‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 69 sur 881 · LXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXXVIII INTRODUCTION

et de juger sainement. On se trompe toujours quand on ne consulte que ses préjugés, ses préoccupations et ses préventions . Pour atteindre la vérité, la raison doit être exempte ou dégagée de préjugés, de préoccupations et de préventions. Telle est l'idée commune aux trois mots : voici leurs différences.

Les préjugés ont rapport aux croyances, aux opinions. Ils rendent tranchant, décisif; il font qu'au lieu de chercher à apprécier par soi-même les choses, on s'en tient à ce qu'on nous en a dit dans l'enfance, dans les écoles, dans notre pays, dans notre famille. Ils ont pour causes, d'une part, un excès de déférence pour les lumières d'aulrui, une soumission aveugle à ce qu'on nous enseigne, et, de l'autre, la faiblesse ou la paresse de l'esprit. « L'esprit, dit Bossu et, aime mieux juger que d'examiner les raisons , parce que la décision lui plaît et que l'examen le travaille. » Depuis Descartes surtout, les philosophes ne cessent de faire la guerre aux préjugés; ils veulent qu'on soumette tout à l'examen de la raison , et que rien n'entre dans la créance que ce qui paraît évident à chacun. C'est aux préjugés qu'on a donné le nom assez juste d'erreurs de V autorité.

La préoccupation se fait plutôt sentir en matière de sciences. Elle rend exclusif; elle fait que l'esprit, plein de certaines idées, leur accorde beaucoup trop d'importance, et que, s'il consent encore à en admettre de contraires, il ne leur donne que peu ou point d'attention ou les considère sous un faux point de vue, parce qu'il en juge par celles dont il est possédé. C'est l'entêtement d'un esprit étroit, qui, s' étant appliqué à une étude, est bouché pour tout le reste. Bacon revient souvent sur ce défaut. Malebranche l'a parfaitement décrit, surtout dans un chapitre de sa Recherche de la vérité, intitulé De la préoccupation . des commentateurs. ï\ traduit plusieurs fois ce mot par celui d'entêtement. « Un homme entêté d'Aristote, dit-il pour citer un exemple, ne peut goûter qu'Aristote : il veut juger de tout par rapport à Aristote ; ce qui est contraire à ce philosophe lui paraît faux. » Les préoccupations peuvent être appelées les erreurs de la science.

La prévention se rapporte aux jugements à l'égard des personnes. Elle rend passionné et partial ; son effet propre est de disposer d'une manière favorable ou défavorable : elle suborne ; elle agit sur l'esprit en intéressant le cœur. C'est ce qu'elle a de bien particulier. On dit les préventions de l'amour ; « les injustes préventions d'une haine aveugle. » Boss. « Ceux qui jugent le prochain, dit Bourdaloue, jugent selon les désirs de leur cœur, et non pas selon les lumières de leur esprit; ils jugent ^v prévention ,^v aversion, par chagrin, par intérêt. » Molière, dans le Misanthrope, a donné des préventions des amants envers l'objet aimé une description charmante que tout le monde connaît :

Ils comptent les défauts pour des perfections

Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est au jasmin en blancheur comparable, etc.

Les préventions sont proprement les erreurs du cœur i,

1. Deux autres mots, abus et aberration, s'emploient aussi pour exprimer des erreurs. Que s'ils ne figurent pas cependant dans la théorie ci-dessus exposée, en voici les raisons.— A bus, peu usité en

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