‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 703 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tout mon cœur de prendre la conduite de notre barque. » Mol. « Contrains-les d'entrer ne veut dire autre chose , sinon , priez , conjurez , pressez, obtenez. » Volt. « J'avais cent fois remontré, prié, pressé, conjuré, et toujours inutilement. » J. J. « Je l'ai prié, pressé, conjuré, boudé, baisé, je lui ai pris les deux mains, je me serais mise à genoux s'il m'eût laissé faire : il ne m'a pas même écoutée. » Id.

3° Invoquer, implorer.

Invoquer et implorer ont pour accessoire de se rapporter à l'objet. Aussi, à la différence de leurs synonymes précédents , prennent-ils bien le mot qui exprime cet objet pour complément direct : invoquer, implorer le secours de Dieu ou de quelqu'un. Ils supposent d'ailleurs une situation critique qui exige qu'on nous vienne en aide ; et par là leur signification se trouve étroitement déterminée. Nous prions, nous supplions ou conjurons quelqu'un de faire toutes sortes de choses , de nous laisser tranquilles ou en repos , par exemple; quand nous l'invoquons ou que nous l'implorons, c'est toujours afin qu'il nous assiste , afin qu'il use de sa puissance en notre faveur.

Invoquer, invocare, c'est appeler à son secours ; implorer , in plorare , pleurer à ou vers , ou se tourner vers quelqu'un en pleurant , c'est appeler à son secours en cherchant à toucher, étant dans une position déplorable ou digne de pitié. Bourdaloue reproche aux chrétiens d'invoquer les saints pour des biens temporels, pour être plus heureux et plus opulents; et quand nous invoquons une loi ou le droit commun, c'est sans supplication et sans nous trouver en général dans une position à verser des larmes. Mais des prisonniers qu'on égorge implorent la pitié et la bonne foi de leurs assassins (Boss.); on implore la clémence , la miséricorde. — On invoque en priant simplement , quelquefois même sans prier , auquel cas c'est un droit qu'on revendique; on implore toujours en priant, et même en suppliant. « J'oserai donc non implorer la protection des princesses , mais invoquer leur justice. y> Beaum. a L'homme est naturellement obligé d'invoquer et d'implorer continuellement le secours divin. » D'Ag.

Dans cet asile saint elle incoque à genoux

La faveur de ses dieux, qu'elle implore pour vous.

Volt.

PRIER à dîner , INVITER à dîner , (PRIER de dîner). Faire l'offre d un dîner.

Dans l'expression prier à dîner , prier ne signifie plus, comme primitivement, demander une grâce ou demander quelque chose comme une grâce, avec soumission et humblement; c'est un terme de pure civilité qui , par l'abus qu'on a fait des mots prier et prière , a fini par marquer de la familiarité et du sans-façon. « On fait dire à Jésus , qu'il ne faut pas prier ses amis à dîner quand ils sont riches. » Volt, a Retiré chez lui, Babouc envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. Il en vint deux fois plus qu'il n'en avait demandé. » Id. a Sylla ordonna qu'un hôte donnerait à chaque soldat

logé chez lui quatre dragmes par jour, et qu'il lui donnerait à souper à lui et à tous ses amis qu'il voudrait prier. r> Roll. Mme de Sevigné dit au sujet de son ami Corbinelli, bel esprit que se disputaient plusieurs sociétés , uniquement pour égayer leurs repas : a Je ne le vois plus.... Si quelquefois le matin je ne me trouvais à son passage quand il va à l'un des trois ou quatre dîners où il est tous les jours prié, je ne le reconnaîtrais plus. »

Inviter, latin invitare , suppose, au contraire, de la considération et de la cérémonie. « Philippe de Macédoine se prépare à célébrer à Èges , avec une magnificence incroyable , les noces de Cléopâtre sa fille. Il y avait invité toutes les personnes les plus considérables de la Grèce. » Roll. « L'empereur Othon II voulait régner. Il entre donc dans Rome ; il y invite à dîner les principaux sénateurs et les partisans du consul ; on dit qu'il les fit tous égorger. 55 Volt. « Le roi Christiern II invita à souper dans son palais deux évêques, tout le sénat, et quatre-vingt-quatorze seigneurs.... Tous les convives furent massacrés. » Id. — « Socrate dit à Aristodème : Seriez-vous d'humeur à venir aussi souper chez Agathon, quoique vous ne soyez point prié?... Homère feint que Ménélas vint au festin d'Agamemnon sans être invité. » Rac.

