DEUXIÈME PARTIE
voyaient pas, un ciel qui leur était inconnu , des plantes et des animaux dont ils ne soupçonnaient pas seulement la possibilité! » Roll. — V étonnement , au contraire , n'a rien que de grand et de fort, c'est une surprise mêlée de stupeur, d'effroi ou de ravissement : ce qui étonne n'est pas seulement quelque chose d'inopiné, d'insolite et d'inouï , qui trouble, parce qu'on ne s'y attend pas, c'est quelque chose de puissant, d'insurmontable , de terrible ou d'admirable dont la vue confond, renverse ou transporte. « Les grandes choses étonnent. » Labr. « Il se trouve des âmes dures et impitoyables, qu'il faut ébranler par ces vérités étonnantes (des anathèmes). » Mass. « Cette négligence m'étonne et m'épouvante, c'est un monstre pour moi. » Pasg. a On l'entend aujourd'hui, cette voix sainte et terrible (de Jésus- Christ) qui étonne la nature et qui console l'Église. » Id. a En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme , et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature , et regardant tout l'univers muet, j'entre en effroi. » Id. « 0 nuit désastreuse ! ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est mortel» Boss. « J'amènerai sur cette ville des maux horribles, en sorte que tous ceux qui les écouteront, leurs oreilles leur tinteront (Yétonnement et de frayeur. » Id. a Après une conduite si hardie et des sentiments si généreux (de la part de saint Pierre) , une parole Y étonne , une simple fille le fait trembler. » Bourd. a II y a dans le mystère de la prédestination certains points qui sont auiessus de nos connaissances , qui nous étonnent et qui nous effrayent. » Id. a Phèdre (fille de Pasiphaé) étonna le soleil, comme avait fait sa mère. » Montesq. « Défait du maréchal de Villeroy, Dubois crut avec raison devoir profiter de Yétonnement et de la stupeur où cet événement avait jeté toute la cour. » S. S.
Tout changement brusque, non préparé, surprend ; une révolution étonne:. Vous êtes surpris de la délicatesse d'un travail, étonné de la grandeur d'une entreprise. Un trait d'esprit vous surprend , un coup de génie vous étonne. Molière surprend par de fines plaisanteries ; Corneille étonne par la peinture de la grandeur romaine. On éprouve le plaisir de la surprise , quand on entend un bon mot, ou qu'on assiste pour la première fois à la représentation d'une bonne comédie ; on est saisi (Yétonnement, quand on entend les menaces de l'Écriture contre les méchants , ou qu'on envisage des difficultés qui paraissent invincibles1.
\ . A l'idée de forte impression, qui lui est commune avec étonnement , consternation ajoute celle d'affliction , qui Lui est particulière. De là la différence de ces deux mots que Girard a comparés ensemble. V étonnement ne ee prend pas toujours en mauvaise part , il aboutit quelquefois à l'admiration et au ravissement; la consternation annonce toujours quelque chose de fâcheux qui abat et porte au désespoir : le génie nous étonne , une catastrophe nous consterne. Que si Y étonnement est causé aussi par un mal , c'est par la vue d'un mal à venir, et non , comme d ordinaire la consternation, par l'effet d'un malheur arrivé :
La surprise est donc plus faible que Yétonnement, c'est un commmencement, un premier degré, le fait passager auquel succède parfois l'état appelé étonnement. On est surpris et étonné. « L'âme, investie des rayons de la divinité, éblouie de sa clarté, pénétrée de sa présence, est surprise, étonnée, épouvantée, ravie en admiration de son infinie grandeur. » Boss. « Lorsque les hérétiques commencent à paraître, la surprise et Yétonnement , où tous les peuples sont jetés, fait voir que leur doctrine est nouvelle.» Id. a Tout le monde était surpris et étonné, nonseulement du nombre de ces galères, mais de leur grandeur.» Roll. <x II sauta de son fauteuil, de surprise et (Yétonnement. » Marm. — L'objet qui surprend n'étonne pas , si l'âme n'en est point déconcertée , si son trouble ne dure pas ou ne va pas jusqu'à suspendre l'action de ses facultés, a Le duc de Vendôme parut tout à coup au parlement,-sans que personne s'y attendît, et prit subitement sa place. Le parlement se trouva si surpris et en même temps si étonné , qu'il n'osa dire mot. » S. S. « M. le duc d'Orléans marquera sa surprise , et plus encore son étonnement et son embarras de l'opiniâtre résolution des états à demeurer dans le salon. » Id.
