DEUXIÈME PARTIE
et le tic de ronger ses ongles. Une passion singulière , un goût immodéré , reçoivent le nom de manie; celui de tic convient pour représenter des mouvements convulsifs et fréquents , de mauvais gestes habituels, ou des grimaces qu'on fait et qu'on s'est accoutumé à faire sans s'en apercevoir ni le vouloir. « La duchesse de Châtillon q,vait acquis , en contrefaisant une religieuse , un tic tel que , à toutes minutes , son visage se démontait à effrayer , sans qu'elle-même s'en aperçût le plus souvent par la continuelle habitude. » S. S. « Mme de Nemours avait une figure fort singulière , et un tic qui lui faisait toujours aller une épaule. » Id. (Voy. des exemples de manie à l'article Délire, égarement, etc.)
Toutefois tic se dit bien aussi familièrement au figuré; auquel cas il exprime proprement une coutume, et non une habitude comme manie, la fréquente répétition d'un même acte, et non un penchant. « Les avares ont le tic de dépenser pour l'ostentation. » J. J. Ils n'en ont pas la manie , car ils répugnent à toute dépense. Vous vous portez par besoin, par attachement , avec attrait, à ce que votre manie vous fait faire. Tic n'annonce autre chose qu'un pli pris. « Cette manière sèche d'interroger les gens pour les connaître est un tic assez commun chez les femmes qui se piquent d'esprit. » J. J. On contracte des manies par engouement , et des tics par routine ou par imitation.
MANIÈRE , FAÇON. La synonymie est trèsétroite entre ces deux mots , mais difficile à exprimer. De cette manière ou de cette façon, c'est-à-dire ainsi ; de quelle manière ou de quelle façon, c'est-à-dire comment et comme. Ils désignent le mode ou le comment.
Mais, à la rigueur, manière répond à comment, et façon à comme (voy. Ire partie, p. 291, 292). Manière convient pour marquer comment on fait une chose, et façon pour dire comme elle est faite. Le premier de ces mots signifie un mode d'agir, et le second un mode d'être. Manière, de manus , main , indique une opération , une méthode ; c'est un mot actif qui se rapporte à une action et à l'agent : je n'aime pas sa manière. Façon , de facere, faire , forme d'une chose faite , annonce un effet , un résultat ; c'est un mot passif et tout relatif à l'état : la façon d'un habit , la façon d'une terre. « La Molinière trouva quelque chose d'extraordinaire à la manière dont cette lettre lui était venue ; elle trouva de la différence dans la façon dont elle était pliée. » Delaf.
Toutes les fois qu'on veut définir un adverbe , c'est-à-dire un mode d'agir , on se sert de manière, et non pas de façon : sagement, d'une manière sage. C'est, au contraire, le mot façon qu'on emploie quand il s'agit de signaler une personne ou une chose par son mode d'être , et non d'agir, c'est-à-dire en la qualifiant, en disant ce qu'elle est , et non ce qu'elle fait : un homme de sa façon, c'est-à-dire ainsi fait; un trait de sa façon. On se défend de toutes les manières en employant des moyens de toutes les façons. La manière caractérise la main , l'industrie, l'esprit de l'ouvrier , et la façon l'ouvrage : chaque ouvrier a sa manière et chaque ouvrage sa façon. Dans un bien-
fait il faut distinguer l'objet donné et la manière de le donner , dans un discours les choses dites et la manière dont on les dit ; le prix d'un objet d'art dépend de sa matière et de sa façon. Il y a plusieurs manières ou méthodes pour cultiver un champ , et un champ reçoit plusieurs façons; ce sont des modifications qu'on lui fait subir. Un homme a une manière d'écrire lente eu rapide, et il est facile ou difficile de reconnaître sur le papier sa façon d'écrire. Dans les Mène chmes de Regnard , le chevalier dit en parlant d'une valise :
De la mienne elle n'a ni l'air ni la façon. Puis, regardant l'adresse :
Je ne reconnais point cette façon d'écrire.
