DEUXIÈME PARTIE
Cependant cette différence est loin de s'étendre à tous les cas. Il y a des animaux priv s qui ne sont pas nés tels , mais que l'homme a rendus tels. Comment diffèrent- ils donc des animaux apprivoisés ?
Outre que privé se rapporte davantage à l'état et aux qualités acquises, et apprivoisé à l'action qui a réduit à cet état, privé est proprement opposé à sauvage , et apprivoisé à farouche. « Le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourd'hui : au lieu de présenter le bec, il tourne la queue et s'enfuit. » J. J. « On demanda à Diogène quelle était la bête qui mord le plus fort ? Entre les farouches, répondit-il, c'est un médisant; et entre les apprivoisés, c'est un flatteur. dFén. Les animaux privés ne s'enfuient plus, restent volontiers avec nous, deviennent familiers , domestiques ; les animaux apprivoisés ne sont plus méchants, ne font plus de mal, de^viennent traitables. Les ures, dit César, ne peuvent se priver ni s'apprivoiser : non possunt assuescere ad homines et mansuefieri. On prive des animaux fuyards , des cerfs , par exemple , et différentes sortes d'oiseaux. « C'était une pie privée. » S. S. « Les oiseaux privés attirent les autres dans le piège. » Roll. « On se sert d'un canard privé pour attirer les canards sauvages. » Acad. « Pour connaître si les rennes qui avaient passé par là étaient sauvages ou privées, i Regn. Des chevaux sauvages et des chevaux privés (Buff.) , des grues , des autruches privées (Id.). « J'ai eu des cerfs privés et enfermés dans des enclos. » Id. Mais on apprivoise des bêtes féroces ou malfaisantes. « On fut obligé de l'envoyer au supplice, comme un monstre qu'on désespérait d'apprivoiser. » Volt. « Il y a des animaux si féroces, qu'ils ne s' apprivoisent jamais. » Roll. a Ces choses forcent la nature du gouvernement despotique sans la changer : sa férocité reste ; elle est pour quelque temps apprivoisée. * Mon tesq. « Comme ce lion était apprivoisé, le roi même le caressait souvent. » Fên. « Lorsque les aigles ne sont point apprivoisés , ils mordent cruellement.» Buff. «Ce vautour est d'une telle férocité qu'on ne peut Yapprivoiser. » Id.
Un animal privé peut n'être point apprivoisé ; il reste avec nous , vit dans notre société , mais sans perdre son caractère mauvais. « Cette perriche, quoique privée depuis longtemps, conserve toujours un naturel sauvage et farouche; elle a même l'air mutin et de mauvaise humeur.»BuFF. Le loup pris jeune se prive, mais ne s'apprivoise point; il reprend avec l'âge son caractère féroce (Id.). De même un animal apprivoisé peut n'être pas privé : il est doux , innocent , sans danger pour nous; mais il est peu domestique et se tient loin de nous le plus qu'il peut. « Les chats, quoique habitants de nos maisons ne sont pas des animaux entièrement domestiques ; ceux qui sont le mieux apprivoises n'en sont pas plus asservis : on peut même dire qu'ils sont entièrement libres. Ils ne font que ce qu'ils veulent.... La plupart sont à demi sauvages, ne connaissent pas leurs maîtres, ne fréquentent que les greniers et les toits. » Buff.
PRIVER, FRUSTRER, FRAUDER, SEVRFR. Oter à quelqu'un la jouissance de quelque chose.
C'est ce que priver exprime simplement et sans accessoire.
Frustrer, frustrare, de frustra, en vain, signifie priver quelqu'un de ce qu'il espérait, de ce qu'il attendait, de ce qu'il prétendait ou de ce qui lui était dû. Souvent la privation empêche qu'on ne continue à avoir , détruit ou interrompt une possession actuelle ; toujours l'action de frustrer empêche qu'on n'obtienne, s'oppose à une possession à venir, et à la possession d'une chose sur laquelle on compte ou on a lieu de ctmpter. On prive un homme de ses biens , de sa liberté , de la vue de ses enfants ; on le frustre de ses droits, de ses prétentions, d'un prix qu'il a mérité , d'un héritage qui lui est dû , de son attente, de ce qu'il espère. « Rien de plus misérable que cette fâcheuse agitation d'une âme toujours frustrée de ce qu'elle espère. » Boss. « Il cherche des expédients pour frustrer la divinité de l'adoration qui lui est due. » Id. « Albret, frustré de sa prétention par le mariage de Maximilien, rendit Nantes au roi. » Id. « J'avais espéré que.... Je me dédommage de cette attente frustrée.... » J. J. a Jeu odieux aux hommes, qui se trouvent par là frustrés de ce qui leur est dû et de ce qui leur appartient par de si justes, titres. » Bourd. * Mon dessein n'était pas de le frustrer de la petite rétribution qu'il avait méritée. » Les.
