INTRODUCTION. LXXXIII
plus tard employé communément : en sorte que le progrès de la science morale s'est fait sentir dans la langue, sinon par l'introduction d'un mot, au moins par son usage plus fréquent et mieux entendu. Amour-propre , dont la seconde partie donne en effet l'idée d'une possession exclusive , de quelque chose qui nous appartient sans que les autres y puissent prétendre, continue à représenter ce principe personnel d'action odieux, antisocial, qui, réfléchi, devient égoïsme, qui fait qu'on rapporte tout à soi exclusivement aux autres , et qui a justement excité au xvne siècle d'unanimes censures ; tandis que , comme il n'y a rien dans amour de soi qui marque comparaison et préférence de nous aux autres, c'est l'expression qui convient, et que l'usage a admise pour rendre ce sentiment irrépréhensible , dont le xviir siècle a eu raison de prendre la défense , et en vertu duquel nous recherchons notre bien et fuyons notre mal sans .rivaliser avec autrui, sans exiger de lui des préférences. Au reste, au xvnr3 siècle même, un philosophe, qui, malgré son goût pour le paradoxe, prend quelquefois le parti du bon sens contre les extravagances de ses contemporains, J. J.Rousseau, a su donner des deux expressions dont il s'agit ici une interprétation conforme à la pensée du sens commun. Dans son Emile , et au commencement de ses Dialogues, il signale Y amour de soi comme un sentiment bon, absolu, qui ne regarde qu'à nous, qui est content quand nos vrais besoins sont satisfaits, qui est compatible avec les passions douces et affectueuses, qui même les produit; et, Y amour-propre, comme un sentiment relatif, par lequel on se compare, qui demande des préférences, qui n'est jamais content, et d'où naissent les passions haineuses et irascibles.
Donc , à l'avenir , quiconque voudra de nouveau traiter la question devra demander aux mots, qui viennent d'être examinés, la solution du sens commun. Celle-ci a une origine que la philosophie ne peut désavouer; car elle résulte des idées des philosophes eux-mêmes , corrigées et réduites à leur juste valeur. De même , sur beaucoup d'autres sujets , le sens commun a déposé dans les mots des décisions visiblement formées de ce que les penseurs et les écrivains les plus éminents de la nation en ont dit de plus raisonnable et de plus vrai ; et, au lieu de dédaigner ces lumières, les philosophes ne sauraient mieux faire désormais que de les recueillir soigneusement et de s'y conformer. Dans aucun pays , du reste , on n'est plus disposé que chez nous à admettre cette conclusion. Ce qui figure au commencement du Discours de la méthode et en tête de la Logique de Port-Royal, deux traités philosophiques les plus français qu'il y ait, c'est le sens commun ou le bon sens.