DEUXIÈME PARTIE
de toutes parts, par une espèce d'effusion. C'est pourquoi émaner est le seul de ces verbes dont on se sert à l'égard de ce qui part du pouvoir ou de l'autorité. Un acte qui émane ou émané de la puissance, de la volonté souveraine , du prince , de l'autorité (Acad.). « Les lettres émanées canoniquement de la chaire de Saint-Pierre. » Boss. a Ces lois passagères ne subsistent qu'avec la puissance dont elles émanent.» Volt, ce La royauté renferme en soi toute l'autorité et la puissance des autres magistratures qui émanent d'elle. » Roll. Des principes pouvant être considérés comme féconds , on dit bien métaphoriquement que des conséquences en découlent ou en dérivent; on ne dit point qu'elles en émanent, ce dernier mot est réservé pour les choses douées d'activité et de puissance.
TERME, LIMITES, BORNES. Ces mots signifient où les choses doivent s'arrêter , la fin qu'elles doivent avoir : « Les Romains tenaient qu'il y avait une divinité particulière qui présidait aux bornes, aux limites des terres, et ils l'appelaient le dieu Terme. » Acad.
Terme est facile à distinguer de limites et de bornes. 11 donne l'idée d'un but à atteindre , et convient en parlant de choses en mouvement, qui ont un cours : le terme est jusqu'où les choses doivent aller. Limites et bornes font plutôt concevoir une enceinte, et indiquent jusqu'où les choses doivent s'étendre. « Demeurés depuis plus de deux mille ans à tous les termes où ils étaient •parvenus , les Chinois sont restés médiocres dans
les sciences Le respect pour leurs anciens
maîtres leur prescrit des bornes qu'ils n'osent passer. 53 Volt. On ne va pas au delà du terme; on se contient , on se renferme dans les limites et dans les bornes. Le terme est prochain ou éloigné: les limites et les bornes sont plus ou moins étroites. On dit proprement le terme d'une course ; et les limites ou les bornes d'un royaume. Terme s'emploie de préférence au singulier, parce qu'il désigne quelque chose d'unique , un point opposé au point de départ; limites et bornes affectent, au contraire, le pluriel, parce qu'ils représentent quelque chose de multiple, d'étendu, quelque chose qui forme une sorte de chaîne ou de contour. «La mort est le terme où aboutissent tous les desseins des hommes. » Bourd. «Vous voilà arrivé heureusement au terme. » Fén. a Jésus-Christ est tombé par plusieurs degrés jusqu'à l'ignominie du supplice.... Mais comme il ne pouvait tomber plus bas , c'était là aussi le terme fatal de ses chutes mystérieuses. » Boss. « Le Kolima paraît être le dernier terme où aient atteint les Russes par ces navigations coupées sans cesse par les glaces. » Buff. « L'excessive grandeur s'écroule sur elle-même ; c'est le terme que les dieux ont mis à nos prospérités. » Marm. «Ce fut une chose rare de voiries succès de Crébillon aller en augmentant , et le poète , semblable aux dieux d'Homère , faire trois pas et arriver au terme. » D'Al.
Limites et bornes ont aussi leurs nuances.
Limites, du latin limes, chemin de traverse, sillon, trace, est pour l'abstrait et la théorie. Mais bornes, c'est-à-dire pierres, et primitivement
monceaux de terre , servant à séparer les champs, exprime quelque chose de concret et se rapporte davantage à la pratique. Louis XIV croyait gouverner, parce qu'il avait réglé les limites entre ceux qui gouvernaient (Fén.); si on se permet d'ébranler les traités de paix , la guerre deviendra un mal sans remède , et toutes les bornes des Etats seront comme en l'air (Id.). On règle les limites; on franchit les bornes, ce Numa fit une divinité de toutes les bornes qui marquaient les limites (des champs) ; dès lors on ne crut pas pouvoir en reculer aucune sans devenir sacrilège.» Cond. « En considérant les discussions du sacerdoce et de l'empire , vous reconnaîtrez les limites des deux puissances. Si vous êtes attentif à ne pas franchir les bornes qui vous sont prescrites , vous en rendrez vos droits plus respectables. » Id. « La miséricorde de Dieu est infinie; mais ses effets ont leurs limites prescrites par sa sagesse : c'est elle qui a prescrit des bornes aux flots de la mer. » Boss. ce II faut que la croix de Jésus soit adorée par toute la terre : parce que sa puissance n'a point de limites, son empire n'aura point de bornes. » Id. «Rien n'est plus difficile à marquer que les limites du devoir de l'avocat et les bornes où se renferme une défense légitime. » Marm.