A me ravir Célie il se va préparer.... Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer mon rival de ses prétentions. Mol. Mon oncle mourra donc sans faire un testament; El je serai /rustre, par cette mort cruelle, De l'espoir d'obtenir la charmante Isabelle ! Regn. — A l'égard de ce qu'on n'a pas encore , priver se dit bien aussi quelquefois , mais alors il ne marque pas comme frustrer une action qui blesse la justice eu cause le désappointement : Dieu, en privant les bêtes de la raison , ne leur a pas fait de tort et n'a pas contrarié leur espérance comme un père qui frustre ses enfants de sa succession. Et en parlant d'une succession , on en prive la personne qui ne sait pas qu'elle doit hériter ou qui n'est pas fondée à l'espérer parce qu'elle s'en est rendue indigne ; mais hors de là et pour l'ordinaire on dit proprement frustrer d'une succession ou d'un héritage. « Louis XIV regardait sa renonciation (aux Pays-Bas) comme nulle, sur ce principe : qu'un père ne saurait, par aucun acte , frustrer ses enfants de leurs droits. j> Cond. « Mithridate accuse les Romains d'avoir supposé un faux testament d'Attale pour frustrer Aristonic, fils d'Eumène, du royaume de son père, qui lui appartenait de droit. » Roll. Dans le Tartufe , Tartufe frustre Damis des biens de son père en acceptant la donation que lui en fait celui-ci :
Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, Que si de Yen frustrer il faut qu'on yous accuse.
Mol.
Hé bien ! vous souffrirez que votre oncle, à son âge Fasse, devant vos yeux, un si sot mariage; Qu'il yous frustre d'un bien que vous devez avoir!
Regn.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
Frauder, c'est frustrer par quelque fraude, joindre la tromperie à l'injustice, priver furtivement de ce qui est dû, attendu ou promis. a Dieu, plutôt que de manquer à ses enfants, et que de les frauder du souverain bien qu'il leur promet gratuitement , éclairerait un homme nourri dans les forêts d'une île déserte. » Fén. Deux officiers gaulois du parti de César a maltraitèrent leurs cavaliers , qu'ils fraudaient souvent de leur prêt, et trompèrent même César, par qui fis se faisaient payer pour un plus grand nombre d'hommes qu'ils n'en avaient effectivement. » Roll. a Plus on met le peuple en occasion de frauder le traitant, plus on enrichit celui-ci et on appauvrit celui-là. Pour arrêter la fraude, il faut donner au traitant des moyens de vexations extraordinaires, et tout est perdu. » Montesq.
L'ambitieux le met souvent (l'honneur) à tout brûler....
Ce marquis , à savoir frauder ses créanciers. Boit.
Sevrer veut dire au propre ôter à un enfant l'usage du lait de sa nourrice. Au figuré et dans un style voisin du familier, c'est priver quelqu'un de quelque chose de doux ou d'agréable. « Dieu nous sèvre de ces douceurs par nos infirmités. » Fén. « Il faut se sevrer des joies les plus innocentes, quand Dieu nous les refuse. » Id. « Plus je m'apercevais que je rencontrais les regards de presque tout le monde sous les miens, plus j'étais averti de sevrer leur curiosité par ma retenue. » S, S. « Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et l'ont sevré dans son printemps de tous les plaisirs de la jeunesse. » Vaut. * Comme il est une classe de littérateurs fort avide de ces petits détai's historiques, nous n'avons pas cru devoir les en sevrer. » D'Al. « Je suis obligé de me sevrer pour quelque temps du plaisir de vous voir. » Marm.
Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité , mais par un trait d'envie Qui ne saurait souffrir qu'un autre ait les plaisirs Dont le penchant de l'âge a. 'sevré leurs désirs.
