DEUXIÈME PARTIE
Quant au sens, labeur est encore particulier par rapport à travail. Il exprime un travail laborieux, qui demande beaucoup de peine, et un travail semblable à celui du labourage , c'est-àdire long , qui ne produit de fruit qu'au bout d'une année , après bien des soins , après toute une suite d'opérations ou de travaux. « Est-ce à nous d'insulter aux savants du xvie siècle , quand nous jouissons du fruit de leur labeur? » Lah.
Bien paraissat la terre être maudite, Car le manant avec peine et sueur La retournait et faisait son labeur. Laf.
Le bœuf vient à pas lents.
Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines, Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines, Ce que Cérès nous donne , et vend aux animaux ;
Que celte suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous
sommes, Force coups. Id.
Il ne faudrait qu'une journée Pour lui voir (à la Loire) entraîner le fruit De tout le labeur d'une année. Id.
TRÈS , BIEN , FORT. Particules qui se mettent devant les adjectifs, les adverbes et les participes pour porter au superlatif la qualité ou l'état qu'ils signifient.
Très est absolu, bien relatif. Quand on dit d'une chose qu'elle est très-bonne ou très-belle . on énonce une vérité objective, indépendante de ce qu'on éprouve. Mais si vous dites qu'une chose est bien bonne ou bien belle , vous faites connaître en même temps la manière dont elle vous a affecté, votre sentiment à son égard, ce qu'elle a produit en vous de bien ou de mal. Cet homme est très-malheureux , se dit froidement et avec indifférence; cet homme est bien malheureux, témoigne dans celui qui parle de la compassion. Ce qui est très-loin de nous en est à une grande distance ; ce qui est bien loin de nous en est à une distance étonnante. Un pays est très-voisin du nôtre , et il est habité par des personnes que nous trouvons bien aimables ou bien étranges.
Fort paraît se prendre, tantôt dans îe sen^ absolu de très , tantôt dans le sens relatif de bien.
Dans le premier cas, il diffère de très, en ce qu'il est intensif, et non pas extensif , en ce qu'il s'applique à des choses susceptibles d'accroissement et de degré , plutôt qu'à celles qui sont susceptibles d'augmentation. Un homme est trèsgrand , très-gros ou très-mince ; il est fort violent ou fort adroit. Un grande étendue ou une grande variété de connaissances constitue l'homme trèssavant ; on est fort savant quand on se distingue dans les sciences par la pénétration ou la profondeur. On est très-gourmand , très-orgueilleux; mais on est fort empressé , on fait les choses fort , vite . fort à la hâte. Telle montagne a une très- I grande hauteur; et telle machine une fort grande ! puissance.
Fort, quand il se rapporte à nous, quand il est, comme bien, subjectif, a encore sa nuance particulière II est affirmatif : ce qu'il mêle de
nous à l'idée du superlatif, c'est la force avec laquelle nous^ affirmons cette idée. Je suis fort mécontent , fort aise ou fort sensible à telle chose , se dit avec forcé, avec insistance, avec le ton d'un homme qui n'hésite pas à parler et qui veut être cru; je suis bien mécontent, bien aise ou bien sensible à telle chose , marque l'effusion du sentiment de peine ou de joie dont on a été pénétré.
Un homme très-sage l'est beaucoup. Un homme bien sage est déclaré l'être beaucoup par une personne , dont bien exprime l'approbation et la satisfaction. Vous dites d'un homme qu'il est fort. sage , en assurant ou pour assurer qu'il l'est beaucoup.
1° TROMPER, ABUSER (DÉTROMPER, DÉS- ABUSER) , DÉCEVOIR, EN IMPOSER, LEURRER, SURPRENDRE, AMUSER , DONNER LE CHANGE:
— 2° ATTRAPER, DUPER, ENJOLER , EMBABOUï- NER. Faire errer ou faillir, ou bien faire errer et faillir ; faire croire quelque chose de faux simplement, ou bien en même temps faire faire quelque sottise ou quelque faute , faire faire ou faire recevoir quelque chose de mauvais, de nuisible,
1° Tromper , abuser {détromper , désabuser), décevoir, en imposer, leurrer, surprendre , amuser, donner le change.
