DEUXIÈME PARTIE
Bizarre s'emploie plus proprement au physique , en parlant de l'extérieur , de la forme , et , dans le sens abstrait , il dénote un ridicule plutôt qu'un défaut , une manie plaisante ou inoffensive, une irrégularité qui excite à rire, plutôt qu'un dérèglement odieux ou un mal qui inspire la crainte. Couleur, forme, habit, plumage, mode bizarre (Acad.). a Comme il est accoutré! son habillement est bizarre.» Dest. « On ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. » J. J. « On trouve en Laponie une race d'hommes d'une figure bizarre. » Buff. « Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs. » Mol. Un âne ne va point de sa bizarre voix Défier aux chansons les oiseaux dans les bois.
Boil.
RAVAGER, DÉVASTER, DÉSOLER, RUINER, SACCAGER, FOURRAGER , INFESTER. Causer du dommage , les armes à la main.
Ravager , de rapax , qui saisit rapidement , qui ravit , qui enlève de force et emporte avec précipitation, exprime l'impétuosité et l'instantanéité de l'action. Le ravageur fond comme un torrent sur un pays et y laisse partout des traces de sa fureur. « Des peuples barbares, dit Mentor à Aceste , viennent comme un torrent du haut des montagnes pour inonder votre ville et pour ravager tout votre pays. » Fén. a Peut-on appeler autrement que fureur ce mouvement impétueux qui poussait Alexandre dans des pays éloignés et inconnus pour les ravager?» Roll. a Aétius, qui défit Attila dans les Gaules , ne put l'empêcher de ravager l'Italie. Les îles de la mer Adriatique servirent de retraite à plusieurs contre sa fureur. » Boss. a Turenne permit à sa cavalerie de ravager la Lorraine. On y fit tant de désordres que l'intendant lui écrivit et lui parla souvent pour arrêter ces excès. » Volt.
Dévaster , devastare, rendre désert par la destruction tout un vaste pays , annonce une action qui s'applique à une grande contrée , où on ne laisse rien subsister , ni hommes ni choses. « Le czar Pierre engagea Charles XII dans des pays qu'il avait fait dévaster. » S. S. a Chirac ne mit rien au jardin des simples , n'y entretint quoi que ce soit , en tira pour lui la quintessence , le dévasta, et en mourant le laissa en friche, en sorte qu'il fallut le refaire et le rétablir comme en entier. » Id. « L'empereur Charles-Quint fut obligé de sortir de ce pays dévasté. » Volt. « Des barbares, Gépides, Francs, Germains, inondèrent l'Italie. Tout l'empire occidental était dévasté et déchiré par des sauvages. » Id. a Le royaume d'Allemagne ne fut pas dévasté, et , pour ainsi dire , anéanti , comme le fut celui de France, par ce genre particulier de guerre que lui firent les Normands et les Sarrazins. » Montesq. « N'a-t-on pas vu de ces débordements de l'espèce humaine , des Normands , des Alains , etc. , sortir tout à coup de leurs antres, tout opprimer, ravager les cités , renverser les empires, et après avoir détruit les nations et dévasté la terre, finir J par la repeupler d'hommes aussi nouveaux et plus i barbares qu'eux? » Buff.
Désoler, desolare, d'où desolatus , rendu seul,
délaissé , abandonné ou privé de consolation (solatium), est le seul de ces mots qui ait un caractère moral, qui se rapporte au sentiment. Ce qui désole fait éprouver de la désolation, un sort funeste, un désastre; c'est un fléau, quelque chose de déplorable. « Tant de troubles affreux ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans. » Fén. a D'horribles dévastations désolèrent l'Angleterre. » Volt, « Les descendants du grand Noushirvan, indignes d'un tel père, désolaient la Perse par des guerres civiles et par des parricides. » Id. a Quelle place (dans GEdipe) pour la galanterie que le parricide et l'inceste qui désolent une famille , et la contagion qui ravage un pays! » Id. <t On voit ici la désolation des Juifs vivement représentée par la comparaison d'une belle et riche campagne que la grêle aurait désolée ; mais on va voir quelque chose de plus affreux. » Boss. a Dieu nous afflige des mêmes misères. Tant de malheurs publics qui désolent les États, tant de fléaux..., ne sont-ce pas souvent les effets de la licence des peuples? » Bourd.