Mol.
PROCHE, PROCHAIN; — VOISIN, CONTIGU, ADJACENT, ATTENANT, JOIGNANT. Qui n'est pas loin, qui est, près ou à peu de distance.
Proche et prochain ont été distingués l'un de l'autre dans la Ire partie, p. 260 et 261. Ils ont cela de particulier par rapport à voisin et à leurs autres synonymes suivants , qu'ils impliquent l'idée de mouvement, et peuvent se dire du temps et de tout ce qui arrive. Une chose est proche ou prochaine, qui approche ou dont on approche. Il crut les ennemis fort proches de lui (d'Al.); il se retira dans un château qui était proche (Vert.); elle n'a fait qu'entrer dans la chambre prochaine (Rac.) ; le temps de leur malheur était proche (Boss.); sentir sa mort prochaine (Laf.); un danger prochain (Roll.).
Voisin, latin vicinus , de vicus , village, quartier, rue, signifie proprement du même village, du même quartier, de la même rue, et ne regarde que la situation : une montagne voisine d'un fleuve. Un lieu voisin n'est point éloigné; un lieu proche ou prochain est tel , qu'on y ar-
rivera prochainement : on demeure (Regn.), on e-t enterré (Roll.) dans un lieu voisin; on arrive (J. J.), on aborde (Montesq.), on mène quelqu'un (Rac. , Laf.) dans un lieu proche ou prochain. D'autre part, on ne dit pas qu'une époque, une saison, une disgrâce est voisine, absolument, ou, d'une manière relative, qu'elle est voisine d'une autre ou d'autre chose. Enfin, le substantif voisin ne se prend qu'au propre et désigne quelqu'un à côté de qui on habite; au lieu que nos proches et notre prochain sont des hommes avec lesquels nous entretenons des relations abstraites de parenté ou de charité. — II est vrai que voisin s'emploie aussi au figuré ; mais au bien il n'exprime encore aucune idée de temps et de mouvement : ce discours emphatique est voisin du galimatias (Acad.); ou bien, au lieu de qualifier la chose qui est près d'arriver, il s'applique à la personne qui va la subir : un homme, dont la ruine est proche ou prochaine, est voisin de sa ruine.
Une autre différence à remarquer , et la seule quelquefois à laquelle on ait égard, c'est que proche et prochain supposent des objets moins considérables que voisin, a Qu'on fasse réflexion combien, dans un camp, dans une maison, on est mal informé des faits particuliers qui se passent dans un camp voisin , dans une maison prochaine. » Volt, a Le moulin le plus proche et le marché voisin sont pour ce paysan les bornes de l'univers. » J. J.
A l'égard de tous les mots qui suivent, voisin marque le genre ; mais il a cela de propre d'abord, qn'il se dit principalement des hommes, et non pas exclusivement des objets : peuples , princes, États voisins, a Les vices de l'homme le rendent quelquefois inférieur aux bêtes, dont il est plus voisin que de l'homme par ses indignes inclinations. » Roll. Ensuite, chacun de ses synonymes suivants a sa nuance distinctive.
Contigu , contiguus , de cum tangere , être en contact avec, indique un grand voisinage, ou plutôt un contact, a On peut présumer que les deux continents sont contigus, ou du moins trèsvoisins vers le nord à l'orient de l'Asie, » Buff. « Lorsqu'on rompt la pierre , et qu'on en sépare la coquille, on observe toujours que la pierre a reçu l'empreinte ou la forme de la surface avec tant d'exactitude , qu'on voit que toutes les parties étaient exactement contiguës et appliquées à la coquille. » In. « Je n'attribuerai point à Dieu une présence corporelle en chaque lieu ; car il n'a point une superficie conliguë à la superficie des autres corps. » Fén, a Les rues étaient bordées de maisons qui n'étaient point contiguës, ayant de chaque côté un vide qui les séparait les unes des autres. » Roll.
Adjacent, adjacens, est un terme spécial de géométrie et de géographie. En géométrie on appelle angles adjacents des angles immédiatement contigus l'un à l'autre , de manière à avoir un côté commun. Hors de là, le mot adjacent ne se dit guère qu'en parlant de la position respective des différentes parties de la terre. « Il y a plusieurs îles adjacentes à la Grèce fort connues dans l'histoire. » Roll. a Le consul manda au