Le terme est un point ; les limites sont une ligne ; et les bornes, des objets qui, placés à distance les uns des autres , forment comme une barrière.
On approche ou on éloigne le terme; on resserre ou on étend les limites; on avance ou on recule les bornes.
On tend, on aboutit, on arrive à un terme; on marque, on assigne des limites; on met ou on donne des bornes.
TÊTE, CHEF, CABOCHE. Partie du corps animal la plus haute ou la plus avancée , laquelle est le siège du cerveau et des principaux organes des sens.
Tête , du latin testa , test ou têt , pot de terre , carapace , crâne , est le mot commun. Au contraire , chef et caboche , dérivés l'un et l'autre de caput, sont fort peu usités.
Chef ne se dit plus guère qu'en parlant des reliques; le chef de saint Jean. On l'a dit aussi de Jésus-Christ, mais en y joignant une épithète pour le déterminer et le relever, ce Les Juifs mirent à Jésus-Christ une couronne d'épines sur la tête , que l'on enfonçait dans son chef sacré. » Boss. « On enfonce profondément sur son chef sacré une couronne d'épines.... La marque effroyable de royauté dont on l'a couronné déchire son chef auguste : le sang de toutes parts ruisselle sur sa face céleste.» Mass. Hors de là, c'est un terme de badinage.
Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre! (Anselme dans V Etourdi). Mol.
Assez souvent d'un vin bien pris et mal cuvé
Je vous ai vu le cAe/plus lourd qu'à l'ordinaire. (Valentin dans les Mènechmes). Regx.
a Mon maître a le chef mal timbré , il est fou. » Desx. a Cette plume verte vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. » Les.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
Galoche signifie une tête grosse , dure ou solide , et n'est d'usage que dans le discours familier.
Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure.
Mol.
Dans une autre acception , on appelle caboche une espèce de clou à grosse tête.
Au figuré, tête ne peut être confondu avec chef; car l'un s'applique uniquement aux choses et en désigne la partie antérieure , au lieu que l'autre s'applique uniquement aux hommes et les représente comme étant avant d'autres, comme les conduisant. La tête d'un bois, d'un canal, d'un pont, d'un convoi; le chef d'un jury, d'une entreprise , d'une faction. A la tête d'une armée marche le général qui en est le chef, qui la commande en chef. — Quant à caboche , si on dit de quelqu'un, c'est une bonne caboche, cela ne revient pas tout à fait à, c'est une bonne tête. Bonne tête dénote du jugement; et bonne caboche, un bon gros jugement, surtout par rapport aux affaires. C'est la distinction qui évidemment résulte de ce mot du maréchal de Villars sur le maréchal d'Uxelles : J'ai toujours entendu dire que c'était une bonne caboche; mais personne n'a jamais osé dire que ce fût une bonne tête (D'Al.).
On dit qu'elle entend tout, et même les affaires;
Une bonne caboche! Volt.
1° TÊTU , ENTÊTÉ (AHEURTÉ) ; — 2° OPINIÂ- TRE , OBSTINÉ ( ENTIER , MUTIN ). Trop attaché à son opinion ou à sa résolution.
Le têtu et Y entêté ne cèdent point aux conseils , suivent leurs lumières , font à leur tête : a Voilà ce que c'est qu'une jeunesse inconsidérée qui veut agir à sa tête, et qui ne croit pas conseir.» Laf. L'opiniâtre et Yobstiné ne cèdent point aux volontés, aux désirs, aux difficultés, aux attaques , et c'est pourquoi on dit , un courage , un combat, un travail, un mal, des efforts opiniâtres ou obstinés, et non pas têtus ou entêtés: «Câlinât se rend mai ire de Montmélian par un siège opiniâtre.... Guillaume se releva, et continua le combat avec les efforts les plus obstinés. » Volt. Le têtu et l'entêté sont fortement attachés à leurs idées , préoccupés , frappés d'une espèce de folie ; Yopiniâtre et Yobstiné sont fortement attachés à leurs résolutions , agissent , se défendent avec une sorte de fureur. Il faut guérir, désabuser, faire revenir le têtu et Y entêté ; il faut réduire Yopiniâtre et Yobstiné. S'entêter, c'est s'infatuer, se remplir la tête ou l'esprit d'idées auxquelles on tient trop; s'opiniâtrer ou s'obstiner, c'est s'acharner, se mettre à faire une chose opiniâtrement ou obstinément, sans se laisser détourner ou abattre. V entêtement rend indocile, fait qu'on ne consulte q'^e soi, qu'on ferme l'oreille aux avis; Y opiniâtreté et Y obstination rendent invincible , infatigable , persévérant, et font qu'on résiste à tout, qu'on surmonte tout. Il faut prendre garde que la persuasion ne dégénère en entêtement , et la constance ou la fermeté • en opiniâ-
\ . Beauzée et l'Encyclopédie ont eu tort de faire fermeté synonyme d'entêtement et d' 'opiniâtreté , qui expriment sensiblement des défauts.
