‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 626 sur 881 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

<x Le vieux naturel du style de Montaigne et d'Amyot n'était pas propre à la majesté de l'éloquence et de la poésie. » Id.

I. MAL, PEINE. DOULEUR, SOUFFRANCE, AMERTUME , TOURMENT , AFFLICTION , DESO- LATION. — II. TRISTESSE, MÉLANCOLIE, CHA- GRIN. — III. ENNUI, MALAISE, INQUIÉTUDE, DÉPLAISIR, MÉCONTENTEMENT. Tous ces mots représentent notre âme comme passive et comme pâtissant, comme étant soumise à quelque chose de fâcheux qui l'affecte désagréablement et met obstacle à son bonheur. Pour être véritablement heureux , il faudrait n'éprouver jamais ni mal ni peine , etc.

Mais d'abord et pour commencer par la fin , les cinq derniers mots , savoir, ennui, malaise, inquiétude, déplaisir et mécontentement diffèrent bien de tous les autres. Ce sont visiblement des diminutifs. Ils désignent quelque chose de vague ou de léger qui ne fait qu'effleurer l'âme , et qui est de peu de conséquence. Ils sont moins forts et moins expressifs; ils nient le bien-être plutôt qu'ils n'affirment la peine. Ils signifient l'idée commune d'une manière indirecte et marquent un vide , une absence de bien plutôt que la présence positive du mal ou d'un mal. C'est ce qui résulte même de la manière dont sont composés malaise, inquiétude, déplaisir et mécontentement.

Ensuite , tristesse , mélancolie' et chagrin sont à leur tour bien distincts de tous les mots qui les précèdent, mal, peine, douleur, souffrance, amertume, tourment, affliction et désolation. Ils expriment, non pas, comme ceux-ci, des coups dont l'âme est frappée, des impressions passagères reçues immédiatement des objets, mais des situations ultérieures qui se prolongent et durent , et qui se distinguent moins par la vivacité, par une sorte d'aiguillon, que par l'abattement et la langueur, a Idoménée s'apaisa. Il restait seulement en lui une douleur douce et paisible ; c'était plutôt une tristesse et un sentiment tendre qu'une vive douleur. » Fén. Les philosophes qui ont traité de la sensibilité, et notamment Bossuet et Malebranche , ont regardé la douleur et tous les phénomènes semblables, la. peine, la souffrance, etc., comme l'effet immédiat produit sur l'âme par quelque chose de fâcheux , et la tristesse avec ses variétés , la mélancolie et le chagrin, comme une passion ou mieux comme un sentiment , comme une manière d'être subséquente, qui est la continuation affaiblie et durable des sensations marquées par mal , peine , et les autres mots de la même classe. — D'ailleurs, mal, peine, douleur, etc., sont plus relatifs aux objets avec lesquels ils nous supposent actuellement en rapport; aussi les adjectifs qui en dérivent, mauvais, pénible, douloureux , amer , affligeant , servent-ils à qualifier ces objets. Au contraire, tristesse, mélancolie et chagrin ne regardent que l'âme , que le sujet, à distance, ou même indépendamment des impressions; témoin les adjectifs correspondants, triste, mélancolique et chagrin, qui se disent bien du caractère et des dispositions intérieures.

I. Mal, peine, — douleur , souffrance , amertume , tourment, affliction , désolation. L'idée commune à tous ces mots est celle de la première modification produite en notre âme par la présence, par l'action vive et sensible d'objets nuisibles ou fâcheux.

