‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 744 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

sont la sagesse , le détachement de soi-même , l'éloignement des voluptés.

La sobriété est commandée par la médecine dans l'intérêt de la santé. « Faire garder un régime de sobriété exacte dans la convalescence. » Fén. «Ce qui me coûte le plus, à l'égard de l'entretien du corps , est une sobriété raisonnable. y> Bourd. — La frugalité est commandée par l'économie et peut dégénérer en avarice. « Il n'y eut jamais de peuple où la frugalité, où l'épargne , où la pauvreté aient été plus longtemps en honneur que chez les Romains. » Boss. « Son avarice se montrait par la frugalité de sa table. » S. S. « S'il vit frugalement , ce n'est ni par mortification, ni par sobriété.... C'est pour amasser de l'argent. » Les. « Les prodigues prennent toujours la frugalité pour une avarice infâme. » Fén. — La tempérance est commandée par la morale.

On peut être sobre sans être ni frugal , ni tempérant ; car l'homme sobre supplée quelquefois à la quantité par la qualité; il cherche les bons morceaux , il est friand , il savoure , quoique avec mesure, des mets délicats, exquis. De même , on peut être frugal sans être ni sobre ni tempérant; car à une table frugale on peut suppléer à la qualité par la quantité , on peut être gourmand et faire un usage immodéré d'aliments communs et grossiers. Toutefois la frugalité enferme d'ordinaire la sobriété, apparemment parce que la simplicité et la grossièreté des aliments sont peu propres à exciter un violent appétit. La tempérance exclut la friandise et la gourmandise : elle retranche tout excès dans la qualité comme dans la quantité , ce qui fait qu'elle est seule une vertu.

A elle seule convient le titre de vertu par une autre raison, c'est qu'elle bride la sensualité, comme dit Bossuet, c'est qu'elle exige des efforts et impose des privations. On peut être sobre par tempérament, par raison de santé, ou même par raffinement de sensualité , car, suivant Fénelon , a la sobriété rend la nourriture la plus simple très-agréable. •» « Le sage est sobre par tempérance, le fourbe l'est par fausseté. » J. J. « On peut être frugal par la nécessité de sa fortune , par la simplicité de ses goûts ou par économie. Nul n'est tempérant qui ne travaille à l'être par un motif tout moral.

Il existe encore une assez notable différence entre la frugalité, d'une part, la. sobriété et la tempérance , de l'autre. La frugalité est objective; elle caractérise les objets dont use le sujet, comme la nourriture , la table , les repas , la manière de vivre , et ce n'est que par extension et ultérieurement qu'on attribue de la frugalité à l'homme lui-même. Au contraire, la sobriété et la tempérance sont subjectives ; elles s'attribuent directement au sujet et ne s'attribuent qu'à lui; elles lui sont inhérentes, elles en dépendent, et servent à le faire connaître. D'ailleurs, la frugalité peut très-bien être la qualité de tout un peuple , tandis que la sobriété et la tempérance sont purement individuelles. A l'origine , et avant les inventions du luxe, tous les peuples ont mené une vie frugale , les Ronnins particulièrement.

Montesquieu prétend que l'amour de la frugalité est aussi essentiel dans une république que l'amour de l'égalité , et que pour qu'on y aime l'égalité et la frugalité, il faut que les lois les y aient établies. Il dit aussi que le peuple, à Rome , demanda sans cesse une nouvelle distribution des terres; « qu'il la demanda dans le temps où la frugalité , la parcimonie et la pauvreté faisaient le caractère distinctif des Romains, comme dans les temps où leur luxe fut porté à l'excès. »

SOCIABLE, AIMABLE. D'un bon commerce, avec qui on ne hait pas de vivre ou d'avoir des rapports.