D'autre part, inviter, comme on peut le voir par les deux derniers exemples de Voltaire , est seul propre à désigner une manœuvre ou un artifice pour faire venir, pour attirer. « Un autre galant, s'y prenant mieux , engageait une vieille comédienne de ses amies à m'inviter à souper chez elle où il ne manquait pas de se trouver. » Les.

Prier de dîner équivaut à prier à dîner , sauf une légère différence qui a été indiquée dans la Ire partie, p. 62.

PRINCIPE , ÉLÉMENT. Les principes et les éléments d'une chose sont ce qui la fait être , les causes ou les fondements de son existence.

Mais principe, latin principium, dont la racine est prx. avant, a une signification plus étendue : il exprime tout ce qui préexiste à un objet et lui donne l'être. Élément, du latin alimentum, aliment , nourriture , substance , désigne seulement ce qui constitue l'objet , la matière qui le compose. Le principe peut être abstrait; l'élément est concret.

Outre les atomes, c'est-à-dire les éléments, Épicure admet encore un autre principe, qui est le vide , « mais il ne le considère pas comme un principe de composition des corps. » Fén. L'élément est toujours un principe de composition des corps. De même Aristote reconnaît comme principes des choses naturelles et la matière et la privation; à propos de quoi Fénelon ajoute cette remarque : « Aristote ne considère pas la privation comme un principe de composition des corps, mais comme un principe externe de leur production. » Elément de production ne se dit pas. La chaleur est le principe et non l'élément de la vie. Dieu est un principe et non un élément des choses. « La physique est celle qui ex, plique les principes des choses naturelles, et les propriétés des corps ; qui discourt de la nature

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux. » Mol. Dans les systèmes de certains philosophes grecs, le feu, auquel ils donnent le nom et le rôle de Dieu, est moins un principe qu'un élément, dit Condillac , en propres termes , car ce n'est toujours qu'une matière très-subtile dont les parties produisent toutes choses par leurs transformations et leurs combinaisons. L'homme a deux principes, Dieu et la terre; en tant qu'âme, il est en Dieu , comme dans son seul principe et sa seule cause ; tout le reste est tiré des éléments; car tout le reste est terrestre et corporel (Boss.). — - « Albert le Grand enseignait les principes du chaud, du froid, du sec et de l'humide. » Volt. « Aristote tient que tous les corps terrestres sont composés de quatre éléments , la terre , l'eau , l'air et le feu. » Fén.

PRINCIPES , ÉLÉMENTS , —RUDIMENTS. Notions sur une science ou un art.

Les principes sont des règles , des préceptes , quelque chose de général qui s'adresse à des esprits qui réfléchissent et raisonnent. « Personne n'a connu mieux que Dumarsais la métaphysique de la grammaire ; personne n'a plus approfondi les principes des langues. » Volt. ce Quittez les recueils modernes, et étudiez fort sérieusement toute la suite et tous les principes de la religion dans ses sources. » Fén. Les éléments, au contraire, sont quelque chose de simple, de sensible , de matériel , en quelque sorte , qui est bon pour les commençants. On enseigne à des domestiques les éléments du salut (Bourd.), à des enfants, qu'on catéchise , les éléments de la religion (Boss., Roll.). «Nous sommes encore dans les préludes de notre science; ne souhaitons pas de demeurer dans ces premiers éléments. » Boss. « Ignorait-elle les premiers éléments de la religion qu'on enseigne aux plus petits enfants dès qu'ils savent parler? » Fén. — ce Mes réponses dérivent immédiatement des premiers principes de la justice et des premiers éléments du bon sens. » J. J. a Pour ce qui regarde l'art oratoire, les principes généraux, les premiers éléments sont en tout temps et en tous lieux les mêmes. » Lah. « Les Grecs et les Romains donnaient un temps considérable et une application particulière à l'étude de leur propre langue , au lieu qu'il est très-rare que nous apprenions la nôtre par principes.... Chez les Romains, l'unique emploi des grammatistes ou littérateurs était d'enseigner aux enfants les premiers éléments de la langue grecque ou latine. » Roll. ce La même année parurent les Institutes de Justinien ; c'est, un livre qui contient les éléments et les principes du droit romain. » Id.