treté ou en obstination. «Des lors l'ignorance des enfants n'est point entêtée, et leurs désirs ne sont point obstinés. » J. J. Le têtu et Y entêté ne veulent point qu'on les éclaire, qu'on les guide; Yopiniâtre et Yobstiné ne veulent point qu'on les contrarie, qu'on les empêche, qu'on les arrête.
1° Têtu, entêté (aheurté). Trop attaché à son sens, tellement livré à une idée ou à ses idées, qu'on n'écoute rien.
Le têtu l'est absolument, par nature, par caractère. «L'âne est lent, indocile et têtu.» Buff. a Je bénis le ciel de m' avoir fait ours , ermite et têtu, plutôt que philosophe. » J. J. « Il faut leur faire entendre cela (au roi et à la cour d'Espagne) , et y tenir ferme , rien n'est si important. Tout cela est vrai,, répliqua M. le duc d'Orléans; mais ils sont têtus en Espagne. » S. S. « Je connais mon mari, il n'en fera rien : c'est un petit homme têtu, tout propre à se laisser pendre, plutôt que de permettre qu'on me touche du bout du doigt. » Volt. « J'ai présenté au roi votre projet de négociation. Il m'a assuré qu'il sent tout le prix de vos conseils; mais je vous avouerai qu'il y a des articles sur lesquels le roi mon maître est têtu comme un mulet. » Id. « On eut beau remontrer àl'Ingénuquelesusagesavaient changé, il était têtu, car il était Breton et Huron. » Id. L'entêté l'est relativement, par accident, par suite d'une impression reçue, parce qu'il lui est arrivé de se laisser prévenir. Aussi dit-on entêté de quelque chose , au lieu qu'on dit têtu simplement , et jamais têtu de quelque chose. « Les philosophes sont si fort entêtés de toutes ces entités imaginaires, que....» Mal. « J'ai mes secrets aussi bien que notre astrologue dont la princesse Aristione est entêtée. » Mol. « Vous ne le croiriez peut-être pas , entêté comme vous êtes des préjugés de l'Orient. » Montesq. « Il est inconcevable à quel point les Français sont entêtés de leurs modes. » In. — Le défaut du têtu est irrémédiable, c'est une borne contre laquelle la raison vient se briser. «Socrate est têtu comme une mule , dit Xantippe ; j'ai passé ma vie à le tourmenter, je l'ai même battu quelquefois; nonseulement je n'ai pu le corriger, je n'ai même jamais pu le mettre en colère. » Volt. Mais on désabuse quelquefois Yentêté. a Ces philosophes ont quitté les opinions dont ils s'étaient entêtés mal à propos. » Mal.
Venez donc employer votre vivacité, Et déployer votre éloquence,
Pour faire revenir un auteur entêté. Regn. l.
\ . Aheurté ressemble fort à entêté. Mais aheurté9 qui a heurté a ou contre un écueil , et qui y reste accroché, se dit principalement, sinon uniquement, en matière de doctrines ; au lieu qu'entêté peut regarder aussi les choses de goût et de cœur. L'aheurtement est une adhésion , et Y entêtement une sorte d'enivrement. « Les donatistes s'étaient séparés de l'unité par un aheurtement et une insolence inouïe.» Boss. « Ces hérétiques étaient aheurtès à ne vouloir jamais croire que le Verbe, qui était Dieu, fût le même que Jésus-Christ homme. » Id. « Elle ne s'était jamais aheurtée à défendre ces opinions hétérodoxes. » J. J. « Les philosophes du xvne siècle s'aheurteront encore à chercher des connaissances chez les Grecs. » Cond.