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commun, laisse encore à désirer, elle nous semble préférable à celles qui ont été proposées ou seulement indiquées parles philosophes. Ce n'est, si l'on veut, qu'un cadre, mais c'est un cadre complet où rien d'essentiel n'est omis; ce sont des généralités, mais "des généralités précises et non pas vagues. Ce sont des lumières données d'abord et tout d'un coup, des idées préalables nécessaires pour aller en avant. C'est un commencement de science qui met sur la voie, et sans lequel on ne saurait procéder avec connaissance de cause. C'est même en plusieurs points un abrégé d'observations fécondes auxquelles on n'aurait peutêtre pas été conduit par une autre route. Du reste, on peut tirer du langage commun, interrogé de cette manière, des instructions semblables, nonseulement sur les erreurs , mais encore sur beaucoup d'autres questions philosophiques qui ont quelque rapport aux affaires et aux intérêts ordinaires de la vie. Au lieu du sujet que nous avons choisi, nous aurions pu en prendre vingt autres.
Mais ne ravale- 1- on pas la philosophie, ne la condamne-t-on pas à un rôle subalterne et indigne d'elle, en la faisant descendre à des considérations philologiques, à des comparaisons de mots, à des distinctions synonymiques ? Et puis , à quoi peut-on arriver de cette façon , si ce n'est à imposer au philosophe, au début de ses recherches, les préjugés du vulgaire ? Objection inévitable , déjà résolue par tout ce qui précède , mais à laquelle il convient de répondre encore, en finissant, d'une manière directe et catégorique.
D'abord il n'y a pas, pour aller à la vérité, de voie basse et méprisable; et, pour ce qui concerne le langage en particulier, les plus grands philosophes, Platon et Aristote dans l'antiquité, Leibnitz et Bacon dans les temps modernes, n'ont pas dédaigné de le prendre pour objet de leurs méditations. Qu'on lise, par exemple, le Cratyle et le Sophiste de Platon, ou la Métaphysique d'Aristote, on sera convaincu d'une chose, c'est que non-seulement les sophistes, ces hommes dévoués par profession à l'étude et à l'enseignement des ressources de la parole , mais encore les plus illustres penseurs de la Grèce , s'appliquaient à bien saisir les lois du langage et les significations des mots; jusque-là que leurs observations en ce genre servent de fondement à la plupart de leurs théories philosophiques. Quant à la nature des résultats obtenus en comparant les termes philosophiques synonymes, afin d'en faire sortir les idées qui y sont contenues, ces idées, avons-nous dit déjà, sont les opinions ou la philosophie du sens commun sur les choses auxquelles ces termes se rapportent. Or il ne faudrait pas s'imaginer que ce soient toujours des vues de l'esprit instinctives, confuses, grossières, et qui proviennent des réflexions du vulgaire. C'est, au contraire , presque toujours ce que le sens commun a adopté des pensées des philosophes et des écrivains les plus autorisés comme étant incontestable et conforme au sentiment que tous les hommes ont de la vérité. D'où il suit qu'en consultant d'abord les mots de leur science, les philosophes ne font autre chose au fond que commencer par recueillir ce qu'il y a d'avéré en philo -
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sophie , au jugement du sens commun; et c'est là tout au moins une préparation très-utile aux recherches qu'ils entreprennent.
Une question fort importante en philosophie est celle de savoir si la droite raison nous défend absolument d'agir en vue de nous-mêmes. Le rigorisme du xvne siècle est bien connu. Dans la chaire et dans les livres il n'est question que d'abnégation et de détachement; on veut que l'homme se renonce luimême ; on lui fait un crime de songer à son bonheur , de désirer et de rechercher ses propres avantages. Les moralistes s'accordent tous à regarder l'amour-propre comme le principe de tous les vices. Qu'est-il besoin de rappeler avec quelle sévérité ce sentiment d'affection pour nous-mêmes est proscrit par Pascal, Nicole, Arnaud et les autres écrivains de Port-Royal? Ils vont jusqu'à s'interdire l'emploi du mot moi , tant ils trouvent haïssable ce que ce mot désigne; et leur exemple est suivi par des penseurs étrangers d'ailleurs à leur parti, tel que Malebranche. Mais cette opinion forcée et exclusive ne rendait qu'imparfaitement la réalité. Une réaction était inévitable. Elle ne tarda pas à s'opérer au xvme siècle, et, comme il arrive toujours, on donna dans l'excès contraire; on avait dit trop de mal de notre attachement à nous-mêmes; désormais on en dit trop de bien : « Car l'esprit humain , comme dit Luther , jessemble à un paysan ivre à cheval: quand on le relève d'un côté, il retombe de l'autre. » Le renoncement à nous-mêmes fut dès lors considéré comme une chimère, et l'amour-propre exalté. Suivant la nouvelle doctrine, l'homme né avec la seule faculté de sentir , s'aime d'abord ; rien de plus légitime que cet amour, puisque nous le tenons de l'auteur de notre être, et il n'y a pas de morale véritablement possible, sinon celle qui repose sur ce fait, le seul primitif.
Heureusement le sens commun, ce grand maître en fait d'éclectisme, sait mettre à profit les éclaircissements des philosophes sans partager leurs passions. Il reconnaît en nous , avec le xvne siècle , un principe personnel d'action moralement blâmable, lequel nous porte à nous comparer aux autres, à nous préférer à eux, à les combattre, à les exclure, à nous faire le centre de tout. Mais aussi, il fait aux philosophes du siècle suivant leur part : il approuve dans une juste mesure, et sans incliner vers l'excès opposé, leur protestation contre l'excès d'austérité, et, pour ainsi dire, le fanatisme des doctrines antérieures. Il regarde et pose comme démontrée l'existence en nous d'un sentiment d'affection pour nous-mêmes innocent et légitime, nécessaire à notre conservation, qui nous fait rechercher notre bien sans nous mettre en rapport avec les autres , sans que nous voulions que tout se subordonne à nous , les choses et les personnes. Ainsi passent au rang des croyances constantes les résultats des deux écoles , mais après le retranchement de leurs exagérations ; et le sens commun consacre la distinction de ces deux amours de nous-mêmes en les désignant par des expressions qui, malgré leur synonymie apparente, laissent apercevoir à un esprit impartial et instruit de sa iangue la différence désormais incontestable des faits dont ils sont les signes. Ce sont, d'une part, amour-propre, à peu près seul usité au xvne siècle, et, de l'autre, amour de soi, qui n'a été que