I. MALHEUR, INFORTUNE , ADVERSITÉ , DIS- GRÂCE , MISÈRE , DÉTRESSE
II. ACCIDENT, REVERS, — ÉCHEC, TRA- VERSE , — CALAMITÉ , CATASTROPHE , DÉSAS- TRE, — MÉSAVENTURE, MALENCONTRE, DÉ- CONVENUE.
Tous ces mots signifient quelque chose de funeste ou de fâcheux. C'est là l'idée commune sous laquelle ils se réunissent.
Mais ceux de la première classe s'emploient absolument avec l'article défini pour exprimer une manière d'être d'une certaine durée, un état : on est ou on tombe dans le malheur, dans l'infortune, dans Yadversité, dans la disgrâce , dans la misère et dans la détresse. Ceux de la seconde , au contraire , désignent quelque chose de passager , un événement ou un fait : on éprouve un accident , un revers , un échec , une traverse, une calamité, une catastrophe. un désastre , une mésaventure , une malencontre et une déconvenue.
I. Malheur, infortune, adversité, disgrâce, misère, détresse.
Malheur est pour maie heure (mala hora, mauvaise heure). Hora a signifié, chez les Latins , le moment de la naissance, duquel les astrologues faisaient dépendre le bonheur. Donc celui qui est dans le malheur s'y trouve parce qu'il est né dans un mauvais moment, sous une mauvaise étoile; c'est son destin qui l'y a jeté. On attribue telle ou telle chose à son malheur comme à son mauvais génie. « Le malheur lui en veut. » Acad. « Il attribuait leurs pertes passées à un malheur et à un destin que nulle sagesse humaine ne peut surmonter. » Roll.
Pylade, où sommes-nous? En quels lieux t'a conduit
Le malheur obstiné du destin qui me suit ?
(Or es te). Volt.
Du reste , malheur est , de tous les mots de cette famille, le plus communément employé, celui qu'on peut faire servir à définir les autres.
Infortune, latin infortunium, non fortune, état où on n'a pas la fortune pour soi , se dit surtout dans le style soutenu ou en parlant d'un malheur extraordinaire, d'un malheur remarquable sous quelque rapport , par sa longueur , par exemple , ou par le rang du personnage dont il est question. C'est apparemment parce que nous ne faisons intervenir la fortune , la déesse qui distribue les biens et les maux, que pour les g'randes situations. « Nous ne voyons les infortunes des rois qu'en perspective ; il nous semble que ces infortunes sont le prix de la grandeur suprême. Mais les malheurs de la vie privée n'ont point cette ressource à nous offrir. » D'Al. « Je vous dois l'histoire des malheurs de Henriette. Mais quand J'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine , je ne trouve plus de paroles. » Boss. Après la bataille de Pharsale , César « ne voulut point insulter à Vin fortune de Pompée.» Roll. Après la bataille d'Is-
sus, a Alexandre ne put retenir ses larmes en considérant Yinfortune de Darius. » Id. « Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes,... » Laroch. «Les noms de Troie, d'Hector, de sa veuve, de son fils, commencent par disposer l'âme à l'attendrissement : ce sont de grandes et mémorables infortunes dont nous avons été occupés dès notre enfance. » Lah.
Est-ce la cette reine auguste et malheureuse, Celle de qui la gloire et Yinfortune affreuse Retentit jusqu'à moi dans le fond des déserts?
Volt.
Croyez , si vous servez , si vous aimez la reine , Que mon cœur, à son sort attaché comme yous , De sa longue infortune a senti tous les coups. Id.
Adversité , adverse res , exprime un état dans lequel on a le sort contre soi ou pour adversaire , on est aux prises avec lui; ce qui le caractérise singulièrement , c'est l'idée d'une lutte , et de la manière dont on la soutient, de l'usage qu'en fait de ses maux, du fruit qu'on en retire, a Les épreuves de Yadversité. » Labr., Marm. « L'épreuve la moins équivoque d'une vertu solide, c'est Yadversité. » Mass. « On loue la fermeté d'un homme que Yadversité ne peut abattre. » Id. « Dieu nous examine chacun en particulier en nous tenant dans Yadversité. » Bourd. « L'adversité (à la fin du siècle de Louis XIV) pouvait seule réveiller l'ancienne vertu. » Vaut. Ne pas devenir plus sage par Yadversité (Roll.). « Les Romains ne font jamais paraître plus de fermeté et de grandeur d'âme que dans Yadversité. » Ir> « Les Romains, de leur côté, étaient fort attentifs à réparer leurs pertes. Outre leur application et leur vivacité naturelle , Yadversité les rendait actifs et vigilants. » Id.
