors en ce qu'il indique des peines reçues de la part de toutes les personnes quelles qu'elles soient; au lieu que le mécontentement est toujours causé par des personnes dont on avait droit d'attendre mieux. Le mécontentement implique une espérance frustrée ou la violation d'un droit. Toute personne qui nous blesse , qui nous fâche , nous donne du déplaisir; un fils ou un serviteur qui se conduit mal , un supérieur qui nous fait un passe-droit , nous causent du mécontentement. — D'ailleurs, le déplaisir s'adresse plutôt à l'homme sensible : un déplaisir mortel, un vif déplaisir. a II se forme parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisir s. » Boss. Mécontentement est plus relatif à l'esprit, et aux raisons qu'on a de n'être pas content. « La source la plus commune des mécontentements , des froideurs, des discussions qui surviennent après le mariage , est l'opinion trop flatteuse que l'on s'est faite de la personne à laquelle on s'unit. » Marm.
MALADIF, INFIRME, VALÉTUDINAIRE, CA- COCHYME. D'une santé délicate et facile à déranger.
Le maladif est sujet à tomber malade; Yinf,rme est débile. Le premier passe de temps en temps de la bonne à la mauvaise santé; le second languit sans cesse. Maladif annonce la fréquence des chutes; et infirme la continuité de la faiblesse. Avec un enfant maladif on est toujours en crainte, obligé à chaque instant de recourir au médecin et aux remèdes; avec un enfant infirme on ne peut rien entreprendre , on ne peut rien en faire , il n'a de force pour rien.
Valétudinaire et cacochyme ont aussi chacun son sens ou sa nuance propre. Le valétudinaire , de valetudo , santé , santé bonne ou mauvaise , est constamment adonné à sa santé , sa santé est pour lui l'objet de soins continuels , d'un métier en quelque sorte. Le cacochyme , de deux mots grecs qui ensemble veulent dire mauvaise humeur , est plein de mauvaises humeurs. Mais ce qui distingue principalement ces deux mots des précédents , et ce qui les sépare l'un de l'autre , c'est qu'ils conviennent chacun à une espèce particulière de style.
Maladif et infirme sont de la langue commune. Mais valétudinaire, latin valetudinarius , d'où valetudinarium , infirmerie, hôpital, ne se dit guère qu'en parlant d'un personnage éminent ou qu'on présente comme vénérable, «c Sa Majesté est fort valétudinaire. » Les. a On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite; il se souvient que Thetmosis, un roi d'Egypte, était valétudinaire.» Labr. « Fœdor , fils aîné du czar Alexis, monta sur le trône, âgé de quinze ans ; prince d'un tempérament faible et valétudinaire. » Volt. <c On voit trop fréquemment dans nos histoires des rois empoisonnés par des médecins juifs; mais une
constitution valétudinaire est plus dangereuse encore que les médecins. » Id. « Hélas ! cette pauvre maman, déjà languissante et valétudinaire, elle se serait bien passée d'une pareille scène. » J. J. — Cacochyme , au contraire , est un mot familier et même presque toujours un terme de plaisanterie, qui s'applique particulièrement bien à des vieillards catarrheux. « Cela ferait tourner la tête à un jeune homme ; jugez ce qui doit arriver à celle d'un pauvre vieillard cacochyme. » Volt. « Il y a au fond de la Saisse des eaux assez bonnes pour les vieillards cacochymes qui ont besoin de mettre du baume et de la tranquillité dans leur sang. » Id. « Montaigne dit quelque part : Croyez-vous qu'un vieillard rechigné et cacochyme se plaise beaucoup à lire Théocrite et Tibulle? » Id. « Fagon mourut dans un grand âge pour une machine aussi contrefaite et aussi cacochyme qu'était la sienne.» S. S.
Le bonhomme , chargé de fluxions et d'années...
Garde le médecin, et ce corps cacochyme
Est à son art fatal dévoué pour victime. Regn. Votre corps cacochyme
N'est point fait , croyez-moi , pour ce genre d'escrime.
J'ai lu dans Hippocrate , il n'importe en quel lieu,
Un aphorisme sûr; il n'est point de milieu :
a Tout vieillard qui prend fille alerte et trop fringante,
De son propre couteau sur ses jours il attente. »
Id.
Quand la sibylle , interrogée par Énée , se mit sur le trépied,
Sa face devint cacochyme ,
Et son teint, de pâle minime. Scarr.
1° MALAVISÉ, INCONSIDÉRÉ, IMPRUDENT; — 2° ÉTOURDI , ÉVAPORÉ , ÉVENTÉ , ÉCER- VELÉ. Qui ne sait pas agir, se conduire ou parler où , quand et comme il convient.
Malavisé , inconsidéré et imprudent sont des mots simples , ordinaires et propres à tous les genres de style; étourdi, évaporé, éventé et ëcervelé sont des termes figurés ou métaphoriques dont on ne se sert guère que dans le langage familier ou voisin du familier.
1° Malavisé, inconsidéré, imprudent.
Le malavisé manque de finesse , il ne sait pas voir. L'inconsidéré manque d'attention , il ne se donne pas la peine de considérer , de regarder. L 'imprudent manque de réserve, il n'est pas précautionné ou sage.
Le malavisé , en tant que tel , est moins à blâmer qu'à plaindre. Il n'a qu'une faible dose de talent, qu'une vue bornée, peu subtile, c'est une sorte d'aveuglement, « Les pécheurs aveugles et malavisés arrivent enfin par leurs désordres à l'extrémité de misère qui leur a été souvent prédite. » Boss. « Il pense s'être affermi contre toutes sortes d'attaques (de la fortune) : aveugle et malavisé! » Id. Le malavisé commet proprement des bévues, a La Reynie , l'un des présidents «de la chambre ardente , fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable ; elle répondit qu'elle le voyait dans ce moment, qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il était déguisé en conseiller d'État.» Volt. « On falsifia l'histoire de Flavien Josèphe,