C'est l'idée exprimée simplement et sous sa forme négative par sociable. Aimable y ajoute beaucoup, et désigne une qualité positive. On peut avoir société avec l'homme sociable ; il n'est pas insociable , impraticable , farouche , aigre , chagrin , inaccessible. « Il y a des hommes d'un naturel fier et intraitable, qui doivent soutenir cette vertu austère et farouche jusqu'à la mort. Il y a une autre vertu plus douce et plus sociable. » Fén. « Il n'y a point de personnes plus sociables, plus civiles , plus accommodantes que les personnes vraiment dévotes et vertueuses : et si, au contraire, l'on en voit de chagrines, de farouches, d'inaccessibles, c'est à elles-mêmes qu'il faut s'en prendre.» Bourd. « Cet homme, qui vous paraît si doux, si sociable, fait tout le monde sans distinction, et vit seul comme un loup-garou. » J. J. Mais non-seulement on peut approcher de l'homme aimable, non-seulement il ne repousse pas, mais encore il plaît, il attire , il émeut en sa faveur , il gagne les cœurs , on en est charmé. «. En Angleterre, sous Charles II, on vit changer insensiblement la férocité atrabilaire de tant de factieux en des mœurs plus sociables par l'effet du caractère aimable du roi, dont la douceur et les grâces prévalurent. » Volt. «■ Le duc de Bourgogne avait le goût de l'étude, et je voulais lui donner celui d'une solide conversation , pour le rendre sociable et pour l'accoutumer à connaître les hommes dans la société.... Son humeur s'adoucissait dans de tels entretiens : il devenait tranquille , complaisant , gai , aimable ; on en était charmé. » Fén. « Trajan vivait en bon et sociable citoyen dans une aimable familiarité. » Id.

On voit par ce dernier exemple que Y amabilité réside davantage dans les manières , dans l'accueil, dans des procédés ou des démarches par lesquelles on s'efforce de plaire. Aussi est-ce quelquefois une qualité factice ou affectée : on dit faire Yaimable. De cette acception particulière et toute relative à'aimable naît entre ce mot et celui de sociable une nouvelle différence signalée par Duclos. Il définit l'homme sociable : le vrai citoyen, celui qui a les qualités propres au bien de la société, savoir la douceur du caractère, l'humanité , la franchise sans rudesse , la complaisance sans flatterie , et surtout le cœur porté à la bienfaisance; au lieu que l'homme aimable, celui du moins à qui de son temps on donnait ce titre , lui paraît être un homme indifférent sur le bien public et sur celui des particuliers , uni

SYNONYMES A RADICAUX DIVERS

quement appliqué à plaire , n'aimant personne , n'étant aimé de qui que ce soit, plaisant à tous, et souvent méprisé et recherché par les mêmes gens. Yauvenargues, dans ses Conseils à un jeune homme, fait de l'homme aimable une peinture toute pareille. Aimable, étant ainsi entendu, indique non plus la perfection , mais l'abus de la qualité marquée par sociable.

SOI , LUI. Pronoms personnels de la troisième personne.

Soi n'annonce qu'une personne indéterminée , quelqu'un , tout homme , ou un certain genre de personnes :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Laf. Lui marque une personne déterminée et particulière : un lion , pris dans des rets, eut besoin d'un plus petit que lui, savoir d'un rat qui parvint effectivement à le délivrer. Soi répond à on ou à tout autre mot semblable , générique et vague ; lui répond à il : on peut faire quelque chose pour soi; mais Ëpicure allait trop loin, il faisait tout pour lui. Être trop mécontent de soi , est une faiblesse ; vous direz de quelqu'un en particulier qu'il a la faiblesse d'être trop mécontent de lui. Chacun pense ksoi, chacun pour soi , prendre garde à soi , quiconque n'aime que j soi est indigne de vivre , c'est ainsi qu'on parle | en général quand on ne désigne pas spécialement telle ou telle personne; autrement, il faudrait mettre lui à la place de soi : votre frère pense à lui continuellement, c'est pour lui qu'il travaille , il n'aime que lui : qu'il prenne garde à lui. « Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs ; ainsi le juste ne prend rien pour soi du monde ni des applaudissements du monde, mais seulement pour ses passions desquelles il se sert comme maître. » Pasc. a II n'y a point de jouissance plus délicieuse que celle de soi-même quand on y porte un cœur content de lui. » J. J.