Tromper, quelle qu'en soit l'étymologie, est le terme général. Il se dit le plus souvent, et peut servir à définir tous les autres, qui expriment chacun une façon particulière de tromper.
Abuser , c'est tromper, non pas comme à l'ordinaire , en empêchant , en troublant ou en fourvoyant l'intelligence , mais en exerçant une certaine influence sur la partie affective de notre être, sur la sensibilité, sur la volonté, a II y a, dit Pascal, deux entrées par où les opinions s'insinuent dans l'âme , qui sont ces deux principales puissances : l'entendemement et la volonté.» Or, c'est, à proprement parler, l'entendement qu'on trompe, et la volonté qu'on abuse. On trompe , comme on égare , l'ignorance et l'inattention; on abuse, comme on séduit, la faiblesse et la confiance. « Nos sens et la perspective nous trompent. » Acad. « Nos sentiments et nos passions nous abusent. » J. J. Faites en sorte qu'on ne voie pas ou qu'on voie mal ce qui est , vous trompez; profitez de votre créance parmi certaines personnes, de leur déférence et de la prise que leurs passions vous donnent sur elles , pour les induire en erreur, vous abusez. Dans le Festin de Pierre, don Juan est un fourbe qui cherche à abuser de pauvres jeunes filles en abusant de sa supériorité et de l'action que leur faiblesse lui donne sur leur cœur (Mol.). « Épicure a blâmé les superstitions dont on abuse le peuple. » Fén. « Nos amis nous reprocheront leur bonne foi abusée, leur amitié séduite. » Mass. On se trompe faute de lumières ou d'examen; on s'abuse en se flattant , en se faisant illusion , par amourpropre.
Cette même différence est plus facile encore à saisir entre détromper et désabuser. Détromper , c'est tirer d'erreur, faire cesser la fausse croyance où on est. * Des prêtres affermissent ïlérode
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
dans l'erreur , en lui cachant ce qui aurait pu le détromper. » Mass. « Ils n'avaient garde de songer à détromper le prince de sas erreurs et de ses fausses idées. » Roll. a Afin qu'ils détrompassent le s mat des faux bruits qu'on pouvait avoir répandus contre eux à Rome. » Id. Mais désabuser , c'est tirer d'illusion , faire cesser la prévention ou l'attachement, c'est-à-dire l'erreur sensible. « Dieu permit l'horrible chute de saint Pierre pour le désabuser d'une certaine faveur sensible, et d'un courage très-fragile auquel il se confiait vainement .» Fén. « Télémaque était désabusé des victoires et des conquêtes dans un âge où il était si naturel qu'il fût enivré de sa gloire. » Id. On se détrompe d'une erreur (Bourd., Boss.); on se désabuse d'une espérance. On se détrompe en éclairant son esprit ou sa raison , en les convainquant, « Que les hérétiques consultent les conciles , ils pourront aisément se détromper et se convaincre. » Bourd. a II reconnaîtra son erreur, il se détrompera. » Id. On se désabuse par une persuasion contraire , en déprenant, en désensorcelant l'imagination ou la sensibilité. « On commence à se désabuser et à se dégoûter de ces établissements , du moment qu'on y est parvenu. y> Bourd. « La terre est un lieu dont nous sentons le vide et le frivole sans en êire désabusés. » Mass. « Beretti s'était flatté que de pareils offices seraient d'un grand poids. Cadogan lui dit qu'il devait se désabuser d'une espérance si vaine. » S. S. Il ne suffit pas d'être détrompé de ce qui nous tient au cœur, il faut en être désabusé. *
Décevoir et en imposer , c'est tromper par l'extérieur ou la mine , par quelque chose de spécieux. Mais ce sont les choses qui déçoivent. « Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences. » Pasc. « Dieu n'a pas voulu que nous fussions déçus par cette apparence de raisonnement que nous voyons dans les animaux. » Boss. « Il y a des schistes qui sont presque aussi inflammables que le charbon de terre. Cet effet a déçu quelques minéralogistes, et leur a fait penser que le fond du charbon de terre n'était comme celui des schistes que de l'argile mêlée de bitume. » Buff.
Mon Dieu ! le plus souvent l'apparence déçoit ;
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
Mol.