La peste sévit dans le pays qu'elle ravage; elle dévaste de grandes contrées , toute une partie du globe ; dans le pays qu'elle désole elle répand la désolation, le deuil, une affliction extrême.
Ruiner , de ruina , ruine , chute , marque l'épuisement des ressources, l'entier appauvrissement. C'est d'ailleurs un terme abstrait qui , au lieu de peindre l'ennemi à l'œuvre , signifie froidement le résultat des excès de la guerre. * Ce pays est toujours désolé; le siège de la citadelle de Tournai continue.... Tout ce pays est ruiné sans ressource par les troupes , quelque bon ordre que nos généraux tâchent de faire garder. » Fén. « Charlemagne visita en personne tous les pays ruinés (par les ravages des Normands et des Sarrazins) pour remédier à ces désordres et réparer la perte des siens. » Boss. « Lorsque toute la campagne fut ruinée et toutes les villes détruites, on regarda ces malheurs comme ne laissant plus aucune ressource. » Roll. a Timoléon fournit aux villes ruinées par la guerre tous les moyens de se relever. » Id.
Saccager, mettre à sac, c'est piller en employant le fer et le feu , comme le font des soldats dans une ville qu'ils viennent de prendre d'assaut. « Cromwell rançonna, pilla, saccagea pendant la guerre, et fit observer les lois pendant la paix, » Volt, œ Des habitants du Palatinat se réfugièrent dans les pays voisins , pendant que le soldat brûlait et saccageait leur patrie. » Id. « Au même temps que les princes et les barons chrétiens baignaient de sang le royaume de Naples , la Grèce , etc. , l'Asie était saccagée par les Tartares. » Id. a Les villes n'étaient pas moins saccagées , les villages brûlés (par les barbares). » Montesq. a. Jésus-Christ annonça que des étrangers assiégeraient Jérusalem, qu'ils la pilleraient, qu'ils la saccageraient, qu'ils la renverseraient de fond en comble. » Bourd. a Les députés des alliés se plaignirent que leurs terres étaient brûlées et saccagées par les Étrusques du voisinage. » Roll.
Fourrager veut dire aussi faire du butin , mais non plus dans une ville où on met tout à feu et à
SYNONYMES Â RADICAUX DIVERS
sang pour s'emparer des richesses , de l'or , de l'argent et des autres effets précieux; c'est faire main-basse sur les fourrages, les grains, les moissons , toutes les récoltes. « Les soldats de Coriolan fourragèrent le territoire des ennemis, coupèrent les grains et firent la récolte l'épée à la main. » Vert. « Une partie des Gaulois se disperse pour fourrager la campagne et piller les bourgs. » Roll. « Les Gaulois revenaient chargés de butin après avoir couru et fourragé tout le pays. » Id. a L'empereur, qui commençait à manquer de vivres, s'avançait lentement; mais un ordre mal exécuté lui ouvrit un pays qui n'avait pas encore été fourragé. » Boss. « En automne on prend beaucoup de chardonnerets parmi les oiseaux de passage qui fourragent alors les jardins. » Buff.
Infester, latin infestare , est fréquentatif dans les deux langues : il indique, non pas une seule expédition , mais une suite de coups de main ou d'actes d'hostilité. « La Sicile était infestée par les descentes continuelles des Arabes. » Volt. t Les villes étaient sans police , les chemins impraticables et infestés de brigands. » Id. aCrassus réprima les courses de quelques montagnards qui de temps en temps infestaient la plaine. » Roll. « Timoléon purgea toute la Sicile des tyrans qui l'avaient si longtemps infestée. » Id. « Pompée venait de purger les mers des pirates qui les infestaient. » Id.
1° RÉALISER , EFFECTUER ; — 2° EXÉCUTER , ACCOMPLIR. Faire être quelque chose qui avait été envisagé d'avance , le réduire à l'acte , y donner suite.
Mais d'abord on réalise et on effectue ce qui a été conçu : ces deux mots regardent l'entendement, et signifient transporter du monde de la pensée dans celui des objets. On exécute et on accomplit ce qui a été décidé : ces deux mots ont rapport à la volonté et signifient la traduire en actions, faire que ce qui a été arrêté soit. Je réalise ou j'effectue, je vois se réaliser ou s'effectuer un projet dont l'idée m'était venue; j' 'exécute ou j'accomplis un projet dont j'étais convenu avec moi-même ou avec un autre , en conséquence d'un parti pris par moi ou par quelque autre à qui j'obéis : on exécute et on accomplit, mais on ne réalise ni on n'effectue , une résolution ou un ordre.