La surprise est toute objective , toute produite par l'événement; au lieu que Yétonnement dépend en partie du sujet. De là vient qu'on ne dit pas se surprendre , mais seulement s'étonner. La surprise est en raison de l'étrangeté du fait; Yétonnement, en raison aussi des réflexions ou de la force de caractère de la personne. « Consalve alla au rocher où Zayde avait accoutumé d'être ; il fut surpris de ne l'y pas trouver ; néanmoins il ne s'en étonna point; il la chercha jusqu'au port. » Delaf.
Enfin , on est plutôt surpris à la vue ou à la première vue; et étonné, en entendant parler les personnes, ou à la réflexion. « Les archers voyant venir à eux don Quichotte , s'arrêtèrent pour l'attendre ; mais s'il les surprit par son air et son habillement, il les étonna bien davantage, lorsqu'il leur cria d'une voix menaçante.... » Les. ce La duchesse de La Vallière fit hier profession.... Elle était d'une beauté qui surprit tout le monde ; mais ce qui vous étonnera , c'est que le sermon de M. de Condom ne fut point aussi divin qu'on l'espérait. » Sév. « Quand nous vîmes que M. Chupin le proposait sérieusement, et que les Montausier l'approuvaient, je ne puis vous représenter notre surprise ; elle ne cessa que pour faire place à Yétonnement que nous donna la to-
et la vue de ce mal inspire des craintes à l'esprit , fait hésiter ou reculer, mais sans abattre, sans accabler l'âme et la pénétrer de douleur. Des menaces, des difficultés aperçues tout à coup étonnent, a Ne prêcher pas les hautsmystèresdelacommunicationavec Dieu aux âmes encore impures qui ont besoin qu'on les étonne, qu'on les effraye. «Boss. ce Je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de notre entreprise. Elle m'étonne, lui dis-je. » Pasc. L'altente d'un malheur affreux et inévitable consterne. « Au jardin des Olives, Jésus-Christ est dans la crainte, dans la tristesse, dans une telle consternation, qu'il sue sang et eau dans la seule considération de son supplice. » Boss.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
lérance de cette proposition par Mlle d'Alerac. » Id. a A son premier aspect , ma surprise fut grande (tant la maladie l'avait changé) , et mon étonnement encore plus dès la première conversation. » S. S.
1° SURPRIS, ÉTONNÉ, CONSTERNE, ÉTOURDI , CONFONDU, INTERDIT, DÉCONCERTÉ;— 2° ABA- SOURDI , STUPÉFAIT (STUPÉFIÉ), PENAUD, ÉMERVEILLÉ , ÉBAHI , ÉBAUBI. Ces mots marquent l'effet produit sur l'âme par quelque chose qui la frappe inopinément.
Ils se divisent naturellement en deux classes : les uns appartenant à la langue ordinaire , et les autres n'étant que du langage familier, cette circonstance suffit pour mettre entre eux une différence notable.
1° Surpris, étonné, consterné, étourdi, confondu , interdit , déconcerté.
Surpris, pris sur le fait, au dépourvu, exprime particulièrement la surprise , l'imprévu : l'homme surpris était loin de s'attendre à ce qu'il éprouve. Étonné, comme frappé du tonnerre, annonce une forte impression, un grand ébranlement : l'homme étonné est fortement ému, en bien ou en mal. Consterné, de consternere, abattre, se prend toujours en mauvaise part et emporte l'idée d'accablement et de grande douleur : l'homme consterné est en proie à la tristesse et découragé. On est surpris d'une nouvelle ou d'une chose quelconque à laquelle on n'était point du tout préparé ; étonné de quelque chose de grand, d'extraordinaire, de puissant, de terrible ou d'admirable : consterné d'une perte, d'un désastre ou d'une ruine prochaine, dont on est désolé , désespéré. Voy. Surprendre , étonner , consterner, article précédent.
