DEUXIÈME PARTIE
logue de Fénelon , Socrate reproche à Timon « son humeur sauvage et une certaine tristesse de tempérament , » et Alcihiade se moque ce de sa vertu farouche et critique. »
Une femme d'une vertu sauvage s'enfuit à la moindre déclaration.
Il n'était point de belle
Qui n'employât ce qu'elle avait d'attraits
Pour le gagner, tant sauvage fût- elle. La.f.
Polyphème se plaint dans Lafontaine de ne pouvoir apprivoiser l'humeur sauvage de Galathée.— Une femme d'une vertu farouche s'effarouche, c'est-à-dire s'irrite, s'emporte, se gendarme. C'est , d'une part , l'effet de la timidité et de la crainte ; de l'autre , celui de la fierté et de la colère. « Minerve et Diane sont si farouches qu'on ne leur oserait dire un mot de galanterie. » Laf.
L'humeur sauvage empêche d'être communicatif et liant. L'humeur farouche rend bourru , fâcheux. Pour s'apprivoiser, le sauvage a besoin qu'on l'enhardisse, qu'on le familiarise avec le monde , et le farouche , qu'on lui donne des sentiments de douceur. Sauvage indique une qualité négative, qui fait qu'on s'abstient, et farouche, une qualité positive, un principe d'action, une passion qui agite l'âme et la pousse violemment à certaines actions. « La jalousie est parmi les passions violentes la plus farouche. » Boss.
Le sauvage et le farouche sont également solitaires. Mais sauvage a plus de rapport au fait même de vivre seul, et farouche aux dispositions qui portent à vivre ainsi. En sorte que souvent on est sauvage parce qu'on est farouche , ou qu'on a | l'humeur farouche, « Le culte divin unit ensemble les hommes que leurs passions farouches rendaient sauvages et incompatibles sans ce lien ! sacré. » Fén. « Je ne suis plus sauvage pour ' vous : vos peines m'ont ôté mon humeur farouche. » Id.
Enfin, c'est le défaut de culture, d'usage du monde , l'ignorance , l'inexpérience , qui font qu'un homme est sauvage, qu'il a l'air, les manières ou les mœurs sauvages. On est farouche par caractère , par un vice d'humeur.
SAVANT, DOCTE, ÉRUDIT , HABILE. Qui a acquis beaucoup de connaissances par l'étude.
Savant est de tous ces mots le plus usité et le plus général. Docte, laîin do dus , ne se dit guère qu'en parlant de l'antiquité et de ce qui s'y rapporte : la docte antiquité (Volt.); les doctes sœurs, les muses (Id.); Denys d'Halicarijasse , le plus docte des historiens (Boss.); le docte Servius (Boil.). « Pour le grand savoir et la multiplicité des connaissances, Varron et Pline, qui sont les plus doctes écrivains des Latins , paraîtraient de médiocres savants devant nos Bignon , nos Scaliger, nos Saumaise, nos père Pétau. » Boil. — D'ailleurs , docte s'emploie parfois dans un sens ironique ou en plaisantant. « Bochart et les autres doctes ont beau charger leurs gros livres de systèmes et de mots phéniciens et chaldéens qu'ils n'entendent point , ils n'en nagent pas moins dans une mer d'ignorance qui n'a ni fond ni rive. » Volt. « Rochemore vous appelait furie , mais c'était par antiphrase, comme disent les doctes, -a In
C'est à leurs doctes mains (de ces indignes panégyristes), si l'on veut les en -croire,
Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire. (Discours au roi Louis XIV). Boil.
A quoi il faut ajouter encore qu'on est savant dans tout, et, par exemple, dans les affaires, et qu'on est proprement docte dans le dogme , en théologie : Fénelon proposait au duc de Bourgogne d'admettre dans son conseil quelques évêques pieux, savants, modérés: et de ne nommer au pape pour le cardinalat que des hommes doctes et pieux.