["Réaliser, effectuer.
Réaliser , rendre réel , c'est donner l'existence hors de l'esprit; effectuer, c'est en venir à l'effet. Si vous réalisez, la chose est, prend corps, se matérialise en quelque sorte , comme quand vous réalisez votre fortune, des chimères ou des abstractions. Si vous effectuez, la chose se fait, se passe : on effectue un changement , une révolution, une prédiction, des menaces. Réaliser implique un objet, quelque chose qui est; effectuer annonce un fait, quelque chose qui arrive. C'est une chose que vous faites être en réalisant, et c'est à une action que vous en venez en effectuant. Quand vous réalisez vos promesses , vous donnez l'objet prorais , vous ne vous contentez pas d'en avoir inspiré l'idée et l'espérance ; quand vous les effectuez , vous ne vous en tenez pas aux paroles ,
vous faites ce que vous avez promis de faire. Ce qui se réalise prend place parmi les réalités ou les existences, cesse d'être seulement en idée, en théorie ou fictif; ce qui s'effectue se passe, arrive et cesse d'être attendu.
2° Exécuter , accomplir.
Exécuter convient pour toutes sortes de choses , particulièrement pour les plus petites, comme une partie déplaisir (Laf.), un stratagème (Mol.), des fourberies (Bourd.), les ordonnances d'un médecin (Mal.). Accomplir paraît plus propre pour celles qui sont grandes , extraordinaires , pompeuses ; aussi est-il plus usité en poésie : accomplir des prodiges (Rac. , Laf.) , une cérémonie (Laf.). « Pour accomplir les plus grandes choses, rien ne devait manquer à ce digne fils (le prince de Condé) que les occasions. » Boss.
Voilà le châtiment de sa basse avarice,
De Yoir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse. Mol.
Ensuite , exécuter ne contient rien que de physique dans sa signification, et se rapporte aux moyens qu'on emploie; mais accomplir se dit surtout bien de l'œuvre ou de la conduite d'un agent moral. On accomplit un précepte (Mal.), un devoir (Boss.), le sacrifice de ses affections (Rac); on ne les exécute pas. Le serviteur qui exécute votre ordre s'y prend de telle manière ; celui qui accomplit votre ordre s'en acquitte avec telle disposition, docilement, fidèlement, votre volonté fait loi pour lui. — « Les bêtes, sans raisonner, exécutent à toute heure ce qui paraît demander le plus de choix et de justesse. »
FÉN
Une esclave empressée,
Qui courait de Roxane accomplir le désir,
Aux portes du sérail a reçu le visir. Rac.
RECEVOIR , ADMETTRE. Donner accès ou entrée.
Recevoir, c'est accueillir, laisser ou faire entrer. Admettre, c'est, comme permettre, accorder la permission , la faculté, la liberté. Recevoir a rapport au fait , et admettre au droit. On est reçu partout où on a accès ; on n'est admis que dans les sociétés dont on est reconnu capable de faire partie. Celui qui est reçu entre ; celui qui est admis est jugé digne d'entrer , ou il entre en même temps que et parce qu'il est jugé digne d'entrer. « Romulus reçut les peuples vaincus comme membres de l'État , et les admit à tous les privilèges des sujets naturels. » Roll. « Ceux qui étaient admis à l'audience de Tarquin le Superbe , loin d'y être reçus avec un favorable accueil, ne trouvaient dans son abord qu'un regard farouche et des paroles menaçantes. » Id. a Celui qui veut être admis dans ma maison , y sera reçu s'il est sage et utile. » Volt.
Cette distinction est si véritable que quelquefois il y a de la distance entre l'admission et la réception. On est admis dans une société, à la chambre des députés , par exemple , ou à l'Académie, du moment qu'on est déclaré avoir les pouvoirs nécessaire? ou un mérite suffisant; on n'est reçu qu'au moment de l'installation. Il y a plus : on peut être admis sans être jamais reçu; en sorte que la faculté ne devient pas effective. Le sénat ayant consenti à ce que les plébéiens