Mais mal et peine ont l'un et l'autre cela de particulier, qu'ils indiquent, non pas la modification elle-même, la sensation désagréable, mais ce qui en est l'occasion ou la matière. Mal vient de malum, fléau, malheur, mauvais traitement , coup , tort , dommage ; et peine , de pœna, punition, ce qu'on donne à souffrir aux coupables, comme les fers, les verges, l'exil. Montrez-moi votre mal, dit-on à quelqu'un qui souffre ou qui paraît souffrir ; un homme qui est tombé s'est fait du mal ou ne s'est pas fait de mal. « Atosse , fille de Cyrus, et l'une des femmes de Darius, fut attaquée d'un cancer au sein. Tant que la douleur fut médiocre , elle la supporta avec patience, ne pouvant se résoudre, par pudeur, à découvrir son mal. » Roll. C'est dans le même sens , qu'on dit , conter ou confier ses peines à quelqu'un, épancher ses peines dans le sein d'un ami. C'est en faisant du mal ou de la peine qu'on cause de la douleur , de la souffrance , etc. C'est en enlevant le mal ou la peine qu'on peut faire cesser complètement la douleur, la souffrance, etc. Le mal et la peine appellent des remèdes, comme les blessures et les maladies; la douleur, la souffrance, les amertumes, les tourments, l'affliction et la désolation excitent la pitié et demandent à être calmés. Dans le mal et dans la peine , on est dans une situation anormale , difficile , qui ne convient pas à notre nature ; dans la douleur , dans la souffrance, etc., on est en proie au mal ou à la peine , la sensibilité est offensée.

Quant à la différence de mal et de peine , elle est évidente : elle consiste en ce que ces deux mots se disent presque uniquement, l'un par rapport au corps , et l'autre par rapport à l'esprit ou à l'âme. En latin pœna, d'où vient peine, ne signifie pas seulement punition, mais aussi peine ou souffrance intérieure , comme on le voit par pœnitere, se repentir, qui a formé pœnitentia, pénitence.— Du reste, chacun de ces deux mots, dans sa sphère, savoir, mal relativement au corps , et peine relativement à l'esprit est très-général ; en sorte que , lors même qu'on les prend comme signifiant les sensations désagréables, ils diffèrent toujours bien des mots suivants, qui expriment des espèces nettement caractérisées.

Douleur et souffrance sont également propres à désigner le sentiment des maux du corps ou le sentiment des peines de l'esprit.

A l'égard du corps , douleur, de dolere, éprouver du mal, être sensible à une chose, indique des maux ou le sentiment de maux aigus, poignants; et souffrance, de sufferre, supporter, endurer , marque l'effet de maux moins vifs , mais qui agissent continûment, et sans intermittence : un coup , un accès de mal de dents nous cause une grande douleur, mais on vit dans la souffrance ou dans les

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

souffrances. Même différence entre ces deux mots quand il est question de l'âme ou de l'esprit : la douleur résulte d'une peine, ou c'est une peine , vive , cuisante , très - sensible , au lieu que la souffrance vient d'une peine ou est une peine prolongée , qui a de la durée , et qu'on endure avec plus ou moins de patience et de résignation. Dieu nous réveille de temps en

(temps par des coups ou des éclats (Fléch.) de douleur, et nous éprouve continuellement par des souffrances. On a la douleur de voir arriver ceci ou cela; on est endurci à la souffrance. C'est, d'une part, quelque chose d'accidentel et de passager; c'est, de l'autre, quelque chose de constant. « C'est par un chemin tout semé de ces serpents venimeux que Caton mène ses soldats endurcis à la souffrance , et il a la douleur de les voir périr de blessures presque invisibles et dans des tourments inouïs. » Marm. Douleur vive , aiguë, violente, immodérée, brûlante, cuisante, déchirante , atroce ; passer des années dans des souffrances sans relâche (J. J.) , une éternité de souffrance (Bourd.) , le reste de ma vie me paraît une longue souffrance (Delaf.).— Je suis dans un état de souffrances continuelles ; j'aimerais mieux de plus vives douleurs et des intervalles (J. J.).

L'amertume est le contraire de la douceur, au figuré comme au propre. C'est ici une peine extrêmement désagréable, déplaisante , importune, mais moins grave, moins profonde que la douleur et la souffrance , et ne provenant pas , ainsi qu'elles, de causes très-nuisibles qui produisent des blessures et tendent à détruire les principes de la vie. D'ailleurs , comme Vamertume est une saveur désagréable qui reste en la bouche après certaines boissons qu'on a prises, Vamertume, au figuré , est souvent une peine éprouvée à la suite et en conséquence des actions que nous avons faites : c'est un regret. « David passa le reste de ses jours dans des sentiments de componction et d'amertume. » Mass. « Gémir saintement parmi les amertumes de la pénitence. » Boss. Enfin il est bon , en employant ce mot . de l'opposer autant que possible à celui de douceur (les douceurs et les amertumes de la vie) et de rappeler l'idée primitive de la sensation du goût: abreuver d'amertume. « Il faut boire toute Vamertume de ce calice. » Mass. a Attendezvous à des dégoûts et à des amertumes. » Id. « Il nous est resté une petite goutte de joie pour rendre la vie supportable et tempérer par quelque douceur ses amertumes infinies. » Boss.