Disgrâce rappelle un état heureux d'où on est déchu : on était le favori de la fortune , on ne l'est plus; on était dans ses bonnes grâces, on les a perdues. « On se persuade dans la disgrâce que si l'on jouissait encore d'une fortune riante, on soulagerait les malheureux. » Mass. <c Perfides adorateurs de la fortune qui vous encensent dans la prospérité et vous accablent dans la disgrâce. » Mol.
Misère, latin miseria, d'où misereri, avoir pitié , est relatif au sentiment de commisération qu'on inspire aux autres et qui suppose un malheur bien sensible , un grand dénûment ou une grande souffrance. « Quel est pour les réprouvés le comble de la misère ? c'est que jamais Dieu ne sera satisfait de leurs souffrances. » Bourd. « Qu'il arrive que votre fortune soit renversée par quelque digrâce... ; le monde se déclare contre vous , le ciel vous est fermé : ainsi , ne trouvant nulle consistance, quelle misère sera égale à la vôtre ? » Boss.
Détresse , de districtus , tiré de côté et d'autre , indique une position embarrassante, où on est à Yétroit et comme dans un détroit ou dans un défilé, c'est-à-dire réduit aux dernières extrémités et menacé d'une ruine prochaine à moins d'un prompt secours. Ulysse et ses compagnons, arrivés dans l'île de Circé, qu'ils ne connaissent pas, et sans vivres , se trouvent dans la détresse
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
(Fén.). a Dans le jardin des Olives, Jésus n'appelle plus Dieu son père ; pressé d'une détresse incroyable, il ne l'appelle plus que son Dieu.» Eoss. « Retombé dans sa première détresse , sans pain, sans asile, prêt à mourir de faim, il se ressouvient de son bienfaiteur. » S. S. « Lorsque Jugurtha eut été ainsi dépouillé d'argent, d'hommes et d'armes, il commença à craindre que les Romains ne voulussent lui faire souffrir les supplices qu'il méritait. Nulle issue pour sortir de la détresse où il se voyait réduit. Reprendre les armes après tous les échecs qu'il avait essuyés , et dans le dénûment général où il se trouvait , lui paraissait, de tous les partis, le moins soutenable. » Roll. « Marius et ses compagnons ne savaient quel parti prendre, ni de quel côté tourner leurs pas. Tout leur était contraire : la terre , où ils appréhendaient d'être surpris par leurs ennemis; la mer, parce qu'elle était toujours orageuse. Rencontrer des hommes était pour eux un sujet de crainte ; n'en point rencontrer , c'était manquer d'un secours absolument nécessaire, car ils n'avaient plus de vivres , et ils commençaient à sentir la faim. Dans cette détresse, ils aperçurent des bergers. » Id.
II. Accident , revers , — échec , traversé , — calamité, catastrophe, désastre, — mésaventure, malencontre , déconvenue.
Par la même raison que malheur figure le premier dans la classe des mots qui précèdent, accident , quod accidit , ce qui arrive , est mis ici à la tête de cette nouvelle série : il est plus général qu'aucun de ses synonymes , en même temps que propre à les définir tous et presque toujours à les remplacer, quand on ne tient pas à une grande précision. Toutefois il se distingue aussi par une nuance particulière : il marque un coup de la fortune soudain , inattendu , fortuit , passager, et généralement peu grave, ce qui fait qu'on le prend quelquefois en bonne part : accident heureux , favorable.