Érudit, latin eruditus, a été introduit dans notre langue au xvme siècle. Il signifie , non pas comme docte, un savant ancien ou quelque chose de savant dans l'antiquité , mais un homme savant dans ce qui concerne l'antiquité. Le docte Cassiodore (Boss.) était un savant du vie siècle; les érudits de la renaissance nous ont rendu les auteurs anciens intelligibles. Un docte ouvrage est un ouvrage savant écrit par un ancien, ou écrit à la manière des anciens , et , dans ce dernier cas, c'est presque toujours une expression plus ou moins ironique; un ouvrage érudit témoigne d'une grande connaissance de l'antiquité, de ses livres, de ses monuments, de ses mœurs, de ses usages , de ses fables , etc. — De plus , le docte , comme le docteur, est savant en matière de dogme , de doctrines , d'opinions , il sait ce qu'il faut croire ; Y érudit est savant en faits, en mots , en textes , il sait ce qui a été dit , écrit ou pratiqué : l'un nous guide , l'autre nous instruit du passé. « Scaliger prouve assez bien que le cirns de Virgile n'est point l'alouette.... Mais cela n'indique pas que le cirris soit une espèce de héron ; et Scaliger applique tout ce qu'il dit du cirris à l'aigrette. C'est ainsi que des discussions érudites, faites sans étude de la nature, loin de l'éclairer, n'ont servi qu'à l'obscurcir. » Buff. « Les restituteurs de la littérature ancienne ont rendu les auteurs intelligibles.... La profession d' érudit a dû perdre de sa considération à mesure qu'elle est devenue plus facile et moins importante. » Marm. a Les travaux des érudits pour éclaircir les faits, pour fixer les époques, pour expliquer les monuments et les écrits des anciens. » Id. « L'art d'écrire l'histoire ne peut se perfectionner qu'après tous les autres : il faut qu'il y ait eu des compilateurs laborieux, des érudits qui aient travaillé avec quelque critique.» Cond. a Tel était le sort des érudits du xve et du xvie siècle : sans goût, ils se trouvaient dans l'impuissance d'en acquérir, parce qu'ils n'avaient pas le public pour juge. » Id. a Du temps des Médicis, l'antiquité inspira une espèce d'idolâtrie. Les érudits et les commentateurs formèrent un peuple de superstitieux. » Lah. « Les érudits de l'Académie des inscriptions sont-ils tous en état de bien écrire ? » Id. « Le poëte et le philosophe regardent Y érudit comme une espèce d'avare qui ne pense qu'à amasser sans jouir, et qui entasse sans choix les métaux les plus vils avec les plus précieux. » D'Al.
Le savant, le docte et Y érudit savent: Yhabile sait faire. On considère les premiers comme pourvus d'un grand nombre d'idées, comme in-
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
tellectuellement riches , et le dernier comme agissant, comme artiste, à l'œuvre, comme déployant un certain talent. « Selon la supputation des plus habiles chronologistes, l'intervalle entre ces deux temps doit avoir été environ de quarante ans. » Boss. « Tu ne prendras pas le nom de Dieu en vain : les plus habiles interprètes croient que cette loi défend le parjure. » Volt. « Horace préfère pour l'instruction les deux poëmes d'Homère aux livres des plus habiles philosophes. » Roll. « Le sentiment ne peut se connaître que par expérience; mais il est donné aux habiles d'expliquer sans peine les causes cachées qui l'excitent. » Vauv.
SAVOIR, SCIENCE, DOCTRINE, ÉRUDITION, LITTÉRATURE. Instruction acquise par l'étude : un homme est célèbre par son savoir, par sa science , par sa doctrine , par son érudition , par sa littérature ; ou il a beaucoup de savoir , de science , de doctrine , d'érudition , de littérature.
Savoir et science , déjà distingués l'un de l'autre dans la Ire partie, p. 23, expriment l'idée commune de la manière la plus générale. Avec du savoir ou de la science , on sait , on connaît , on est éclairé ou instruit en quelque genre que ce soit , particulièrement en physique et en mathématiques.