Selon Labruyère , l'usage a préféré façons de faire à manières de faire, et manières d'agir à façons d'agir. Rien de plus raisonnable que ce choix. On dit plutôt façons de faire , parce qu'on ne fait pas sans faire quelque chose qui reste après Faction , qui peut être dit avoir une façon, une forme , une empreinte qu'il a reçue par le travail de faire. Mais manière d'agir convient mieux que façon d'agir par la raison contraire , c'est qu'en employant agir on songe seulement à la conduite, au procédé, et non point du tout aux 'modifications qui en résultent pour tel ou tel objet. On dira donc aussi de préférence la manière de traiter quelqu'un , et les manières d'un peuple pour ses mœurs. On dira également façon de penser, c'est-à-dire de produire telles ou telles pensées , des pensées qui présentent tels ou tels caractères, et manière de sentir ou de vivre. « A la cour, l'honneur, se mêlant partout, entre dans toutes les façons de penser et toutes les manières de sentir. » Montesq. « On prendrait nécessairement d'autres façons de penser en prenant des manières de vivre absolument différentes. » J. J. « Périclès changea toutes ses façons de faire et sa manière de vivre. » Roll. — Toute action purement formelle , comme celle de vivre ou de se mouvoir , ou bien qui produit une destruction , un anéantissement, se fait d'une certaine manière : « On avait mis de la discipline dans la manière de piller. » Montesq. Mais toute action d'où résulte quelque chose qui a certains caractères , qui est d'une certaine sorte , se fait d'une certaine façon. Ainsi, on doit toujours dire, entendre une chose de telle ou telle façon. « Mots que l'un entend d'une façon, l'autre d'une autre. » P. R. « Qui m'a dit que cet endroit obscur doit être entendu d'une façon et non pas d'une autre?» Rourd.
Manière de parler a rapport à la forme ou à renonciation, au style. « Chilon était fort court et fort serré dans tous ses discours; sa manière de parler passa en proverbe. j> Fén. « Ces légères attaques regardent plutôt la manière de parler que le fond des choses. » Ross. Façon de parler se rapporte au fond même des choses . au sens. «Il semble, de la façon que vous parlez, que la vérité dépende de notre volonté. » Pasc. — Manière de parler et façon de parler désignent aussi l'un et l'autre des locutions ou des phrases. Mais manière de parler convient mieux pour une locution particulière, en rapport avec quelqu'un
qui s'en sert et dont elle exprime le procédé , la méthode, la manière propre d'agir. Façon de parler signifie , au contraire , une locution générale, établie, consacrée. « La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler , ou ce qu'on appelle les termes de l'art. » Labr. C'est pourquoi les façons , dans le sens où ce mot se prend pour marquer les procédés d'une personne , expriment quelque chose qui tient à un cérémonial établi , quelque chose d'emprunté, de peu naturel; au lieu que les manières sont de la personne même , et ne sentent pas autant l'étude et l'affectation.
En second lieu, façon est plus familier ou plus bas. Cela doit être. Sa terminaison est celle d'un grand nombre de mots français qui appartiennent au langage commun ou même populaire. D'ailleurs, façon est passif, significatif d'un résultat; il se dit d'abord en termes d'art , et rappelle des opérations purement mécaniques.
En conséquence , on dira plutôt une façon de vivre étrange, singulière, extravagante, ridicule, et une manière de vivre réglée, sage, éclairée , admirable ; de petites façons de parler (Labr.), et des manières de parler distinguées. a On a en latin et en français des manières de parler plus fortes et plus précises.... Je ne crois point nécessaire d'introduire dans la Profession de foi une façon de parler peu naturelle à la langue. » Boss. « Je laisse à jugera ceux qui se connaissent aux belles figures et aux belles manières de parler, si celle-ci est du nombre.... Il suffit que plusieurs des meilleurs juges de la langue rejettent une façon de parler , pour nous obliger à ne nous en servir plus. » Vaug. Bossuet prend en mauvaise part la locution à sa façon dans les phrases suivantes, a Chacun se représente Dieu à sa façon particulière. »« M. de Cambrai restreint ces articles, ou les entend et les tourne à sa façon. » « Voyez Adam ; voyez-moi ce nouveau Dieu ; il s'est fait Dieu à sa façon; voyez comme il est savant. ■» Il emploie, au contraire, la locution à sa manière sans aucune idée accessoire défavorable. « Tous les fidèles ont part aux grâces divines , chacun à sa manière. » « Saint Joseph était père de Jésus à sa manière : par l'adoption, par le sentiment, par le soin, par la douleur. »
MANIÈRES, FAÇONS; — AIR. Ces mots signifient les formes du corps , l'extérieur d'une personne, par rapport aux impressions qui en résultent pour ceux qui les -voient.