Quelquefois même les éléments n'ont rien de théorique , sont concrets , pour ainsi dire , résultent d'observations particulières, a En attendant le sacre, on amusa le roi (Louis XV) de l'attaque d'un petit fort dans le bout de l'avenue de Versailles , et à lui montrer ces premiers éléments militaires. » S. S. Voltaire parle d'un enfant qui en contemplant le ciel apprit par lui-même les premiers éléments de l'astronomie, et, à

quelques lignes de là, il rappelle que Galilée expliqua les véritables principes de l'astronomie devant le doge et les sénateurs de Venise sur la tour de Saint-Marc.

Les rudiments sont les éléments les plus élémentaires, ceux qui ne font que débrutir ou dégrossir : ce mot vient du latin rudis , brut, grossier, inculte, ignorant, ce II a fallu beaucoup de temps pour que des hommes doués d'un talent singulier, aient formé et enseigné aux autres les premiers rudiments d'un langage imparfait et barbare. » Volt, ce Ignace de Loyola n'ayant pu apprendre en Espagne les premiers rudiments de la grammaire , il alla se mettre en sixième, dans Paris, au collège de Montaigu. » Id. « De ces rudiments informes (exclamations formées de voyelles) il y a un chemin immense pour arriver à la syntaxe. » Id. ce Ce sont là les rudiments de la philosophie , qui sont loin , je l'avoue , du génie de nos sophistes. » Lah. Les rudiments , c'est-à-dire l'a b c.

PRIVÉ, APPRIVOISÉ. Ces deux mots se disent des animaux soumis au pouvoir de l'homme par opposition à ceux qui en sont indépendants.

Grammaticalement, ce sont deux participes. Néanmoins , comme dans d'autres acceptions , privé est un adjectif pur, et que d'ailleurs le verbe priver auquel il correspond est peu usité en comparaison d'apprivoiser, privé a une signification tout adjective , il marque un état , une qualité, et ne rappelle point d'action. Apprivoisé, au contraire, a toujours avec le verbe d'où il dérive un rapport qui se présente nécessairement à l'esprit. L'animal privé est tel ; 1 animal apprivoisé a été rendu tel. En disant qu'un animal est prive, vous attirez sur ses qualités toute l'attention ; en disant qu'un animal est apprivoisé, vous faites allusion à son caractère antérieur, aux efforts qu'il a fallu faire pour le changer, à l'action et au talent de celui qui l'a changé. Un animal est plus privé qu'un autre , et mieux apprivoisé ; un animal est fort privé, et très-bien apprivoisé, ce Le magot ne s'apprivoise qu'avec peine et ne se prive jamais parfaitement. » Buff.

De là résulte une autre différence qui saute aux yeux et la seule qui ait été signalée par les synonymistes, c'est que les animaux privés le sont quelquefois naturellement , et que toujours les animaux apprivoisés ont été apprivoisés , domptés , réduits par l'homme. « Les cochons d'Inde sont naturellement doux et privés. » Buff. « Il n'est point d'oiseau libre dans les champs qui se montre aussi privé que la bergeronnette, qui fuit moins et moins loin, qui soit aussi confiant, qui se laisse approcher de plus près. » Id. Nos bœufs, nos chevaux, nos chiens, nos canards, nos oies, nos pigeons, nos cygnes sont des animaux privés : bien qu'ils remontent à des individus qui ont été apprivoisés , ils ne l'ont point été eux-mêmes , ils sont nés dans l'état de domesticité. Les lions et les ours apprivoisés ont été eux-mêmes apprivoisés. «. Quoique l'ours paraisse doux pour son maître , et même obéissant lorsqu'il est apprivoisé, il faut toujours s'en défier et le traiter avec circonspection, » Buff.

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