Étourdi, mis dans l'état d'un étourdi, d'un homme imprudent, inattentif, irréfléchi, comme fou, signifie simplement qui a le sens troublé. œ La haine et la crainte sont des passions trèsviolentes. Elles donnent à l'esprit des secousses imprévues qui l'étourdissent et qui le troublent.» Mal. a Je paraphrasai ces propos avec tant de force que Mme la duchesse d'Orléans en demeura étourdie, et convint que ces considérations méritaient des réflexions.... Ayant eu le temps de reprendre ses sens, elle entra en quelques débats. » S. S. « Le tumulte, la surprise, la crainte , les avaient comme étourdis , et mis tout hors d'eux-mêmes. » Roll.
Au sortir de Pharsale un si grand capitaine (César) Saurait mal son mélier s'il laissait prendre haleine, Et s'il donnait loisir à des cœurs si hardis De relever du coup dont ils sont étourdis. Corn.
Confondu, de confondre, brouiller, mêler ensemble , mettre en désordre , est comme le superlatif d'étourdi , et suppose le comble du trouble.
J'entends un horrible murmure ; Le temple est ébranlé !... Quoi! toute la nature • S'émeut à son aspect! et mes sens éperdus Sont dans le même trouble et restent confondus/
Volt.
— D'ailleurs , confondre a cela de propre , qu'il implique , comme confus , l'idée de honte , l'idée d'une faute du sujet tout à coup révélée. Vénus
fut confondue, quand Vulcain la fit voir brusquement en flagrant délit d'adultère (Volt.). Tremblante , confondue ,
Devant qui désormais puis-je lever la vue? Id. a Quelle fut notre surprise , j'ajouterai notre honte, de trouver M. de Larochefoucauld seul jouant aux échecs avec un de ses laquais ! La parole en manqua à M. de Chevreuse et à moi. M. de Larochefoucauld s'en aperçut et demeura confondu lui-même. » S. S. « Et, s'il était enfin convaincu d'être un imposteur , il s'est flatté de sortir néanmoins de cette affaire, confondu, très-peu lui importe, mais impuni, mais triomphant. » J. J. « Lorsqu'on produisit la peau du mulet avec toutes les autres pièces justificatives , il devint pâle comme un criminel confondu. » Les.1.
Interdit , familièrement interloqué , arrêté pendant la parole, ou qui est empêché de parler, indique proprement le silence ou l'impuissance de dire un mot à cause du trouble causé par la surprise. « En amour un silence vaut mieux qu'un langage. Il est bon d'être interdit; il y a une éloquence du silence qui pénétre plus que la langue ne saurait faire. » Pasg. « Sa surprise égalant la mienne , nous demeurâmes tous deux interdits et muets. » Les. <c D'où vient, prince , que vous ne dites mot, et semblez interdit? » Mol. « J'avais, ce me semblait, cent choses à vous dire; et maintenant que j'ai la liberté de vous parler, je demeure interdit, et la grande joie où je suis étouffe toutes mes paroles. » Id. « Il n'appartient qu'à vous seul, Seigneur, de vous louer. Ainsi mon âme étonnée , confuse , interdite, demeure en silence devant votre face. » Boss. « Sa langue s'attache à son palais et ne peut plus proférer aucune parole ; il demeure interdit, immobile et presque sans vie. » Fén. « Quel silence indomptable ! quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite?» Vauv.
Lui, surpris, interdit, et ne sachant que dire....
Regn.
D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte !
Un tel excès d'horreur rend mon âme interdite :
Tant de coups imprévus m'accablent à la fois,
Qu'ils m'ôtent la parole, et m'étouffent la voix.
Rac.
Mais quoi ! sans me répondre ,
Vous détournez les yeux, et semblez vous confondre!
■Ne m'offrirez-vous plus qu'un visage interdit? (Bérénice à Titus). Id.
Si celui qui est interdit ne sait plus que dire, celui qui est déconcerté , c'est-à-dire dont on a rompu les mesures , ne sait plus que faire , quel dessein suivre , à quel moyen recourir, ou quelle contenance tenir, a Ulysse alors se jette sur la troupe, déconcertée de la mort de leur chef. » Fén. « Pendant que les Romains assiégeaient Ca-
-I. Confus, que M. Guizot a comparé avec interdit et déconcerté , en diffère encore plus que confondu. Il exprime un état tout subjectif, qui ne résulte pas d'une impression reçue du dehors, mais du sentiment d'une faute commise par la personne même qui l'éprouve. Voy. Confus, confondu, Ire partie, p. 276, 277.