Ce*sont , au contraire , les personnes qui en imposent, a Vous n'êtes pas la même qu'auparavant : vous mentez sans me rien dire , par l'air égal avec lequel vous croyez m'en imposer. » J. J. a On peut en imposer aux hommes qui ne jugent que sur ce que nous leur paraissons. ?> Mass. « On flattait le peuple par ces discours plausibles : nous ne vous en imposons pas : lisez vous-mêmes; examinez les Écritures. » Boss. Ce qui nous déçoit nous trompe sur le fond des choses, leur nature, leurs qualités essentielles; ce qui nous en impose nous trompe sur le mé- j rite ou les sentiments véritables des personnes. ! — De décevoir vient décevant, 'qui ne s'applique ' qu'aux objets; et en imposer donne imposteur, \ qui ne se dit que des hommes.
Leurrer , c'est tromper en alléchant , ou allé-
cher pour tromper, c'est, pour prendre ou faire tomber dans un piège , présenter quelque chose de délectable , qui promet ou fait espérer du plaisir. « On attire la souris , on la leurre aisément par des appâts. » Buff. ce Les goélands s'enferrent sur une pointe que le pêcheur place sous le hareng qu'il leur offre en appât , et cette manière n'est pas la seule dont on puisse les leurrer. » Ib.
Entre les gens qu'elle (une coquette) sut attirer, Deux siens voisins se laissèrent leurrer A l'entretien libre et gai de la dame. Laf. Le perroquet dit : Sire roi, Tu m'allègues le sort : prétends-tu, par ta foi, Me leurrer de l'appât d'un profane langage? Id.
« Deux tribuns du peuple excitèrent quelqut mouvements en proposant une loi pour le partage des terres : c'était l'appât ordinaire dont les tribuns les plus séditieux leurraient le peuple. •» Roll. a Ceux que l'injuste veut opprimer, il les attire dans ses filets par des paroles douces et par tous les semblants de l'amitié. Il leur laisse croire qu'ils vont trouver en lui un protecteur et un asile. Il les leurre de mille apparences frivoles » Mass. a Alléché par des caresses, séduit par la vanité , leurré par l'espérance , forcé par la nécessité, je me fis catholique. » J. J. Ce sont les apparences qui nous leurrent, comme ce sont elles qui nous déçoivent; mais celles qui nous leurrent ne nous cachent rien de bon qui justifie notre espoir et notre empressement, au lieu que celles qui nous déçoivent ne cachent rien de réel qui confirme l'idée que nous en avons.
Surprendre , prendre au dépourvu , à l'improviste , c'est tromper tout à coup celui qui ne s'y attend pas , celui à qui manque ou à qui on ne laisse pas le temps ou le moyen de se reconnaître. On dit proprement surprendre la vigilance de quelqu'un (Montesq.). a Défiez-vous de cet homme, il ne cherche qu'à vous surprendre. » Acad. a M. de Pourceaugnac est un étranger qu'on veut surprendre , et qui de bonne foi vient se marier avec une fille qu'il ne connaît pas et qu'il n'a jamais vue. » Mol. a Est-il hérétique? Attendez , me dit mon docteur , vous me pourriez surprendre. Allons doucement. » Pasc. a Les puissances établies par le commerce sont de peu de durée. Elles s'élèvent sans que personne s'en aperçoive ; mais à la fin chacun cherche à priver cette* nation d'un avantage qu'elle n'a pris, pour ainsi dire , que par surprise. » Montesq. a Les rois surtout sont sujets à être surpris (Pasc, Fén., Roll., Mass.), parce que, comme ils ne peuvent pas tout examiner par eux-mêmes, il leur est difficile d'être en garde contre les brusques entreprises de leurs ministres. »
Amuser, c'est tromper en faisant perdre le temps , en occupant , en appliquant à des bagatelles. « Charles-Quint et François Ie' ne songeaient qu'à s'amuser l'un l'autre par cette négociation , pendant que chacun de son côté tâchait de se faire de nouveaux amis. » Boss. « Le connétable fit partir le roi et la reine pendant qu'il amusait à la queue les ennemis par des escarmouches. » Id. « Un des rois des Egyptiens cher-