Les mêmes différences séparent les manières et les façons de Y air ou des airs.
Les manières et les façons indiquent comment on agit; et Y air ou les airs, comme on est. Avoir de bonnes manières ou de bonnes façons, c'est se bien présenter, se bien comporter , faire les choses à propos et comme il faut; en sorte que les manières et les façons consistent dans les procédés, les discours, les gestes, le ton, les compliments, les salutations. Mais l'idée d'action n'entre pas nécessairement dans l'idée d'air : Yair provient de l'apparence ou de la configuration du corps, et surtout du visage , sans que ni l'un ni l'autre soit
en mouvement. Le corps est l'instrument des manières et des façons ; il n'est que le théâtre de Yair ou des airs. Les manières et les façons demandent quelque temps pour se montrer , pour se développer ; au lieu que Yair frappe la vue d'abord , au premier coup d'œil : tel plaît avec le temps par ses manières ou ses façons qui avait déplu d'abord par son air. — Ensuite , les manières et les façons sont toutes relatives aux autres et expriment comment nous sommes pour eux , par suite de notre éducation et de notre usage du monde ; Yair n'a rapport qu'à nous , et manifeste ce que nous sommes intérieurement, notre caractère , nos qualités , nos émotions , nos pensées. On a des manières ou des façons rudes ou insolentes; on a Yair résolu. Des manières polies ont été acquises par la fréquentation de la bonne société, et nous rendent aimables; un air poli donne à penser que nous avons de la politesse. Condillac présente cette différence d'une façon un peu énigmatique : « Les manières , ditil , sont en nous pour les autres ou contre les autres; Yair est en nous pour ou contre nous. » Un air mélancolique, des airs évaporés font concevoir ce que nous sommes sans rapport aux autres.
Quant à la différence de manières et de façons^ façons est moins noble que manières; il se dit plutôt dans le langage familier de la conversation , et il est particulièrement propre pour représenter des manières petites ou peu distinguées. « La reine (rajeunissant tout à coup) reprenait un bon teint frais et vermeil , elle se redressait avec mille petites façons. » Fén. « Barbésieux avait les manières d'un grand seigneur et les façons les plus polies. » S. S. « Harcourt mariait merveilleusement Yair , le langage et les manières de la cour et du grand monde avec les propos , les façons et la liberté militaire. » Id. On dira plutôt avoir des manières douces , agréables , polies (Acad.), et avoir des façons bizarres , extravagantes, hardies (Id.), grossières. « Elle a de petites façons enfantines qui la rendent fort ridicule. » Acad. — D'autre part , les façons ont moins de rapport au sentiment ; elles sont plutôt l'effet de la civilité que de la politesse , elles marquent conformité à un cérémonial établi. C'est souvent une imitation imparfaite ou affectée des manières. « Les manières de la cour deviennent façons dans la province. x> Gir.
MANQUE, DÉFAUT, PRIVATION. (MANQUE- MENT, FAUTE.) Ces mots servent à exprimer qu'un sujet n'a pas une certaine chose, qu'il en est dépourvu.
Manque et défaut se ressemblent beaucoup, sans équivaloir pourtant l* un à l'autre. Le manque regarde la quantité ; il ne doit y avoir dans une chose rien de trop ni rien de manque (Pasc.) ; on dit le manque d'une partie : «Les choses particulières étant partagées affligent plus leur possesseur par le manque de la partie qu'il n'a pas, qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. » Pasc. Le défaut est plutôt relatif à la qualité. « Le défaut d'une seule de ces qualités rend un homme incapable d'être ce qu'il prétend. » Bourd.