Telle est la règle. Elle est rigoureuse en ce qui concerne l'emploi de soi dans les phrases d'une généralité absolue , où il s'agit d'un sujet tout à fait indéfini : ce serait une grande faute alors d'y substituer lui. Dans un temps de peste on songe à soi seul; essayez de dire à lui seul, et vous sentirez à l'instant une impropriété aussi choquante que si vous vouliez dire amour de lui pour amour de soi.

Mais quelquefois soi remplace lui dans les propositions particulières et doit y être employé de préférence.

C'est d'abord quand il y est question d'une chose , et non d'une personne , les choses étant des sujets moins précis, moins caractérisés, d'une individualité plus indécise que les personnes. Les remords que le crime traîne après soi. Un bienfait porte sa récompense avec soi. L'aimant attire le fer à soi.

C'est ensuite , toujours conformément à la règle, quand la proposition, quoique particulière, est sentencieuse plutôt qu'historique, didactique plutôt que narrative, significative de l'idéal et du possible plutôt que du réel. « Un particulier qui prend une charge, dès là n'est plus à soi, mais au public. » Bourd. a Un

homme peut parler avantageusement de soi lorsqu'il est calomnié. » Volt. « Il suffit pour rendre l'âme misérable de l'obliger de se voir et d'être avec sot.» Pasc. Phèdre aime Thésée, non pas Thésée tel qu'on l'a vu , mais tel qu'on dépeint les dieux,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.

Rac.

— L'orgueilleux a trop bonne opinion de soi; on a reproché à Cicéron d'être orgueilleux , d'avoir trop bonne opinion de lui.

C'est encore lorsque lui serait équivoque , comme dans cette phrase : ce jeune homme , en remplissant les volontés de son père , travaille pour soi : si on disait travaille pour lui , on ne saurait si le jeune homme en question travaille pour ses intérêts ou pour ceux de son père.

C'est enfin quand il s'agit d'exprimer une action qui tombe sur le sujet de la proposition, au lieu de passer au delà et d'aller aboutir à une autre personne. Harpagon a un fils appelé Cléante : il n'amassait pas pour soi signifiera pour Harpagon ; pour lui voudra dire pour Cléante.

Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.

Ou mon amour me trompe, ou Zaïre aujourd'hui,

Pour l'élever à soi descendrait jusqu'à lui. Volt.

SOIGNEUSEMENT, CURIEUSEMENT. Sans négligencev, d'une manière diligente, pleine d'application et d'exactitude.

Soigneusement regarde des choses à faire, il est pratique. « En prenant soin des lévites, Néhémias leur fit soigneusement garder les règlements de David. » Boss. a L'église de Châlons que ce prélat avait si soigneusement et si longtemps gouvernée. » Lo. « C'est pour fléchir la colère de Dieu sur les morts que nous devons soigneusement nous employer. » Pasc. « Ces cirques devraient être soigneusement rétablis. » J. J. a II n'a pas dépendu de moi d'être un peu plus soigneusement vêtue. » Id. Mais curieusement se dit à l'égard de choses à connaître , il est spéculatif. « La cause de l'arc-en-ciel a été de tout temps si curieusement recherchée par les bons esprits , et si peu connue, que....» Desg. «Je m'informe ! curieusement de tout le détail de sa vie. » Vaut. « Pourquoi ramasser curieusement des choses qui j ne servent de rien à la question?» Boss. «Depuis ! tant de temps qu'on regarde , et qu'on étudie cu- ; rieusement le corps humain. » Id.

Travailler soigneusement ; rechercher curieusement. Soigneusement exprime une manière de traiter les choses, et curieusement indique pro- ; prement l'envie de voir, de savoir, d'apprendre , j de découvrir. Le plus heureux naturel a besoin d'être soigneusement cultivé; les inclinations des enfants doivent être curieusement observées. — On conserve soigneusement ce qui intéresse ou importe, ce qui est bon , utile, avantageux : « L'amour que Marie avait pour sa sainte virginité lui faisait trouver mille douceurs dans les embrassements de son fils , qui la lui avait si soigneusement conservée. » Boss. On conserve curieusement ce qui intéresse la curiosité ou est propre à l'exciter : «Chacun sait combien curieusement

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