On émousse la douleur, on abrège la souffrance , et on adoucit Vamertume.

Tourment est un mot d'une singulière énergie. Il vient de torquere, tordre , et rappelle la torture, le supplice qui consistait à tordre les membres. Le tourment est , quant à l'intensité , le comble de la douleur ou de la peine .- il torture. C'est, au physique et au moral, quelque chose d'extrême, d'excessif, d'insupportable. « Les tourments des âmes du purgatoire. » Bourd. a Quel tourment est comparable à celui d'un esprit blessé quiaime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ? » Id. Ah ! douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée!

Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports , La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords, Et d'un refus cruel l'instipportable injure , N'étaient qu'un faible essai du tourment que j'endure.

Ils s'aiment! (Phèdre). Rac.

Affliction, du latin affligere, frapper, renverser, est le nom d'une peine produite par le veut de l'adversité qui abat l'édifice de notre bonheur, par un revers de fortune, par une catastrophe , par la perte d'une personne qui nous est chère. De plus , l'affliction éclate : elle se manifeste par le deuil, par des pleurs et des gémissements; et, dans cet état, la grandeur de la peine qui nous opprime va quelquefois jusqu'à troubler notre raison. Achille , affligé , crie , se frappe , se roule sur le sable , devant sa tente. Cependant , Vaffliction n'atteint son plus haut degré que quand elle devient la désolation. La désolation est l'extrême affliction. C'est l'affliction inconsolable, comme le dit le mot, de de, négatif, et de solatium, consolation \

II. Tristesse , mélancolie , chagrin. État pénible dans lequel se trouve plongée une âme inaccessible au sentiment de la joie , peu expansive , et pour ainsi dire retirée en elle-même. « Gaspard Bartholin croit qu'une humeur qu'il appelle atrabile est conservée dans les cavités des glandes : pensée affligeante qui met dans nousmêmes un principe de mélancolie et semble faire

1 . Girard a comparé ensemble* peines , afflictions et croix , comme signifiant des maux dont est semée la vie. On pourrait y joindre tribulations.

Peine est un terme général; il n'a rien de particulier qui le caractérise.

Les afflictions sont des peines causées par de grands et graves accidents , par des pertes , des calamités, des désastres.

Tribulation, tribulatio , vient de tribulum , sorte de herse pour battre le blé, fléau, de rp&etv, fouler, broyer , harceler.

Les tribulations sont des peines qui consistent, non pas, comme les afflictions, à être abattu par de grands coups de la fortune, mais à souffrir persécution , à être traversé , harcelé , agité , soit par les événements , soit par les hommes. « La guerre de Troie n'est pas plus connue que les succès des révérends pères jésuites à la Chine et leurs tribulations. » Volt, « Je Yeux écrire dans mes Heures ce que dit M. de Comines sur les traverses de la vie humaine. Il y a plaisir de voir que, dès ce temps-lâ, il était question de tribulations et de misère. » Sév. a Ils peuvent choisir de ne me laisser justifier mon livre qu'avec toutes sortes de tribulations, ou de me le laisser justifier en paix.» Féiv. « Je m'en vais à Jérusalem, disait saint Paul, et l'esprit de Dieu me fait connaître que des tribulations et des chaînes m'y sont préparées. » Bourd.

Les croix sont des peines envoyées par Dieu pour exercer les chrétiens, et leur donner occasion de mériter par des souffrances semblables à celles de leur divin modèle. Ce mot ne s'emploie qu'en termes de dévotion, et presque toujours de manière à rappeler la passion et l'instrument de la passion de Jésus- Christ. Des croix légères, pesantes, a II y a des croix dont le sort est de demeurer cachées à l'ombre de celle de Jésus-Christ. » Fléch. « Ces âmes, chargées des mêmes croix que vous, en font un usage bien différent. » Mass. a Dieu nous aide lui-même h porter les. croix que lui-même nous impose. » Id.

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