La doctrine est le savoir ou la science d'un docteur, d'un homme qui enseigne (qui docet), qui dogmatise , surtout en religiou , en morale ou en droit. Avec beaucoup de savoir ou de science, on a l'esprit très-cultivé, on n'ignore rien ; avec beaucoup de doctrine , on rend des décisions sûres , conformes aux vrais principes ou aux dogmes. « A considérer les Pères, ces saints docteurs , en qualité de savants , il faut n'avoir ni goût , ni discernement pour ne point admirer l'étendue de leur doctrine. » Bourd. « La manière dont saint Augustin manie la sainte doctrine est toujours d'aller à la source et au plus sublime. » Boss. « On regarde Thomas Morus comme un sage rempli de clémence et de bonté, ainsi que de doctrine. Erreur. » Volt. « Les uns cherchent des définitions , des divisions , des tables et de la méthode : ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu, quelle différence se trouve entre la valeur, la force et la magnanimité, les vices extrêmes... : toute autre doctrine ne leur plaît pas.... Il s'en trouve qui, persuadés que toute doctrine des mœurs doit tendre à les réformer.... » Labr. « Des avocats trop pressés de plaider préviennent par une ardeur indiscrète la maturité le l'âge et celle de la doctrine. » D'Ag. — D'aillé 1rs doctrine , latin doctrina , a bien vieilli dans ce sens. On ne l'emploie plus guère qu'en parlant de l'antiquité ou en termes de théologie. « Ce torrent d'éloquence, ces sources de doctri?ie , qui ont inondé autrefois la Grèce et l'Italie , qu'étaient-elles devenues pendant plusieurs siècles? » D'Ag. « Il faudrait donc que "chacun allât s'instruire dans les écoles de théologie : ce serait multiplier étrangement les docteurs, et, à force de doctrine, renverser toute l'économie du monde. » Bourd. « Si on cessait d'apprendre le latin, que deviendraient tant d'ou-
vrages écrits en latin, tant de livres excellents dans tous les genres de doctrine ? » Lah. — Ou bien c'est un mot ironique qui exprime quelque chose de magistral et de pédantesque, selon l'idée peu avantageuse que l'on se fait des docteurs dans le monde. Un grand appareil de doctrine (Bourd.). « Qui me garantira de confondre la ciguë avec le cerfeuil et le persil ? La moindre cuisinière en saura là-dessus plus que nous avec notre doctrine. » J. J.
Je vous crois grand latin, et grand docteur juré. Mais , dans un entretien qu'avec vous je destine, N'allez point déployer toute votre doctrine,
Faire le pédagogue
Laissez donc en repos votre science auguste , Et que votre langage à mon faible s'ajuste. Mol.
L'érudition est le savoir ou la science de l'érudit, de celui qui connaît les écrits et les monuments anciens , tout ce qui y est contenu , tout ce qui les concerne, qui les interprète, et peut, au Lesoin, les citer. Grotius, Rabelais, Pierre Pithou , Bayle , Fréret , ont été célèbres par leur érudition, ainsi que la plupart des hommes qui ont contribué à la renaissance des lettres en publiant , en commentant , ou en traduisant l'antiquité grecque ou latine. « L'étude des antiquités a ses dangers. Il y a une sorte d'érudition obscure et mal conduite , qui ne s'occupe que de questions également vaines et épineuses. » Roll. « L'abbé Banier explique les différentes sources de la Fable avec beaucoup de solidité et d'érudition. » Id. « Il est des savants peu estimables, en qui le bon sens paraît comme accablé sous le poids d'une fatigante érudition.» D'Ag. «Si M. Simon ne louait en Grotius que Y érudition, cette louange ferait voir seulement que personne n'a plus cité de passages des auteurs sacrés et profanes , puisqu'il en est chargé jusqu'à l'excès. » Boss. « Au xve siècle, le fanatisme de l'érudition se saisit des esprits ; et on ne connut plus d'autre mérite que d'entendre le grec et d'écrire en latin. » Cond. « Corneille, Racine et Despréaux en savaient trop pour prétendre au titre de savant; et si on leur eût parlé d'une vaste érudition , ils auraient renvoyé cet éloge aux Mabillon et aux Montfaucon. » Lah. « L'érudition de Voltaire est presque partout mensongère , en histoire , en antiquités, en philologie, en philosophie. » Id.
La littérature ressemble beaucoup à Vérudition : elles n'ont l'une et l'autre aucun rapport à la conduite et aux intérêts ordinaires de la vie.
Mais la littérature consiste dans la connaissance des ouvrages d'esprit, des livres ou des compositions littéraires qui se considèrent uniquement sous le point de vue du beau. Avec de la littérature on ne sait pas ce que les scoliastes ont dit d'Homère , mais on sait ce qu'a dit Homère , on n'a pas confronté les diverses leçons de Juvénal et d'Aristophane, mais on sait Aristophane et Juvénal (Marm.). L'érudition suppose des recherches qui aboutissent à satisfaire la curiosité; la littérature suppose des lectures qui développent le goût. Racine et Boileau , qui ont si bien imité les anciens, avaient de la littérature ; Crébillon n'en avait guère, il lisait peu (Lah.), et maître Adam, qui devint poëte dans m boutique,