Revers marque un retour de la fortune, un changement en pis, qui fait voir le' rêver s de la médaille. On était sur la voie du bonheur, un accident oblige à retourner en arrière (rétro versus); c'est un revers. « Tous les revers ont succédé à vos succès. » Yclt. — Il y a donc quelque resemblance entre un revers et une disgrâce. Mais le revers est plus borné , plus partiel , plus accidentel; c'est un commencement de disgrâce. « Mener une vie très-fatigante, être exposé à des contre-temps très-désagréables, à des revers trèsfâcheux. » Bourd. La disgrâce est un renversement ou une ruine : elle détruit toute une situation et une situation brillante. « Combien d'hommes , après avoir vécu un certain nombre d'années dans la splendeur et y avoir eu tout l'agrément qu'ils pouvaient attendre, ont été renversés par une disgrâce /» Bourd. « Il a manqué à la gloire de Cyrus un trait qui l'aurait beaucoup relevé : c'aurait été d'être livré pendant quelque temps à quelque grande disgrâce, et d'avoir quelque revers subit de fortune à essuyer. » Roll. Disgrâce enchérit sur revers. « Nous venons de voir le règne le plus long et le plus glorieux de la monarchie finir par des re-
Mass. « Les revers et caprices des grands
vers et par des disgrâces.
les disgrâces , dont les
payent ceux qui les servent. » Id. a 1
avait éprouvé bien des revers et des disgrâces. »
Roll. Revers est opposé à succès, et disgrâce à
prospérité.
Échec et traverse ont cela de commun entre eux et de distinctif par rapport aux autres, qu'ils expriment: quelque chose qu'on éprouve, non pas après qu'on est arrivé au Bonheur, mais pendant qu'on y tend, des coups qui ne détruisent pas une position heureuse déjà faite , mais qui nous contrarient tandis que nous nous y acheminons. Leur différence est bien simple. L 'échec est une petite perte, et la traverse, une petite difficulté; Yéchec affaiblit un peu et fait qu'on se tient sur ses gardes ; la traverse arrête un moment et tracasse. L'échec est une entreprise partielle qui échoue , on la répare aisément ; la traverse est un léger obstacle, placé en travers, on l'éloigné ou on le surmonte aisément. Un échec essuyé n'empêche pas toujours qu'on ne triomphe ou qu'on ne réussisse en dernier résultat; les traverses qu'on rencontre dans ses entreprises retardent, mais n'empêchent pas toujours d'en venir à bout.
Calamité, catastrophe, désastre. — L'analogie est frappante entre ces trois mots. Ils signifient, non pas précisément comme infortune , quelque chose de grand , c'est-à-dire d'illustre , mais quelque chose de grand, c'est-à-dire de grave, de tragique , de terrible quant aux suites! Les accidents qu'ils expriment sont d'ailleurs d'une grande importance en cet autre sens qu'ils tombent d'ordinaire ou peuvent tomber, non sur un seul homme , mais sur plusieurs , sur un royaume, une ville ou une famille.
Calamité, de calamus , chaume , tuyau de blé , s'est dit proprement en latin de la grêle , d'un orage qui brise les "épis. Il signifie aujourd'hui tout grand malheur public, la peste, la famine, la guerre, une inondation. La calamité arrive selon l'ordre de la nature ou de la Providence, et elle est souvent un châtiment dans la main de Dieu. « Job déplore les diverses calamités qui affligent la vie humaine. » Boss. « S'il y avait quelque bataille perdue , s'il arrivait quelque inondation ou quelque sécheresse , on chargeait les chrétiens de la haine de toutes les calamités publiques. » Id. « Le Seigneur nous envoie aujourd'hui comme autrefois il envoyait ses prophètes, non vous annoncer des calamités funestes , mais vous mettre devant les yeux les fléaux publics dont il nous frappe, et la juste punition de vos crimes. » Mass. « On avait à craindre quelque surprise de la part des Èques, des Volsques et des Sabins. Mais la contagion s'était répandue parmi eux avec la même fureur : une calamité commune et générale tint lieu de forces et de défense à la république. » Vert.
La catastrophe est un événement effroyable, dont la nouvelle fait trembler, anéantit; mais ce qui la caractérise par -dessus tout , c'est que, comme l'indique l'étymologie (y.axacrTpscpeiv, renverser, bouleverser, terminer), elle cause dans tout un ordre de choses ou dans